Firmin ou le Jouet de la fortune/Texte entier

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FIRMIN,
OU
LE JOUET DE LA FORTUNE.
HISTOIRE
D’UN JEUNE ÉMIGRÉ.

Joseph Rosny - Firmin ou le Jouet de la fortune, 1798, I page 2.jpg
Ciel qu’allez-vous faire, s’écria Sophie en se précipitant entre nous deux ?

FIRMIN,
OU
LE JOUET DE LA FORTUNE.
HISTOIRE
D’UN JEUNE ÉMIGRÉ.
Par Joseph ROSNY.
PREMIÈRE PARTIE.

Prix 30 s. les deux vol.

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De l’Imprimerie de Glisau.
À PARIS.
Chez Pigoreau, Libraire, place
Saint-Germain-l’Auxerrois.

An VI de la République.


CHAPITRE PREMIER.

Je rends compte de mon éducation. Je développe les plus heureuses dispositions. La fortune me choisit pour me faire servir de jouet à ses caprices.



Que mon lecteur ne s’attende pas à me voir débuter dans le récit de mes aventures, par l’ordre ordinaire de la généalogie, c’est-à-dire, par le détail de ma naissance, car elle fut long-temps une énigme pour moi, et je dois lui en laisser désirer la connaissance, jusqu’à l’époque où je l’ai acquise moi-même.

Les vingt premières années de ma vie, ont été enveloppées d’un voile ténébreux, que les hasards seuls pouvaient déchirer. Il n’appartenait qu’à l’avenir de dissiper les nuages épais qui couvrirent ma première existence. Comme le nom de ma véritable famille me fut long-temps inconnu, j’invite le public à choisir avec moi, pour père adoptif, le vieux Thomassin, laboureur du canton de Jouy, petit village situé sur les confins de la Sologne. Ce fut en effet ce brave homme qui me servit de père, jusqu’au moment où le sort, voulant épuiser sur moi ses rigueurs, me laissa abandonné à la merci des évènemens.

Thomassin, quoique fermier du comte de Stainville, était ancien militaire : il avait servi autrefois sous ses ordres, comme soldat, et après un grand nombre d’années, il était parvenu au rang d’anspessade. S’imaginant alors qu’il était temps de songer à sa retraite, il était venu prendre possession d’une des fermes du Comte, avec sa chère Marianne, compagne de sa gloire et de ses travaux ; Marianne était comme lui enfant de giberne, et avait été nourrie dans les camps. Elle était la première vivandière de l’armée, lorsque Thomassin en fit la connaissance. Vingt ans, de grosses couleurs et beaucoup de gaîté, lui avaient attiré une foule d’amans ; mais en fille sage, et qui sait ce qu’elle se doit, elle les désespérait tous sans en écouter un seul, lorsque Thomassin vint grossir le nombre des soupirans : il avait alors tout le mérite de la jeunesse ; ayant en outre le talent de mieux exprimer son amour, il fut préféré. Les noces se célébrèrent au grand mécontentement des jaloux, et Marianne joignant sa pièce d’eau-de-vie aux cent écus de Thomassin, ils formèrent à eux deux une cantine, qui, malgré les envieux, devint la plus achalandée de l’armée.

Vingt années s’étaient passées ainsi dans la troupe, sans que les deux époux ayent eu une seule fois à se plaindre l’un de l’autre. Lorsqu’ils eurent eu amassé ce qu’ils appelaient de quoi faire face aux évènemens, ils étaient venus prendre possession de la ferme du comte de Stainville, et avec le montant de leurs épargnes, ils étaient parvenus à se procurer une aisance douce et agréable. Telle était leur position, lorsque le ciel, en me faisant tomber entre leurs mains, leur confia le soin de mon existence, comme nous le verrons plus loin. Georges fut le nom que l’on me donna alors, si je me suis avisé depuis, de le changer, pour en prendre un plus noble et plus relevé, qu’on ne m’accuse pas aujourd’hui d’imposture, ce sont les circonstances qui m’ont forcé de me débaptiser ; mais je prie mon lecteur de croire que je n’eus jamais un orgueil déplacé, et que si je suis en contradiction avec mon parain, c’est moins par amour-propre que par prudence, et d’ailleurs n’est-on pas obligé fort souvent de céder à la nécessité ?

À l’âge de sept ans, je perdis ma mère nourrice, la bonne et tendre Marianne : je dis tendre, car elle l’était en effet ; elle avait pour moi tout l’attachement d’une véritable mère ; le ciel, sourd à ses vœux, lui avait refusé un fruit de son hymen, et j’étais devenu son cher enfant, en son lieu et place. Il faut dire aussi que j’étais un vrai phénix pour mon âge : je volais supérieurement les fruits du jardin ; je savais décrêmer les jattes de lait, le plus joliment du monde ; je dénichais les œufs comme un renard. À ces talens agréables, j’en joignais encore de plus utiles : je savais mener les vaches aux champs, et préserver les bleds de leurs incursions ; je savais pareillement, à l’aide d’une grande baguette, conduire un troupeau d’oies, sans en perdre un seul ; si par hasard, pendant que je grimpais dans le pommier du voisin, il s’en égarait quelques-uns, je trouvais toujours les moyens de m’excuser, en mentant avec impudence.

De si jolies dispositions ne pouvaient rester long-temps enfouies. À la mort de la bonne Marianne, je trouvai l’occasion de les cultiver. Le Comte de Stainville s’était rendu à notre ferme, pour consoler Thomassin de la perte qu’il venait de faire. Dans cette visite, il me remarqua ; il eut la bonté de me trouver une figure heureuse, des yeux vifs et animés, un regard fin et spirituel, en un mot, il crut pressentir qu’avec de l’instruction et des soins, je pourrais un jour devenir un homme important, et dans cette heureuse prévention, il se chargea lui-même de mon instruction ; il demanda à Thomassin la permission de m’emmener à son château, et de me faire élever sous ses yeux ; Thomassin y consentit, quoiqu’avec peine ; il avait des raisons pour tenir à moi, d’ailleurs, je lui étais devenu nécessaire, par la seule idée que j’avais été cher à la pauvre défunte ; cependant, n’ayant rien à refuser à son seigneur, il se sépara de moi les larmes aux yeux, en me recommandant bien d’être sage, et d’être digne des bienfaits de monsieur le Comte.

Je me séparai de mon père nourricier, sans douleur et sans regrets ; l’idée d’être élevé au château du Seigneur de la Paroisse, avait remplacé mes autres affections, et la perspective qui m’offrait l’avenir, était trop brillante pour m’amuser à regretter mes occupations rurales, et je fis de bon cœur mes adieux à mes vaches et à mes oies, même aux pommes du voisin, dans l’espérance de trouver des dédommagemens dans ma nouvelle habitation.


CHAPITRE II.

Je deviens amoureux. Le désir de plaire me rend savant. Progrès de mon amour.



En arrivant au château du Comte, je ne fus que médiocrement surpris de la magnificence qui frappa mes regards ; quoique je ne fusse jamais sorti de ma ferme, je m’accoutumai facilement aux avantages de ma nouvelle demeure ; je la contemplai sans un excès de joie ni de surprise ; il semblait que je devais m’accoutumer d’avance, avec les changemens de position, et me familiariser avec l’inconstance de la fortune. Je paraissais prévoir qu’elle devait par la suite m’accabler et me caresser tour-à-tour. Le Comte de Stainville, tout en se chargeant de mon instruction, voulut aussi tirer parti de mes services et dès-lors il me destina la place de Jockey : mon pantalon de toile fut changé contre une culotte de daim, bien collante ; ma grosse veste fut troquée contre un gillet écarlate, surmonté d’un galon d’argent ; et au lieu du bonnet de laine qui couvrait mes cheveux plats et gras, on vit figurer sur ma tête un chapeau à haute forme. Ce costume semblait exiger de nouveaux sentimens et de nouvelles manières, aussi je composai les miennes du mieux qu’il me fut possible. En peu de temps j’appris à lire, à écrire et à panser un cheval. Le Comte ne borna pas là ses bienfaits, il avait sur moi des vues plus étendues ; il me donna un maître de calcul, de dessin et d’histoire. J’avais l’imagination bouillante et active, et en peu de temps je fis des progrès rapides. Mon bienfaiteur en fut satisfait, et pour me donner de nouvelles preuves de sa bienveillance, il adoucit mes fonctions, et m’en donna de plus honorables : il me chargea du soin de songer à sa toilette et de le servir à table ; en outre, il voulut absolument que je l’accompagnasse par-tout où il allait : cette faveur fut cause de toutes mes infortunes ; ce fut elle qui décida de l’avenir ; il était dit que j’allais toucher à l’époque la plus intéressante de ma vie ; mais hélas ! qui peut parer les coups du sort, quel est le mortel qui peut prévoir ses immuables décrets !

Le Comte de Stainville avait une fille que je ne connaissais point encore, et dont j’ignorais même jusqu’à l’existence. À la mort de sa mère, le Comte l’avait confiée aux soins d’une vieille supérieure de couvent, qui même était sa parente ; cette vieille religieuse venait de rendre, à son tour, le tribut dû à la nature, et l’aimable Sophie se trouvant sans guide dans un âge dangereux, son père avait pris le parti de la rappeler auprès de lui. Elle avait alors quatorze ans, et j’en avais tout au plus seize ; cependant, dès le premier abord, la vue de ses charmes naissans fit sur moi une impression qui ne devait finir qu’avec ma vie ; en effet, dans l’espèce de désert que j’habitais, je n’avais jamais rien vu de si beau : toutes les grâces de la jeunesse et de la beauté se trouvaient réunies à celles de l’esprit : une figure séduisante, des traits charmans, quoiqu’irréguliers, un air de vivacité, mêlé tout à la fois de mélancolie, et une empreinte de dignité, répandue sur toute sa personne, étaient les moindres avantages que l’on eût à remarquer dans l’aimable Sophie ; outre un esprit cultivé, elle possédait un fond de tendresse et de sensibilité bien funeste, puisque ce fut lui qui donna lieu à tous les malheurs qui m’accablèrent par la suite.

Pendant les premiers temps de son retour au château, je sentis, d’une manière bien pénible, la distance qui nous séparait, et souvent je rougissais de l’état d’obscurité dans lequel le sort semblait m’avoir condamné. Faut-il, me disais-je en moi-même, que je ne sois que Firmin, fils de Thomassin et jockey de Monseigneur ! si le sort, toujours injuste dans ses partages, m’avait fait naître dans une condition égale à celle de la charmante Sophie, je pourrais peut-être prétendre un jour au bonheur de lui plaire, mais la bassesse de mon extraction pose une barrière insurmontable entre elle et moi, et dans la douleur que me causaient ces réflexions, je pleurais amèrement ; cependant, je parvins à me procurer une sorte de consolation : du moins, me dis-je, si ma destinée s’oppose à mon bonheur, et m’empêche de plaire à jamais à cette fille adorable, du moins je veux obtenir son estime à force de soins et d’égards ; pour être encore plus digne de son attention, je veux devenir savant, et lui laisser appercevoir du moins, que si je prends tant de peine à m’instruire, c’est pour l’amour d’elle. Que sait-on même ? peut-être pourrai-je, par ce moyen, parvenir à toucher son cœur ? on a vu des exemples aussi surprenans de ces sortes d’union ; l’amour ne consulte point les rangs, et Sophie ne serait point la première fille de condition, qui s’aviserait d’aimer un pauvre diable sans naissance et sans fortune.

Tout rempli de ces douces chimères, je partageai mes momens entre mes devoirs et mon instruction ; je donnai tous mes soins à l’étude, et je profitai des leçons des différens maîtres que le Comte avait bien voulu me donner. Guidé par le désir de plaire, je ne pouvais manquer de réussir : l’amour est le plus savant des maîtres ; ce fut à lui que je fus redevable de tous mes succès. Déjà je dessinais joliment, et je raisonnais sur la plupart de nos auteurs, avec le ton d’assurance d’un homme vraiment instruit. J’avais déjà lu, ou plutôt parcouru, une grande partie de la bibliothèque de mon bienfaiteur ; je m’occupais aussi des talens agréables : Sophie avait un maître de piano, et j’avais toujours le soin de me trouver présent à ses leçons ; lorsqu’elle était partie, je répétais tout seul ce qu’elle avait appris, et en moins de six mois j’en sus toucher passablement ; j’avais, en outre, une de ces jolies voix, qui sont un don naturel, mais que le ciel n’accorde que rarement ; je m’accompagnai toujours avec une complaisance infinie, et j’avais le soin de choisir, de préférence, les morceaux qui plaisaient à la souveraine de mon ame. Un jour, entr’autres, que j’étais occupé à répéter sa romance favorite, elle me surprit au moment où, tout rempli de son image, je donnais à ma voix un degré de plus de sensibilité, qui se rapportait à elle : Firmin, me dit-elle, je ne connaissais pas encore tous vos talens ; je vous sais même mauvais gré de m’en avoir fait un mystère. — Pardonnez, Mademoiselle, lui répondis-je en rougissant, j’ignorais que vous y prissiez quelqu’intérêt… — Ce reproche, ajouta Sophie, est une injustice de plus, et pour vous en punir, j’exige que vous me fassiez connaître toute votre science. Vainement j’essayai de m’en défendre, elle insista, et je fus forcé de me rendre à ses désirs ; j’obéis, quoiqu’en tremblant, et nous préludâmes ensemble, sur le même forté ; lorsque, par hasard, mes doigts se rencontraient avec les siens, j’éprouvais un doux frémissement, dont je n’étais pas le maître ; cette commotion se faisait ressentir jusqu’au fond de mon cœur ; elle causait dans tout mon être une agitation violente, qui ne pouvait être que l’effet de l’amour. Il est à présumer que le trouble que j’éprouvais se fit ressentir jusques dans l’ame de la charmante Sophie, car l’altération de sa voix devint si grande, qu’il lui fut impossible d’exécuter entièrement le morceau qu’elle avait commencé : nous eussions eu de la peine à sortir d’embarras, sans l’arrivée subite de monsieur de Stainville, qui parut autant étonné que sa fille, des progrès que j’avais fait dans la musique, il m’en témoigna toute sa satisfaction de la manière la plus avantageuse, et pendant le reste du jour il ne cessa de me prodiguer des éloges, d’autant plus flatteurs, qu’il les faisait en présence de celle qui m’avait donné le désir de me perfectionner.

Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi, sans que j’osasse laisser rien connaître à la fille du Comte, de la tendresse qu’elle m’avait inspirée ; j’appris par la suite, qu’elle avait sû pénétrer mon secret, mais pendant les premiers temps, j’eus le soin de lui laisser ignorer ce qui se passait dans mon ame. Un amour délicat est toujours respectueux, et d’ailleurs ma position eût suffi pour me déterminer au silence, en me rappelant la distance qui nous séparait. J’avais à craindre que le moindre aveu ne m’attirât sa colère et son indignation : un seul mot, une seule plainte de sa part, eût suffi pour me faire rentrer dans l’état d’obscurité, dont son père m’avait tiré ; d’ailleurs, était-il à présumer que la fille unique du Comte de Stainville daignât fixer son attention sur le fils de Thomassin, simple villageois et pauvre laboureur ? il fallut donc bien me contenter du bonheur de la voir jusqu’au moment où le hasard lui découvrit mes sentimens.


CHAPITRE III.

Je fais une conquête sans m’en douter. Sa jalousie pense me devenir funeste. Je me tire d’embarras en habile homme.



Monsieur de Stainville avait à son service une femme de charge, âgée de quarante-cinq ans environ, cependant encore fraîche ; cette femme, nommée Thomill, avait éprouvé dans sa jeunesse des peines de cœur, et les chagrins de l’amour avaient empoisonné sa félicité. Elle s’était retirée à la terre du Comte pour y pleurer à son aise la perte d’un ingrat qu’elle aimait encore, mais les années ayant rendu le calme à son ame, elle avait fini par oublier tout-à-fait l’infidèle qui avait tant de fois fait répandre ses larmes. Elle partageait la solitude de son maître, et uniquement vouée à ses intérêts, elle semblait être entièrement occupée de son bienfaiteur et de son Dieu, lorsque ma présence fit évanouir, bien involontairement, de si belles résolutions. Pendant les premiers temps elle paraissait avoir pour moi la tendresse d’une véritable mère, mais lorsque l’âge eut développé certains avantages que la nature m’avait accordés, alors ses dispositions à mon égard changèrent peu à peu, et je m’apperçus bientôt que je lui avais inspiré plus que de l’intérêt ; en sa qualité de tutrice, elle s’était chargée de tous les détails qui pouvaient me concerner ; elle seule présidait à ma toilette, et souvent elle insistait à relever elle-même les boucles de cheveux blonds qui flottaient sur mes épaules, ensuite elle me donnait un baiser sur le front, en m’assurant que si je voulais être reconnaissant et m’attacher à elle, que je n’aurais pas sujet de m’en repentir. Comme je ne soupçonnais pas ce qu’elle attendait de moi, je lui fis volontiers, et bien ingénuement, toutes les protestations de dévouement qu’elle pouvait désirer ; elle m’eût volontiers dispensé du respect que je lui témoignais, mais moi je m’imaginais lui devoir ces marques de considération, tant pour son âge que pour le rang qu’elle occupait dans la maison. Elle possédait, sans réserve, la confiance du Comte ; elle avait en outre un libre accès chez Sophie, et cette raison seule eût suffi pour me déterminer à me ménager ses bonnes grâces ; cependant il me fut impossible de répondre aux témoignages de son amour qui ne fut pas long-temps équivoque. Malgré la dissimulation que me dictaient la prudence et mes propres intérêts, je ne pus jamais me résoudre à la laisser dans l’erreur. J’étais uniquement occupé de Sophie, Sophie seule formait le centre de toutes mes affections : elle réunissait à elle seule tous mes désirs, toutes mes facultés. Quoique l’espérance ne vînt pas accroître la passion qu’elle m’avait inspirée, j’étais hors d’état de céder à la raison, et j’étais insensible à tout autre sentiment.

La vieille Thomill ne tarda pas à s’en appercevoir ; l’œil d’un jaloux est clairvoyant : cette femme s’imaginant qu’il n’était pas naturel qu’à mon âge je fusse aussi réservé, se mit en tête de me dérober mon secret, en se promettant bien de me punir de mon insensibilité, si jamais elle parvenait à acquérir la conviction intime de mon ingratitude. Depuis quelques temps je me retirais dans ma chambre, et là, loin de tous les regards, je me livrais à l’étude et aux arts, que je supposais devoir être agréables à Sophie. J’étais devenu aussi fort qu’elle dans la musique, j’avais fait pareillement des progrès rapides dans le dessin, et tout cela pour lui plaire ; mais un talent qu’elle ignorait, et que j’avais appris tout seul, était celui de sculpteur ; son buste fut le premier que j’osai entreprendre d’après nature ; j’étais parvenu à me procurer de la terre-glaise, que je modelais avec assez de facilité, et ses formes étaient tellement empreintes dans mon imagination, qu’aidé par l’amour, je réussis complettement dans la ressemblance. Déjà mon travail était achevé, lorsque je fus sur le point d’en perdre le fruit. Un jour que je me contemplais, que je m’admirais dans mon propre ouvrage, et que je jouissais d’avance de la surprise que j’allais causer à Sophie, je fus tiré de l’état de ravissement où j’étais plongé, par l’entrée subite de la jalouse Thomill ; le feu du ciel serait tombé à mes pieds, que ma frayeur eût été moins grande. Soupçonnant le motif de mes absences, elle avait pris le parti de m’épier et de s’assurer par elle-même de la cause de mon indifférence ; elle s’imagina l’avoir découverte dans le buste qui paraissait fixer mes hommages. Voilà donc perfide, me dit-elle en fureur, la cause de tes froideurs et de tes dédains ; va, je saurai m’en venger et t’apprendre à élever tes vœux jusqu’à la fille du Comte ; sois assuré qu’il sera instruit de ton audace. En disant cela elle ferma la porte avec violence, et disparut en me laissant livré à moi-même.

Dans cet instant critique la réflexion vint fort heureusement à mon secours ; Thomill pouvait me perdre en exécutant ses menaces ; je résolus de la prévenir : mon buste était achevé, je pris le parti d’aller le présenter au Comte, en me faisant un mérite de la surprise ; en effet, il reçut mon présent avec joie, et me félicita sur mes heureuses dispositions ; dans son enthousiasme il envoya chercher sa fille, pour jouir, à son tour, de son étonnement, et il redoubla ses éloges en sa présence. Un regard que Sophie laissa tomber sur moi, en rougissant, fut ma plus douce récompense ; et dès ce moment je leur devins encore plus cher, à l’un et à l’autre, et tous deux redoublèrent pour moi d’estime et d’égards.


CHAPITRE IV.

Nouvelle faveur. Premier aveu de l’amour.



Afin de ne point détruire le bonheur que l’avenir me préparait dans la maison de monsieur de Stainville, je me décidai à dissimuler auprès de la vieille Thomill, et même à entretenir son erreur. J’avais tous les jours la liberté de voir mon aimable maîtresse, et chaque jour je recevais d’elle de nouveaux témoignages d’intérêt ; j’avais toujours le soin d’assister à ses leçons de musique, et lorsque son maître était parti, nous répétions ensemble les morceaux qu’il lui avait fait exécuter. Ô ! combien étaient doux les momens que je passais auprès de cette fille céleste ! combien j’étais heureux lorsqu’elle prenait la peine de me faire répéter ce qu’elle venait d’apprendre elle-même ! J’étais hors de moi-même et sur le point de tomber à ses pieds, en lui avouant l’état de mon ame, mais j’étais toujours retenu par la crainte et le respect : cette retenue pour un amant est un véritable supplice, mais de quoi ne rend pas capable l’appréhension de déplaire à un objet adoré ! je préférais souffrir, plutôt que de m’attirer son indignation. Sophie s’en apperçut, elle eut la bonté de m’adresser des paroles consolantes, sans pourtant rien dire qui pût laisser appercevoir qu’elle avait su lire dans mon ame. La plus grande modestie accompagnait toutes ses actions. Je ne pouvais cependant douter qu’elle ne fût instruite de mon amour ; c’est un mal que l’on cache très-difficilement ; les cœurs tendres s’attirent, s’entendent, et Sophie me répondait du mieux qu’elle pouvait, sous les dehors de l’amitié.

De son côté, monsieur de Stainville ne cessait de me donner, chaque jour, de nouveaux témoignages d’estime : il avait adouci tout ce que mon emploi pouvait avoir d’humiliant et de pénible : il me faisait mettre à sa table ; cette faveur m’était d’autant plus sensible, qu’elle me procurait tous les jours la satisfaction de voir ma divine maîtresse. Placé près d’elle, je prévenais tous ses besoins, tous ses désirs, et j’étais toujours récompensé par un regard expressif ou par un sourire agréable. J’avais eu le talent de dissimuler assez, pour détruire tous les soupçons de la vieille Thomill ; bien persuadée que si elle n’était pas aimée, que dumoins je n’en aimais pas d’autres, cette femme ridicule me laissait un peu plus de tranquillité : j’en étais quitte pour un peu de complaisance, et pour supporter chaque jour quelques heures d’ennui à sa société ; du reste, ma position était des plus heureuses. Je ne pouvais me dissimuler que j’étais aimé de Sophie, et quoique nous n’eussions point encore eu d’explication à cet égard, je savais à quoi m’en tenir ; d’ailleurs, il est si flatteur d’inspirer de l’intérêt à l’objet que l’on aime, que cette douce satisfaction eût suffi à mon bonheur.

Cependant une félicité parfaite ne peut être de longue durée ; d’ailleurs, Sophie était trop belle pour que ses charmes restassent long-temps ignorés : la société du Comte qui, jusqu’alors, n’avait été composée que de quelques gentillâtres voisins, devint chaque jour, brillante de plus en plus : toute la jeunesse des environs accourut en foule offrir ses hommages à mademoiselle de Stainville ; les uns se présentèrent avec ce ton d’assurance qui ne saurait en imposer, mais qui séduit quelquefois ; d’autres plus adroits, et par conséquent plus dangereux, firent agir les ressorts de la sensibilité : ils lui formèrent une cour aussi nombreuse que brillante, et tous attentifs à lui plaire, briguaient ses faveurs à l’envi ; quelques-uns même aspiraient sérieusement à l’obtenir : de ce nombre était le jeune Dallainval : Dallainval était fils d’un conseiller au parlement, dont la terre était voisine de celle du Comte de Stainville. Quoique sa naissance n’égalât pas la sienne, il pouvait prétendre à sa main, sans trop de disproportion : sa fortune était immense ; il avait, en outre, des qualités essentielles, et lorsqu’il vint augmenter le nombre des adorateurs de Sophie, je me crus perdu pour jamais. Quoique mes espérances ne fussent que de vraies chimères, je ne remarquai qu’avec peine les soins d’un tel rival ; plus il redoublait d’assiduités, plus mes craintes me paraissaient fondées. Un jour qu’à mon ordinaire, retiré dans un des bosquets du parc, je me livrais avec abandon, à toutes les idées affligeantes qui me tourmentaient, je fus distrait de mes réflexions, par l’apparition subite de mademoiselle de Stainville : « Firmin, me dit-elle en souriant malicieusement, je vous cherchais pour vous demander des conseils. — Moi, Mademoiselle, lui répondis-je avec étonnement. — Oui, vous-même ; je veux vous consulter ; je veux même reclamer vos avis. — Cette preuve de confiance m’honore autant qu’elle me flatte, mais je vous avoue que j’ignore de quelle utilité peuvent vous être les conseils d’un pauvre orphelin tel que moi, sur-tout depuis que les hommages d’une jeunesse brillante remplissent vos momens et charment vos loisirs… — Je vois avec peine que vous me jugez mal ; souvent un hommage tacite a plus de prix à mes yeux que les fades complimens des jeunes étourdis qui m’obsèdent depuis quelque temps. — Quoi, Mademoiselle, vous ne seriez pas sensible aux vœux de l’aimable Dallainval !… — Dallainval est aimable, j’en conviens, mais il ne saurait toucher mon cœur, il n’est plus en mon pouvoir de reconnaître son amour… — Un autre plus heureux, sans doute, sera-t-il parvenu à plaire… — Je ne saurais en disconvenir, ajouta l’aimable Sophie, il est vrai qu’un autre encore plus tendre, plus sincère, plus respectueux, a su m’intéresser… — J’allais la presser de s’expliquer, lorsqu’elle ajouta : Firmin, je connais votre discrétion, vos principes ; je sais que vous m’aimez, et je dois vous avouer que s’il m’était permis de compter sur la sincérité de votre amour, je me croirais la femme du monde la plus heureuse… — J’allai me précipiter à ses genoux, lorsqu’elle m’arrêta : « Sachez vous modérer, Firmin, et sur-tout, écoutez-moi avec calme et tranquillité. Je ne puis me dissimuler qu’en vous aimant, c’est me préparer une longue chaîne de malheurs ; mais je me sens la force de la supporter ; je sais de plus, que mon père, quoique bon, n’approuvera jamais une liaison si contraire à ses principes, et aux vues d’établissement qu’il a sur moi ; mais si vous voulez m’aimer, sans partage, je ferai tous mes efforts pour reculer le malheur dont je suis menacée ; je me sens même le courage de surmonter tous les obstacles, et de résister, s’il le faut même, aux désirs de mon père. Il veut me marier au jeune Dallainval, qui, je le sais, cause aujourd’hui tous vos chagrins, mais cette union ne saurait me convenir, mon cœur est à vous depuis le jour où je vous vis pour la première fois. J’ai cru devoir vous laisser ignorer cet aveu, jusqu’à ce que je vous en aye jugé digne. Votre bienfaiteur lui-même, vous aime, vous estime ; il a pour vous la tendresse d’un père ; il faut redoubler de soins pour lui complaire, et faire tous vos efforts pour mériter de plus en plus ses bonnes grâces ; sur-tout, ayons soin de lui laisser ignorer notre amour, la moindre imprudence nous perdrait pour jamais ; remettons notre sort entre les mains de la providence, moi, de mon côté, je vais travailler à reculer le funeste mariage qui m’est préparé ».

Tel fut, à-peu-près, le discours que me tint l’aimable Sophie : l’amour avait embelli ses joues d’un coloris charmant ; ses yeux brillaient du feu le plus vif, et dans cet état elle me parut deux fois plus belle ; je m’emparai avec transport d’une de ses mains, sur laquelle j’osai poser mes lèvres brûlantes. Un genou en terre, et les yeux humides de larmes, je fis à ma maîtresse, dans cette position, le serment de l’adorer toute ma vie, et de mourir son esclave.

Ô ! combien une femme est intéressante, lorsque, guidée par le pur sentiment, elle foule aux pieds les préjugés et les usages, pour faire le bonheur d’un amant que la fortune ou les hasards ont mis au-dessous d’elle ! Combien sont précieux les présens que l’on reçoit d’une main chérie, combien les larmes de la reconnaissance sont douces et délicieuses ! mon adorable Sophie daigna oublier la distance qui nous séparait, pour ne s’occuper que de mon bonheur. Elle daigna me rassurer et me promettre une fidélité à toute épreuve. Elle se contenta d’exiger que je me laissasse conduire par ses conseils ; je lui en fis le serment à ses pieds, et dans la crainte d’être apperçus par quelques gens du château, nous nous séparâmes, également satisfaits l’un de l’autre.


CHAPITRE V.

La jalousie m’aveugle et me rend criminel. J’obtiens mon pardon.



Depuis cette entrevue, l’existence eut pour moi un prix nouveau, la lumière eut à mes yeux un charme de plus. J’étais aimé de ma chère Sophie, je n’en pouvais plus douter, elle me l’avait répété elle-même ; pouvait-il exister sur la terre un être plus heureux que moi ! j’en appelle aux amans qui viennent d’obtenir de leurs maîtresses le premier aveu de leur amour.

Nos conventions ne dérangèrent rien en apparence, au genre de vie que nous avions adopté ; la société de Stainville fut toute aussi nombreuse et aussi brillante qu’auparavant ; Dallainval était toujours aussi amoureux et toujours aussi pressant, mais ses affaires n’en avançaient pas davantage ; je m’appercevais bien de ses assiduités, mais elles ne m’inquiétaient pas extrêmement : j’avais la parole de Sophie, elle était suffisante pour me tranquilliser ; cependant j’étais jaloux de la facilité avec laquelle il pouvait l’entretenir à toutes heures du jour : son père était entièrement lié avec le sien, et c’était cette intimité qui lui procurait un libre accès au château. Quoique je n’eusse rien à craindre de ses persécutions, je ne les voyais qu’avec peine ; Sophie, par politesse et par prudence, employait des ménagemens ; je souffrais beaucoup de ces précautions, que, pourtant, j’étais forcé d’approuver, mais l’intéressante Sophie avait l’art de me rassurer : elle trouvait toujours les moyens de faire entrer dans mon ame des consolations, d’autant plus douces, que je ne les devais qu’à sa tendresse et à son bon cœur.

Cependant mes inquiétudes augmentaient en proportion de mon amour. Je n’avais pas le droit de me plaindre ; d’ailleurs, en pareil cas, il est impolitique de devenir exigeant. Quoique j’eusse tout lieu de redouter les dangers de la rivalité, je pris le parti le plus sage, celui de me faire aimer de plus en plus ; afin de réussir plus sûrement, je m’appliquai à me perfectionner dans les arts d’agrémens qui plaisaient de préférence à mademoiselle de Stainville ; j’ornai ma mémoire des meilleures lectures, et j’acquis un certain usage du monde, sans autre précepteur que l’envie de paraître aimable. Je remarquai avec plaisir, que mes nouvelles connaissances doublaient l’attachement de mon bienfaiteur ; je lui devins nécessaire ; il s’accoutuma même à ne plus voir en moi qu’un infortuné, digne de ses soins, et fait pour être son ami. J’avais alors dix-neuf ans, et j’étais parvenu à m’élever moi-même au-dessus de ma naissance ; je ne songeais plus à l’obscurité de mon origine, que pour me rappeller la distance qui existait entre le comte de Stainville et moi. Pour la diminuer, il me prit pour son secrétaire, et me confia la gestion de tous ses biens. Cette marque de confiance me flatta, d’autant plus qu’elle paraissait me rapprocher de ma chère Sophie ; elle-même fut enchantée des nouveaux témoignages d’estime que me donnait son père : il semblait que je pouvais lui parler plus librement de mon amour, et le ciel qui venait de faire un demi-miracle en notre faveur, pouvait fort bien en faire encore un plus grand. Ce fut cette douce espérance qui resserra les nœuds qui nous unissaient, et qui fit le charme de notre existence, jusqu’au jour, où une imprudence de ma part, pensa nous devenir funeste.

Je m’étais bien apperçu que le jeune Dallainval était devenu éperdument amoureux de Sophie, mais je n’avais jamais remarqué qu’elle répondît à ses avances, d’une manière satisfaisante. Un jour cependant, un accès de jalousie bien déplacé, faillit causer ma perte, et briser les liens qui m’unissaient à elle. Le Comte avait rassemblé tous ses voisins pour leur donner une fête, et Dallainval s’y était rendu, avec son père, un des premiers. Mon rival, ce jour-là, parut plus hardi et plus entreprenant qu’auparavant : il avait profité de l’aisance qui régnait dans la maison, pour se placer auprès de mademoiselle de Stainville, et pendant tout le repas il parut plus libre et plus satisfait que jusqu’alors. Sophie elle-même parut plus gaie qu’à l’ordinaire. Soit l’effet d’une imagination prévenue, ou de ma tête exaltée, soit l’effet de l’allégresse générale, Sophie elle-même me parut moins réservée que de coutume ; Dallainval, placé à ses cotés, ne cessa d’avoir pour elle, de ces attentions mystérieuses, qui semblent dénotter une intelligence secrette. Ma tendresse en fut allarmée ; je ne vis plus en lui qu’un rival abhorré ; de temps en temps il fixait ses regards sur moi, avec un air de suffisance et de contentement qui me parut une insulte ; je fus choqué du ton de supériorité qu’il paraissait prendre, cependant je n’avais rien à dire, je ne pouvais éclatter sans compromettre l’ingrate Sophie, sans me compromettre moi-même, et peut-être me perdre pour jamais. Je me contentai de lui lancer un regard expressif, qui lui dépeignait mon agitation et le trouble de mon ame ; soit quelle n’eût pas compris le sujet de ma douleur ; soit que la coquetterie l’eût rendue insensible, elle ne me répondit que par un sourire, que je crus ironique, et sans se contraindre davantage, elle continua sur le même ton ; il me fut impossible de supporter plus long-temps un pareil spectacle ; tout le poison de la jalousie se glissa dans mon cœur : je sortis de table, sous un léger prétexte, et je m’enfonçai dans le parc, en roulant dans ma tête mille projets de vengeance. Je brûlais du désir de m’enivrer du sang de la perfide, et de m’abreuver dans celui de mon rival. Je marchais à longs pas, sans pouvoir m’arrêter à aucun parti, lorsque la société se dispersa dans les jardins. Après avoir long-temps cherché des yeux les coupables, je les apperçus derrière une charmille, paraissant se faire des protestations, que je supposai être une preuve certaine de leur intimité : Sophie était animée, ses yeux étaient rouges et humides, et Dallainval pressait sur son cœur une de ses mains, dont il s’était emparé. Cette vue redoubla ma fureur ; je crus avoir devant les yeux l’entière conviction de leur coupable intelligence. Je ne fus plus maître de moi-même, et tirant mon épée, je m’élançai sur Dallainval : ciel qu’allez-vous faire, s’écria Sophie en se précipitant entre nous deux ? Dallainval est notre ami ; son intention était de nous servir, au moment même il m’en faisait le serment… Il nous offrait ses services et son amitié ; que de reproches n’avez-vous pas à vous faire ? vous alliez immoler à votre jalousie, le mortel généreux qui sacrifiait son amour à notre propre bonheur !….

À ces mots l’arme me tomba des mains ; je rougis de ma faiblesse, et je n’eus que la force de demander excuse à Dallainval de mon coupable emportement : oui, Monsieur, me dit-il, les dehors qui ont donné lieu à votre méprise, n’étaient au contraire que des témoignages d’estime et de simple intérêt : Mademoiselle, que j’adorais du plus tendre amour, ne l’a jamais payé que de la froideur la plus grande et de l’indifférence la plus parfaite. J’ai bien présumé qu’un autre plus heureux occupait dans son cœur une place que je sollicitais envain ; depuis long-temps ses soins m’avaient fait naître des soupçons ; vous savez qu’un rival se laisse difficilement abuser ; je résolus de m’en convaincre par moi-même, et de vous arracher votre secret par ruse et par adresse : je commençai par gagner la vieille Thomill, et cette femme confirma mon incertitude ; elle me dit qu’elle était assurée de votre intelligence, et me peignit votre aimable maîtresse comme un enfant faible et sans caractère, qu’il était facile de faire changer ; elle me conseilla, pour obtenir sa main, d’en faire la demande au Comte, avant que son amour pour vous, n’eût acquis de nouvelles forces. Tout rempli de ce projet, je me suis rendu aujourd’hui, à cet effet, avec mon père, un des premiers, mais avant de m’expliquer ouvertement, je crus devoir profiter de la liberté qui règne à la campagne, pour avoir un entretien avec Mademoiselle, et obtenir d’elle-même l’aveu de ses sentimens. Elle m’a avoué franchement, qu’uniquement occupée de vous, elle ne pouvait être sensible à d’autres affections ; que jamais d’autres ne sauraient lui inspirer un sentiment, que vous seul aviez fait naître : elle avait accompagné cet aveu, des témoignages d’estime les plus éclatans, en m’assurant que j’aurais à jamais des droits à sa reconnaissance, si je voulais renoncer à mon amour et à mes prétentions, pour ne plus voir en elle qu’une amie, qu’une tendre sœur, toujours disposée à reconnaître mon sacrifice. Au moment où vous nous avez surpris, j’acceptais ces offres obligeantes, et je lui offrais en échange, l’assurance d’un entier dévouement. Votre jalousie vous a fait prendre le change ; mais j’oublie volontiers votre funeste égarement, pour ne plus voir en vous qu’un honnête homme et un ami sincère.

En parlant ainsi, Dallainval m’ouvrit les bras, et je n’en sortis que pour tomber dans ceux de mademoiselle de Stainville ; je les baignai tour-à-tour de mes larmes, et les pressant tous deux sur mon cœur, je les priai de nouveau, de me pardonner les erreurs où m’avaient entraîné la violence de mon amour. Tout est oublié, me dit mon aimable Sophie en me regardant tendrement, ne songeons plus qu’à notre bonheur, et, sur-tout, redoublons de prudence, pour dérober à tous les regards, la connaissance de notre liaison. Dallainval, de son côté, me réitéra pareillement ses offres de services et d’amitié, et, par la suite, on verra combien elle me fut nécessaire.


CHAPITRE VI.

Première disgrace. Tout est découvert. Je suis forcé de fuir.



Lamour, comme on sait, est une maladie que l’on ne cache que très-difficilement, sur-tout aux yeux de la personne qui est intéressée à la découvrir. Pendant une année entière, je goûtai au château de Stainville, la félicité la plus pure : elle n’était obscurcie par aucun nuage ; chaque jour j’avais le bonheur de voir ma chère Sophie, et chaque jour je recevais d’elle de nouvelles preuves d’attachement. Dallainval, de son côté, nous rendit tous les services qui furent en son pouvoir. Il fut fidèle à son serment, et tint parole. Il contribua même à détourner les soupçons du Comte, en les fixant sur lui seul ; il continua à paraître tendre, empressé et respectueux. Monsieur de Stainville, bien persuadé qu’il aspirait à l’honneur d’entrer dans sa famille, ne fit aucune attention à mes assiduités, et peut-être même, secondés par l’amitié, fussions-nous parvenus à tromper sa vigilance, sans l’infernale jalousie de la vieille Thomill.

En amour, il est difficile de pouvoir se contraindre long-temps : cette femme ne tarda pas à s’appercevoir que je la négligeais, et même que les égards et les attentions que je conservais encore pour elle, me devenaient chaque jour plus à charge et plus pénibles. Depuis l’aventure du buste, elle avait conservé de violens soupçons sur mon intelligence avec sa maîtresse, et ne cherchant que l’occasion de s’en convaincre, elle épiait avec soin toutes mes actions ; mais ma conduite était si réservée, qu’il lui eût été difficile de trouver prise contre moi, si les hasards, ou plutôt ma destinée, ne lui eût fourni les moyens de servir sa vengeance. Lorsque la prudence ou la société m’empêchaient d’entretenir Sophie en particulier, je me retirais dans ma chambre, l’imagination toute remplie de mon bonheur ; et là, loin de tous les regards, je confiais au papier l’expression de mon brûlant amour. Un jour entr’autres, qu’uniquement occupé à ce doux travail, je rappellais au souvenir de mademoiselle de Stainville les momens fortunés que nous avions passés ensemble, que je lui détaillais les plaisirs purs que nous goûtions dans le mystère, on vint m’avertir que M. le Comte demandait à me parler ; aussi-tôt sans méfiance, comme sans réflexion, je me rendis dans son cabinet, en laissant sur ma table l’écrit circonstancié que je destinais à ma chère Sophie. Le Comte me reçut avec une bonté froide, et me faisant asseoir à ses côtés, il me parla en ces termes : « Firmin, vous connaissez tout mon attachement pour vous ; vous savez combien l’intérêt que vous m’avez inspiré est vif et sincère ; vous n’ignorez pas, en outre, les vues d’établissement que j’ai sur vous ; vous n’ignorez pas que mon intention est d’assurer votre fortune, en vous comblant de mes bienfaits : mais on m’a assuré que vous en étiez indigne, et que vous ne payez ma tendresse pour vous que par la plus noire ingratitude : on m’a assuré, je n’ose le croire, que vous aviez l’imprudence d’élever vos vœux jusqu’à ma fille ; en un mot, que vous aviez la témérité de brûler pour elle d’un amour violent. C’est de vous seul que je veux savoir la vérité ; je vous crois incapable de la déguiser, dût-elle vous attirer mon indignation ; Firmin, êtes-vous encore digne de mon amitié ? parlez, répondez… »

Ce discours auquel j’étais loin de m’attendre, m’étonna, et m’interdit : j’étais anéanti ; je ne savais que dire, ni comment m’excuser, lorsque monsieur de Stainville me pressa de m’expliquer. J’étais humilié, confondu. Si mon secret n’eût appartenu qu’à moi seul, si l’aveu de ma faute n’eût entraîné que ma perte, peut-être me fussai-je décidé à avouer ma faiblesse et mon ingratitude ; mais je n’eusse pas été la seule victime de mon imprudence : Sophie en eût souffert encore plus que moi, et je sentis la nécessité d’induire son père en erreur. Je niai donc fortement l’existence de notre liaison ; j’assurai que j’étais innocent, et que je n’éprouvais pour mademoiselle de Stainville que les sentimens approuvés par la reconnaissance et l’honneur. À l’instant même, j’entendis la porte s’ouvrir, et je vis la perfide Thomill entrer, les yeux étincelans, et tenant à la main le fatal billet, que j’avais oublié dans ma chambre. Qu’il parle maintenant d’innocence, dit-elle, en remettant à son maître le témoin irrécusable de ma liaison, qu’il parle reconnaissance, voici la conviction de son crime ! Dieu ! ma fille est déshonorée, s’écria le Comte de Stainville : Traître, continua-t-il en s’élançant sur son épée, tu ne périras que de ma main. À l’instant même Sophie, qui avait tout entendu, paraît, et se précipite entre son père et moi : le fer l’atteint… le sang coule… l’épée tombe des mains du Comte ; il soutient Sophie dans ses bras… Ce n’est rien, dit-elle d’une voix faible, je suis encore trop heureuse… En parlant ainsi, elle me fait signe de la main de fuir ; j’obéis, quoiqu’à regret ; et, tout en lui lançant un regard de douleur et d’amour, je m’éloignai de ce lieu funeste. Je marchai long-temps dans les champs, sans savoir où mes pas me conduisaient. Ce fut lorsque je perdis de vue les tours du château, que l’horreur de ma situation vint se présenter à mon imagination dans toute sa force : je me figurais la malheureuse Sophie enfermée, ou en butte à toute la colère d’un père irrité. Moi-même, sans asyle, sans protection, sans amis, sans autres compagnons que les remords qui m’accablaient, je fus, pendant un moment, livré au plus affreux désespoir. Cependant, je me rappelai les offres de service que m’avait fait Dallainval : sa terre était éloignée, tout au plus d’une lieue de l’endroit où j’étais ; mais je n’osais m’y rendre directement, dans la crainte d’être vu de son père ; il était, comme on sait, ami intime du Comte de Stainville, et celui-ci n’eût pas manqué de découvrir ma retraite, si elle eût été à la connaissance du père de Dallainval. J’employai donc le seul parti que j’avais à prendre : je troquai mes vêtemens avec le premier villageois que je rencontrai : pour le décider à cet échange, qui devait naturellement lui paraître suspect, je lui donnai le peu d’argent que j’avais sur moi, et ce dernier moyen de séduction ayant achevé de le déterminer, je m’affublai de sa veste grise et de son accoutrement complet. Ainsi déguisé, je parvins jusqu’aux portes du parc de mon ami, et lui fis dire qu’un pauvre paysan demandait à lui parler. Dallainval avait un bon cœur ; il pensa que c’était un malheureux qui avait besoin de ses secours, et, sans balancer, il suivit les pas du messager que je lui avais adressé. Quoi, me dit-il, mon cher Firmin, en me sautant au col, c’est vous que je trouve dans cet équipage ! que signifie ce travestissement ? Je m’empressai de satisfaire sa curiosité, et je lui fis le détail de tout ce qui s’était passé. Je vous plains, ajouta-t-il en me pressant de nouveau dans ses bras, le Comte est vindicatif, orgueilleux, jaloux de ses droits à l’excès, et sur-tout entiché de ses titres ; il ne vous pardonnera pas d’avoir osé aspirer à l’honneur d’entrer dans sa famille : c’est à ses yeux un crime qu’il n’excusera jamais, et même, je ne doute nullement qu’il n’essaie d’en tirer une vengeance éclatante ; mais, heureusement pour vous, une révolution, aussi étonnante que digne de notre admiration, vient de diminuer la monstrueuse autorité des grands, et désormais, ils ne seront plus dans la possibilité d’exercer un injuste pouvoir sur ceux de leurs semblables, qui, comme vous, auront encouru leur indignation. Je ne puis vous offrir un asyle au château ; vous n’y seriez pas en sûreté : mon père, qui partage les opinions du Comte de Stainvillle, partagerait aussi sa haine, et, tôt ou tard, vous en seriez la victime. Tenez, voici ma bourse, retirez-vous à Orl… ; vos talens ne tarderont pas à vous y faire connaître ; on y organise les autorités constituées ; allez leur offrir vos services, et soyez sûr qu’ils seront acceptés : de mon côté, je me chargerai de faire parvenir vos lettres à votre chère Sophie ; je lui parlerai de vous, je l’encouragerai, je l’inviterai à la patience. Comptez sur mon zèle et sur mon amitié.


CHAPITRE VII.

Je me trouve engagé dans un Comité Révolutionnaire. On y amène Sophie et son père. Je me dispose à les sauver.



Je remerciai tendrement ce généreux jeune homme ; j’acceptai ses offres sans répugnance, et je me déterminai à suivre ses conseils, après l’avoir prié d’assurer mademoiselle de Stainville, que l’absence n’affaiblirait jamais l’impression qu’elle avait faite sur mon cœur. Je me séparai de lui, et je me rendis à Orl…, sans autre recommandation que mes malheurs et ma bonne volonté. Je ne tardai pas à m’y faire remarquer. Les vrais partisans de la liberté étaient alors estimés, considérés et recherchés avec soin ; aussi, peu de temps après, je fus employé par une des premières autorités de cette ville. J’y vécus assez paisiblement jusqu’au commencement de l’année mille sept cent quatrevingt-treize. Je recevais fort souvent des nouvelles de Sophie. Elle m’avait appris son rétablissement : sa blessure n’avait pas été dangereuse, et dans mes réponses, j’avais toujours le soin de l’engager à la patience. Notre correspondance ne languissait jamais ; nos sentimens n’en devinrent au contraire que plus vifs et plus violens. Les obstacles nourrissent la passion de l’amour, et deux années d’éloignement et d’inquiétudes, ne firent qu’accroître ma tendresse pour elle. Je supportai patiemment les chagrins de l’absence, jusqu’au moment où un malheur bien grand sans doute, mais dont les suites furent heureuses, me réunit à ma chère Sophie.

Depuis quelque temps, ce systême affreux, qui, par la suite, versa à grands flots le sang des Français, étendait ses ravages sur la surface entière de la France. Une troupe de brigands s’était emparée de l’autorité judiciaire, et la plupart d’entre eux, organisés sous la dénomination de Comité Révolutionnaire, faisaient consister leur gloire à s’attirer la haine de leurs concitoyens et de leurs frères. Les listes de proscriptions devenaient, pour ces antropophages, le plaisir le plus doux. Le plus grand nombre était composé de gens sans aveu, toujours altérés de sang, et ennemis de toute espèce de gouvernement. Quoique le ciel, sage dans ses décrets, en eût placé parmi eux quelques uns de probes, d’instruits et d’humains, et cela, sans doute, pour tempérer leur barbarie ; la plupart étaient de féroces agens de la terreur. L’innocent, comme le coupable, succombait sous la hache de ces cannibales, et rarement la vertu parvenait à se faire entendre.

Ce fut cependant parmi ces hommes farouches que le sort me plaça. Mon sincère attachement pour la cause de la liberté leur parut être un entier dévouement pour leurs principes ; ma haine pour l’inégalité des droits, dont j’éprouvais moi-même les pernicieux effets, leur parut une approbation tacite de leurs affreux désordres ; ils m’investirent d’autant plus volontiers de toute leur confiance, que la plupart d’entre eux savaient à peine signer les féroces arrêtés qu’ils prenaient. Ils me chargèrent donc exclusivement, de leur correspondance. La facilité que cela me procurait d’être utile à une foule d’infortunés me détermina à supporter les désagrémens de mon emploi, et, au risque de me compromettre, je parvenais toujours à porter des secours aux malheureux qui gémissaient dans les fers.

Le président de ce redoutable comité, surnommé Britannicus, était un ancien garçon boucher, qui n’était parvenu à ce poste qu’à force de dénonciations : ne voulant point changer de métier, cherchant seulement à ennoblir ses fonctions, il s’était décidé à exercer ses talents sur l’espèce humaine. Il calculait, avec un effroyable plaisir, le nombre des victimes qu’il sacrifiait. Il n’était aucune sorte de vexations qu’il n’exerçât sur elles avant de les envoyer à l’échafaud : il faisait assister la fille au supplice du père, il forçait le frère à contempler celui de la sœur. Ses désirs étaient des ordres, ses ordres étaient des arrêts de mort. Il visitait les prisons avec un rafinement de jouissance digne de lui. Lorsqu’un détenu expirait de misère avant sa condamnation, ce misérable rugissait comme un lion qui laisse échapper sa proie. Ses parens, ses amis, ses bienfaiteurs, tous avaient succombé sous le poids de son affreuse autorité. Cet homme abominable était lié avec un garçon cordier qu’il avait appellé auprès de lui pour le seconder dans ses travaux, et plus encore pour être témoin de sa puissance. Ce dernier, moins méchant, et par conséquent moins dangereux que son maître, s’appellait Simon, surnommé Caton d’Utique : Simon, voulant comme les autres se décorer d’un nom pompeux, avait d’abord choisi celui d’Auguste ; mais on était parvenu, quoiqu’avec beaucoup de peine, à lui faire entendre qu’Auguste n’était point du tout un nom républicain, mais, bien au contraire, celui du fondateur de la monarchie romaine ; alors se rendant, quoiqu’avec peine, à des observations aussi judicieuses, il s’en était tenu au sobriquet de Caton.

Cet homme sans caractère, comme sans méchanceté, était une véritable machine : il était pourtant, après son collègue Britannicus, le membre du comité le plus instruit et le plus énergique. Malgré cela, j’avais assez d’empire sur son esprit pour en faire ce que je voulais : lorsqu’il s’agissait de signer l’élargissement de quelques proscrits, je m’y prenais avec tant d’adresse, que je parvenais presque toujours à mon but.

Cependant, malgré le plaisir que j’éprouvais à être utile aux malheureux, il me manquait encore une autre satisfaction, celle de voir ma chère Sophie. Je n’étais même pas sans inquiétude sur son compte ; il y avait long-temps que je n’avais reçu de ses nouvelles, lorsqu’un jour Britannicus entra dans la salle des séances, en annonçant, avec un sourire farouche, qu’il venait de faire saisir un excellent gibier. Il s’agit, dit-il à ses confrères, d’un ci-devant Comte qui s’avisa de vivre tranquille dans son château, en s’imaginant échapper à nos recherches ; je viens de le faire pincer, dit-il à son collègue Caton, d’une voix basse, on va le conduire ici avec sa fille, qui est, ma foi, gentille ; tu vas en juger par toi-même.

Cette dernière phrase me fit trembler. Je songeai aussi-tôt à mademoiselle de Stainville ; je me la représentai aux prises avec ces scélérats, et faisant envain valoir son innocence. Sans connaître celle dont il était question, je me promis bien intérieurement de la servir autant qu’il serait en mon pouvoir, et même de l’arracher, s’il m’était possible, au danger qui la menaçait. Déjà même je roulais dans ma tête le projet de la délivrer, lorsque je vis paraître Sophie elle-même et son malheureux père, les mains liées, et escortés des farouches agens du comité. Sophie me reconnut aussi-tôt ; je n’eus que le temps de lui faire comprendre la nécessité où elle était de se contraindre, et de ne pas avoir l’air de me connaître. J’en fis autant au Comte qui m’avait pareillement reconnu, et qui s’était cru perdu en tombant entre mes mains. Ah ! s’il eût pu lire dans mon ame, ce que je souffrais eût bien suffi pour le rassurer. – Eh bien ! qu’en dis-tu Caton, lui dit Britannicus, t’ai-je menti ? n’est-il pas dommage qu’un aussi joli minois soit la fille d’un conspirateur ? Ensuite ils se parlèrent tout bas, je ne pus les entendre, mais je jugeai à leur air que ces monstres méditaient un nouveau crime. L’honneur de Sophie me parut aussi en danger que sa vie. La fureur se glissa dans mes veines ; j’éprouvai un moment de rage qui pensa me trahir, mais réfléchissant qu’au lieu de les sauver, j’allais peut-être hâter leur perte, j’eus la force de me contraindre : je ne laissai rien éclater de ma juste colère, ni de mon indignation. Afin de parvenir à découvrir leur complot, je pris le parti de dissimuler, mais deux jours se passèrent, sans que je pusse rien apprendre d’eux : ils me parurent au contraire moins confians et plus réservés qu’à l’ordinaire. Je fis de vains efforts pour pénétrer leurs projets, mes tentatives furent infructueuses ; je m’apperçus que je leur paraissais suspect : j’en frissonnai, mais je ne me décourageai point. J’étais parvenu à faire tenir à monsieur de Stainville et à sa fille, un billet par lequel je les invitais à ne point se laisser décourager, en leur assurant que je m’occupais de leur délivrance, mais je leur recommandai sur-tout de feindre et de ne point avoir l’air de me connaître ; c’était sur cette fausse ignorance que je fondais toutes mes espérances.


CHAPITRE VIII.

Je paye d’impudence. Je sauve le Comte. J’arrache sa fille des mains de Britannicus. Nous prenons la fuite ensemble.



Le jour où ils devaient être interrogés, Britannicus les fit comparaître devant son affreux tribunal. Le Comte répondit à toutes ses accusations, avec sang-froid et dignité, mais il y mit une sorte de hauteur qui pensa lui devenir funeste. Le Comité, indigné de ses réponses, le déclara atteint et convaincu de conspiration contre la souveraineté du peuple, et en conséquence, il le porta sur la liste fatale des malheureux, destinés à être traduits au tribunal révolutionnaire. Quant à Sophie, Britannicus paraissant avoir sur elle des vues particulières, il la fit conduire dans un cachot séparé ; on l’arracha en ma présence des bras de son malheureux père, et tous deux furent traînés impitoyablement dans la prison qui leur était destinée.

Il n’y avait pas de temps à perdre pour briser leurs fers ; le jour de leur jugement ne pouvait être éloigné. Je me déterminai à tout entreprendre, au risque d’être découvert. Il n’y avait qu’un moyen de les délivrer, et j’osai l’entreprendre ; cependant, l’exécution de mon projet n’était point facile : il s’agissait de surprendre l’ordre du comité, ou, tout au moins, d’y réunir deux signatures. J’étais bien persuadé qu’après, il n’y aurait plus de sûreté pour moi, mais comme j’étais bien décidé à fuir avec eux, je m’embarrassai fort peu des suites. Je ne m’occupai que des moyens de réussir. J’ai déjà dit que Caton d’Utique était le moins ignorant du Comité ; cependant ce fut sur lui que je jettai les yeux : je lui composai une fable de mon mieux, pour le déterminer à me signer un ordre d’élargissement en blanc. Quoiqu’il eût une entière confiance en moi, il ne s’y décida qu’avec beaucoup de peine. Une fois que je fus possesseur de cette première signature, j’en obtins facilement une seconde. Muni de cette pièce précieuse, je volai à la prison de la ville, je réclamai la liberté du Comte de Stainville ; il me fut aussi-tôt rendu. Suivez-moi, lui dis-je, et ne perdons pas de temps. Nous arrivâmes à la prison des Minîmes, où je savais qu’était renfermée sa fille. Elle n’est plus ici, me dit le Concierge de cette maison, elle vient d’être transférée ailleurs, mais j’ignore le lieu de sa retraite. Cette nouvelle, quoiqu’affligeante, ne m’accabla point ; il était sept heures du soir ; la nuit étendait déjà ses voiles sur l’horison, et l’obscurité allait favoriser notre entreprise. Ne perdons pas courage, dis-je au père de Sophie ; je sais où nous la trouverons. En parlant ainsi, nous arrivons à la porte du féroce Britannicus ; je savais qu’il était absent : je frappe avec assurance, une vieille femme vient m’ouvrir. Que veux-tu, me dit-elle d’une voix rauque. Je viens, lui dis-je, de la part de votre maître, chercher la jeune fille qu’il a confiée à votre surveillance. J’étais loin d’être certain qu’elle y fût, mais je payai d’impudence, et mon effronterie réussit. Cependant, me dit-elle, il m’avait bien recommandé de ne la laisser parler à qui que ce soit, jusqu’à son retour. C’est vrai, lui répondis-je, mais il est retenu au Comité pour une affaire importante ; il n’a pu venir lui-même, et il est instant que cette fille aristocrate soit interrogée. Ce dernier mot acheva de décider la vieille. Elle courut aussi-tôt chercher Sophie, et reparut avec elle un moment après. Viens ça, citoyenne, lui dis-je d’un ton dur et imposant, suis-moi, j’ai ordre de te conduire au Comité. Sophie devina mon intention, et ne me suivit qu’en feignant un air de répugnance. Je la brusquai de nouveau en descendant l’escalier. Lorsque nous fûmes dans la rue, nous rejoignîmes M. de Stainville qui nous attendait à peu de distance, au lieu que je lui avais indiqué. Nous nous hâtâmes de fuir, sans proférer un seul mot, et nous nous empressâmes de sortir de la ville. Nous trouvâmes à l’extrémité du faubourg une chaise de poste qui nous y attendait, et que j’avais eu le soin de faire préparer d’avance : en peu de temps nous fûmes à l’abri de toutes poursuites ; et lorsque nous nous vîmes hors de tous dangers, nous offrîmes tous les trois nos cœurs à Dieu, comme étant l’unique auteur de notre délivrance.


CHAPITRE IX.

Monsieur de Stainville se laisse mourir en route. J’épouse sa fille. Nous arrivons à Liège. Une nouvelle disgrace nous force d’en sortir.



Il faut avoir aimé pour se figurer ce qui se passa dans mon cœur lorsque je reçus les témoignages de reconnaissance des deux personnes les plus chères que j’eusse sur la terre. Le Comte sensible au service important que je venais de lui rendre, avait converti sa haine en tendresse, et plusieurs fois il me répéta qu’il n’était que sa fille qui pût reconnaître un pareil bienfait. Quelle satisfaction n’éprouvai-je pas, lorsque je vis ma chère Sophie confirmer les intentions de son père ! elle me lança un regard approbatif, en me serrant la main avec transport. Quelques larmes d’attendrissement furent ma seule réponse. Mon cœur faiblissait sous le poids de l’allégresse. Tout plein de mon bonheur, je songeais à peine à l’avenir. Nous n’étions cependant point absolument hors de périls. La France entière était alors en proie aux maux de l’anarchie : chaque ville, chaque bourg, avait son comité révolutionnaire. On appelait étranger tous ceux qui ne se trouvaient point dans leur commune, et cette qualité seule suffisait fort souvent pour entraîner leur perte. Fort heureusement j’avais eu la précaution de nous munir de passe-ports, et nous parvînmes sans difficulté jusqu’aux frontières. Nous marchâmes jours et nuits sans nous arrêter, et nous arrivâmes à Givet, sans avoir pris le moindre repos ; nous eussions même été plus loin encore, si le Comte n’eût éprouvé une indisposition subite qui nous força d’interrompre notre voyage. La fatigue l’avait beaucoup incommodé, et les révolutions qu’il avait éprouvées n’avaient pas peu contribué à augmenter son mal. Reposons-nous ici quelques heures, nous dit-il, je me sens extrêmement fatigué, je ne saurais aller plus loin. Nous descendîmes dans une des auberges du faubourg de Givet, et je m’empressai de faire venir un chirurgien qui fit mettre le malade au lit, et lui prodigua ses soins. Mais, hélas ! il était dit que tous les secours de l’art devaient être inutiles ! Pendant trois jours le mal ne fit que des progrès rapides, et malgré mes vœux, malgré les larmes de Sophie, le ciel termina ici les jours de son père : il rendit le dernier soupir entre nos bras, et nous laissa seuls, abandonnés à la merci de la fortune et des évènemens, avant d’avoir pu mettre son projet à exécution. Les services que je lui avais rendus, et la position où nous nous trouvions, plus que tous les raisonnemens de la nature et de la philosophie, avaient modéré son éloignement pour toute espèce d’égalité. L’infortune nous avait rapprochés, et sans considération pour la distance chimérique qui nous séparait, son intention était de nous unir, aussi-tôt que nous serions arrivés dans le pays étranger, mais l’impitoyable mort vint en cette occasion reculer cette heureuse époque, déranger nos projets, et nous préparer une nouvelle chaîne d’infortunes.

Dans cette situation critique, nous n’avions d’autre parti à prendre que celui de continuer notre route. Nous n’étions point en sûreté dans une ville où tout paraissait suspect. Nous nous décidâmes donc à en partir, après avoir rendu les derniers devoirs à mon bienfaiteur. Sophie en fut plusieurs jours inconsolable : sa perte lui fut d’autant plus sensible, qu’il consentait à notre union, lorsque sa destinée marqua le terme de sa vie ; elle n’avait plus que moi d’appui sur la terre, il était bien juste que je lui servisse tout à la fois d’époux, de père et de consolateur. Le besoin qu’elle avait de mes soins me la rendit encore plus chère. Aussi-tôt notre arrivée à Liège, nous nous empressâmes de faire confirmer par l’église, des vœux que nos cœurs avaient formés depuis long-temps. Dès-lors je goûtai dans les bras de mon épouse un bonheur indicible. Quoique proscrits, errants, fugitifs et sans connaissance, dans un pays éloigné, nous y trouvâmes des jouissances que l’amour seul peut procurer. Nous n’avions pour toute ressource que les faibles débris que monsieur de Stainville avait sauvés de sa fortune. Le reste de ses biens avait été sequestré, et nous-mêmes nous étions portés sur la liste des émigrés. Nous apprîmes par la suite que nous en étions redevable à Britannicus, qui, pour se venger de lui avoir échappé, nous avait porté le dernier coup qui fût en son pouvoir. Il avait accusé d’intelligence avec nous, son collègue Caton, mais celui-ci parvint à prouver son innocence, ou plutôt à assoupir l’affaire, en accusant à son tour Britannicus de forfaiture dans ses fonctions.

Pendant une année entière que nous passâmes à Liège, nous y vécûmes parfaitement ignorés et assez heureux, s’il est possible de l’être loin de sa patrie. Je m’annonçai dans cette ville pour un peintre français voyageant pour son instruction ; ma femme prit le métier de brodeuse, et s’y livra d’aussi bon cœur, que si elle l’eût fait toute sa vie. Moi je dessinais assez joliment et je possédais sur-tout l’art de bien saisir la ressemblance. Mes portraits nous faisaient vivre et nous procuraient une existence, sinon brillante, du moins douce et tranquille ; mais la fortune aussi injuste dans la répartition de ses revers, que dans celle de ses bienfaits, ne nous laissa pas jouir long-temps de notre heureuse obscurité ; ce furent les charmes de mon épouse qui nous entraînèrent dans de nouveaux malheurs. Un certain richard, habitant de Liège, dont tout le mérite consistait dans ses grands biens, s’avisa de s’enmouracher de Sophie ; il s’était procuré l’entrée de la maison, sous le prétexte de faire faire son portrait, et bien persuadé que la vertu ne pouvait résister à l’appas des richesses, il avait débuté auprès de ma femme par faire briller son or à ses yeux ; mais celle-ci en le repoussant avec mépris, n’avait fait qu’augmenter son amour. S’appercevant qu’il avait employé un mauvais moyen de séduction, il changea de batterie, et se décida à jouer le sentiment. Cette seconde tentative ne lui ayant pas plus réussi que la première, cet être immoral, irrité par les obstacles, jura de sacrifier tout à sa passion. Sophie pour s’en débarrasser s’était vue forcée de me charger du soin de le mettre à la porte, et dans la vivacité, bien excusable en pareil cas, je le fis d’une manière un peu violente, sans réfléchir que cet homme possédait notre secret et qu’il pouvait nous nuire. Cette réflexion, quoique tardive, vint assez à temps pour parer les coups qui nous furent portés. Les français depuis peu étaient entrés à Liège triomphants ; et les autorités constituées de cette ville avaient contracté l’engagement de leur livrer tous les émigrés qui se réfugieraient dans leur commune. Le misérable, dont je viens de parler, fut assez lâche pour être notre dénonciateur. Il alla faire sa déposition, et aussi-tôt la force armée se rendit à notre logement pour nous arrêter. Fort heureusement Sophie et moi nous en étions sortis depuis le matin pour nos affaires ; en rentrant nous vîmes de loin la porte de notre maison obstruée par une troupe de soldats. N’entrez pas, nous dit une voisine en courant au-devant de nous, on vous cherche ; gardez-vous bien de vous faire voir, vous seriez perdus ; on fait chez vous une visite exacte, et vous n’avez pas de temps à perdre, si vous voulez échapper aux poursuites. Il n’y avait pas à balancer ; mais sans argent, sans ressources, sans vêtemens pour se déguiser, la fuite n’était pas facile. Cependant les momens étaient précieux, nous préférâmes abandonner nos effets et conserver notre liberté. Pour l’assurer nous fûmes forcés de nous travestir, et grâce à la bonne vieille qui nous avait averti si généreusement, nous réussîmes à nous soustraire à toutes les perquisitions ; nous étions consignés à toutes les portes, il s’agissait de tromper la vigilance des sentinelles ; ce fut sous des habits de paysan que nous parvînmes à sortir de la ville. La vieille avait procuré à Sophie un habillement de laitière, et afin de rendre son déguisement plus complet, elle lui fit avoir un âne, muni de son bât, et de ses paniers ; moi de mon côté, j’étais vraiment méconnaissable, je m’étais affublé d’une grosse veste de laine bleue et d’un vieux chapeau tout percé ; un grand pantalon de toile couvert de pièces acheva mon déguisement ; avec une pioche sur l’épaule, je passai pour un journalier qui se rendait aux champs. Sophie, assise sur son âne, allait en avant accompagnée de la vieille ; quoiqu’elle-même fût déjà passée lorsque j’atteignis les barrières, elle faillit s’évanouir de frayeur, quand elle me vit parler à un factionnaire, à qui, pour ôter toute défiance, je demandai l’heure qu’il était. En la rejoignant l’instant d’après, je la trouvai pâle et défaite, semblable à une femme qui vient de se trouver mal. Lorsque je l’eus rassurée je congédiai la vieille, pour faire perdre la trace du chemin que nous avions pris ; nous marchâmes le reste du jour sans nous arrêter, et le soir nous arrivâmes au bourg de Vissec. Sophie était extrêmement fatiguée, et quoique nous n’eussions que fort peu d’argent, je lui fis préparer un lit dans la première auberge qui s’offrit à nos regards, et malgré les inquiétudes qui nous suivaient, nous y passâmes une nuit délicieuse.


CHAPITRE X.

Nous formons le beau projet de fuir les hommes, mais, bientôt fatigués de notre genre d’existence, nous prenons le parti de retourner en France.



Le lendemain lorsque le sommeil eut reparé nos forces, nous continuâmes notre route, et sur les midi nous parvînmes à l’entrée d’un petit bois épais et touffu, peu distant de la ville de Maestreich. La chaleur du jour nous invita à nous reposer sous son ombrage ; les rayons du soleil ne pouvaient parvenir jusqu’à nous, et ce fut dans cet endroit charmant que nous fîmes goûter les douceurs du repos à nos membres fatigués. Mon nouveau costume renfermait une espèce de besace dans laquelle j’avais mis quelques provisions, et assis sur l’herbe loin de tous les regards, nous fîmes un repas frugal dont l’appétit faisait tous les frais ; toute autre que Sophie, élevée comme elle délicatement et nourrie dans la mollesse, eût éprouvé pendant ce repas des privations bien dures, tandis que mon aimable épouse n’y trouva que des jouissances. Vous, riches de la terre qui n’éprouvâtes jamais les besoins de la vie, qui ne connûtes jamais la faim, la soif, ni la fatigue, il vous serait difficile de vous former une idée du plaisir pur et vif que nous goutâmes dans les bras l’un de l’autre, après avoir échappé à ce dernier péril ; il semblait que le malheur eût encore resserré les nœuds qui nous unissaient ; sous nos habits villageois je crois que j’étais encore plus tendre, et ma Sophie plus belle. Cœurs froids et insensibles qui ne trouvez de bonheur que sous vos lambris dorés, quittez pour un moment vos palais, renoncez à vos honneurs, vos dignités, et venez, après une marche forcée, choisir pour boudoir un lit de mousse ou de gazon ; ayez en outre, pour compagnie, une Sophie, et vous sentirez alors la différence de vos jouissances. Tout rempli de ces idées philosophiques, je formai le plus beau projet qu’il fût possible de concevoir. Je proposai à ma compagne de jouir du bonheur dont nous avions l’image sous les yeux ; je lui proposai de renoncer à l’état de vagabond pour prendre celui de villageois. C’est, lui dis-je, celui qui nous rapproche le plus de la nature ; c’est celui qui procure à l’homme le plus de douceurs et de consolations ; l’habitant des campagnes vit sous le chaume heureux et tranquille, il y coule une existence paisible, sans remords comme sans ambition ; il y trouve les premiers besoins de la vie, et rarement les chagrins viennent l’assiéger dans sa retraite.

À cette belle description poétique, je joignis l’espérance d’être ignoré des méchans, et à l’abri de leurs poursuites. Sophie qui n’avait jamais eu d’autres volontés que les miennes, à qui d’ailleurs il était fort indifférent d’habiter tel ou tel coin de terre, pourvu qu’elle y fût avec moi, consentit volontiers à ma proposition. Nous nous adressâmes au premier laboureur que nous rencontrâmes dans les champs, et me voilà, sans autre formalité, aggrégé garçon de ferme. Sophie, l’aimable Sophie, la fille unique du comte de Stainville, fut reçue fille de basse-cour. Ses traits fins et délicats eussent suffi pour la trahir, mais, fort heureusement, nous n’avions affaire qu’à des êtres grossiers et ignorans ; comme nous ne demandions, pour prix de nos services, que la seule nourriture, nous fûmes acceptés, et dès le jour même, nous nous départîmes nos fonctions.

Cependant, nous ne tardâmes pas à sentir que le genre d’état que nous avions adopté, n’était nullement fait pour nous. Sophie était une maladroite qui ne savait pas traire les vaches comme il fallait, qui faisait les fromages tout de travers, qui laissait mourir tous les petits poulets, faute de soin. Moi, j’étais un grand fainéant, qui me reposait à chaque coup de bêche, qui était en nage d’un rien, qui dormait comme un écolier ; enfin, je m’apperçus que le maître de la ferme avait fait une très-mauvaise emplette, et que nous ne gagnions pas seulement le pain que nous mangions ; d’ailleurs, je souffrais pour Sophie, et je me décidai à changer de position. Je pris le parti d’écrire à Dallainval, de qui nous n’avions encore reçu que des procédés et des services ; il nous avait même donné de ses nouvelles, pendant notre séjour à Liège, et nous avait renouvellé ses protestations d’amitié. Il me répondit avec exactitude : sa lettre exprimait le plaisir qu’il aurait à nous revoir : il nous apprenait l’agonie du règne de la terreur, et nous invitait à revenir en France, en nous assurant que nous pouvions reparaître sous un nom étranger, et il finissait par nous offrir tous les secours qui seraient en son pouvoir ; enfin, il nous adressait, avec de l’argent, des passe-ports en blanc, pour nous rendre jusqu’à Paris.

J’avoue que cette lettre réveilla le désir que j’avais de revoir ma patrie ; d’ailleurs, Sophie avait l’espérance de faire lever le sequestre apposé sur ses biens. Nous partîmes donc sans balancer, et après nous être procurés à Maestreicht des habillemens convenables à notre nouveau projet, nous fîmes nos adieux à notre ferme, et nous prîmes la route de France. Lorsque je me sentis sur la terre qui m’avait vu naître, j’éprouvai une satisfaction aussi grande que celle d’une mère qui embrasse son fils après une longue absence. Nous continuâmes notre route, sans accidens, jusqu’à Paris, dans l’espoir de rejoindre Dallainval, que nous savions l’habiter avec son père ; mais notre douleur fut extrême lorsque nous apprîmes qu’il était mort depuis peu ; que ce généreux jeune homme, brûlant toujours d’amour pour Sophie, et consumé pour elle d’une flamme qu’il n’avait pu éteindre, venait de terminer, loin d’elle, des jours de douleurs, sans se plaindre, ni sans murmurer contre sa destinée. Il avait eu le courage de renfermer en lui-même sa passion, et même il nous en avait laissé ignorer toute l’étendue, dans la crainte de troubler notre bonheur. Enfin, une fluxion de poitrine venait de l’enlever, et il avait rendu le dernier soupir en prononçant le nom de mademoiselle de Stainville.


CHAPITRE XI.

Pour faire fortune, je m’avise de prendre le métier d’auteur.



Sa mémoire nous arracha des larmes : il avait des droits à notre estime, et je le regrettai sincèrement ; je m’apperçus même que Sophie en était singulièrement touchée : elle avait un cœur excellent, et elle se reprocha sa mort, quoiqu’elle n’en fût que la cause innocente. Pour la distraire, je l’éloignai de son quartier, et nous prîmes un logement reculé dans le faubourg Saint-Germain ; nos moyens, d’ailleurs, étaient trop bornés, pour nous permettre la moindre dépense. L’état de peintre que j’avais exercé à Liège ne m’offrait à Paris aucune ressource ; le nombre des artistes, supérieurs en talent, était trop considérable, pour qu’il me fût possible d’en tirer parti ; il fallait pourtant exister. Dans une ville immense où chacun ne pense qu’à soi, où l’homme n’accueille son semblable que lorsqu’il en a besoin, je ne pouvais pas espérer de grands secours ; je ne connaissais personne qui pût nous tendre une main secourable ; d’ailleurs, les gens riches, pour l’ordinaire, ont le cœur dur en proportion de leurs richesses. La livrée de la misère ne saurait jamais inspirer de l’intérêt, et nous nous trouvions seuls, abandonnés au milieu d’une ville immense, sans protection et sans ressources, et mon embarras augmentait avec ma détresse ; il fallut bien, cependant, prendre un parti quelconque. Pour faire fortune, je me décidai à entreprendre le métier d’auteur ; mais cet état, jadis considéré, cet état, autrefois aussi honorable qu’indépendant, était tombé dans un état d’avilissement qui se ressentait du bouleversement général. Cependant, je n’avais pas de choix à faire ; la carrière littéraire était la seule qui me convînt, la seule qui fût à ma portée, et qui m’offrît quelques consolations : je m’y déterminai donc sans balancer, et je la choisis de préférence, autant par goût que par nécessité.

Dès ma plus tendre jeunesse, je trouvais un plaisir indicible à rendre les diverses sensations que mon cœur éprouvait, ou à célébrer dans la romance et l’idille, la félicité champêtre. Élevé au milieu des champs et parmi ses paisibles habitans, je fus, dès mon enfance, témoin de leurs vertus et enthousiaste de leur bonheur. Le chant des bergères retentissait jusques dans mon ame, leurs mœurs et leur simplicité avaient à mes yeux un mérite nouveau ; aussi Gesner et Florian tenaient-ils la première place dans ma petite bibliothèque ; et lorsque mon imagination voulait décorer mes villageoises, je leur prêtais les charmes d’Amarillis ou de Galatée. La muse pastorale fut la première qui m’offrit des attraits, et mon premier ouvrage respira ce goût décidé pour ces jouissances, tout à la fois douces et vives, mais que l’on n’éprouve que dans le sein de la nature. Avec quelques dispositions que M. de Stainville s’était plû à cultiver, peut-être eussé-je acquis ce degré de célébrité si nécessaire pour enchaîner les suffrages et la fortune, et sur-tout indispensable, lorsque l’on en veut faire son état ; mais dans ma position je n’y pouvais prétendre. En effet, je plains l’homme de lettres qui est obligé de travailler pour vivre, et d’enchaîner les muses pour soutenir son existence ; non-seulement ses productions se ressentent de la stérilité de sa bourse, mais encore il est forcé de lutter contre une troupe de vampires affamés qui calculent leur fortune sur sa détresse. Les libraires furent[1] de tout temps pour l’auteur infortuné, autant de sang-sues qui ne vivent qu’à ses dépens, et qui se disputent à l’envie sa substance ; il est pour presque tous ces mercenaires, l’instrument dont ils se servent pour corriger la fortune. Ils lui achètent, à vil prix, le travail de plusieurs années, et encore pour la plupart font-ils de ses productions un commerce frauduleux, qu’ils achèvent de déshonorer par leur mauvaise foi, leur turpitude et leur ignorance.

Cependant l’indigence me menaçait de trop près pour faire le difficile, et je me décidai à supporter tous les désagrémens et toutes les humiliations que je devais nécessairement attendre dans la nouvelle carrière que je venais d’embrasser. L’embarras consistait à choisir un genre lucratif et dont le succès fût assuré. Celui du roman me parut réunir ces deux avantages ; j’avais long-temps étudié le caractère du français, et je savais que le genre romanesque était le seul qui l’occupait sérieusement. Toutes les cheminées étaient couvertes de ces productions futiles ; tous les quais, toutes les promenades publiques, étaient tapissées de ces brochures nouvelles, et alors une bibliothèque n’eût pas été bien composée, si elle n’eût offert la collection des romans à la vogue. Cette passion pour les choses extraordinaires et pour les grands évènemens ne faisait pas l’éloge du siècle, mais le français fatigué de politique, ne se piquait pas alors d’érudition ; il ne voulait qu’être amusé, qu’on le fît rire ou pleurer ; je sentis la nécessité de lui complaire, et je me déterminai à prendre la plume.


CHAPITRE XII.

Me voilà aux prises avec les Libraires.



Jemployai trois mois à confectionner mon premier ouvrage. Lorsqu’il fut achevé, je m’empressai d’aller le porter à un certain libraire, renommé pour la vente, et plus encore pour la contre-façon des romans ; je croyais déjà avoir enchaîné par mes talens, cette fortune fugitive qui m’avait abandonné, et je me présentai chez lui avec assurance. Afin de donner une idée des humiliations que j’éprouvai en cette occasion, je vais rapporter ici la conversation que j’eus avec ce libraire, qui prouve combien il était éloigné d’avoir la délicatesse ou les talens des Didot, ou des Pankoukes.

— Qu’avez-vous déjà fait, me dit-il en pesant sur sa main mon manuscrit. — Rien encore, lui répondis-je, voici mon début dont le succès ne dépend nullement des circonstances. — Du succès, vous osez en espérer n’étant point encore connu ! — Ce n’est point à moi à prononcer sur mon ouvrage, mais si vous voulez en entendre la lecture… — C’est inutile, cela serait trop long ; d’ailleurs, je vois d’un coup-d’œil ce que cela peut-être. — Comment pouvez-vous porter un jugement sur un ouvrage, si vous ne prenez la peine de le lire ? — C’est affaire d’habitude, il m’en passe tant par les mains, vous devez savoir que c’est moi qui imprime tous les bons ouvrages qui paraissent depuis la révolution, et d’après cela il n’est pas étonnant que j’aie acquis une certaine expérience… — Mais encore je ne puis concevoir votre manière d’opérer : en imprimant un ouvrage sans le lire, vous vous exposez à faire paraître des choses détestables. — Il me suffit de lire la première et la dernière ligne, pour me donner une idée de l’ouvrage ; je suis connu pour avoir du discernement. — Je n’en doute nullement ; cependant je ne croyais pas qu’il fût possible de porter un jugement sur une chose quelconque avant de la connaître. — Je sais d’avance à quoi m’en tenir ; un auteur qui n’est point connu ne peut faire que des choses très-ordinaires. — Je vous observe que l’homme de lettres le plus célèbre n’avait point encore de réputation formée avant d’avoir débuté, et que par conséquent il y aurait de l’injustice à supposer qu’un ouvrage ne vaut rien par la raison que son auteur n’est point encore connu. — Votre manuscrit est bien petit, cela ne peut former tout au plus qu’un faible volume, et la vente en sera plus dure ; au surplus si je juge que cela puisse me convenir, je prendrai avec vous des arrangemens pour le faire allonger. — Allonger ! mon plan est pris et exécuté, et il me serait impossible de faire des additions à mon ouvrage sans lui faire du tort. — Bah ! bah ! rien n’est plus aisé, et des épisodes… croyez-vous que l’on ne puisse pas en glisser quelques-unes par-ci, par-là… — Le trop grand nombre des épisodes ne peut que nuire à un ouvrage en y semant des longueurs qui servent toujours à détruire l’intérêt principal, et je ne pourrais faire d’augmentations au mien sans m’écarter de la marche que j’ai adoptée. — Vous devez donc alors en être plus traitable ; voyons, combien estimez-vous votre ouvrage ? — Une production littéraire ne peut avoir une valeur déterminée tel qu’un objet palpable, et dans tous les cas ce ne serait point à moi à en faire l’estimation. Cependant comme le sort des gens de lettres ne fut jamais très-lucratif, je me contenterai d’une petite rétribution, que je regarde moins comme un salaire, que comme une faible indemnité due à mes peines et à mon travail, et c’est à cette considération que je me contenterai de la modique somme de cent écus. — Cent écus ! y pensez-vous ? avec ce prix j’aurais trois pièces de vin ! cent écus ? eh ! bon dieu, avec cela je ferais faire un excellent roman en dix volumes. — J’étais loin de présumer que mes prétentions fussent de nature à vous effrayer. Cependant pour peu que vous les supposiez indiscrètes, je vous invite à les borner vous-même. — Votre ouvrage contient cinq feuilles en les mettant à douze livres l’une dans l’autre, cela fera vingt bons écus, et certes je crois que c’est bien payé.

Je fus tellement indigné de cette offre, que, m’emparant de mon manuscrit avec humeur, je pris aussi-tôt congé de ce libraire. J’allai chez un autre qui me fit à-peu-près la même réponse ; j’éprouvai la même humiliation chez un troisième, et ce ne fut qu’après avoir éprouvé une foule de désagrémens semblables, que je parvins à obtenir de mon ouvrage, tout au plus l’existence d’une quinzaine. Ô combien est à plaindre l’homme de lettres qui, pour vivre, est obligé de faire un trafic de son travail, qui, pour nourrir sa famille, se voit forcé de sacrifier son amour-propre et sa réputation au besoin et à la nécessité ; les productions d’un auteur infortuné doivent nécessairement se ressentir de sa détresse et de la situation de son esprit ; lorsque les inquiétudes et les noirs chagrins l’assiègent, la sphère de ses idées se ressère, elle devient plus étroite, et alors il lui est impossible de se livrer à tout l’essor de son imagination ; d’ailleurs, le poëte qui travaille pour vivre en écrivant avec rapidité, se trouve forcé de renoncer à l’espoir de jamais atteindre au degré de perfection qui peut le faire distinguer de la foule des écrivains obscurs ; son esprit n’éprouve pas tous les jours la même disposition, et cette facilité journalière, accordée à certains individus, est un don naturel dont peu de gens puissent se glorifier : j’étais du nombre.


CHAPITRE XIII.

Je change de batterie, je consacre mes talens au théâtre ; nouveaux désagrémens ; je suis forcé de confondre les procédés des comédiens avec ceux des libraires.



Cependant il fallait exister ; sans appui, sans protection, sans amis sur la terre, que faire ? que devenir ? je n’avais que ma plume, il me fallut bien employer cette dernière ressource. Je me déterminai seulement à changer de batterie ; le genre de littérature que j’avais adopté me paraissait ingrat ; j’en cherchai un plus lucratif, et, pour parvenir à la fortune plus promptement et avec plus de certitude, je pris le parti d’embrasser la carrière dramatique. Dans mon transport sublime je résolus de forcer le public à reconnaître mon mérite. Le choix du théâtre m’embarrassait encore ; mais après un mûr examen, celui des italiens me parut le seul digne de composer avec le vrai talent. Je me mis donc aussi-tôt à l’ouvrage, et en moins de deux mois j’eus terminé un opéra en trois actes, dont le succès me parut certain. Lorsqu’il fut entièrement achevé, je goûtai le repos d’Hercule après ses longs travaux. Je me contemplai, je m’admirai dans mon propre ouvrage, je lus ma pièce à tous ceux qui voulaient bien en entendre la lecture ; toutes les fois que je sortais de chez moi, j’avais le soin de la porter dans ma poche, j’en étourdissais tous ceux que je rencontrais ; les éloges de mes amis me semblaient un hommage mérité ; je réfléchissais avec une complaisance infinie sur la sensation que j’allais produire dans le public ; je jouissais d’avance de l’avenir et de mon élévation future, que je regardais comme assurée ; et me félicitant de n’être plus en butte aux mauvais procédés des libraires, je me disposai à me présenter à l’administration que j’avais choisie. Pour y parvenir plus sûrement, je pris un parti qui me parut le plus court ; je connaissais un artiste italien, je lui communiquai le projet que j’avais formé de consacrer mes veilles uniquement à son théâtre. « Cela ne vous sera point aussi aisé que vous le pensez, me dit-il en secouant la tête ; le théâtre italien est partagé entre des auteurs connus qui souffrent difficilement la rivalité ; pour l’éviter ils ont soin d’éloigner les jeunes littérateurs qui peuvent leur porter ombrage ; les compositeurs de musique eux-mêmes, qui ont consacré leurs talens à ce spectacle, ne se décideront que difficilement à travailler sur la production d’un jeune homme dont la réputation n’est point encore faite ; rien n’est plus difficile pour un débutant que de faire accepter ses ouvrages à notre comité ; je doute même qu’il consente à en entendre la lecture ; au surplus, confiez-moi votre manuscrit, et je vous promets de faire tous mes efforts pour le faire accepter. Repassez dans huit jours, je vous rendrai réponse. »

Je remerciai cet ami obligeant, et quoiqu’il eût un peu diminué les heureuses chimères qui me troublaient la tête, j’attendis avec empressement l’expiration du délai. Au jour et à l’heure fixée, je me rendis chez lui avec exactitude. Je vous l’avais bien prédit, me dit-il en me remettant ma pièce, le comité a refusé d’en entendre la lecture, il s’est contenté de nommer un commissaire qu’il a chargé de l’examen ; ce commissaire est un de nos auteurs attitrés, vous devez croire que son jugement n’a pas été en votre faveur ; il a trouvé des longueurs, des réminiscences, des incorrections, en un mot il ne l’a pas jugée susceptible d’occuper une place dans le répertoire italien : cependant il ne faut point vous décourager ni vous laisser abattre par les difficultés ; je vous invite à vous adresser au théâtre Feydeau, les administrateurs sont moins difficiles, et ils accueillent plus favorablement les jeunes auteurs ; croyez-moi, portez leur votre pièce, vous en serez bien reçu.

Je suivis ce conseil de point en point, et, pour réparer le temps perdu, je m’empressai de porter mon opéra au directeur de Feydeau. Celui-ci me reçut avec la plus grande honnêteté ; il me remercia de la préférence que j’avais donnée à son spectacle, et me promit de faire passer ma pièce à l’étude, mais qu’il fallait qu’elle attendît son tour. — Rien n’est plus juste, lui répondis-je, mais au moins pourrai-je savoir à-peu-près le délai que cela exige. — Je conviens, ajouta-t-il, que cela pourra être un peu long ; cependant vous pouvez être sûr que vous ne serez point oublié. – Mais encore… – Nous avons ici des pièces depuis 1791 qui attendent leur tour, mais comme la vôtre nous convient particulièrement, nous pourrons, en sa faveur, déranger l’ordre adopté, et la faire passer à l’étude de préférence ; j’espère qu’elle sera jouée sous peu ; en pressant le compositeur de musique vous pourrez jouir de votre ouvrage avant deux ans.

Je fus singulièrement étourdi d’un retard aussi considérable ; deux ans d’attente, sur-tout pour un auteur affamé, sont bien longs. Je crus devoir, en cette occasion, sacrifier une partie de ma gloire à mon intérêt, et je préférai porter ma pièce à un petit spectacle plutôt que d’attendre deux années entières pour retirer le fruit de mon travail. Je me décidai à m’adresser directement à mademoiselle Montansier ; on jouait alors à son spectacle la tragédie, l’opéra, la comédie, le pantomime ; tous les genres lui étaient propres. Je ne doutai nullement que ma pièce n’y fît fortune ; ma tête se remplissait d’idées agréables ; je voyais tout Paris accourir et s’empresser d’embellir mon triomphe par ses suffrages ; je jouissais d’avance des regrets que mes succès allaient causer aux italiens, et je me félicitais de la vengeance éclatante que j’allais en tirer tout en punissant leur injustice et leur mauvais goût. Les difficultés semblaient s’applanir devant moi ; j’étais parvenu à convoquer une assemblée pour y faire lecture de mon chef-d’œuvre. On doit bien présumer que le jour fixé, je ne me fis pas attendre. J’étais déjà rendu au foyer que mes juges n’y songeaient pas encore ; j’allais, je venais, je me promenais en long et en large, et afin de diminuer la longueur du temps, mon imagination se repaissait de mille chimères différentes ; je calculais le produit que j’allais retirer de mon travail ; ma modestie souffrait d’avance des éloges que l’on me prodiguait ; en un mot je ne cessais de bâtir des châteaux en Espagne, et je m’enivrais de ma gloire future.

Je ne fus distrait de mes douces réflexions que par l’arrivée d’un garçon de théâtre qui, la cloche en main, faisait un bruit effroyable pour annoncer la répétition d’une pièce nouvelle. On avait oublié que je devais être entendu ce jour-là, et ce ne fut qu’avec bien de la peine que je parvins à rappeller au régisseur la parole qui m’avait été donnée. Cet oubli de la part d’une société d’artistes, dont je devais faire la fortune, me parut une insulte, un outrage qu’il me fallut supporter sans me plaindre et sans mot dire ; mes droits n’étaient pas encore suffisamment établis pour me permettre des reproches, et je pris le sage parti de dissimuler. Le régisseur, pendant la répétition, se chargea de prévenir en particulier tous les membres qui devaient composer le comité de censure. Il est trop tard, disait l’un, j’ai affaire, disait l’autre, je n’ai pas déjeuné, disait un troisième. J’étais sur les épines ; j’étais sur le point d’éclater et de confondre les procédés des comédiens avec ceux des libraires, lorsque l’on vint m’annoncer que l’assemblée allait commencer, et que l’on avait remplacé les absens par les premiers venus. Tant mieux, me dis-je en moi-même, mon jugement en sera moins rigoureux ; je me trompais, il n’en fut que plus sévère.

Enfin les membres du conseil prirent des sièges, se rangèrent en cercle et se disposèrent à m’entendre. Ils eurent beaucoup de peines à observer un moment de silence ; ils étaient composés de jeunes étourdis qui pirouettaient avec grâce, et débitaient des fadaises le plus joliment du monde ; on y remarquait des actrices agaçantes, à l’œil lascif, et du reste fort indifférentes sur les beautés qui allaient frapper leurs oreilles. Dépêchons-nous, disait l’une, ma femme-de-chambre est malade, et je ne saurais rester long-temps. Je dois aller dîner au bois de Boulogne, disait sa compagne, et je n’ai pas de temps à perdre. Toutes paraissaient pressées, et toutes se retardaient elles-mêmes par leur babil continuel. J’enrageais, je suais d’impatience, et j’étais sur le point de leur tourner le dos, lorsque le régisseur parvint à se faire entendre ; il réclama d’une voix de Stentor un profond silence. Chacun lui obéit pour un moment, et l’on m’invita à commencer.

Je déroulai mon cahier avec un air d’assurance, et après m’être composé de mon mieux, je commençai la lecture intéressante qui devait forcer ces ignorans personnages à reconnaître ma supériorité. Lorsque je touchais à des endroits faibles, je glissais dessus avec légèreté et promptitude, afin d’éviter les observations judicieuses ; mais lorsque j’en étais aux passages qui me plaisaient de préférence, j’élevais la voix insensiblement, et j’appuyais avec force sur ceux qui devaient frapper mon auditoire. Je parvins à un morceau que je supposais sublime, et devoir produire un effet immanquable ; je redoublai de chaleur et de véhémence par progression, et tout d’un coup je m’arrêtai sous le prétexte de tirer mon mouchoir de ma poche, autant pour donner aux spectateurs la facilité de m’adresser leurs complimens, que pour voir la sensation que produisait sur eux mon plus beau morceau ; mais qu’elle fut ma surprise et mon indignation, lorsque je vis les trois-quarts des assistans endormis ou bâillans à l’envi ; quelques-uns même avaient déjà disparu, les autres paraissaient s’ennuyer cordialement. Cette remarque m’étourdit à un point que je ne pus moi-même retrouver la suite de ma lecture. J’aurais eu de la peine à sortir de cet embarras, si l’on ne fût venu annoncer l’arrivée de l’homme par excellence. Cet homme rare était l’auteur de la comète, ou la fin du monde, qui pour complaire aux comédiens venait faire, pour la troisième fois, la lecture de sa pièce. Tous me quittèrent aussi-tôt, et désertèrent la place pour aller entendre la misérable farce qui avait à leurs yeux un mérite infini, et sans daigner s’excuser sur leur impolitesse, ils me tournèrent le dos et nous abandonnèrent, moi et mon manuscrit, à notre destinée.

Furieux de cette sortie inconséquente, je me retirai en maudissant le théâtre et la gente comique. Je rentrai chez moi, et me promis bien de les punir de leur ignorance en renonçant pour toujours à la muse théâtrale. Cependant mon ouvrage était fait, il fallait bien en tirer parti. Je me rejettai sur le théâtre de la Cité, et dès le lendemain j’obtins audience de la direction ; trois de ses membres furent chargés d’examiner ma pièce ; ils étaient tous les trois âgés, et ils en entendirent la lecture jusqu’à la fin avec la gravité d’un tribunal qui doit prononcer un arrêt de mort. Lorsqu’elle fut achevée, le chef de cet auguste aréopage me dit avec dignité, que mon ouvrage n’avait qu’un défaut, celui d’être trop soigné pour eux ; qu’au surplus, si je voulais supprimer les ariettes, les chœurs et les morceaux d’ensemble, et substituer à leur place des incendies, des combats ou des évolutions, que cela ferait parfaitement leur affaire.

Malgré l’envie que j’avais de voir mon nom figurer à côté de celui des Picard, Duval, Marsolier, etc. je ne pus jamais me résoudre à supprimer ce qu’il y avait de meilleur dans mon opéra, et je préférai le porter aux spectacles des boulevards. Quoique mon amour-propre eût beaucoup à souffrir d’une pareille décadence, je me décidai à m’adresser au théâtre de l’Ambigu-Comique, ci-devant Audinot. J’eus autant de peine à obtenir audience des entrepreneurs de ce spectacle, que j’en avais eu auparavant à passer à la censure des italiens ; peut-être même n’en serais-je point venu à bout sans la protection d’une actrice que le hasard m’avait fait connaître ; elle se chargea, moyennant certain tribut de reconnaissance, de faire entendre la lecture de ma pièce. Elle était au mieux avec le directeur, avec les associés, et même la troupe entière lui devait des égards ; aussi ma pièce subit-elle son examen ; mais le croira-t-on, malgré les efforts de ma protectrice, elle fut déclarée hors de leur portée et au-dessus de leurs forces. Ils m’observèrent judicieusement qu’il leur fallait des farces, que le genre relevé ne pouvait leur convenir, et qu’il leur fallait des pièces à grand fracas ; que cependant mon sujet fournissant beaucoup d’intrigues, si je voulais en supprimer le chant et le dialogue et en faire un pantomime, qu’alors ils pourraient en tirer parti. On me fit à-peu-près la même réponse dans tous les autres spectacles auxquels je m’adressai ; les uns voulaient retrancher les ariettes, les autres désiraient que je supprimasse le dialogue, d’autres n’en voulaient conserver que le dénouement, d’autres voulaient réduire mes trois actes en un, et d’autres enfin s’obstinaient au contraire, à en faire cinq ; en un mot j’ai vu le moment où l’on déguiserait mon opéra comique en tragédie.

De pareils désagrémens étaient plus que suffisans pour me rebuter. Dans ma juste indignation je fis le serment de renoncer pour jamais aux faveurs de Melpomène. Le genre dramatique me parut encore plus ingrat et sur-tout plus épineux que celui que j’avais d’abord adopté, et je résolus de me raccommoder avec les libraires. Je sentis qu’il était encore plus facile de faire imprimer un mauvais roman, que de faire jouer une bonne comédie. Je fis marché à tant la feuille avec le plus célèbre marchand de nouveautés. Il s’abonna avec moi, et je me décidai à lui en donner pour son argent ; une production soignée n’eût pas eu à ses yeux un mérite de plus, elle eût exigé trois fois plus de temps. J’étais dans la détresse, mon existence dépendait de la quantité de mes productions, et je me décidai à devenir prolixe. Mon génie créateur enfantait par mois des volumes qui tombaient aussi-tôt dans l’oubli. Cependant ma fécondité ne pouvait encore suffire à mes besoins ; l’état d’un gagne-petit était plus lucratif que le mien ; je sentis d’ailleurs que j’allais me dégrader entièrement, et me perdre pour jamais de réputation. Je rougis de l’état d’avilissement dans lequel je réduisais les lettres, et je m’apperçus qu’il était temps de me frayer un nouveau chemin à la fortune.


Fin de la première partie.


Joseph Rosny - Firmin ou le Jouet de la fortune, 1798, II page 2.jpg
Mon échelle de corde était déjà tendue.
Je me laissai glisser dans les bras de deux inconnus.

FIRMIN,
OU
LE JOUET DE LA FORTUNE.
HISTOIRE
D’UN JEUNE ÉMIGRÉ.
Par Joseph ROSNY.
SECONDE PARTIE.

Prix 30 s. les deux vol.

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De l’Imprimerie de Glisau.
À PARIS.
Chez Pigoreau, Libraire, place
Saint-Germain-l’Auxerrois.

An VI de la République.


CHAPITRE PREMIER.

Je deviens le secrétaire d’un nouveau riche. Je gagne sa confiance et en même-temps celle de sa maîtresse.



Depuis quelque temps j’étais occupé de ce projet, lorsqu’un jour un grand flandrin de laquais vint, de la part d’un de mes voisins, m’inviter à descendre chez lui. Mon maître s’intéresse à vous, me dit ce domestique, il connaît une partie de vos malheurs, il veut les réparer ; je vous conseille de le ménager, sa bienveillance peut vous devenir utile ; il est obligeant par caractère, son intention est de vous tirer de la misère, il désire vous voir, vous parler ; dites-moi si je puis vous annoncer.

Toute singulière que me parut cette manière d’obliger, je promis de descendre, et d’aller remercier M. de… de l’intérêt qu’il daignait prendre à moi. Ce monsieur de… était un de ces gens qui, à l’instar des nouveaux parvenus, veulent singer les usages des anciens riches. Celui-ci imitait d’une manière grotesque, leurs tons, leurs airs et leur suffisance ; il copiait jusqu’à leurs ridicules ; il voulait à toute force leur ressembler en tous points, et comme eux il avait la manie de vouloir passer dans le public pour un homme bon, humain, sensible et généreux ; aussi avait-il le soin de publier par-tout qu’il employait sa fortune à secourir les malheureux. Y a-t-il long-temps que vous connaissez cet original, me demanda un ami qui se trouvait alors chez moi ? Depuis que je loge ici, lui répondis-je ; cette maison ressemble à une colonie dont chaque locataire forme une peuplade séparée, et vous savez qu’à Paris l’on connaît à peine les voisins qui demeurent sur le même quarré que le sien ; au rez-de-chaussée est un bal public, au premier un agioteur, au second une fille entretenue, au troisième une abbesse de couvent réformé, au quatrième un journaliste, au cinquième un rentier ; et moi en ma qualité d’auteur, j’occupe les mansardes ; tandis que l’on danse en bas, je réfléchis en haut sur la bisarrerie de la fortune ; tandis que l’agioteur du premier dissipe ses trésors avec la courtisane du second, l’abbesse du troisième implore l’indulgence de la divinité en faveur des coupables mortels qui la méconnaissent ; ce nouveau parvenu qui me fait demander, veut sans doute me faire servir à sa vanité, il me destine peut-être à augmenter sa suite ; n’importe, je vais le voir, je vous rendrai compte de notre entrevue.

Je descendis donc chez M. de… je le trouvai aux prises avec un domestique qui venait de casser un vase de porcelaine. Excusez, me dit-il, l’emportement où vous me voyez ; cet imbécille vient de me briser un vase précieux qui m’avait été envoyé directement du Japon ; ces gens sont si mal adroits que quand ils ont quelque chose à casser, ils choisissent de préférence les objets les plus précieux ; on est bien à plaindre de ne pouvoir se passer de cette sotte engeance. Asseyez-vous, ajouta-t-il, je veux causer avec vous ; vous savez que je m’intéresse à votre sort, je veux vous être utile. Ici M. de… me fit une longue énumération de ses biens, de ses richesses, et du grand nombre d’infortunés qu’il soutenait. Il appuya principalement sur ses vertus, sur son cœur, qu’il disait être excellent, et sur la réputation qu’il avait acquise d’être l’homme du monde le plus obligeant. Croiriez-vous, continua-t-il, que j’ai dix domestiques chez moi, sans compter mon cocher et mon maître d’hôtel, sans en avoir un besoin absolu ; et cela seulement pour avoir le plaisir de secourir des malheureux. Je n’ai pas encore de secrétaire, si vous voulez m’en servir, je vous offre cent louis et la table.

Cette proposition était trop avantageuse pour n’être pas acceptée ; d’ailleurs mon épouse portait dans son sein le gage de notre amour, sa position allait exiger de nouveaux soins ; je n’avais point à balancer, et sans hésiter je me disposai dès le jour même à prendre possession de mon emploi ; mes fonctions n’étaient pas très-étendues, il s’agissait particulièrement d’écrire des billets galans, ou de faire des couplets amoureux pour les maîtresses de M. de… Quoiqu’il soit un peu difficile d’exprimer ce qu’on ne ressent pas, je m’en acquittai toujours à son grand contentement ; mais hélas ! ce talent qui dans le principe avait été la cause de mon changement de position, finit par devenir pour moi la source de désagrémens nouveaux !

Parmi les belles favorites de cet enfant chéri de Plutus, Coralie se faisait remarquer autant par son excessive coquetterie, que par le piquant de ses charmes ; elle possédait à fond le grand art de se faire valoir et désirer à propos ; elle savait réveiller à temps l’amour de ses amans, et les enchaîner à son char à l’instant même où ils étaient disposés à rompre leurs chaînes ; c’était précisément ce raffinement d’adresse qui captivait M. de… Coralie le menait comme un véritable enfant ; elle le faisait servir à ses jouets, à ses caprices ; elle lui faisait supporter ses humeurs, et se faisait un mérite de l’empire absolu qu’elle exerçait sur son cœur. Lui-même en était d’autant plus esclave, qu’il s’imaginait reconnaître en elle l’usage et le bon ton de la société, dont il n’avait qu’une idée très-imparfaite. Ses chevaux, ses domestiques n’avaient pu lui donner cette politesse et ce vernis que l’on ne doit qu’à l’éducation ; il essayait envain de copier les airs du grand monde, il n’en saisissait que les ridicules ; aussi prenait-il l’effronterie de Coralie pour de l’aisance, et son jargon pour de l’esprit. Elle était à ses yeux une femme accomplie ; il se trouvait encore trop heureux de payer des plus grands sacrifices ses moindres faveurs, et je lui devins cher par la seule raison que je lui devenais utile ; il me trouvait assez d’esprit pour nous deux, et toutes les fois qu’il voulait instruire Coralie de ses sentimens, il avait aussi-tôt recours à la plume de son interprète.

Ce M. de… était un de ces gens parvenus qui ne doivent leur avancement qu’à l’intrigue et à la cabale. Il n’avait rien négligé pour sortir de l’obscurité dans laquelle le sort semblait l’avoir condamné pour toujours. Les hasards lui avaient, comme à tant d’autres, fourni les moyens de s’enrichir ; et, à la faveur des ténèbres épaisses qui couvrirent les premières années de la révolution, il était parvenu à ce degré d’opulence qui surprend, mais qui n’en impose jamais. Dans les premiers temps, encore tout étourdi d’un changement qu’il n’avait point lieu d’espérer, il avait conservé ce caractère de bonhommie qui peut-être eût rendu ses ridicules plus supportables ; mais lorsque la fortune l’eut comblé de tous ses dons à la fois, alors son impudence avait augmenté en proportion de ses richesses ; il était devenu méchant, fier, arrogant, dur pour le pauvre, et insensible aux peines des autres. Égoïste à l’excès, il ne savait plus compatir aux maux qu’il n’éprouvait pas. Grossier, sot, ignorant comme la plupart de ses semblables, il osait croire que le reste des hommes était uniquement fait pour l’encenser. Son physique en outre répondait à son moral, et certainement un pareil personnage ne pouvait captiver une femme décidément coquette, et qui se faisait un mérite de son inconstance naturelle. Ce n’était qu’à force d’or qu’il la retenait, et ses trésors étaient les seuls liens qu’il employait ; plus il donnait, plus on exigeait, et l’amour-propre faisait tous les frais d’une liaison aussi peu assortie. Tant d’opulence devait nécessairement apporter un dérangement dans sa fortune. Coralie s’en apperçut, et dès ce moment elle n’observa plus qu’avec peine les égards et les ménagemens dictés naguères par l’intérêt et la nécessité. Mon arrivée dans la maison fut le signal de la désunion, quoique bien involontairement. Cette belle s’avisa de faire une remarque particulière en ma faveur. Elle s’imagina trouver en moi certaines qualités qu’elle cherchait envain dans M. de… Cette Laïs, à force de recevoir des billets d’amour, écrits de ma main, finit par s’accoutumer insensiblement avec l’idée qu’ils lui étaient adressés par moi-même, et qu’ils étaient l’expression de mon cœur. Elle me voyait chaque jour avec une nouvelle complaisance. Chaque jour le désir de devenir infidèle la tourmentait avec force ; il ne lui manquait plus pour cela que l’occasion, elle se présenta bientôt. L’homme est si faible lorsqu’il a pour adversaire une jolie femme, que fort souvent avec les plus belles résolutions possibles, il devient ingrat, criminel, et même quelquefois il s’attire, par sa faute, les malheurs dont il accuse l’injustice du sort, et ce fut à mes dépens que je fis l’épreuve de cette sentimentale vérité.


CHAPITRE II.

Ma vertu échoue contre la morale d’une courtisane. Je deviens ingrat, criminel ; j’oublie jusqu’à Sophie.



Un matin que M. de… se trouvait retenu chez lui par une légère indisposition, je me rendis de sa part chez Coralie pour la prévenir du motif qui l’empêchait de sortir. Elle était encore au lit lorsque je me fis annoncer. Le petit jour qui régnait dans l’alcove faisait ressortir tous les charmes dont la nature l’avait pourvue. Elle était dans un désordre vraiment piquant, et paraissait jouir des douceurs du sommeil. Dans la crainte de troubler son repos, je voulus m’éloigner ; mais alors se réveillant fort à propos, et me rappellant au moment où je voulais me retirer, elle me railla sur ma modestie et sur ma belle retenue ; ensuite elle me fit asseoir auprès de son lit, et fit mouvoir tous les ressorts de la coquetterie ; mais ses moyens de séduction eussent échoué contre ma rigidité, si elle n’en eût déployé de plus puissans ; en effet, je ne voulais point trahir les droits de la reconnaissance, ni ceux de l’amour. D’ailleurs j’avais des obligations à M. de… La seule idée de tromper la confiance de mon bienfaiteur m’eût fait rougir, et j’eusse regardé cela comme un crime impardonnable. Coralie, qui s’en apperçut, s’imagina lever ces scrupules en m’avouant l’impression que j’avais fait sur son cœur. Elle accompagna cet aveu de gestes expressifs ; mais semblable à un nouveau Caton je fus pendant long-temps inflexible ; j’opposai à ses moyens de séduction, mes devoirs, mes principes et les égards que je devais à M. de… À cette réponse Coralie partit d’un grand éclat de rire. « — Quoi ? me dit-elle, après m’avoir persiflé de nouveau sur ma fausse délicatesse, vous faites consister la vertu à balancer entre les faveurs d’une jolie femme, et les remords d’avoir fait un prétendu attentat aux loix de la reconnaissance ![2] vous faites consister l’honneur à respecter les droits d’un homme à qui vous croyez avoir des obligations ! en vérité cette belle retenue est digne d’un nouveau Celadon tel que vous ; et même vous ne mériteriez pas que je prisse la peine de vous ouvrir les yeux ; cependant comme j’ai résolu de me charger de votre instruction, je veux bien vous désabuser et vous tirer de votre aveuglement ; mais songez que je veux trouver en vous un élève docile, et qu’il faut choisir entre ma confiance, ou ma haine et mon indignation ; écoutez-moi, et sur-tout pas d’observations.

» Pour qu’une femme à Paris soit accomplie, il faut qu’elle sache fouler aux pieds les préjugés, et secouer le joug établi par des usages aussi sots que ridicules ; sa réputation n’est qu’une vraie chimère, et heureuse celle qui a le bon esprit de s’élever au-dessus de la critique et de l’envie ; il y aurait de l’injustice à croire qu’une jolie femme, qui est le chef-d’œuvre de la divinité, doive être la propriété d’un seul ; et parce qu’un homme est riche, ou que l’ordre social lui aura donné sur elle une autorité aussi monstrueuse qu’arbitraire, faut-il pour cela qu’elle renonce pour jamais au bonheur et à tous les plaisirs ? parce qu’un homme aura su se procurer des droits sur son cœur ou sa personne, faut-il pour cela qu’il appésantisse sur elle tout le poids de son injuste autorité ? en un mot, parce qu’il lui aura plû de lui donner le titre d’époux ou d’amant, faut-il la condamner pour toujours aux regrets et à la tristesse ? l’inconstance fait le charme de la vie ; le changement est une double existence ; quiconque se pique d’une belle fidélité ne saurait connaître les véritables jouissances ; celles que l’on se procure dans l’ombre du mystère, ont un mérite de plus ; du fruit dérobé dans un jardin voisin a plus de goût, plus de saveur que celui que l’on peut cueillir librement ; il en est de même des faveurs de l’amour, lorsqu’elles sont prohibées elles en paraissent plus piquantes ; et la plupart de nos dames, pour embellir la société, ont pris le sage parti de renoncer à une austérité déplacée et mal entendue ; quand un homme s’avise de devenir épris de nos attraits, n’y aurait-t-il pas de l’injustice à l’en laisser jouir paisiblement ? n’y aurait-t-il pas de l’amour-propre et de l’égoïsme de sa part à prétendre en être le seul et unique possesseur ? si tous les hommes s’entendaient bien, et qu’ils voulussent se contenter d’un simple caprice, ne seraient-ils pas heureux chacun leur tour ? leur bonheur, en se représentant plus souvent, n’aurait-il pas à chaque fois le mérite piquant de la nouveauté ? enfin, la société elle-même n’y gagnerait-elle pas en rendant les égards plus nécessaires et les services plus communs ? Croyez-moi, ajouta-t-elle, celui qui ne sait pas jouir de la vie, celui qui est assez borné pour être l’esclave des sots préjugés, est le seul à plaindre ; la loi naturelle n’est-elle pas cent fois plus douce, plus agréable que celle établie par des coutumes ridicules, des usages barbares ? Aussi l’amabilité n’existe-t-elle que parmi une certaine classe de nos belles ; ce n’est que dans leur cercle que l’on trouve le véritable essaim des plaisirs ; l’autre classe qui critique celle-ci, n’est-elle pas aussi blâmable aux yeux du philosophe et de l’être pensant ? les femmes mariées frondent sans ménagement les femmes entretenues ; et la différence qui les sépare, est-elle donc si grande ? Quoi ! parce que les liens qui les assujettissent sont reconnus plus solides et plus valables que ceux d’une simple convention, il faudra pour cela mépriser les engagemens qui sont libres, indépendans, et établis sur la volonté bien prononcée des deux parties ? Parmi nous la liberté fait le charme de nos liaisons, et si la nécessité nous oblige par fois d’agréer les hommages de certains individus qui n’ont que leurs richesses pour tout mérite, nous savons nous procurer quelques dédomagemens par des infidélités qui deviennent alors excusables ; vous savez que rarement on aime celui qui n’est pas aimable, et lorsque nous nous abandonnons aux recherches d’un favori de la fortune, ce sont ses biens seuls qui forment l’objet de notre culte ou de notre adoration ; et comme nos cœurs ne sont pas plus exempts que d’autres des faiblesses humaines, il est bien juste que nous cherchions à nous dédomager des sacrifices et des privations que la raison nous impose. »

Ces captieux raisonnemens n’eussent point été encore suffisans pour me convaincre entièrement, mais Coralie accompagna sa morale de moyens de séduction si puissans, qu’il fut impossible au trop faible secrétaire de se maîtriser plus long-temps ; un bras blanc comme l’ivoire, en se passant autour de mon col, précipita ma chûte… Je devins ingrat, criminel ; et dans le délire de mes sens j’oubliai les bienfaits de M. de… J’oubliai, dans mon délire, jusqu’à l’amour de Sophie… Mais il était décidé que le châtiment allait suivre de près la faute ; il était dit que je serais puni le jour même de mon ingratitude, et que l’aimable Sophie serait complettement vengée.


CHAPITRE III.

Je perds mon emploi. Coralie perd son mondor ; ce dernier est remplacé par un agioteur.



La jalousie est un sentiment naturel à l’homme, et l’œil d’un jaloux est plus clairvoyant que tout autre. M. de… s’était apperçu depuis quelque temps de la préférence marquée que me donnait Coralie ; comme il ne m’avait absolument chargé que de sa correspondance, et rien de plus, il n’envisagea l’avenir que d’un très-mauvais œil. D’ailleurs, tout individu renonce difficilement à sa propriété, et l’homme le moins policé ne souffre qu’avec peine que l’on anticipe sur ses droits. Son indisposition n’était qu’une feinte dont il s’était servi pour s’assurer de la vérité. C’était lui-même qui m’avait envoyé annoncer sa maladie ; mais suivant presque mes pas, il était arrivé au moment où la vertu expirante combattait encore contre le repentir et les remords. Cette arrivée subite, au lieu de déconcerter Coralie, n’avait servi au contraire qu’à fournir une nouvelle matière à sa gaieté. Elle avoua franchement son infidélité à M. de… tout en se plaignant de la conduite d’un jaloux qui s’avise de pénétrer dans l’appartement de sa maîtresse sans se faire annoncer. « En vérité, lui dit-elle, on n’a jamais vu des procédés aussi gauches ni aussi mal-adroits. Un homme qui n’a rien, absolument rien pour plaire, que l’on veut bien supporter par fois, en faveur de ses manières généreuses, qui doit s’estimer encore très-heureux d’obtenir, de temps à autres, des faveurs auxquelles il n’a point droit de prétendre ; un tel homme enfin doit-il s’étonner de subir le sort qui souvent est réservé à des gens qui, en conscience, le méritent moins que lui ? Aussi quelle étrange folie de vouloir être à l’abri du sort commun, au moment où la moitié des humains s’amuse aux dépens de l’autre moitié ! Allez, mon cher, continua-t-elle, sachez qu’en pareil cas un homme prudent ne dit mot, et qu’il doit bien se garder de murmurer contre l’ordre des destins. »

On doit bien présumer que M. de… indigné de la conduite d’une femme qui avait dissipé les trois-quarts de sa fortune, se retira furieux, et en jurant bien d’oublier pour jamais celle qui reconnaissait si mal son amour, ainsi que l’ingrat secrétaire qui avait outre-passé ses fonctions. Lorsqu’il fut parti, je blâmai Coralie de sa sortie inconsidérée, et je lui témoignai mes regrets sur la perte qu’elle venait de faire. « Rassurez-vous, me dit-elle en riant, elle est déjà réparée ; cet original est déjà remplacé : si même vous voulez voir son successeur, je puis vous procurer ce plaisir. Depuis deux mois il attend mes ordres, et je vois qu’il est temps de le faire venir. Il m’a déjà fait offrir sa personne et sa fortune, qui certes en vaut la peine. Il m’a fait dire en outre qu’il mourait d’amour pour moi ; voici l’occasion de finir son douloureux martyr. C’est un homme dont les ressources sont immenses, et qui a plus de peine à les dissiper qu’il n’en a eu à les gagner. La chronique l’accuse même d’avoir jadis été simple coëffeur, et de n’avoir acquis depuis ses grands biens que par des voies peu délicates ; mais comme les moyens dont il s’est servi pour enchaîner la fortune, m’importent fort peu, je trouve qu’un pareil amant me convient sous tous les rapports. Il m’offre pour hôtel celui d’un ci-devant prince, dont il vient de faire l’acquisition, et je sens la nécessité de fixer sur lui mon choix ; car la perspective qui me flatte aujourd’hui pourrait n’être pas de longue durée : vous savez que les fortunes actuelles ne sont pas des plus solides, et le gouvernement pourrait fort bien s’aviser de reprendre un bien sur lequel il a quelques droits ; ainsi, continua Coralie, voici le cas de se décider. Je vais faire prier mon nouveau mondor de se rendre à l’instant chez moi, je veux que vous soyez témoin de notre entrevue ; restez ici, vous passerez pour mon frère. »

Quoique je fusse bien décidé à ne pas jouer, auprès de cette Laïs, un rôle dont j’eusse à rougir, je consentis, par curiosité, à attendre la visite du personnage dont j’étais flatté de contempler les ridicules. En effet, on annonça bientôt M. B… et je vis paraître un jeune fat, tout bouffi d’impudence et couvert de bijoux. « Belle dame, dit-il, en entrant, à Coralie, vous voyez en moi l’homme le plus amoureux que la France ait produit depuis un siècle ; vos charmes ont fait sur mon cœur une blessure si profonde, que les temps ne pourront jamais la guérir. » À ce compliment flatteur, il s’empara d’une main plus blanche que la neige, et que l’on abandonna sans difficulté. Le marché fut bientôt conclu, et malgré ma présence on convint des conditions pour les sceller ; M. B… débuta par faire cadeau de la voiture qui l’avait amené ; c’était un phaéton à quatre roues, en forme de conque marine, traîné par deux superbes chevaux gris pommelés, qui, à eux seuls, avaient coûté trois fois plus qu’il n’eût fallu pour soutenir, pendant un an, l’existence de dix familles. Ce premier présent fut accompagné d’un écrin de diamans magnifiques, et depuis cette première entrevue, chaque jour fut marqué par autant de cadeaux, qui tous avaient autant de prix les uns que les autres. Pour satisfaire son amour-propre, elle avait exigé de plus une maison montée, un domestique nombreux et des équipages brillans ; la parure la plus riche et la plus recherchée était celle que cette superbe Éphyrée adoptait de préférence. M. B… sacrifiait des sommes immenses pour satisfaire ses moindres caprices, et cependant il n’eût pas donné un seul écu pour se procurer le plaisir de faire une bonne action ; égoïste au suprême degré, et dur comme la plupart de ses semblables, il eût regardé comme au-dessous de lui de soulager l’humanité souffrante.

Tel était l’homme qui succéda à M. de… auprès de Coralie. Cette femme me parut si méprisable, que je pris congé d’elle en me promettant bien d’éviter désormais le pouvoir de ses charmes ; d’ailleurs je n’eusse pas tardé à éprouver le même sort. Effectivement il est rare que ces sortes de femmes conservent long-temps le même objet de leurs affections. Le changement a un prix trop grand à leurs yeux, pour donner à leurs caprices une durée trop longue, et j’en ai connu qui faisaient consister leur gloire à ranger, sur leurs tablettes, autant d’amans qu’elles pouvaient compter de jours dans l’année. D’ailleurs je n’avais plus le mérite de la nouveauté, et certes je n’aurais pu me flatter de conserver long-temps les bonnes grâces d’une pareille femme. Ce fut un de ses jockeis qui me remplaça auprès d’elle. M. B… s’apperçut de leur intelligence, mais il eut soin de fermer les yeux. Il était trop philosophe pour s’en plaindre. D’ailleurs il n’avait une maîtresse que pour servir son orgueil et sa vanité, et pourvu qu’elle étalât aux yeux de la multitude un luxe insolent, ses désirs étaient satisfaits. On la voyait journellement parcourir les bals et les spectacles, vêtue en Diane, et couverte de diamans depuis les pieds jusqu’à la tête ; elle affichait hautement le scandale avec d’autres femmes de sa suite, et insultait à la misère publique par son opulence effrénée. De son côté, son digne amant versait l’or à grands flots pour satisfaire ses goûts et ses caprices. Il avait toujours table ouverte pour les lâches parasites dont il était entouré, et qui, chaque jour, venaient encenser son ridicule amour-propre. Cette classe de gens qu’il appellait ses amis, était nécessaire à son bonheur. Il avait en outre, à l’exemple des anciens riches, une salle de spectacle, une autre de concert, un cabinet d’histoire naturelle, et sur-tout une bibliothèque bien choisie. Dieu sait l’emploi qu’il en faisait ! il avait le soin de l’augmenter tous les jours de livres nouveaux, sans pouvoir se décider à en retrancher celui dans lequel il avait appris à lire ; celui qui avait fait sa fortune, l’admirable Barême fut le seul extrait, chassé et jetté impitoyablement dans un coin poudreux. Quelle ingratitude !


CHAPITRE IV.

Je fais la connaissance d’un journaliste. Il veut m’associer à ses nobles travaux. Je le refuse. On verra pourquoi.



Je fis à ma chère Sophie l’aveu de tous ces détails, avec une franchise qui lui fit plaisir. Elle me pardonna ma liaison avec Coralie, d’autant plus volontiers qu’elle savait bien que le cœur n’y avait eu aucune part. Cependant ce revers de fortune me replongea de nouveau dans la détresse. Toutes mes sources étaient épuisées. Je méditais de mon grenier sur les moyens de réparer cette disgrâce ; envain je me creusais la tête pour me frayer un chemin à la fortune, cette fortune fugitive s’échappait toujours, et s’évanouissait au moment où je croyais la saisir.

Au-dessous de nous demeurait un journaliste, dont l’existence n’était point très-heureuse, mais qui pourtant vivait avec le produit de son travail. Les malheureux s’entendent, se rapprochent, se lient plus facilement que les gens riches ; la détresse resserre les nœuds de l’amitié, et je fis connaissance facilement avec mon voisin ; ce jeune homme avait, comme moi, passé par toutes les étamines de la fortune ; il savait supporter ses rigueurs avec résignation ; et même au milieu de la misère, il conservait ce caractère de gaieté vraiment digne d’un philosophe ; il savait se conformer aux circonstances et voir tout du bon côté, et c’était sans plainte comme sans aigreur, qu’il supportait tous les maux attachés à la pauvre humanité.

Vous me ressemblez, me dit-il un jour, vous n’êtes point heureux, je n’en suis point surpris, c’est en général le sort des gens de lettres ; ils végètent presque tous, à moins que leurs talens éminens, ou leur supériorité bien reconnue, ne fixent l’attention du gouvernement. Si vous voulez risquer les avantages comme les désagrémens de mon état, je vous offre de le partager avec vous ; sans être lucratif, du moins il peut faire vivre ; les fonctions d’un rédacteur de journal ne sont point très-difficultueuses ; l’esprit qu’il déploye est souvent un esprit d’emprunt ; les trois-quarts du temps sa feuille n’est remplie que de productions étrangères ; une foule de gens se disputent le plaisir de lui préparer sa besogne ; et comme on l’a fort bien dit, un journaliste ressemble à l’homme aux petits crochets qui ramasse de tous les côtés ce qu’il peut attraper ; un journal est le dépôt des idées bonnes ou mauvaises des beaux esprits du jour, et de tous ceux qui ont la manie de vouloir émettre leur opinion ; pourvu que le rédacteur suive, de point en point, le chemin qui lui est frayé par ordre supérieur, ou par une politique émanée de l’autorité suprême, alors ses fonctions sont faciles à remplir ; pourvu qu’il ne s’avise pas de vouloir fronder ouvertement les abus, ou sortir des bornes qui lui sont prescrites, il peut couler une existence assez tranquille ; sans les limites étroites qui lui sont imposées, il pourrait même jouer un rôle important ; car c’est à lui qu’appartient le droit de réfléchir le mérite, ainsi que les erreurs des gouvernans : c’est lui qui révèle les secrets de toutes les cours, qui rend compte des ressorts politiques qui les font agir, qui transporte sur les aîles de la renommée les nouvelles les plus intéressantes ; en un mot, c’est lui qui est l’écho de tous les grands évènemens ; il voit à ses pieds les héros et les souverains ; il fait pencher à son gré l’opinion publique en faveur de tel ou tel. L’auteur qui débute, le comédien qui le fait valoir, jusqu’au parterre qui le siffle, tous sont sous sa verge de fer ; le journaliste enfin étend ses droits sur toutes les classes de la société, et sans certain voyage[3] qu’il est journellement exposé à faire, son état serait, sans contredit, un des plus beaux et des plus honorables.

Sans ce petit inconvénient j’eusse peut-être accepté cette proposition, mais l’idée du voyage de long cours n’était nullement de mon goût. Je préférai mon grenier à la perspective brillante qui m’était offerte. Je remerciai mon charitable voisin, et je me disposai à reprendre l’ingrat métier d’auteur jusqu’à ce que le ciel nous fournit d’autres ressources. Sophie travaillait toujours à sa broderie, et moi je continuais de faire des romans. Quand j’avais trouvé un dénouement heureux, aussi-tôt je m’empressais de le lire à ma compagne, qui ne cessait de m’encourager par ses tendres caresses. Je travaillais jour et nuit, et lorsque j’avais achevé un ouvrage, je courais le vendre, et aussi-tôt je m’empressais de rapporter à ma chère Sophie le produit de mon travail. Elle était sur le point d’accoucher, et quoique notre position ne fût pas très-heureuse, j’attendais avec joie le moment qui devait me rendre père. J’avais le soin de l’étourdir sur sa situation, et je lui procurais le plus d’agrémens que je pouvais.


CHAPITRE V.

Je me lie avec un rentier qui voulait faire un voyage dans l’autre monde ; je lui porte des secours et j’obtiens sa confiance.



Pour nous délasser de nos travaux nous allions tous les soirs nous promener dans les jardins les plus éloignés. Celui des Plantes était celui où Sophie se plaisait davantage ; étant le plus isolé, il était aussi celui qui avait le plus de rapport avec nos goûts. Un jour entr’autres nous consacrâmes toute notre soirée à contempler les curiosités de ce jardin qui, à juste titre, passe pour un des plus beaux de l’Europe ; nous admirâmes le soin avec lequel il était entretenu, et nous rendîmes justice aux précautions prises par le gouvernement pour le préserver des outrages qu’une certaine classe du peuple avait faits depuis la révolution aux arts, aux chefs-d’œuvres, et aux divers monumens publics. Les instants que nous employâmes à parcourir ces beaux lieux, nous parurent si courts, que la brune nous surprit avant d’avoir eu le temps de satisfaire notre curiosité. La nuit seule parvint à nous distraire de l’espèce d’admiration dans laquelle nous étions plongés ; et déjà nous nous disposions à la retraite, lorsqu’un bruit sourd, semblable à un coup de feu, vint frapper nos oreilles. Nous crûmes même avoir apperçu à travers l’obscurité, la clarté de la flamme. En effet, nous vîmes courir au moment même quelques personnes qui se trouvaient par hasard dans la partie la plus reculée du jardin. Nous courûmes comme les autres pour nous instruire de la cause du bruit que nous avions entendu. En arrivant, nous vîmes un homme couché par terre et baigné dans son sang. On essayait de le relever en attendant le secours qu’on avait envoyé chercher. À ses côtés était un pistolet d’arçon, dont le canon était crevé, et cette arme ne laissait point de doute sur l’intention du blessé ; il était facile de voir que ce malheureux, poussé par quelqu’acte de désespoir, avait pris le parti de se donner la mort. Heureusement il avait manqué son coup, la blessure n’était point mortelle, le pistolet, chargé jusqu’à la bouche, avait crevé dans sa main, et les éclats du canon lui avaient fracassé le visage, sans cependant lui faire de plaies dangereuses. Son costume était celui de l’indigence, et ses traits, quoique défigurés, n’annonçaient point un homme ordinaire. Au nom de dieu, s’écria-t-il en rouvrant les yeux, cachez-lui, cachez-lui, elle en mourrait de chagrins… Cette exclamation à laquelle les spectateurs ne pouvaient rien comprendre, nous parut être l’effet d’une imagination exaltée. En effet, ce misérable prononça quelques phrases sans ordre et sans suite, auxquelles il fut impossible de rien comprendre, sinon qu’il laissait une femme et des enfans dans la plus affreuse détresse. La force armée arriva plutôt que le chirurgien, et si le blessé eût eu un prompt besoin de lui, nous eussions eu le desagrément de le voir expirer dans nos bras avant même qu’on eût songé à lui porter des secours. La garde en arrivant s’obstina à trouver un coupable. On eut beau assurer au commandant du poste qu’il n’en existait point d’autres que la victime, cet homme qui était un sergent de grenadiers, persista à vouloir arrêter parmi nous un assassin ; j’ai vu même le moment où il allait s’emporter et se répandre en injures contre le blessé pour le forcer de dénoncer le criminel. Ce ne fut qu’après bien des débats qu’il se décida à le faire conduire chez le commissaire de police de la section. Je fus forcé de m’y rendre comme témoin, et quoique mon rapport fût parfaitement inutile, je déposai comme les autres le peu que je savais d’un évènement aussi malheureux. Le commissaire peu satisfait de notre témoignage, se disposait à nous arrêter provisoirement, lorsque l’on trouva dans la poche du blessé, une lettre qui détruisit tous les soupçons. Dans cet écrit, ce malheureux invitait la justice à ne faire aucunes recherches ni poursuites, en assurant qu’il était le seul auteur de sa mort, que cet acte de désespoir provenait de sa misère et de ses longs chagrins ; il terminait sa lettre par recommander sa femme et ses enfans à la pitié des ames humaines et charitables qui seraient à portée de leur être utiles.

Le commissaire de police, après avoir dressé son procès-verbal, décida qu’il fallait envoyer chercher la femme du blessé, pour la confronter avec son mari, afin de savoir s’il disait la vérité. Je crus devoir lui représenter qu’il était indispensable d’employer des précautions pour lui apprendre ce funeste accident ; que sa position pouvait exiger des ménagemens, et que d’ailleurs les femmes, pour l’ordinaire, portaient la sensibilité à un si haut degré, qu’il serait peut-être dangereux d’annoncer ouvertement à celle-ci une nouvelle aussi funeste. Le commissaire me répondit, avec une dureté révoltante, qu’il ne devait point s’écarter de ses devoirs ; que ses fonctions se bornaient à distinguer les coupables, et que ses momens étaient trop précieux pour les employer à des précautions futiles.

Voilà donc, m’écriai-je, les magistrats du peuple désignés pour faire exécuter et chérir les loix ! La sensibilité, vertu du ciel et si chère pour un bon cœur, leur paraît au-dessous d’eux ; ils s’honorent au contraire d’une austérité indigne d’une nation sensible, et toujours on les voit zélés lorsqu’il s’agit de trouver un coupable ; mais toutes les fois qu’il est question de soulager l’humanité souffrante, ou de tendre une main secourable à l’infortuné, on les voit incertains, indécis, et même plutôt disposés à la rigueur qu’à l’indulgence.

L’évènement justifia mes craintes, et prouva que j’avais eu raison de redouter les suites d’une nouvelle aussi peu ménagée. Effectivement, je ne tardai pas à devenir témoin d’une scène encore plus douloureuse et vraiment déchirante. La femme de ce malheureux parut bientôt, portant à la mamelle un enfant en bas âge. Le commissaire de police avait cru faire un acte sublime de prudence et de générosité, en recommandant à l’exprès, qu’il avait député vers elle, de ne point l’instruire du malheur arrivé à son mari. Elle était accourue toute effrayée, en supposant qu’il s’était trouvé dans quelque bagarre, mais lorsqu’elle le vit étendu sur un matelas, et tout couvert de sang, elle tomba sans connaissance. Son évanouissement fut tellement prompt et violent, qu’on eût dit que son ame se détachait de son corps. Quoique la pâleur qui couvrait son visage m’empêchât de bien distinguer ses traits, je vis qu’elle était encore belle, et je remarquai dans son ensemble un air de dignité qui doubla l’intérêt qu’elle m’avait inspiré. On eut beaucoup de peine à la rappeler à la lumière ; en ouvrant les yeux, sa première parole fut pour demander des nouvelles de son mari. On lui dit qu’elle pouvait être tranquille, que sa blessure n’était point du tout dangereuse, et on l’engagea à ne s’occuper que de ses enfans. Le blessé que l’on avait transporté, mais trop tard, dans une chambre voisine, afin de lui épargner les crises d’une entrevue trop pénible, était lui-même retombé dans un état de défaillance, voisin de la mort. En reconnaissant son épouse, il éprouva une révolution qui pensa lui devenir funeste, et même, depuis cette entrevue, il lui resta pendant long-temps un certain dérangement d’esprit, qui se fit remarquer de temps à autre. Sa compagne obtint, comme par une faveur signalée, la permission de le faire transporter chez lui. Les différentes personnes qui s’étaient trouvées présentes à cette scène touchante, se cotisèrent pour procurer à cette malheureuse famille les choses les plus nécessaires. L’intérieur de son ménage annonçait la plus affreuse indigence. Une seule chambre, située au cinquième étage, lui servait de logement ; un misérable grabat, composé d’une seule paillasse et d’un drap tout en lambeaux, formait tout son mobilier ; d’après cet exposé de leur détresse, il était facile de voir que c’était la misère et le désespoir qui avaient porté cet homme à une action aussi blâmable. Cependant l’intérêt qu’il m’avait inspiré, me détermina à tout faire pour gagner sa confiance et pour obtenir de lui-même le récit de ses aventures. J’obtins de son épouse, quoique très-difficilement, la permission de lui porter, pendant sa maladie, tous les secours et consolations qui étaient en mon pouvoir. Elles n’étaient point très-étendues, nous étions presqu’aussi malheureux qu’eux ; mais en pareil cas l’intérêt et la bonne volonté ont souvent plus de valeur que les secours que l’on ne doit qu’à l’orgueil ou à la vanité. Pendant un mois entier que le malade employa à se rétablir, Sophie et moi nous ne manquâmes pas un seul jour de visiter cette intéressante famille, et ce temps me fut plus que suffisant pour connaître ses malheurs et apprécier ses qualités, ses principes et ses vertus sociales. La femme, pendant la maladie de son mari, ne cessa de lui prodiguer les soins de l’amour, soins si consolans pour un cœur sensible, et souvent plus efficaces que tous les remèdes de l’art. Elle passait les jours et les nuits au chevet de son lit, et quoique son rétablissement ne fût point douteux, et par conséquent incapable de l’inquiéter, elle ne cessait de fatiguer le ciel de ses vœux et de ses prières. Le chagrin l’avait tellement changée, qu’elle était devenue méconnaissable. Tant qu’elle n’avait eu à supporter que les peines de l’indigence, sa santé n’en avait point été altérée, mais elle ne put résister aux cruelles sollicitudes que lui causa le sort d’un homme qu’elle adorait. À l’époque de sa convalescence, il lui restait à peine assez de force pour panser ses plaies ; un pareil caractère annonçait, dans cette femme sensible, une origine plus élevée. Malgré les apparences qui semblaient avoir condamné ces deux époux à l’obscurité, il me fut impossible de prendre le change, et dès les premiers jours je perçai facilement le mystère qui voilait leur véritable condition. Lorsque nous eûmes entièrement obtenu sa confiance, Sophie et moi nous le pressâmes de nous raconter ses aventures ; après s’être beaucoup fait prier, il consentit à me satisfaire, et commença ainsi son récit.


CHAPITRE VI.

Delville me raconte son histoire.



« Vous voyez en moi le fils de M. de T…, dont le nom tiendra toujours le premier rang parmi les hommes de mérite, qui rendirent des services importants à l’État. Mon père, après avoir été intendant de Limoges, parvint au ministère, non par la route ordinaire, mais par la voie la plus honorable ; je veux dire l’estime générale de ses concitoyens. Dans un temps où l’intrigue et la cabale formaient tous les ressorts d’une cour corrompue, il n’eut jamais d’autres protections que ses travaux et ses lumières, et soixante ans de vertus furent les seuls titres de recommandation qui l’élevèrent au poste de Contrôleur général des finances. Tant qu’il fut en place, sa principale occupation fut de rendre justice aux malheureux, de les soulager dans leurs peines, et sur-tout de diminuer les impôts. À sa mort il emporta les regrets de son souverain et ceux de tout un peuple, en laissant à ses successeurs un exemple bien rare.

La perte de mon père me rendit unique possesseur d’une fortune, considérable à la vérité, mais qui n’était point acquise au prix des larmes de l’orphelin, ni des sueurs du journalier. Ses grands biens ne lui avaient coûté ni un reproche, ni un seul remords. Ils étaient tous le fruit des héritages ou des bienfaits du souverain ; mais, hélas ! il était dit que toutes ces richesses s’évanouiraient comme l’ombre, et ne me laisseraient après elles que le souvenir amer d’un bonheur passé !

À la mort de mon père, le prince m’honora de ses bontés, et chercha à reconnaître les services qu’il avait rendus à la France, en réparant l’état de délabrement où son prédécesseur avait laissé les finances. Il me nomma, à vingt-quatre ans gouverneur d’une des îles Antilles, et aussi-tôt je fis tous les préparatifs nécessaires pour ce long voyage. N’étant plus à portée de régir mes biens par moi-même, et ne voulant point les confier à des mains infidèles, je pris le parti de les vendre. Je ne me réservai qu’une seule terre, située dans la Normandie, je plaçai le produit des autres sur l’État, ce qui, indépendamment de mes honoraires, me produisit un revenu annuel de 250 000 livres. Une pareille fortune était plus que suffisante pour vivre honorablement ; mais il était arrêté par l’ordre des destins, que je n’en jouirais pas long-temps : en effet, cette étonnante révolution, qui changea totalement le gouvernement français, étendit ses progrès jusques dans les Colonies ; mon rappel fut le signal de tous les malheurs qui m’accablèrent par la suite. En rentrant en France, je trouvai ma triste patrie livrée aux horreurs d’une guerre civile, et en proie à tous les maux de l’anarchie. J’étais moi-même inscrit sur la liste des émigrés. Ma terre de Normandie était déjà sous le séquestre, et mes rentes arrêtées par ordre du département ; j’aurais peut-être supporté, sans murmures, un pareil revers, si je n’eusse été obligé de m’exiler pour échapper au glaive de la terreur. Ce dernier malheur fut le seul au-dessus de mes forces. Lorsqu’il me fallut fuir le climat qui m’avait vu naître, un découragement total se glissa dans mon cœur. J’errai pendant dix-huit mois dans le pays étranger, sans pouvoir me fixer, ni trouver de consolations nulle part. J’étais dans l’infortune, et par conséquent dénué d’amis et à charge à tout le monde. Proscrit, fugitif, je parcourus l’Italie, la Suisse et la Belgique, sans pouvoir espérer de changement dans mon sort. Enfin j’arrivai à Bruxelles sous un nom étranger et sans autre recommandation que mes malheurs. En arrivant dans cette ville, je louai, dans le quartier le plus reculé, un petit logement aussi simple que modeste, et ce fut là que je résolus d’attendre les ordres de la providence. J’avais conservé quelques débris de ma première splendeur, ils servirent à prolonger ma pénible existence jusqu’au moment où ma destinée fixa l’époque la plus remarquable de ma vie. Ignoré dans cette retraite, j’eus le loisir de faire de profondes réflexions sur l’instabilité de la fortune. En effet, ma position présente formait, avec celle passée, un contraste bien cruel ; je me voyais à cent lieues de ma patrie, sans secours, sans appui, livré à toute l’horreur de ma situation ; je ne supposais pas qu’elle pût devenir plus affreuse, j’ignorais encore les tourmens de l’amour, et ce fut dans ce séjour obscur qu’ils vinrent achever d’empoisonner ma pénible existence.

Au-dessous du logement que j’occupais, vivait une dame âgée et infirme, et qui n’avait pour toute société qu’une fille unique, qui, quoique dans l’âge des plaisirs, semblait y avoir renoncé pour ne s’occuper que de sa mère. Je ne vous en ferai point l’éloge, il me serait impossible de vous la dépeindre telle que je la vis ; d’ailleurs le témoignage d’un amant pourrait devenir suspect : aussi je me contenterai de vous rendre compte des détails de notre liaison, et de la manière dont je fis la connaissance de cette femme estimable.

Depuis six mois entiers je vivais dans le plus grand éloignement, sans aucuns rapports avec mes voisins, et, pour ainsi dire, inconnu d’eux. J’étais depuis long-temps la proie d’une maladie de langueur, qui me minait insensiblement. Le chagrin influa tellement sur mon physique, que je tombai dangereusement malade. Mes facultés pécuniaires, qui se trouvaient entièrement paralisées, augmentaient l’horreur de ma situation ; et, sans ressources, sans consolations, loin de ma patrie, réfugié dans une ville où j’étais inconnu, je croyais ne plus avoir qu’à mourir, lorsqu’un ange, sans doute envoyé du ciel pour ma conservation, réclama la permission de m’offrir les secours de l’amitié. Cet ange tutélaire était la fille de cette voisine dont j’ai déjà parlé ; ayant appris qu’il existait au-dessus d’elle un malheureux privé de l’absolu nécessaire, et luttant contre les horreurs de la mort, elle ne consulta que son cœur pour voler à son secours. Je la vis entrer un matin dans ma chambre, tenant à la main un vase rempli de bouillon qu’elle me présenta avec tant de grâces, qu’il me fut impossible de le refuser ; il est des gens qui possèdent le talent d’offrir sans blesser la délicatesse de celui qu’ils obligent. J’acceptai le bouillon avec reconnaissance, et tout en balbutiant une phrase de remercimens, je portai le vase à ma bouche d’une main tremblante, et tout en buvant, j’avais les yeux fixés sur l’être bienfaisant qui daignait pénétrer dans l’asyle de l’indigence. Sans doute, le breuvage que m’avait apporté cette femme généreuse renfermait un poison bien subtil, car à l’instant même je sentis couler dans mes veines un feu dévorant. Je voulus témoigner ma reconnaissance à ma bienfaitrice, la parole expira sur mes lèvres ; je n’eus que la force de serrer la main secourable qui me rendait à la vie. Tranquillisez-vous, mon voisin, me dit-elle, nous aurons soin de vous, maman ne vous abandonnera pas ; vous en feriez autant à notre place, n’est-ce pas ? – Divinité bienfaisante, lui dis-je avec transport, mon sang, ma vie, ne sauraient payer un tel service. – Non, me répondit-elle en souriant avec une aimable ingénuité, il faut la conserver pour ceux à qui vous êtes cher… – Hélas ! répartis-je, je n’ai pas même la douce consolation de tenir à quelque chose sur la terre, je n’ai ni parens, ni amis, ni fortune, je ne suis qu’un malheureux ! qui pourrait aujourd’hui s’intéresser à moi !… – Ne soyez point injuste, reprit ma libératrice, il vous reste encore des amis… des amis qui ne vous oublieront jamais… En parlant ainsi, elle disparut, avec la promptitude de l’éclair, et me laissa livré à mes réflexions.

Combien est injuste, me dis-je alors, celui qui ose accuser la providence ! au moment où je me croyais abandonné du monde entier, un ange consolateur vient pénétrer dans l’asyle des souffrances ; sa présence seule est un baume consolant, cent fois plus efficace que tous les secours que je dois à sa générosité ; elle m’engage à vivre, ah ! sans doute elle prend quelqu’intérêt à mon sort ! peut-il exister un plus grand bonheur ? Non, non, jamais l’homme ne doit se défier de la bonté divine : malheur à celui qui ose en douter !

La journée se passa sans revoir ma charmante voisine. Le soir j’entendis ma porte s’ouvrir, mon cœur tressaillit ; mais ce n’était point elle, c’était sa mère… J’éprouvai, je crois, un léger mouvement d’humeur ; cependant je me radoucis, en songeant que cette mère était celle d’Éléonore. Je fus même très-sensible à ce nouveau témoignage d’intérêt ; car désormais tout ce qui avait rapport avec cette femme aimable, eut à mes yeux un prix inestimable. J’acceptai donc, avec une vive reconnaissance, les secours de sa mère, et je les baignai de larmes d’attendrissement.

Plusieurs jours s’écoulèrent sans revoir ma chère Éléonore. Ses offres généreuses me parvenaient toujours par des voies étrangères, et déjà même je commençais à désespérer de la revoir, lorsqu’un soir je la vis reparaître accompagnée de sa mère. Cette entrevue acheva d’enfoncer dans mon cœur le trait fatal dont il était blessé. Ce jour-là Éléonore me parut encore plus belle, plus sensible que la première fois ; un léger carmin colorait ses joues, et son embarras prêtait de nouveaux charmes à sa modestie. Si quelquefois ses yeux s’arrêtaient sur les miens, elles les rebaissait aussi-tôt en rougissant, et je ne pouvais m’abuser sur la cause du trouble qu’elle éprouvait. L’œil d’un amant est clairvoyant, j’osai me croire aimé : je l’étais en effet ; la suite me le prouva.

Cependant, grâces aux soins de madame de B… et plus encore à ceux de l’amour, je fus bientôt convalescent ; et lorsque j’eus entièrement recouvré la santé, ma bienfaitrice me permit de cultiver sa société ; cette faveur eut d’autant plus de prix pour moi, que je n’étais à ses yeux qu’un être inconnu, malheureux et sans réputation. Madame de B… il est vrai, n’était point elle-même favorisée du côté de la fortune ; mais en revanche elle était avantagée du côté du mérite et de l’éducation ; elle était française, et ses infortunes avaient eu à-peu-près la même source que les miennes ; ses grands biens avaient entraîné sa perte, et, pour échapper aux poursuites des monstres qui opprimaient sa patrie, elle s’était vue forcée, comme tant d’autres, de fuir en laissant ses biens entre des mains étrangères ; la nation s’en étant emparée, il ne lui était resté, pour toute ressource, que la faible somme qu’elle était parvenue à réaliser avant son départ. Sa fille, l’intéressante Éléonore, l’avait accompagnée dans sa proscription, et faisant le sacrifice avec ses espérances brillantes de tous les avantages dont elle avait joui jusqu’alors, elle supportait avec courage et grandeur d’ame, un revers de fortune d’autant plus cruel, que le ciel, en lui donnant le jour, semblait lui avoir réservé une destinée plus digne d’elle. Malgré toute l’injustice du sort, cette digne famille, loin d’être aigrie contre la providence, supportait ses décrets sans seulement laisser échapper la moindre plainte, le moindre murmure ; si elle vivait retirée du monde, c’était moins par dégoût pour la société que par des vues particulières d’économie, et, malgré son peu d’aisance, madame de B… trouvait encore les moyens d’être utile aux malheureux. Six mois d’assiduités avaient établi entre nous la confiance, j’ose dire l’estime et même l’intimité ; cette tendre mère avait vu croître mon amour sans effroi. Ce sentiment dont elle avait soigneusement observé les progressions, ne lui avait pas paru contraire au bonheur de sa fille ; elle n’avait même pas vu, sans une sorte de plaisir, l’intérêt que la sensible Éléonore avait toujours pris à moi. Je n’avais jamais osé m’ouvrir, ni faire l’aveu de ma tendresse ; ma position me paraissait un obstacle insurmontable, et satisfait de voir chaque jour l’objet de mes affections, je me contentais d’adorer en secret la maîtresse de mon ame, sans jamais oser m’expliquer ouvertement.

Madame de B… me fit prier un matin de passer chez elle ; comme je n’avais pas l’habitude de m’y rendre de si bonne heure, son invitation me surprit, et même elle m’effraya. « Rassurez-vous, me dit-elle affectueusement, mon intention n’est point de détruire l’harmonie qui existe dans notre société, je veux au contraire en resserrer les liens plus que jamais ; je veux vous donner la main de ma fille. » « — De votre fille, lui dis-je en me précipitant à ses genoux… » Je ne pus en dire davantage, le cri de la reconnaissance expira sur mes lèvres, et mon silence fut, je crois, plus expressif que le langage vulgaire. Ma chère Éléonore daigna confirmer les vues de sa mère, et l’instant de notre union fut fixé à quelques jours de là.

Ce jour devait être pour moi le plus beau de ma vie ; mais le destin, qui se joue des projets des mortels, en avait disposé tout autrement. Le lendemain même, madame de B…, dont la santé depuis long-temps était faible et chancelante, tomba malade, et en huit jours de temps cette tendre mère fut aux portes du tombeau. Enfin, malgré nos vœux et nos prières, le ciel l’appela à lui, et ce fut dans nos bras qu’elle rendit le dernier soupir.

Je ne vous peindrai point le désespoir de la sensible Éléonore, il était bien excusable ; elle perdait, avec une mère adorée, l’espoir de jamais rentrer dans ses biens ; exposée en outre à la merci des évènemens, et réfugiée dans un pays étranger, son sort eût été affreux, si elle n’eût trouvé en moi un appui et un consolateur, un amant tendre et un ami sincère. Elle balança d’autant moins à me donner sa main, que c’était sa mère qui, la première, avait fixé notre union, et le regret de ne pouvoir assister à cette cérémonie fut le seul qu’elle emporta dans la tombe.

Lorsque le temps prescrit par la décence et l’usage fut écoulé, je reçus la main d’Éléonore, sans prévoir le sort qui nous attendait, sans seulement songer à l’avenir. Lorsque l’on aime, est-on susceptible de raisonnement ? Dans les bras de ma femme j’avais, pour ainsi dire, oublié mes peines, et en recevant le titre de son époux, je n’avais pas réfléchi que j’allais contracter de nouveaux besoins ; mais je ne tardai pas à m’appercevoir combien il est pénible de redouter pour un autre l’approche du besoin. Souffrir seul, c’est souffrir à demi ; mais quand il s’agit de partager sa misère avec l’objet adoré, n’est-ce pas souffrir doublement ? D’ailleurs la position de ma femme allait exiger d’autres soins, elle était sur le point de devenir mère ; qui pourrait se figurer mes angoisses, mes craintes et mes anxiétés cruelles !

La maladie de madame de B… avait consommé une grande partie de mes épargnes. Un juif, en qui nous avions mis notre confiance, avait disparu avec quelques bijoux que nous lui avions donnés pour vendre. Nos ressources étaient presqu’épuisées, et l’indigence avançait à grand pas ; déjà même il ne nous restait plus que nos seuls effets, qui servirent à prolonger notre existence ; mais ces faibles secours ne purent durer long-temps, il fallut prendre un parti décisif.

« Chère Éléonore, lui dis-je un matin, en pressant sa main sur mon cœur, l’excès de mon amour m’a rendu coupable, je t’ai entraînée dans le malheur au moment où j’aurais tout fait pour t’en préserver, et pour te procurer une aisance digne de toi, au moment où j’aurais voulu avoir un trône à t’offrir ; mais le sort, souvent injuste, nous accable de toutes ses rigueurs à la fois. Depuis long-temps nous végétons sans pouvoir espérer de changement dans notre position. Nous n’avons point ici de parens, d’amis qui s’intéressent à nous ; retournons en France, essayons de pénétrer jusques dans notre pays natal. Là, sans doute, nous trouverons quelques ames accessibles à la compassion. Où pouvons-nous espérer trouver des cœurs sensibles, si ce n’est dans notre patrie, au milieu d’une nation policée, et de gens qui prêchent chaque jour la bienfaisance et l’humanité ? Crois-moi, mon amie, retournons en France, peut-être parviendrons-nous à rentrer dans nos biens, ou, tout au moins, obtiendrons-nous un à-compte sur nos revenus ; la centième partie suffirait pour nous faire vivre. »

En arrivant à Paris nous fûmes cruellement déçus dans nos espérances. Nous y trouvâmes toutes les ames fermées à la pitié. Dans cette ville immense, l’habitude de voir des malheureux avait endurci tous les cœurs ; les besoins du rentier occupaient nos Législateurs, tous s’apitoyaient sur leur sort, tout le monde les plaignait, mais personne ne volait efficacement à leur secours. Le riche se débarrassait du soin de lui être utile, sous le prétexte qu’une foule de gens sans aveu usurpaient chaque jour cette dénomination. Les rues, les carrefours, les promenades publiques étaient remplies des membres de cette classe misérable qui réclamaient les secours de leurs semblables. Après avoir envain invoqué l’appui des loix, ces malheureux se trouvaient réduits à la cruelle alternative de mendier ou de mourir de faim. Combien en ai-je vu qui, jadis enfans chéris de la fortune, ne croyaient pas alors pouvoir faire un meilleur usage de leurs richesses qu’en assurant le bonheur de tout ce qui les entourait ! J’en ai connu qui calculaient autrefois leurs jouissances sur le nombre des familles infortunées qu’ils arrachaient aux horreurs du besoin, et qui eux-mêmes ne peuvent trouver aujourd’hui le morceau de pain qu’ils faisaient naguères distribuer à l’indigent.

Moi-même j’ai vainement réclamé des secours auprès de ceux de qui j’avais droit d’en attendre ; je me suis adressé d’abord aux prétendus amis que j’avais eu le bonheur d’obliger autrefois ; mais, des amis ! en existe-t-il lorsque l’on est dans l’infortune ! Pas un ne put se décider à me reconnaître, et tous, d’un commun accord, m’éloignèrent avec politesse. Je fus forcé ensuite de prendre le parti de m’adresser à ceux de mes créanciers qui avaient échappé à la proscription ; mais les démarches que je tentai auprès d’eux n’eurent pas plus de succès. Les uns s’offencèrent de ma hardiesse, et trouvèrent étonnant que je me permisse de réclamer des engagemens contractés sous l’ancien ordre de choses ; d’autres, et ce fut le plus grand nombre, profitant de ma situation, me menacèrent de me dénoncer comme transfuge et ennemi de mon pays, si jamais j’étais assez téméraire pour entreprendre la moindre poursuite.

Honteux, confus, désespéré de l’inutilité de mes démarches, et détestant la société des hommes, je me suis retiré dans ce faubourg avec ma fidelle épouse, en cherchant chaque jour de nouveaux moyens pour prolonger notre existence. Sur ces entrefaites, la sensible Éléonore donna le jour à cet aimable enfant, seul fruit de notre amour. Notre misère en fut encore plus grande, elle augmenta chaque jour avec nos besoins. Déjà nous n’avions plus à nos repas qu’un pain sec et dur, fort souvent arrosé de nos larmes, et que nous étions forcés de laisser tremper dans l’eau, afin d’en pouvoir faire notre seule nourriture. Éléonore supportait toute l’horreur de notre position sans plaintes et sans murmures ; elle affectait même une gaieté qui faisait l’éloge de sa belle ame, mais je ne pouvais m’abuser sur son état. Je la voyais dépérir de jour en jour, et son changement mettait le comble à mes inquiétudes ; je fis un dernier effort pour maîtriser la fortune, mais cet effort fut, comme les autres, impuissant. L’égoïsme, parmi les hommes, était au dernier degré. L’intérêt, le sordide intérêt était plus que jamais le mobile de leurs actions. Un domestique fort et vigoureux eût eu plus que moi de mérite à leurs yeux ; ils en eussent calculé les forces comme celles d’une bête de somme. Mais de quel prix pouvaient leur être mes services ? aussi fus-je inhumainement repoussé par cette classe que l’on appelle nouveaux parvenus ; classe cent fois plus orgueilleuse et plus impudente que l’ancienne. Un seul ami nous restait, mais cet ami était presqu’aussi à plaindre que nous. Cela n’était point étonnant, le bon cœur fut rarement le partage du riche ; il fut au contraire presque toujours le seul bien de l’indigent.

Cependant il ne nous était plus possible d’exister sans quelque miracle inattendu. Le découragement s’était glissé dans mon ame ; en souffrant pour une épouse adorée, c’était souffrir mille supplices à la fois. Éléonore, son enfant, moi-même, nous étions privés du plus absolu nécessaire, nous manquions des vêtemens les plus indispensables. Enfin à moitié nuds, mourant de faim, abandonnés par le ciel et par les hommes, je désirai la mort, j’osai l’invoquer, l’appeler à grands cris. Le jour même du malheureux évènement dont vous avez été témoin, le désespoir me donna du courage, je résolus de prendre un parti, violent à la vérité, mais commandé par notre affreuse détresse. J’osai… j’en frémis encore, j’osai, dans le jardin le plus reculé et le plus solitaire, implorer, en rougissant, la pitié des passans. Le croiriez-vous, plus de vingt d’entre eux me refusèrent, et le dernier m’outragea en me repoussant avec barbarie. Ô mon ami ! nous dit ici ce malheureux, en fondant en larmes, ce nouvel affront m’accabla, m’anéantit ; je ne pus le supporter ; ma raison était égarée… Dans ce funeste instant l’image d’Éléonore m’abandonna ; je devins ingrat, criminel… J’avais dans ma poche l’arme fatale qui devait terminer mes maux. Je la portais toujours avec moi. La rage, la fureur, le désespoir ranimèrent mes forces ; j’y mis une triple charge, et, sans réflexion, sans seulement recommander mon ame à Dieu, je devins le plus lâche des hommes…


CHAPITRE VII.

Je retrouve Britannicus et la vieille Thomill.



Cet infortuné, nommé Delville, termina ainsi son histoire. Le récit de ses malheurs et de ceux de sa femme, n’augmenta point notre estime pour eux, mais il servit à doubler l’intérêt qu’ils nous avaient inspiré. Quoique notre situation ne fût guères plus heureuse que la leur, nous leur prodiguâmes tous les secours qui étaient en notre pouvoir. Sophie avait conçu pour madame Delville, la tendresse la plus vive ; son attachement pour elle était celui d’une véritable sœur. Ces deux nouvelles amies devinrent inséparables jusqu’au moment où, la fortune qui n’avait point encore épuisé ses persécutions, les désunit par un nouveau revers. On nous remit un matin une lettre de Delville, par laquelle il nous apprenait qu’il venait d’être arrêté avec Éléonore, et traîné à la force au nom d’un ordre supérieur. Je volai aussi-tôt à la prison qui le renfermait. J’ignore, me dit-il, de quel crime on m’accuse ; mais si la certitude d’être innocent peut servir de consolation, j’en dois éprouver aujourd’hui une bien douce, en songeant que je n’ai rien à me reprocher ; fort de ma conscience, j’attendrais l’heure de mon jugement avec calme et tranquillité, si les inquiétudes et les souffrances de ma femme ne rendaient ma position encore plus douloureuse et plus pénible.

Je le quittai pour faire les démarches nécessaires à son élargissement. Je parvins à savoir qu’il était détenu, lui et son épouse, pour cause d’émigration, et même qu’il était inscrit sur la fatale liste. Il n’en fallait pas davantage pour faire prononcer sa condamnation ; car alors un simple soupçon passait pour la réalité, et, pour parvenir à se justifier, il fallait des moyens qu’un pauvre rentier ne pouvait se procurer. D’ailleurs le gouvernement, justement irrité contre la classe des émigrés, ne leur faisait point de quartier. Il leur faisait au contraire expier tout le mal qu’ils avaient fait à leur patrie. Aussi tout ce qui avait rapport à eux était vu d’un très-mauvais œil ; mais, par malheur, une foule d’innocens se trouvaient enveloppés dans la proscription, et fort souvent même le prétexte d’émigration servait d’aliment aux haines particulières. Toutes ces considérations m’empêchèrent de m’abuser sur le compte de Delville. Je sentis combien nous aurions de peine à le tirer d’embarras. Cependant ce n’était pas le cas de rester dans l’inaction, l’honneur de mon ami était compromis, ses jours étaient en danger, je me décidai à tout entreprendre pour briser ses fers. Je savais qu’il ne pouvait être considéré comme émigré, puisqu’il n’était sorti de France que pour échapper au glaive de la terreur, et que, fidèle à sa patrie au-lieu de porter les armes contre elle, il s’était empressé de rentrer dans son sein, aussi-tôt qu’il l’avait pu faire, sans exposer ses jours et ceux de son épouse. Il n’avait point à se reprocher les erreurs de cette classe, autrefois privilégiée, composée d’hommes puissans, qui, à force d’orgueil et de vexations, s’attirèrent le mépris et le ressentiment d’un peuple entier, et qui légitimèrent, pour ainsi dire, les excès auxquels il se porta par la suite. D’après ces considérations, je mis tout en œuvre pour briser ses fers. Il s’agissait de le faire rayer sur la liste des émigrés, et, pour abréger les longueurs ordinaires dans ces sortes d’affaires, je crus devoir, comme tant d’autres, faire des sacrifices. Les administrations étaient alors remplies d’intrigans, qui vendaient leurs services, et qui, à force d’or, faisaient ouvertement le trafic de leur prétendu crédit. Ces sortes de gens, quoique méprisables, étaient souvent utiles ; on m’en indiqua un qui avait la réputation de vendre la justice, et de faire réussir toutes les opérations qu’il entreprenait. On ne faisait pas, il est vrai, un grand éloge de sa délicatesse, ni de sa probité ; on l’accusait même d’avoir cédé à l’impulsion de tous les partis, suivant ses intérêts, et d’être le vil suppôt de la monarchie après avoir été le partisan le plus zélé de la terreur. Malgré ma répugnance à me servir d’un pareil homme, je ne me dissimulai point l’utilité que nous pouvions en retirer, et je me décidai à le charger de la radiation de Delville. Après m’être muni des pièces nécessaires, je me rendis au bureau de cet homme justement méprisé, et cependant si nécessaire ; mais que l’on se représente ma surprise, lorsque je reconnus en lui le féroce Britannicus ! Ce misérable, après l’exil des comités révolutionnaires, chargé de l’exécration générale, avait quitté la commune d’Orl… dans laquelle il était souverainement abhorré, pour venir dans la capitale jouir des ressources de l’intrigue et de l’industrie ; en changeant de pays il avait changé de sentiment ; il n’était connu que sous le nom de monsieur de Bellegarde. Depuis ce temps-là sa fortune était considérablement augmentée ; il menait à Paris un train brillant, et, à l’aide du faux éclat qui l’environnait, il s’était ouvert l’entrée des meilleures sociétés. À force d’astuces et d’hypocrisie il avait acquis, auprès des gens faibles ou ignorans, une sorte de considération dont il abusait avec impudeur. Son esprit était si souple qu’il s’était ménagé dans les différentes administrations quelques connaissances de sa trempe, qui l’aidaient dans les affaires dont il était chargé, et qui partageaient avec lui le produit de ses intrigues ; on doit bien présumer qu’un pareil individu était intéressé à laisser ignorer le rôle qu’il avait joué autrefois au comité révolutionnaire d’Orl… ; aussi sa surprise et sa confusion furent extrêmes lorsqu’il se vit découvert. Il se crut perdu en se voyant reconnu ; mais lorsque je lui eus exposé le sujet de ma démarche, il fut enchanté de trouver l’occasion de m’être utile, dans l’espérance que les droits qu’il allait acquérir à ma reconnaissance, seraient un motif suffisant pour m’empêcher de divulguer sa conduite passée.

Britannicus, ou plutôt monsieur de Bellegarde, me pria de me rendre chez lui pour causer plus facilement sur mon affaire. Je me rendis à son invitation, autant par curiosité que par désir de gagner sa confiance. Il m’accompagna lui-même, et me conduisit dans un hôtel magnifique, situé à l’entrée de la chaussée d’Antin. Voici, me dit-il en me faisant remarquer la magnificence qui régnait dans sa maison, le produit de mon travail et de mes petites épargnes ; je vais actuellement vous présenter à madame Bellegarde ; suivez-moi, je vais vous servir d’introducteur.

En parlant ainsi, il me fit traverser plusieurs appartemens plus riches les uns que les autres, et nous parvînmes à la pièce la plus reculée, qui servait de boudoir à madame de Bellegarde. Qu’on se figure mon étonnement en reconnaissant en elle la vieille Thomill, cette femme perfide, premier auteur de mes disgrâces. Mon apparution subite l’avait interdite au point qu’elle ne put, pendant quelques minutes, retrouver l’usage de la parole. Son mari, quoique loin de présumer que je la connaissais, ne fut pas peu surpris du trouble qu’elle laissait paraître, et malgré les efforts qu’elle fit pour se contraindre, celui-ci devina l’intrigue ; mais comme l’existence privée de sa femme ne l’occupait que médiocrement, il n’eut pas l’air de s’en appercevoir, et madame Bellegarde remit au lendemain, par un signe qu’elle me fit, l’explication que je désirais. Cette première entrevue se passa en protestations de services de la part de Britannicus. Il se chargea de l’affaire de Delville, et me promit non-seulement de briser ses fers, mais encore d’obtenir sa radiation définitive. Je lui donnai, de mon côté, ma parole de ne point révéler sa première profession, et nous nous quittâmes satisfaits l’un de l’autre.


CHAPITRE VIII.

Madame Bellegarde me raconte ses aventures.



On doit bien présumer que le lendemain je ne manquai pas de me rendre chez madame Bellegarde. Quoiqu’elle eût mérité toute mon indignation, je crus devoir la ménager ; elle pouvait m’être d’une grande utilité, et elle était à même de me donner des renseignemens qui devaient nécessairement m’intéresser ; d’ailleurs, j’étais curieux de savoir par quel hasard elle était devenue l’épouse de Britannicus, et, en cette qualité, elle était sans doute à même de me fournir quelques éclaircissemens sur certains débris de la fortune de monsieur de Stainville, qui avaient disparu lors de son arrestation. Elle était en outre à même de me donner des nouvelles du vieux Thomassin, mon père adoptif. Quoique je l’eusse perdu de vue depuis long-temps, et qu’à l’âge où je l’avais quitté je ne fusse pas susceptible d’une forte impression, cependant je me rappelai tous les soins qu’il avait pris de mon enfance, ainsi que sa chère Marianne, et je sentis réveiller en moi ma première tendresse. Impatient donc d’apprendre ce qu’il était devenu, je m’empressai de retourner chez madame Bellegarde. Je choisis, pour me rendre chez elle, le moment où son mari était absent ; je la trouvai occupée à terminer une longue lettre qu’elle me remit en entrant. Tenez, monsieur, me dit-elle en me la présentant, lisez cet écrit, et plaignez une malheureuse que vous devez abhorrer, mais qui s’acquiert des droits à votre indulgence par l’aveu sincère de ses fautes. Vous ne connaissez encore que la moitié de mes crimes, vous ignorez à quel point le fatal amour que vous m’avez inspiré m’a rendue coupable ; mais si vous prenez la peine de lire ce récit jusqu’à la fin, sans laisser éclater votre indignation, je suis persuadée d’avance que vous m’accorderez au moins le sentiment de la pitié.

Je m’emparai avec empressement du cahier qu’elle me présentait, et j’y lus, non sans beaucoup d’étonnement, l’espèce de confession suivante :

« Si le repentir et les remords pouvaient expier les torts d’une malheureuse trop faible pour subjuguer ses sens, vous seriez aujourd’hui suffisamment vengé ; mais comme je ne puis y réussir qu’en vous mettant à même de réparer tout le mal que j’ai pu vous faire, apprenez à quel point devient criminelle une femme qui cède à la violence de ses passions.

Vous vous rappelez sans doute, Firmin, le jour où, guidée par toutes les furies de la jalousie, j’allai rendre compte à M. de Stainville de votre liaison avec sa fille. L’amour alors avait tellement égaré ma raison, que je ne conservai pas même assez de sang-froid pour mettre mon plan à exécution. Mon intention était de vous forcer de renoncer à votre maîtresse, sans pour cela vous faire perdre les bonnes grâces de votre bienfaiteur. Mais le désespoir où m’avait réduite votre cruelle indifférence, m’ôta l’usage de la réflexion, et m’empêcha de suivre exactement la marche que j’avais adoptée. Je n’avais inspiré au père de Sophie que des soupçons sur votre secrette intelligence, dans l’espoir qu’il vous forcerait d’y renoncer en vous prenant par la douceur. Mais, conduite par mon excessive jalousie, le jour où M. le Comte vous fit venir dans son cabinet, je profitai du moment de votre entrevue pour pénétrer dans votre chambre, dans la seule vue de me procurer de nouveaux indices sur votre intimité ; mais peignez-vous les transports de ma jalouse fureur, lorsque je trouvai sur votre table la fatale lettre que vous écriviez à madame de Stainville. Charmée de posséder entre mes mains un témoin aussi irrécusable de ce que je nommais votre perfidie, je courus, malgré les cris de votre amante, le porter à son père. L’accident funeste qui en résulta me punit d’une manière bien sensible ; les remords qui m’assiégèrent dans ce moment critique, furent bien suffisans pour vous venger. Le Comte m’accusa du malheur arrivé à sa fille ; elle-même ne me vit plus qu’avec horreur ; je n’étais plus à ses yeux qu’un monstre dont la vue seule la faisait frémir. Elle employa tout le crédit qu’elle avait sur son père pour me faire perdre sa confiance, et obtenir de lui mon renvoi. Elle y réussit, et ma disgrâce fut la juste punition de ma perfidie ; lorsqu’on a fait le premier pas dans le sentier du crime, les autres deviennent moins pénibles. Furieuse de ce nouvel outrage, je résolus de m’en venger. La terreur qui flétrissait les premières années de la révolution, m’en fournit les moyens. Je savais que la classe entière des nobles était proscrite sans pitié, que toutes les dénonciations qui les concernaient étaient écoutées favorablement, et que la tache originelle de leur naissance était un titre suffisant pour les envelopper dans la proscription. La tête remplie de mes projets de vengeance, je m’adressai directement au comité révolutionnaire de la ville voisine. Son président m’accueillit et me promit de me servir ; je fus assez lâche et assez ingrate pour peindre mon bienfaiteur et sa fille comme des ennemis de la liberté. Plus j’en disais de mal, plus je gagnais l’estime du comité. Je savais que le Comte avait, à l’exemple des gens riches, caché tout son or et ses bijoux, et j’osai concevoir l’infâme projet de m’en emparer ; mais je ne pouvais l’exécuter toute seule, et je me vis obligée de choisir un complice. J’avais gagné la confiance de Britannicus, il avait pareillement des droits à la mienne. Je ne balançai point à lui faire part de ma résolution ; nous convînmes de faire un partage égal, et, à cet effet, je lui promis de lui fournir tous les moyens qui dépendraient de moi. Cependant l’exécution de notre entreprise n’était point facile ; j’ignorais l’endroit où monsieur de Stainville avait enterré son trésor ; il s’agissait de lui arracher cet aveu par la ruse ou la violence. Britannicus se décida à ce dernier parti. Après l’avoir fait conduire dans les prisons d’Orl… et avoir mis les scellés sur tous ses biens, il le fit menacer de le séparer pour jamais de sa fille, s’il persistait à cacher l’endroit qui recelait ses bijoux. Il eut l’adresse de ne point se mettre en avant ; il fit agir un de ses collègues, nommé Caton, qui, par la suite, pensa devenir sa victime. Le père de votre amante tremblant plus pour ses jours que pour les siens, fit l’aveu qu’on exigeait de lui, dans l’espoir d’obtenir sa liberté ; mais Britannicus qui redoutait sa vengeance, crut devoir, malgré sa parole, le sacrifier à sa propre sûreté afin de se mettre à l’abri de ses poursuites ; il avait formé le projet de le traduire au tribunal, lorsqu’un simple employé parvint à l’arracher de prison, malgré les ordres de mon mari. Il se sauva avec lui et sa fille, sans qu’il ait été possible de jamais découvrir leurs traces. Britannicus accusa son collègue Caton d’avoir favorisé leur évasion, et tout portait à le croire, puisque l’ordre d’élargissement était signé de sa main ; mais il parvint à prouver son innocence, et, pour se venger de son accusateur, il le dénonça à son tour comme prévaricateur dans ses fonctions, et sur-tout comme grand partisan des scellés. Il cita, pour preuve de ce qu’il avançait, une foule d’exemples que mon mari ne pouvait réfuter, entr’autres l’acquisition du trésor de M. de Stainville. La loi qui supprimait les comités révolutionnaires, vint à l’appui des nombreuses réclamations de toute la ville d’Orl… ; nous sentîmes qu’il n’y avait plus de sûreté pour nous, et nous nous décidâmes à quitter un lieu où nous étions trop connus. Nous savions que la capitale était le seul endroit où l’on pourrait rester ignoré, et après avoir réalisé toute notre fortune, nous prîmes secrètement la route de Paris. En arrivant nous eûmes le soin de changer de nom, d’airs, d’habitudes et de manière de vivre. Nous nous annonçâmes comme des victimes de l’anarchie ; cela suffisait alors pour nous procurer une sorte de considération. De tous temps les extrêmes se sont touchés, et le français, en sortant du règne de la terreur, n’accordait plus son estime qu’à ceux qui en avaient été les victimes ; aussi ne tardâmes-nous pas à obtenir la confiance générale, et monsieur de Bellegarde fut nommé chef d’une administration importante. Il continua les moyens qu’il avait jadis employés pour s’enrichir, en changeant cependant la marche qu’il avait adoptée. Il devint l’ennemi aussi prononcé de la révolution, que jadis il en avait été le zélé partisan. Ce changement lui réussit au gré de ses désirs. Depuis ce temps-là il tient ouvertement cabinet d’agence ; il se charge de toutes sortes d’affaires, et de telle nature qu’elles soient, pourvu que leur rapport en soit bon, et que l’argent soit strictement déposé. Enfin notre existence serait parfaitement heureuse, si les remords dont notre conscience est accablée, nous laissaient un moment de repos. »


CHAPITRE IX.

Je rentre dans mes biens. Je retrouve mon père. Il me raconte son histoire.



Voilà, Firmin, me dit madame Bellegarde, lorsque j’eus cessé de lire, la confession sincère de tous les crimes dont je me suis rendu coupable. Le plus grand regret que j’éprouve est d’avoir causé les malheurs et la ruine d’une famille à qui j’avais tant d’obligations, et je ne me pardonnerai jamais de vous avoir séparé de votre amante. Rassurez-vous, lui dis-je, je n’en suis point séparé, elle est aujourd’hui ma femme : c’est moi qui suis l’auteur de sa délivrance, et qui ai préservé son père des fureurs de votre mari.

Ici je lui fis, à mon tour, le détail de tout ce qui m’était arrivé depuis notre séparation, et je lui racontai ce qui s’était passé depuis l’accident funeste dont elle avait été la cause. Sa surprise fut sur-tout extrême, lorsque je lui rendis compte des moyens que j’avais employés pour briser les fers du Comte, ainsi que de la manière dont je m’étais pris pour tromper la vigilance de Britannicus. Elle me témoigna ensuite ses inquiétudes sur mon juste ressentiment, et sur les sentimens de vengeance que je devais nécessairement éprouver. Je lui dis que si elle voulait désormais rentrer dans la voie du bien, que j’oublierais tout le passé. Je lui fis part ensuite du hasard qui m’avait fait reconnaître son mari, et du service que j’attendais de lui. Madame Bellegarde me donna sa parole de tout faire pour l’engager à presser cette affaire ; que d’ailleurs c’était la seule manière dont il pût reconnaître mes bontés ; et elle m’assura que sous peu je serais entièrement satisfait. Elle me força aussi d’accepter une bourse de trois cens louis, comme étant une restitution qui m’était légitimement due. – Prenez, me dit-elle, cela vous appartient ; ce n’est même qu’une faible partie de ce que nous avons à vous. Prenez, Firmin : c’est votre propriété, et croyez que nous sommes encore trop heureux de trouver l’occasion de réparer une partie de nos torts envers vous.

Madame Bellegarde tint parole. Peu de temps après Delville fut mis en liberté, et rayé définitivement de la liste des émigrés. Britannicus ne borna pas là ses démarches ; il me rendit le même service, et parvint à faire rendre à mon épouse la succession de son père. Le séquestre fut levé, et nous rentrâmes dans les biens dont le gouvernement s’était emparé. Que l’on se représente notre joie, lorsqu’après trois mortelles années de proscriptions et d’infortunes, nous nous vîmes en possession d’une fortune considérable, et de la même terre qui avait servi de théâtre à notre heureuse enfance ! Mon aimable Sophie partagea la joie que j’éprouvais à revoir les beaux lieux témoins de nos premières amours. Nous visitâmes ensemble le charmant bosquet dans lequel j’avais fait, pour la première fois, l’aveu de ma tendresse. Nous revîmes aussi avec plaisir la même charmille qui, lors de mon affaire avec Dallainval, avait caché à tous les yeux les transports de ma jalouse fureur, ainsi que ma honte et mon désespoir. Chaque buisson, chaque arbre nous rappellait d’agréables souvenirs ou d’heureux momens : cependant ma félicité n’était pas encore parfaite ; il manquait quelque chose à mon bonheur. Le vieux Thomassin était mort peu de temps après mon départ de Stainville, et cette perte m’avait été d’autant plus sensible, qu’il était le premier à qui j’eusse des obligations sur la terre. Quoique je susse qu’il n’était que mon père adoptif, je l’avais toujours chéri avec la tendresse d’un véritable fils. D’ailleurs il emportait avec lui le secret de ma naissance ; j’ignorais le nom de l’auteur de mes jours, et quoique jusqu’alors je me fusse fort peu inquiété de ma véritable famille. Cette ignorance, dans laquelle je vivais, ne contribuait pas peu à empoisonner ma tranquillité, lorsque le hasard, en me fournissant à cet égard les éclaircissemens que je pouvais désirer, me rendit le plus fortuné des hommes.

Un soir qu’à notre ordinaire, Sophie et moi, nous prenions le frais devant la grille du parc de Stainville, nous apperçûmes de loin une voiture qui venait de verser dans le grand chemin qui traversait la plaine. Notre premier mouvement fut de voler au secours des voyageurs qui pouvaient être blessés. Nous ne nous étions point trompés ; en arrivant nous trouvâmes un homme seul tout froissé de sa chûte, et hors d’état de continuer sa route. Nous l’aidâmes à se débarrasser de sa chaise, et tandis que nos domestiques aidaient le postillon à dételer les chevaux, nous conduisîmes l’inconnu au château, et nous l’invitâmes à s’y reposer jusqu’à ce qu’il fût parfaitement rétabli. Hélas ! nous dit-il en entrant, cette contrée m’est funeste ; voici un grand nombre d’années qu’il m’arriva, presqu’au même endroit, un malheur encore plus affreux ; quoiqu’il se soit écoulé, depuis cette époque, un grand espace de temps, le souvenir m’en est encore récent, et m’arrache encore des pleurs. Moins guidé par un motif de curiosité que par un certain mouvement d’intérêt qu’il m’était impossible de définir, je le pressai de nous faire part du sujet de sa douleur. Oui, continua-t-il en versant un torrent de pleurs, ce fut dans ce canton que je perdis les deux objets de mes affections, ou plutôt la moitié de moi-même. La mort impitoyable m’enleva une épouse adorée. Nous fuyons ensemble des méchans, lorsqu’en passant, au bout de ces avenues, elle fut surprise par les douleurs de l’enfantement. Malgré les fortes raisons qui pressaient notre fuite, nous fûmes forcés d’interrompre notre voyage. Une ferme, située non loin d’ici, nous servit d’asyle. Mon épouse y perdit la vie en donnant le jour à un fils, dont, hélas ! j’ignore la destinée. Le sort qui s’acharnait à me poursuivre me força de m’exiler. J’errai pendant vingt ans à l’extrémité de la terre sans pouvoir rentrer dans ma patrie. À mon retour, je volai chez le laboureur à qui j’avais confié mon fils ; mais, par un nouveau malheur, ce vieillard n’était plus de ce monde…

Ici les pleurs de l’étranger redoublèrent : j’étais hors de moi ; j’éprouvais un pressentiment de l’évènement extraordinaire qui devait m’arriver. — Y a-t-il long-temps, lui demandai-je avec empressement ? — Voici bientôt vingt-deux ans. – Comment se nommait le bon laboureur à qui vous confiâtes ?… — Il s’appelait Thomassin. — Et votre enfant n’avait-il aucune marque distinctive ? — Il avait un signe sous le sein gauche. – Ô mon père, m’écriai-je en tombant à ses genoux !… je suis votre fils… — Ciel, qu’entends-je ?… vous… mon fils !… – Oui, moi-même… Voici ma femme, lui dis-je en montrant Sophie, elle est aussi votre fille… À ces mots nous ne formâmes plus tous trois qu’un groupe unis par les plus étroits embrassemens.

C’était mon père lui-même ; j’étais ce fils qu’il pleurait depuis vingt ans, je n’en pouvais plus douter ; je portais sous le sein gauche le signe qu’il me désignait… Bons cœurs, représentez-vous ma joie, mon bonheur !

Mon allégresse était d’autant plus vive qu’elle était inattendue ; en effet, pouvais-je espérer une pareille union, sur-tout ne pouvant attendre des renseignemens que du pur hasard ? Il m’avait été impossible d’obtenir aucun éclaircissement de Thomassin, n’en ayant point lui-même. Aussi avais-je confié à l’avenir le soin de me procurer, à ce sujet, les connaissances que je pouvais désirer. Lorsque nous eûmes procuré à mon père tous les secours que sa position exigeait, nous le pressâmes de nous raconter ses aventures. Cette curiosité, de ma part, était bien naturelle ; j’ignorais le nom, l’état de celui à qui je devais l’existence, pouvais-je être blâmable de réclamer avec instances les renseignemens qui m’intéressaient particulièrement ? Quand M. de P… eut réparé ses forces, il consentit à satisfaire notre impatience, en ces termes :

« Vous voyez en moi, mes chers enfans, une des plus tristes victimes de la tyrannie de l’ancien gouvernement. Quoique je doive le jour à un de ces hommes puissans, qui jadis exerçaient sur leurs semblables une autorité aussi monstrueuse qu’arbitraire, ma vie entière n’a été qu’un long tissu de peines et de malheurs. Je suis le fils du ci-devant duc de… aussi célèbre par sa haute naissance que par ses grands biens. Ce premier avantage, autrefois si recherché, fut au contraire la source de toutes mes infortunes. Mon père, je ne l’avoue qu’à regret, était dur, orgueilleux et vindicatif. Il voulait que tout cédât à ses ordres, à ses désirs, à ses moindres caprices. Il punissait souvent, de la manière la plus cruelle, ceux qui avaient eu le malheur de résister à ses volontés ou de lui déplaire. Jaloux de ses droits et de son injuste pouvoir, il appésantissait son joug odieux jusques sur sa propre famille. Son épouse elle-même fut la première victime de ses mauvais traitemens ; elle termina dans les larmes des jours de douleur. Je perdis ma mère dans un bas-âge ; à peine m’en reste-t-il un léger souvenir. Mon père, dont je n’avais jamais reçu de caresses, me força de bonne heure à prendre la carrière des armes, moins pour mon bien que par désir de se débarrasser de moi. Cependant la haute considération dont il jouissait à la cour, hâta mon avancement. À dix-huit ans j’étais capitaine de cavalerie. Les trois premières années, que je passai à mon régiment, furent employées à mon instruction ; je fuyais avec soin la société des jeunes gens de mon âge, et mon genre d’existence était trop paisible pour présager les orages que j’éprouvai par la suite. Uniquement livré à l’étude, je passais tous mes momens entre les plaisirs de la lecture et les leçons de mes différens maîtres ; mais une vie aussi monotone ne pouvait durer long-temps ; il est un âge où les passions, en se développant, font sortir l’homme de son espèce d’engourdissement. Parmi le petit nombre des officiers du corps que je fréquentais, un seul avait ma confiance ; c’était le jeune Valville. Valville avait alors à-peu-près mon âge, mais ses goûts et ses penchants n’étaient pas tout-à-fait les mêmes ; il était vif, sensible, impétueux ; il avait en outre un fonds de tendresse bien dangereux, et qui lui faisait rechercher, de préférence, le commerce des femmes ; aucune pourtant n’avait jusqu’alors charmé son cœur ; il ne faisait de leur société qu’une affaire d’amusement, lorsque le moment de sa défaite arriva. Nous étions en garnison à Marseille ; on sait combien le ciel de la Provence, coïncide avec les plaisirs ; le sexe, plus joli que par-tout ailleurs, semble prononcer la perte des jeunes imprudens qui ose l’approcher. La chaleur de l’amour se fait sentir dans ce beau pays avec celle du climat. La ville de Marseille était le centre des plaisirs, la volupté semblait y avoir fait son séjour, et d’après cela il n’est pas étonnant que le jeune Valville, avec un caractère aussi bouillant que le sien, cédât les armes à la beauté. Partage ma joie, me dit-il un jour en entrant dans ma chambre, je suis aimé de la femme la plus adorable, d’un ange sans doute envoyé du ciel pour faire mon bonheur ; je n’en saurais douter, c’est de sa propre bouche que je viens d’en obtenir l’aveu ; mon ami, je veux te la faire connaître, cette femme accomplie ; je veux que tu en juges par toi-même : dès ce soir je veux te présenter.

Je me laissai entraîner chez madame de B… sans prévoir le sort qui m’y attendait. Je la vis telle que mon ami me l’avait dépeinte ; mais par malheur elle avait une sœur que je trouvai encore plus belle, quoiqu’elle n’eût que ses seules vertus pour toute parure. Ô mes enfans, jamais l’homme ne sut parer sa destinée ; l’avenir est pour lui couvert d’un voile impénétrable qu’il lui est impossible de déchirer ; il était dit que j’allais perdre enfin cette précieuse indifférence à laquelle j’avais été redevable jusqu’alors de ma tranquillité. Effectivement ce repos me fut ravi dès le jour où je vis, pour la première fois, la charmante Amélie. Il me serait impossible de vous esquisser ses traits ; cependant il lui manquait un avantage bien essentiel pour notre bonheur, celui de la naissance. Mon père inexorable, sur cet article, eût passé par-dessus toute autre considération, mais celle-ci était tout à ses yeux ; j’osai, malgré cela, lui adresser l’aveu de mon amour, et solliciter son consentement pour notre union. Pour toute réponse je reçus l’ordre impératif de renoncer pour jamais à votre mère. Que l’on juge de ma douleur et de mon désespoir ! Il eût été plus facile de m’arracher la vie, que de me forcer d’oublier celle qui avait reçu mes sermens et ma foi. Il fallut pourtant dissimuler ; sa sûreté l’exigeait, et certes il fallait un motif aussi puissant pour m’y déterminer. Je feignis donc, pour complaire à mon père, d’obéir à ses ordres ; mais mon amour pour Amélie n’en prit que de nouvelles forces. Valville, plus heureux que moi, avait obtenu l’approbation de sa famille, et le bonheur, dont il jouissait avec sa nouvelle épouse, rendait ma situation encore plus pénible. Nous avions, il est vrai, quelques momens d’entrevues qui nous dédommageaient un peu de la gêne dans laquelle nous vivions ; mais ces momens étaient si courts, qu’ils ne servaient qu’à nous faire sentir, encore avec plus de force, toute l’étendue de nos privations. Une pareille contrainte fut la cause de tous nos malheurs. Elle semblait autoriser tous les moyens que nous choisirions pour terminer nos souffrances, et nous crûmes y parvenir plus sûrement en cédant à la violence de notre amour ; quand on est jeune on croit pouvoir résister à tous les orages ; et dans une de nos entrevues nocturnes, je fus assez faible, ou plutôt assez criminel, pour oublier le respect qu’on doit à la vertu. Amélie devint mère, et dès ce moment nous commençâmes à envisager tous les maux que l’avenir allait accumuler sur notre zèle. Nous n’avions d’autre parti à prendre que de former une union secrète, et de réclamer ensuite les bontés de mon père. Je savais qu’il était dur, inflexible. J’osai cependant lui écrire ; je lui adressai une lettre bien détaillée de mes sentimens pour Amélie, de ses vertus et de ses rares qualités ; mais comme je ne pouvais joindre les avantages de la naissance, cette lettre ne fit qu’augmenter sa colère et son indignation. Lorsqu’il eut appris que j’avais enfreint ses ordres, il abusa du crédit dont il jouissait auprès de son maître, pour appésentir sur moi tout le poids de son autorité. Il commença par me punir de la manière la plus sensible en faisant tomber d’bord son ressentiment sur ma chère Amélie, sur la moitié de moi-même. Il était intimement lié avec le fameux baron de B… qui était alors le dispensateur prodigue des vengeances d’une cour corrompue. La même lettre de cachet, en me séparant de mon épouse, nous précipita tous deux à la fois dans une affreuse prison. J’ignorai, pendant long-temps, l’endroit où elle fut renfermée, et moi je fus traîné dans les prisons du fort de Château-d’If. Sans l’espoir qui n’abandonne jamais l’infortuné, il m’eût été impossible de résister à ce coup affreux. Mon fils, vous avez aimé, figurez-vous ce que j’eus à souffrir d’une pareille séparation. Je me représentais votre mère victime d’une famille irritée, arrachée de mes bras peut-être pour jamais, et expiant, par les rigueurs d’une longue captivité, sa faiblesse et la mienne. Moi-même, je fus enseveli dans l’obscurité des cachots pendant trois mois, au bout desquels je fus transféré dans un donjon qui dominait la mer. Il y avait peu de temps que j’avais la liberté de respirer un nouvel air, lorsque l’on annonça dans le fort l’arrivée de ce même baron de B… qui avait signé ma détention, et qui, en sa qualité de ministre de… venait faire par lui-même la visite de toutes les forteresses, dont l’inspection se trouvait de son ressort. Les nombreuses victimes qui, comme moi, gémissaient dans les prisons de Château-d’If, se réjouirent d’avance de l’arrivée de cet homme puissant, dans l’espoir qu’il pourrait adoucir leur sort, et écouter leurs réclamations ; mais ils furent cruellement déçus dans leur attente, lorsqu’ils se virent traités plus durement qu’auparavant. Le baron fit resserrer leurs fers, et augmenta les rigueurs de leur captivité. L’excès de leurs maux les rendit injustes, et même criminels ; la plupart d’entr’eux se révoltèrent, et formèrent l’audacieux projet de briser leurs chaînes. Quelques-uns d’entr’eux allèrent même jusqu’à former l’affreux complot d’assassiner le gouverneur de l’île, et le ministre sévère qui avaient rendu leur position encore plus douloureuse. Quoiqu’en mon particulier j’eusse beaucoup à m’en plaindre, puisque c’était par son ordre que l’on m’avait ravi la liberté, j’eus cependant horreur d’un pareil projet. Je résolus de sauver la vie de celui qui m’avait enlevé la moitié de la mienne. La nuit même où sa mort était arrêtée, je lui fis demander un moment d’entretien ; il me l’accorda par considération pour ma famille ; alors je le prévins du danger dont il était menacé. Je l’instruisis de l’infâme complot des prisonniers du fort. Le baron de B… me témoigna sa reconnaissance en me pressant affectueusement dans ses bras. Il m’assura de sa vive reconnaissance, et me répéta souvent qu’il n’oublierait jamais un pareil service. Il me donna en outre sa parole de me réconcilier avec mon père, et me promit, en attendant, de faire alléger les rigueurs de ma captivité, jusqu’à mon prochain élargissement. J’osai ajouter foi à de semblables protestations d’amitié. Quelle erreur ! le lendemain même je fus enseveli de nouveau dans la profondeur des cachots, les traitemens que l’on me fit éprouver furent plus durs que jamais.

Tel était alors, mes enfans, le caractère de l’homme en place ; au moment où, sans pudeur, il nous tendait une main protectrice, il signait de l’autre l’arrêt qui nous proscrivait ; la fortune, presque toujours, éblouit l’homme puissant au point de se croire pour jamais à l’abri de ses revers ; il regarde comme au-dessus de lui d’avoir de vrais amis, et, dans son délire, il suppose le reste des mortels uniquement fait pour l’encenser ; la foule de bas adulateurs qui l’environnent, le confirme dans cette idée, et l’homme étant par lui-même naturellement égoïste, devient sot, dur et méchant, lorsque les hasards l’ont placé au faîte du pouvoir ; une simple observation devient à ses yeux un outrage ; une noble remontrance est un crime qu’il ne pardonne jamais ; il n’a de préférence que pour celui qui peut servir ses goûts, ses passions, sa vanité ou ses intérêts ; celui-là seul est son protégé, son favori, c’est le seul qu’il nomme son ami. Son ami ! si ce malheureux en avait, ne parviendrait-il pas à arracher le funeste bandeau qui couvre ses yeux ? n’éviterait-il pas la foule des précipices qui s’ouvrent chaque jour sous ses pas ? mais la dose d’orgueil et d’amour-propre dont il est pourvu l’abuse d’une terrible manière ; il se croit beaucoup au-dessus de ses semblables ; et enivré du faux éclat des grandeurs, il regarde, comme indigne de lui, de consulter l’honnête homme, l’homme de mérite, qui, faute d’être intrigant, languit ignoré ; et dont les conseils pourraient le préserver des nombreuses erreurs dans lesquelles il tombe journellement ; rien n’est plus dangereux, pour l’homme en place, que la flatterie, et cependant c’est elle qui forme, pour ainsi dire, son premier aliment ; l’habitude qu’il a de ne voir que des visages supplians, l’accoutume lui-même à ce ton de supériorité qui fut, de tout temps, adopté par les grands ; ils s’imaginent être les seuls et uniques dispensateurs des grâces, et tenir, pour ainsi dire dans leurs mains, les destins du monde ; j’en ai connu à qui même il était facile de faire croire qu’ils avaient quelque chose de divin, et qui annonçaient, par leur ton de morgue et de suffisance, combien ils se croyaient au-dessus du commun des mortels.

À tous ces vices on peut encore joindre celui de l’ingratitude. La conduite du baron de B… envers moi, prouve combien il est quelquefois dangereux d’avoir des droits à la reconnaissance d’un homme en place ; il est encore plus dangereux d’être initié dans ses secrets ; dès l’instant que vous connaissez les mystères qu’il a intérêt de cacher, vous n’êtes plus à ses yeux qu’un surveillant incommode dont il croit nécessaire de se débarrasser ; alors il vous sacrifie à sa prudence, à sa tranquillité, à sa propre sûreté ; les liens de la reconnaissance et de l’amitié sont trop faibles pour le retenir, il les brise sans pudeur ; et, foulant aux pieds tous principes d’honneur et de loyauté, il regarde, comme son plus cruel ennemi, celui qui souvent eût tout sacrifié à son bonheur.

Je passai un mois entier enfermé dans un cachot de la principale tour de Château-d’If. Cette chambre n’était éclairée que par une petite lucarne grillée par d’énormes barreaux de fer ; le ciel et la mer étaient la seule vue qui s’offrit à mes regards. Ce spectacle uniforme n’était troublé que par les vagues qui, s’agitant quelquefois avec fureur, venaient se briser contre le rocher sur lequel le fort était bâti. Le souvenir d’Amélie, de cette triste victime des préjugés, venait encore augmenter l’horreur de ma position ; on m’avait, en outre, interdit toute communication, et je croyais devoir terminer ma déplorable vie dans cet horrible séjour, lorsque le ciel et l’amitié se réunirent pour assurer ma délivrance.

Une nuit qu’à mon ordinaire je réfléchissais sur mon infortune, sans autre compagnon que l’image d’Amélie, je fus distrait par un bruit semblable à celui que fait une rame qui fend l’onde. En effet, je m’approchai avec précipitation de la fenêtre, et j’apperçus distinctement une barque qui cotoyait le rocher. Elle était conduite par deux inconnus qui me parurent être des mariniers. M’imaginant que c’était des pêcheurs qui attendaient le jour pour tendre leurs filets, j’allais me recoucher, lorsque j’entendis prononcer mon nom à voix basse ; et à l’instant même j’entendis tomber dans ma chambre une pierre à laquelle était attaché un papier. Je le ramassai avec précipitation, et j’y lus ces mots :

« Demain, à pareille heure, on vous portera les instrumens nécessaires à votre délivrance ; ayez le soin d’attacher à vos barreaux une corde qui descende jusqu’à terre ; c’est sur-tout de cette mesure que dépend le succès de l’entreprise. »

On doit croire combien le reste de la nuit et la journée du lendemain me parut long ; mais je fus bien dédommagé des momens d’incertitude que je passai dans l’attente, en revoyant la même barque s’approcher du rivage comme la veille. Déjà ma corde pendait à terre ; et lorsque la barque se fut éloignée, je tirai à moi un poids assez considérable. C’était une échelle de cordes, plusieurs limes, et un billet par lequel on m’invitait à limer un de mes barreaux de ma lucarne, en m’assurant que dans trois jours, à pareille heure, on viendrait m’arracher de la tyrannie de mes oppresseurs. Ces deux billets n’étaient point signés, je ne pouvais présumer de quelle part ils venaient. Cependant je suivis avec confiance la marche qui m’était indiquée. Le danger ne saurait effrayer lorsqu’il s’agit de recouvrer sa liberté ; et je suivis aveuglément les conseils du mortel généreux qui s’exposait lui-même pour venir briser mes fers. Je parvins après un travail long et pénible, à scier les barreaux de ma croisée, et j’eus la précaution de les remettre à leurs places afin d’éviter les soupçons ; mais que l’on se figure ma douleur, lorsque le même soir fixé, pour mon évasion, je vis poser aux pieds de la tour où j’étais renfermé, un nouveau factionnaire. J’imaginai mon projet découvert, je me crus perdu sans ressources, et je n’avais point encore trouvé dans ma tête de moyens pour parer ce malheur imprévu, lorsque j’entendis la barque protectrice s’approcher du rivage. La nuit, fort heureusement, était plus obscure que les précédentes. La sentinelle cria trois fois qui vive, sans obtenir de réponse, lorsqu’à la troisième sommation je la vis tomber d’un coup de feu. Il n’y avait pas à hésiter ; l’allarme allait être bien vîte répandue dans tout le fort. Mon échelle de corde était déjà tendue, je me laissai glisser, sans balancer, dans les bras des deux inconnus, et la barque gagne au large. Toute la garnison était déjà sur pieds, une décharge d’artillerie est dirigée contre nous, un de mes généreux libérateurs tombe noyé dans son sang, l’autre s’évanouit ; je m’empare de la rame, je m’éloigne en plaine mer. L’obscurité des ténèbres me favorise, et j’échappe à la deuxième décharge des soldats. Quand je fus en sûreté, je m’empressai de prodiguer des secours au blessé ; mais ma douleur fut à son comble, lorsque je vis qu’il était sans mouvement et sans vie ; une balle lui avait percé la poitrine, il nageait dans son sang. Son compagnon attira ensuite tous mes soins ; après un long évanouissement, image de la mort, il ouvrit les yeux… mes enfans… mes chers enfans… jugez de ma surprise, ce malheureux était mon épouse, c’était Amélie elle-même.

Jamais mon cœur n’éprouva si rapidement deux sensations aussi différentes ; il passa de la douleur à la joie la plus vive ; mais elle fut altérée, lorsque ma femme m’apprit que ce malheureux, qui venait d’être victime de son dévouement, était Valville lui-même, l’amant de sa sœur, et mon meilleur ami. Il fallait Amélie pour me faire supporter une perte pareille. Elle m’apprit tout ce que cet homme généreux avait fait pour hâter ma délivrance ; un si noble dévouement m’arracha des larmes, et je formai le projet d’aborder le prochain rivage pour lui rendre les derniers devoirs. À force de peines et d’efforts je parvins à diriger ma barque vers l’île de Pomègue. Le soleil n’était point encore levé, lorsque nous l’atteignîmes, et nous creusâmes dans le sable, la fosse du malheureux Valville. Les pleurs que nous répandîmes sur sa tombe furent le seul monument que nous élevâmes à sa mémoire. Lorsque l’aurore commença à éclairer l’horison, nous nous hâtâmes de nous éloigner d’un rivage qui ne pouvait tarder à être instruit de mon évasion. Nous prîmes la direction des côtes, et pendant huit jours entiers que nous fûmes à la merci des vents et des tempêtes, nous ne relâchâmes que deux fois sur le rivage pour nous procurer les provisions nécessaires au soutien de notre existence. Cependant la position d’Amélie exigeait du repos et des soins que je n’étais point à même de lui prodiguer : elle était à la veille de devenir mère, et notre voyage pénible l’avait extrêmement incommodée. Je fus forcé d’aborder les côtes du Languedoc ; et, après avoir coulé notre barque à fond, afin d’anéantir toutes espèces de traces de notre fuite, nous prîmes une chaise de poste dans le dessein de traverser la France, et de nous embarquer à Calais, pour de-là nous rendre en Angleterre, avec le projet d’y vivre ignorés jusqu’à ce que la lettre de cachet lancée contre moi, fût révoquée ; mais le destin, qui se rit des projets des mortels, en avait disposé tout autrement. En traversant au bout de ces avenues, mon épouse fut surprise par les douleurs de l’enfantement. La fatigue l’avait avancée dans sa grossesse, et nous fûmes forcés d’interrompre notre voyage. La ferme du vieux Thomassin lui servit d’asyle. Ce fut l’épouse de ce brave homme, ô mon cher fils ! qui la première te reçut dans ses bras ; mais ton existence coûta celle de ta malheureuse mère ; elle rendit le dernier soupir en te donnant le jour, et me laissa seul dans le monde entier, abandonné à toute ma douleur, et livré au plus affreux désespoir. Sans toi, mon cher Firmin, j’eusse terminé une vie à charge et odieuse ; mais tu m’attachais encore à la lumière ; je résolus de vivre pour te préserver de tous les maux qui menaçaient ton enfance, et pour te mettre à l’abri de la méchanceté des hommes ; mais hélas ! cette dernière consolation ne m’était pas même réservée ! Après avoir rendu les derniers devoirs à mon infortunée compagne, et t’avoir confié aux soins du généreux Thomassin, je continuai ma route jusqu’à Calais, dans l’intention de mettre mon projet à exécution ; mais à l’instant où j’allais m’embarquer je fus arrêté par ordre du roi, et traîné à Paris, dans cette forteresse redoutable, qui fut si long-temps l’instrument de l’oppression et de la tyrannie des grands. Là, enfermé dans un noir cachot, sans appui, sans consolations, sans espoir de jamais revoir la lumière, je passai vingt mortelles années dans un état de langueur, voisin de la mort. Je croyais devoir y terminer ma vie, lorsqu’un jour j’entendis retentir jusqu’à mes oreilles le canon de la liberté ; j’entendis prononcer de toute part les noms sacrés de Justice et d’Humanité. Je regardai, pendant quelques temps, ces cris comme l’effet de mon imagination, mais bientôt je vis les portes de mon cachot s’ouvrir, et je me sentis presser par des frères, par des amis sensibles, qui tous s’empressaient de réparer les maux que des hommes injustes nous avaient fait souffrir. J’appris que l’infâme baron de B… l’auteur de toutes mes souffrances, avait lâchement abandonné sa patrie ; mon père lui-même au désespoir d’avoir perdu son rang et ses titres, en était mort de chagrin. Le reste de ma famille était également dispersé, et n’ayant plus que toi dans le monde, mon cher fils, je résolus de venir te joindre, et m’attacher à toi pour la vie, en cas que le ciel t’eût conservé à mes vœux ; je pris la route de ce canton, mais, nouveau malheur, tu n’y étais plus ! Thomassin lui-même, à qui j’avais confié le soin de ton enfance, venait de mourir, et personne ne pouvait plus me donner de tes nouvelles. Ce dernier coup pensa m’accabler, et si j’y survécus, c’est que l’espoir n’abandonne le malheureux que très-difficilement. Je conservai l’espérance de te retrouver, et, dans cette douce attente, je pris le parti de voyager et de visiter tous les lieux et toutes les grandes villes où je supposais pouvoir te rencontrer. Pendant trois années mes démarches furent infructueuses, et cet espoir, qui m’avait soutenu jusqu’à ce jour, commençait à m’abandonner, lorsque, tyrannisé par le désir de revoir encore une fois le tombeau de ta mère, je pris la route de ce canton qui m’avait été jadis si funeste, sans prévoir le bonheur qui m’y attendait ; mais je remercie le ciel de mon accident, puisqu’il est l’auteur de notre heureuse réunion.

Mon père eut à peine achevé son récit, que Sophie et moi nous nous précipitâmes de nouveau dans ses bras ; les pleurs que nous répandîmes dans ce moment délicieux, furent, je crois, les plus douces que nous eussions versées jusqu’alors. Les caresses d’un père que je n’avais jamais vu, et que je retrouvais après vingt années d’absence, me dédomagèrent amplement de toutes les peines passées. Je n’envisageai plus l’avenir que sous des couleurs favorables ; ma fortune était suffisante pour exister à mon aise ; d’ailleurs, celle de mon père qui, dès ce moment, résolut de ne plus nous quitter, était encore plus considérable ; rien ne l’attachait plus ailleurs ; j’étais le seul qui lui fît encore chérir la lumière, et je n’eus pas de peine à le décider à passer le reste de ses jours avec nous. Il avait conçu pour Sophie la tendresse d’un véritable père ; et ma femme, de son côté, reversa sur lui tout l’attachement qu’elle avait eu jadis pour monsieur de Stainville. Notre sort était certainement au-dessus de toute espérance, cependant il n’était point encore parfait ; il manquait à notre bonheur les douceurs de l’amitié ; sans elle, l’existence est dénuée de ses charmes les plus doux. Delville et son épouse nous étaient trop attachés pour les perdre de vue ; nous les engageâmes à venir se fixer non loin de nous, afin de partager nos plaisirs, et, pour achever de les déterminer, je fis en leur nom l’acquisition de la terre du malheureux Dallainval, dont le père venait de mourir. Ils en vinrent prendre possession presqu’aussi-tôt, et nous ne formâmes plus, à nous tous, qu’une seule et même famille, unie par les liens de l’estime et par ceux de la tendresse.

Peu de temps après cette heureuse réunion, nous apprîmes la mort de Britannicus. Ce misérable avait mis à exécution, mais trop tard, le projet qu’il avait formé de devenir honnête homme. Le gouvernement, instruit des petits moyens qu’il avait employés pour faire fortune, lui avait fait subir le juste châtiment dû à ses crimes et à ses nombreuses vexations. Son épouse elle-même, l’intrigante Thomill avait péri peu après de misère, et accablée de remords, si toutefois le méchant est susceptible d’en éprouver. Leur fin déplorable ne peut laisser de doute sur le sort réservé aux ennemis de l’humanité.


AVERTISSEMENT NÉCESSAIRE, ou PRÉFACE INUTILE.




Je vous ai trompé, mon cher lecteur, j’ai abusé de votre bonne-foi en donnant à mon ouvrage un titre fallacieux, mais je vous en demande mille et mille pardons ; je conviens qu’un pareil abus de confiance est bien mal de ma part, mais en vérité ce petit charlatanisme était plus que nécessaire, il était indispensable. C’est un peu de votre faute ;
pourquoi diable aussi vous avisez-vous de ne vouloir, dans vos lectures, que de grands évènemens. Convenez à votre tour que si, tout simplement, j’eusse intitulé mon livre, Histoire Véritable, que vous ne l’eussiez pas lu, pas même acheté ; et cependant les aventures de Firmin ont le mérite de la réalité. J’ai pu, selon l’usage, embélir mon récit, le broder par fois, mais j’ose affirmer que le fond n’en est pas moins vrai. Cependant, afin que vous n’ayez aucun reproche à me faire, je vous invite, cher lecteur, à le regarder comme un roman absolument dénué de vraisemblance, et pur effet de l’imagination. Il serait même impolitique de ma part de l’annoncer autrement, car ce serait me faire inutilement des ennemis, et me mettre à dos certains libraires qui ne me pardonneraient jamais d’avoir mis au jour le tableau fidel de leurs petits moyens de spéculation, ainsi que de la juste mesure d’estime qu’ils méritent.

FIN.

OUVRAGES
DU MÊME AUTEUR.




Vie de Jean-Pierre de Florian, formant le tome 15e. de ses Œuvres, 1 vol. in-18 ; de l’imprimerie de Didot jeune, orné de fig. dessins de Quéverdot. À Paris, chez Lepetit, libraire, quai des Augustins.

Les Infortunes de la Galetierre pendant le régime décemviral, contenant ses persécutions, sa fuite sous Robespierre, son naufrage et son séjour dans une île déserte, suivis de son retour en France ; 2 vol. in-18, ornés de jolies gravures. À Paris, chez Conort, imprimeur rue de la Harpe, No. 152.

Isidore et Juliette, anecdote du 15e. siècle, 1 vol. in-18 ; de l’imprimerie de Didot jeune, papier vélin et papier fin. À Paris, chez Didot, imprimeur, quai des Augustins.

Adèle et Germeuil, ou l’hermitage des Monts-Pyrénées, 2 vol. in-18 ; de l’imprimerie de Glisau, orné de figures, dessins de Queverdot. À Paris, chez Lepetit, libraire, quai des Augustins, No. 32.

Les Six Nouvelles, ou la Confession galante de six femmes du jour, 1 vol. in-18 ; chez Desenne, palais Égalité ; Delalain, quai des Augustins ; et Maradan, rue du Cimetière-André-des-Arts.

Germance, ou la force des Passions ; 1 vol. in-18, sur très-beau papier, fig. À Paris, chez Leprieur, libraire, rue de Savoie, No. 12.

L’Observateur Sentimental, ou coup-d’œil sur Paris depuis la Révolution ; 2 vol. in-18, orné de fig.

Cet ouvrage est sous presse.

Claude et Claudine, ou l’amour au village, pastorale ; 1 vol. in-18, fig. imité d’Estelle.

Joseph et Caroline, ou le berger de la Sologne, histoire véritable ; 1 vol. in-18, fig. À Paris, chez Conort, imprimeur, rue de la Harpe, No. 152.

L’anecdote du jour, ou histoire de ma détention à la prison de… ; 1 vol. in-18.

Mélanges de Poésies, ou recueil de pièces fugitives ; 1 vol. in-18, orné de gravures.

Ce recueil est sous presse.

Constance, ou la jeune américaine ; 2 vol. in-18, avec figures.

Sous presse.

  1. Je déclare ici que mon intention n’est point d’attaquer en général la classe des libraires ; si j’ai été forcé d’en fronder le plus grand nombre, je dois convenir aussi qu’il en est quelques-uns de probes, instruits et dignes, à tous égards, de la considération dont jouissait l’ancienne librairie ; mais ils sont si rares que dans tout Paris on en compterait tout au plus une vingtaine, à qui l’on puisse réellement donner le nom de libraire. Les autres ne sont à proprement parler, que de misérables brocanteurs qui savent à peine distinguer l’édition originale de la contre-façon ; cependant la plupart d’entr’eux, pour ajouter à leur commerce une branche de plus, se sont rendus éditeurs et même propriétaires des productions de nos meilleurs auteurs : j’en ai connu qui achetaient les manuscrits au poids et à la livre, et qui les marchandaient avec autant d’impudeur qu’ils auraient fait d’un objet qu’ils se seraient procurés au marché ou dans une salle de vente.
  2. Je prie mon lecteur d’observer que cette morale indulgente se trouve dans la bouche d’une courtisane. Je laisse aux vertueuses mères de famille le soin de la réfuter.
  3. L’auteur a voulu sans doute parler ici de la déportation à Cayenne, des journalistes proscrits depuis l’affaire du 18 fructidor, de l’an 5.