Flamarande/7

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy frères (p. 30-34).



VII


Montesparre était situé aux environs d’Aurillac, dans un pays riant, modérément accidenté ; nous y fûmes rendus pour l’heure du dîner. Le château était une maison du siècle dernier qu’on avait récemment flanquée de deux corps de logis assez laids. Madame de Montesparre, veuve à vingt-deux ans, jolie femme, fort aimable et très-bonne, n’avait pas les goûts romantiques. Médiocrement riche d’ailleurs, elle ne rêvait pas, comme madame Rolande, de donjons et de précipices ; elle avait hérité de cette terre de bon rapport, elle y venait passer tous les étés, et s’y occupait de ses affaires en personne positive, dévouée à son fils unique, âgé de cinq ans. Elle recevait pourtant beaucoup de monde, et ne dédaignait pas le plaisir. Voulant loger tous ses hôtes, elle avait agrandi son château, mais sans aucun luxe. Tout était simplement confortable ; le jardin était fort beau et bien tenu.

Mes maîtres, reçus à bras ouverts, car les deux dames paraissaient tendrement s’aimer, furent installés dans un appartement du rez-de-chaussée qui se composait de trois pièces : un petit salon, une chambre à coucher et un grand cabinet de toilette, chacune de ces pièces ayant une fenêtre sur le petit jardin qui remplissait l’intervalle entre les deux nouveaux pavillons. C’était un parterre fraîchement planté, mais de plantes bien serrées et de belle venue, de manière que les fenêtres des deux pavillons qui se faisaient vis-à-vis ne plongeaient pas directement les unes dans les autres. M. de Salcède fut logé dans la partie ancienne qui formait le fond du fer à cheval. Les domestiques eurent des chambres dans le haut des corps de logis. Je me trouvai au troisième juste au-dessus de l’appartement de mes maîtres. Je demande qu’on ne me reproche pas ces détails, absolument nécessaires au récit que je prends le soin d’écrire.

Mon maître ne s’était pas senti disposé à s’occuper d’affaires pendant notre excursion à Flamarande ; il m’avait chargé de m’enquérir de toutes choses pendant qu’il allait à la chasse, et, en une après-midi, il m’avait fallu ne point perdre de temps pour me faire une légère idée de la valeur et du rendement de la terre. Cela consistait en une ferme de trois mille francs. Pour lui, c’était si peu de chose que, depuis trois ans, il n’avait pas compté avec son fermier. Il m’avait commandé de l’augmenter, si, après vérification de ses livres, je trouvais le chiffre du fermage trop au-dessous de sa valeur. Michelin me parut un très-galant homme qui voulait s’en remettre à la loyauté héréditaire dans la famille de Flamarande. Il ne fit donc aucune difficulté pour me confier ses livres, que j’emportai à Montesparre, où je devais avoir le loisir d’en faire l’examen.

Cela me prit du temps, car, si les livres de Michelin enregistraient chaque chose avec exactitude, ils manquaient absolument de méthode, et je devais m’en faire une pour m’y reconnaître. Je devais aussi me renseigner sur la valeur des produits du pays. Je passai donc un mois à Montesparre, absorbé par ce travail et ne sachant presque rien de ce qui se passait dans le château : confiné dans ma chambre, j’y travaillais avec ardeur, et, en fin de compte, je jugeai devoir déclarer à mon maître que le père Michelin donnait un prix convenable et peu susceptible d’augmentation : le pays ne produisant que de l’herbe, tout le revenu était fondé sur l’élevage des bestiaux.

— C’est fort bien, Charles, répondit M. le comte. Retournez à Flamarande, et renouvelez mon bail avec Michelin aux mêmes conditions que par le passé.

Je voulus me rendre à pied à Flamarande par la traverse, et, comme on me dit qu’un guide était nécessaire, j’en pris un. Ce fut le même Ambroise Yvoine, espèce de maquignon braconnier qui apportait de temps en temps des plants à M. de Salcède. Je fis bien, car le sentier était épouvantable, et j’y eus plus d’une fois le vertige ; mais j’étais résolu à m’aguerrir, et, comme j’avais une très-bonne mémoire des localités, mes affaires avec Michelin terminées, je revins seul à Montesparre. Je commençais à trouver très-beau et très-intéressant ce pays, qui m’avait d’abord frappé de terreur.

Ces détails n’ont aucun intérêt, j’en tombe d’accord ; mais il faut bien que l’on sache pourquoi le roman commencé sous mes yeux entre madame de Flamarande et M. de Salcède offrit une lacune importante à mes observations.

Quand je me retrouvai libre d’esprit et maître de mes heures, je repris le cours de mes remarques. Le beau marquis avait été très-vite guéri de sa blessure, il marchait comme un cerf et montait à cheval comme un centaure. M. le comte était, lui, très-souffrant d’une maladie chronique qui alors n’avait pas de gravité, mais à laquelle il a fini par succomber. Il s’était fatigué à Flamarande et s’en ressentait encore. Il sortait donc le moins possible et jouait beaucoup au billard avec un vieux ami de la maison qui perdait régulièrement trois fois sur quatre ; puis il lisait, me dictait quelques lettres et faisait une sieste après-midi. Pendant ce temps, madame de Flamarande courait à cheval et en voiture avec madame de Montesparre et cinq ou six personnes de leur intimité, parmi lesquelles M. de Salcède paraissait tenir le premier rang. On en causait à l’office. Les gens de la maison assuraient que madame de Montesparre avait une préférence évidente pour le jeune marquis, et tous faisaient des vœux pour qu’il succédât au vieux baron de Montesparre, que personne ne regrettait. Il était bien jeune, ce bel Alphonse, pour devenir l’époux d’une veuve déjà faite : mais il était si raisonnable, si studieux, si doux ! Il paraissait adorer le petit Ange de Montesparre, « M. Ange, » comme on l’appelait. Il lui serait un excellent père. Madame n’était pas, à beaucoup près, aussi riche que le marquis, mais qu’importe quand on s’aime ? Donc, ils s’aimaient ; tout le monde le croyait, excepté votre serviteur.