Fontile/07

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Éditions de l’Arbre (p. 69-77).


CHAPITRE VII


Installé dans mon ancienne chambre, au centre de cette ville de province que je ne quitterais plus, il me tardait de nouer de solides relations, de me créer des habitudes, de vivre enfin comme un homme de Fontile : jouant aux cartes, buvant un verre en compagnie, fréquentant quelques salons, où je serais choyé, et peut-être un jour faisant un beau mariage.

Ma chambre, dont les deux fenêtres donnaient rue Principale, était ensoleillée dès onze heures. Après une promenade du côté des ponts, je trouvais bon d’y rentrer, le visage et les mains gelés, et de sentir en regardant de belles reliures ou des reproductions de tableaux célèbres, l’envahissement progressif d’une chaleur alanguissante. J’aspirais à me reposer de l’ambition désordonnée qui, m’ayant tenu en alerte depuis six ou sept ans, m’avait rendu hostile à la bienfaisance de la vie.

Ma belle-mère mettait une ombre à ce tableau. Elle m’avait laissé entendre discrètement dès le deuxième jour de mon arrivée, que ses amies s’étonnaient de me voir rester sans situation. Grâce aux relations de mon père et de M. Aquinault, il eût été facile de me placer. Je n’avais qu’à en exprimer le désir. On ne contrarierait pas mes inclinations. Enfin, il devait bien exister une place qui me fît envie. Quand ma belle-mère prononçait le mot situation, elle le gonflait de prestige, le dépouillait de toute idée de labeur obscur. Elle faisait miroiter cette idée comme on manie un instant un jouet compliqué pour en apprendre le mécanisme à un enfant. Elle le faisait avec la fierté d’une fille de fonctionnaire arrivé.

Mais l’atmosphère était trop tendue dans la maison, pour qu’elle s’occupât longtemps de moi. Grand-père, sous prétexte qu’il empêchait tout le monde de dormir, avait été évincé de la chambre qu’il partageait depuis des années avec ma grand’mère, et relégué dans la partie inhabitée, située au-dessus des entrepôts. Il se levait la nuit et, par malice, disait ma grand’mère, il traversait toute la maison en geignant. De ma chambre, j’entendais ses gémissements et ses suffocations. Le matin, il se confondait en excuses et en explications, mais il récidivait le soir même. Il dormait tout le jour et ne sortait de ses quartiers que la nuit. À cause de lui on ne pouvait plus garder de bonnes. « Il nous fera tous mourir », disait ma belle-mère. Cependant elle évitait de se mêler à la querelle. Dans sa famille, la vieillesse était sainte. Gustave Aquinault, du vivant de son père, ne recevait jamais lui-même. Il laissait cet honneur au vieillard et, bien qu’il fût député, il ne voulait pas qu’on l’appelle monsieur devant celui-ci.

Dans la conversation de mon grand-père revenaient sans cesse comme un leit-motiv les mots hôpital et hospice. L’esprit était atteint. Il aurait eu besoin d’affectueuse compréhension et ne trouvait autour de lui que des visages irrités ou indifférents. Le lendemain de mon arrivée, à table, il avait raconté un épisode du grand incendie de Fontile. Une nuit, vingt ans plus tôt, le feu avait rasé l’hôpital des Sœurs et les écuries municipales. Ces deux immeubles étaient situés dans des quartiers éloignés l’un de l’autre. Quelques jours auparavant, un vagabond, chassé honteusement par les religieuses, avait maudit l’hospice. Le shérif, croyant à une conspiration avait assermenté des volontaires. Mon grand-père et mon oncle s’étaient présentés les premiers avec leurs fusils de chasse. Les hommes étaient sortis deux par deux et avaient patrouillé les rues jusqu’à l’aube. Au matin on avait trouvé des sacs de plumes imbibés de pétrole sous les escaliers de plusieurs édifices publics. L’émoi avait duré plusieurs jours.


J’étais seul à trouver de l’intérêt à ce récit. Les autres mangeaient en silence. Je ne compris pas tout d’abord. Les préoccupations du vieillard étaient centrées sur l’hôpital. Grand’mère avait dû lui répéter qu’il y serait mieux qu’à la maison, plus près des médecins, veillé nuit et jour… J’étais navré, mais ne pouvais rien pour lui.

Il y avait aussi un mystère autour de mon père. Il recevait des appels téléphoniques, auxquels il répondait en grand secret, d’une voix changée, celle que prend naturellement un homme en s’adressant à une interlocutrice.

J’aimais profondément mon père et j’éprouvais une sorte de malaise à l’imaginer lié à une femme que je croyais vulgaire et intéressée. Je ne voulais rien apprendre de plus que je n’avais deviné. Je réalisais des prodiges pour rester dans l’incertitude. Surtout qu’il ne soupçonnât jamais que j’avais deviné !

Je cherchais autour de moi des jeunes gens de mon âge susceptibles de devenir, sinon des amis, du moins des relations agréables. Plusieurs de mes camarades de collège avaient été éloignés par ma faute. La plupart se donnaient d’ailleurs entièrement à leur carrière, jouaient au bridge entre eux ou au golf avec des hommes d’affaires bedonnants. Je ne m’intéressais à rien de ce qui composait leur vie.

Mon ami d’enfance, Georges Lescaut, s’était retiré dans un monastère ; Daniel de Vaux en avait encore pour un an à l’université ; Edward Wilding, marié à la cousine d’André Laroudan, ne voyait plus personne. Ayant fait partie de la petite bande d’anarchistes qu’il avait réunie toute une saison avant son escapade avec André, je l’avais perdu de vue peu après. Il manquait trop de globules rouges. Sa cousine Dorothée allait beaucoup dans le monde, mais son amour pour Edward, à qui elle avait été fiancée, puis pour André Laroudan, avait eu trop de publicité. Enfin Gilberte Berthomieu m’attirait beaucoup. Mais le scandale de l’interdiction de sa mère l’avait isolée. Les événements, pour lesquels on s’est passionné en se basant sur ce que le public peut en connaître, gênent les relations avec les personnes qui en ont été les acteurs. On ne sait jamais jusqu’à quel point on doit avoir l’air d’être au courant. Et, de plus, les Berthomieu avaient dû recourir à de forts emprunts à la Banque de Fontile, dont mon père était le président.

En attendant, tous mes gestes, toutes mes démarches, me faisaient des amis dans le peuple. Je demandais par leur nom les chauffeurs de taxi, leur donnant ainsi l’impression de les favoriser. Il m’était indifférent de dépenser vingt dollars dans un restaurant que nous fournissions, pourvu que le propriétaire, que j’avais demandé à voir en entrant, fût présent ; s’il était absent et si personne de sa famille n’était là, je trouvais aussitôt un prétexte pour amener mes invités ailleurs. Il faut dire que je continuais de toucher la pension que mon père me faisait depuis trois ans.

Si j’étais le premier sur les lieux des incendies, ce n’était pas en spectateur. Je me dépensais avec enthousiasme, secourant les sinistrés, les transportant en auto, intervenant auprès des voisins pour les loger temporairement et leur avançant quelquefois l’argent nécessaire à leur subsistance immédiate. Tous les pauvres me connaissaient. Je les nourrissais, les vêtais, les meublais, payais de ma personne dans les deuils et les épreuves. J’étais mêlé à tous les événements de leur vie, veillant les morts et ne refusant aucune invitation d’être parrain. Enfin, ma conduite ressemblait en tous points à celle des candidats politiques.

— Est-ce ainsi que tu prépares ta candidature ? me demanda en riant mon père.

D’autres personnes partageaient cette opinion. Il vint même une délégation d’un quartier dont mon père possédait presque toutes les maisons, m’offrir de les représenter au conseil municipal.

— Si vous me poussiez à la mairie, répondis-je.

Ils furent offusqués de ma légèreté et s’en retournèrent, non sans avoir vidé plusieurs bouteilles à mes futurs succès.

Avec les humbles, je n’étais pas seulement à l’aise, je me sentais recherché et aimé. Ils avaient l’illusion de s’élever en s’approchant de moi. Il leur suffisait qu’un peu de l’éclat et des privilèges que donne l’argent rejaillît sur eux.

Mon apparence extérieure se ressentait de ce rôle. J’avais le comportement sérieux et réfléchi d’un pasteur protestant. Ce fut François Bonneville, un journaliste que je voyais souvent, qui me rendit conscient de ce ridicule. Il voulait m’entraîner avec lui chez une des nièces de ma belle-mère, Armande Aquinault, la fille du député.

— À trente ans, Julien, tu délibères d’une sortie comme si le sort du monde en dépendait. Laisse donc de côté les raisons d’États. D’ailleurs, continua-t-il, c’est Armande qui m’a demandé de t’amener.