Fontile/04

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Éditions de l’Arbre (p. 39-47).


CHAPITRE IV


Vers l’âge de treize ans, je me liai d’amitié avec un garçon qui avait comme moi la passion de la lecture. Georges Lescaut avait le teint brun, les bras démesurément longs, terminés par de grosses mains cagneuses. Il cachait sous des dehors guindés, froids et dissimulés, une nature ardente, capable de la plus authentique grandeur. En parlant, il soulignait une répartie d’un clignement d’yeux inattendu et naïvement canaille. Ses yeux, ombragés de cils épais, retenaient le regard. Il n’était pas rare qu’une passante, attirée par le fluide qui s’en dégageait, ne perdît soudain contenance en nous croisant ou ne nous saluât d’un regard attendri. Il était conscient de cette particularité et paraissait malheureux de son pouvoir. Tout ce qui avait trait à sa vie intime était enveloppé de mystère. Durant tout le temps que dura notre amitié, il ne parla jamais de lui-même. Il me confia un jour son ambition d’étudier le droit. C’était en réponse à une question directe.

Son avarice faisait le sujet des plaisanteries de sa famille et de ses camarades. Il n’achetait aucun livre et ne montait jamais en tramway, même les jours de pluie. Il avait un compte en banque, dont je ne savais qu’une chose, c’est que toutes les inscriptions étaient portées à la même colonne, celle du crédit. Il affectionnait certains mots qui lui venaient tout naturellement sur les lèvres. J’essayais de les reprendre mais sans succès. Les mots prennent leur départ dans la personnalité. Pour ce qui est de leur emprise sur nous, ils ressemblent aux êtres. Le mot tiède avait dans sa bouche une fièvre secrète. Il éclatait dans la phrase comme un vol de flamants laissant ma sensibilité toute vibrante.

Le matin, il m’attendait sous le préau où nous marchions jusqu’à l’heure de la classe. Le jeudi, nous passions la journée à la bibliothèque. D’autres fois, il me lisait des poèmes, parmi les plus ésotériques.

— Eh bien, qu’en dis-tu ?

Je ne disais rien tout d’abord. Ne pouvant tenir en place, il arpentait la pièce devant moi. Puis, il s’impatientait, prêt à douter de son choix.

— Eh bien, quoi ?

Il pensait que je me dérobais. Il ne pouvait admettre que la surprise paralysât mes facultés. Je plissais les lèvres, fermais les yeux ; mon cerveau ne fonctionnait pas encore. Alors, il posait des questions ; nous cherchions laborieusement à exprimer les idées et les sentiments confus suggérés par le texte. Cet effort le rendait heureux. La mémoire bourdonnante, nous sentions qu’il fallait à nos discussions le grand air et la marche.

Ô ces promenades dans la campagne au crépuscule ! Nos entretiens débordaient d’insouciance et de gaîté. Avec quelle ardeur nous défendions nos convictions ! J’interrompais parfois une phrase pour noter un signe. Lentement nous acquérions une méthode d’investigation. Parfois, à bout d’éloquence, l’esprit plein de feu et d’images trop vives, nous poursuivions silencieusement notre marche. Ces rêves qui allumaient nos joues, nous les vivions dans leur plénitude. Si j’ai quelque chose à regretter de cette époque ce ne sont sûrement pas ces promenades à demi nocturnes, qui étaient comme une oasis dans ma vie tourmentée. Au moment de la séparation, j’éprouvais la sensation d’un arrachement définitif.

Le soir, je pensais à tout ce que j’aurais pu faire de ces heures qui se pressaient. Je n’avais pas encore fixé mon choix d’une profession, ne me sentant aucun attrait pour celles que je voyais exercer par mes parents ou leurs amis. J’étais effrayé de la fuite du temps, je n’étais heureux que durant nos discussions. Ces jours qui me dépossédaient, rien ne pourrait les remplacer ; rien ne me rendrait cette treizième année ! Demain, je voudrais rappeler ces fêtes promises, il serait trop tard et pourtant, je ne faisais rien pour retenir la vie, je me laissais déposséder sans y prendre garde.

Ces pensées inexprimées, ces sentiments que j’évitais de préciser par dégoût de m’engager, me tenaient dans un brouillard dont je ne sortais qu’en compagnie de Lescaut.

Je devenais insouciant par la conscience que j’avais de l’inutilité de prendre des notes quand je laissais échapper tant de beauté, tant d’occasions uniques de me perfectionner. La vie spirituelle ne se laisse pas saisir. Une joie, au moment où on la ressent, c’est une prise de possession du monde ; notée, ce n’est plus qu’une phrase comme une autre. La vue d’un paysage, la lecture d’un poème, la visite d’une exposition, par le retour qu’elles me forçaient de faire sur mon impuissance à créer me jetaient dans un abattement incompréhensible. Ainsi, conscient de gêner mes camarades, qui ne s’expliquaient pas ces accès de mélancolie, je mettais tout mon empressement à les fuir. Je ne faisais d’exception que pour Georges. Nous étions d’une piété un peu exaltée, assistant à la messe tous les matins, et nous éprouvions à parler de théologie une joie incomparable.

J’ai eu très jeune la préoccupation de la gloire. Je désirais par elle échapper à mon démon intérieur. C’était un avant-goût de cette évasion que me donnaient les conversations avec Georges. Pour atteindre mon but, je me dépouillais de tout ce qui n’était pas moi. Je m’isolais, me purifiais, goûtant à l’avance le néant de tout. En apparence respectueux des conventions, exigeant des autres qu’ils s’y conforment, je m’imposais d’y passer outre pour me montrer au-dessus d’elles et comme moyen de me singulariser.


Une jeune actrice que j’avais admirée dans le rôle-titre de Scampolo fut le sujet de mon premier poème. Fermant les yeux, je revois la feuille blanche, ornée en son milieu d’une étroite bande de caractères bas et pointus. Je déchirai peu après cette page, croyant sans doute à ce moment avoir acquis une manière plus virile. Ce fut le tourment de mon adolescence que cette débilité, ce caractère informe de tout ce que j’écrivais.

J’admirais la perfection de tout ce que produisaient mes amis et rougissais de l’incohérence de mes essais. Le jeune Gœthe, comparant ses premiers vers à ceux de ses camarades y trouvaient la preuve de sa supériorité évidente sur eux. C’était le contraire pour moi.

Je manquais déjà de spontanéité et de simplicité. L’habitude de synthétiser, de condenser, de symboliser mes impressions et mes sentiments, de les transformer en exercice de style, paralysait tous mes élans. Je ne savais pas me dégager d’une image du monde et de moi-même que je recomposais sans cesse. Je la fuyais un moment dans l’action mais pour y revenir aussitôt. J’avais un amour exaspérant et désespéré de l’analyse. Me découvrir, me vérifier à chaque instant était mon jeu passionnant et dangereux. Pendant que je souffrais, les autres agissaient, d’où accroissement de ma souffrance et de mon indétermination.

Ce fut un drame le jour où Georges m’annonça que ses parents le retiraient du collège. Il ne m’apprit pas immédiatement qu’il avait été mis en apprentissage. J’avais passé les grandes vacances loin de Fontile. Les lettres qu’il m’écrivit cet été-là ne parlaient que de moi.

Ce fut à mon retour, à la reprise de nos promenades qu’il m’apprit en détournant les yeux qu’il travaillait depuis un mois. Il me parla pour la première fois des revers de sa famille, d’un procès qui avait mal tourné. Je ne pus lui cacher ma surprise et le chagrin qu’il me causait. Je crus qu’il avait manqué de confiance en moi. Mais là où j’étais le plus cruellement atteint, c’était dans mon rêve de garder son appui, car j’avais cru que nous embrasserions la même profession.

Trompé sur mon sentiment il voulut me dire adieu ce soir-là, me conseillant de l’abandonner à son nouveau milieu de petits employés.

— Je ne pourrai plus rien pour toi, me dit-il. Déjà, malgré ton indulgence, je ne suis plus capable de te suivre.

Je protestai en pleurant, lui citant l’exemple des grands hommes qui s’étaient formés en dehors des collèges. Si je n’étais pas convaincu qu’il pût les imiter, je savais que mon sentiment à son endroit ne changerait pas.

— À certains moments j’ai pensé que l’habitude de l’analyse t’avait desséché le cœur, reprit-il. Je vois que je m’étais trompé.

Je le suppliai de revenir tous les jeudis, ajoutant :

— Si dans un an nous ne nous comprenons plus, nous nous séparerons.

— À cette condition j’accepte.

J’avais devant moi un homme qui souffrait. Il se sentait très loin de moi, comme sur un sommet d’où il pouvait contempler les années que nous avions passées côte à côte. C’était un soir tiède. Le vent brassait à grands traits les nuages. Nous avions conclu notre adolescence.