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Fortunio/13

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CHAPITRE XIII


Les jours filaient, et Fortunio ne paraissait pas.

Toutes les recherches de Musidora avaient été inutiles. Le mot d’Arabelle : « Fortunio, ce n’est pas un homme, c’est un rêve, » lui revenait en mémoire.

En effet, il était si beau qu’il était facile de croire, lorsqu’on l’avait vu, à quelque révélation surnaturelle. ― L’éclat étourdissant au milieu duquel il était apparu à Musidora contribuait beaucoup à cette poétique illusion, et quelquefois elle doutait de la réalité comme quelqu’un qui aurait vu le ciel entr’ouvert une minute, et qui, le trouvant ensuite inexorablement fermé à son regard, en viendrait à se croire dupe d’une hallucination fiévreuse.

Ses amies vinrent lui porter de perfides consolations, avec de petits airs ironiquement dolents et des mines joyeusement tristes. Cinthia lui conseilla, dans toute la sincérité de son cœur de bonne fille, de prendre un nouvel amant, parce que cela l’occuperait toujours un peu. ― Mais Musidora lui répondit que ce remède, bon pour Phébé et pour Arabelle, ne lui conviendrait nullement. Alors Cinthia l’embrassa tendrement sur le front et se retira en disant : « Povera innamorata, je ferai dire une neuvaine à la madone pour le succès de vos amours. »

Ce qu’elle fit religieusement.

Musidora, voyant que toute lueur d’espoir était éteinte et que Fortunio était plus introuvable que jamais, prit la vie en grand dégoût et roula dans sa charmante tête les projets les plus sinistres. ― En brave et courageuse fille, elle résolut de ne pas survivre à son premier amour.

« Au moins, se dit-elle, puisque j’ai vu celui que je devais aimer, je n’aurai pas la lâcheté de souffrir qu’aucun homme vivant touche ma robe du bout du doigt : je suis sacrée maintenant ! ― Ah ! si je pouvais reprendre et supprimer ma vie ! si je pouvais rayer du nombre de mes jours ceux qui ne t’ont pas été consacrés, cher et mystérieux Fortunio ! Je pressentais vaguement que tu existais quelque part, doux et fier, spirituel et beau, un éclair dans tes yeux calmes, un sourire indulgent sur tes lèvres divines, pareil à un ange descendu parmi les hommes ; ― je t’aperçus, tout mon cœur s’élança vers toi ; d’un seul regard tu t’emparas de mon âme, je sentis que je t’appartenais, je reconnus mon maître et mon vainqueur, je compris qu’il me serait impossible d’aimer jamais personne autre que toi, et que le centre de ma vie était déplacé à tout jamais. Dieu m’a punie de ne t’avoir pas attendu ; mais à présent je sais que tu existes ; ― tu n’es pas un fantôme, un spectre charmant envoyé par le sang de mon cœur à ma tête échauffée ; je t’ai entendu, je t’ai vu, je t’ai touché ; j’ai fait tous mes efforts pour te rejoindre, pour me jeter à tes pieds et te prier de me pardonner, et de t’aimer un peu. — Tu m’as échappé comme une ombre vaine. Il ne me reste plus qu’à mourir. Savoir que tu n’es pas un rêve et vivre, c’est une chose impossible. »

Musidora chercha dans sa tête mille moyens de suicide. ― Elle pensa d’abord à se jeter à l’eau ; mais la Seine était jaune et bourbeuse, puis l’idée d’être repêchée aux filets de Saint-Cloud et étalée toute nue sur une des dalles de la Morgue lui répugna singulièrement.

Elle inclina un moment à se brûler la cervelle ; mais elle n’avait pas de pistolet, et d’ailleurs aucune femme ne se soucie d’être défigurée, même après sa mort : il y a une certaine coquetterie funèbre ; on veut encore être un cadavre présentable.

Un coup de couteau dans le cœur lui souriait assez ; mais elle eut peur de reculer devant la morsure du fer et de n’avoir pas le poignet assez ferme. ― Elle voulait se tuer sérieusement et non se blesser d’une manière intéressante.

Elle s’arrêta définitivement à l’idée du poison.

Nous pouvons assurer nos lecteurs que la pensée inélégante et bourgeoise de s’asphyxier avec un réchaud de charbon allumé ne se présenta pas une minute à notre héroïne ; elle savait trop bien vivre pour mourir aussi mal.

Tout à coup un éclair lui passa par la cervelle l’aiguille de Fortunio lui revint en mémoire.

« Je me piquerai le sein avec cette aiguille et tout sera dit ; ― ma mort aura quelque douceur puisqu’elle me viendra de Fortunio, » se dit-elle en tirant le petit dard d’une des capsules du portefeuille. Elle considéra attentivement la pointe aiguë, ternie par une espèce de sédiment rougeâtre, et la posa sur un guéridon à côte d’elle.

Puis elle se revêtit d’un peignoir de mousseline blanche, mit une rose de même couleur dans ses cheveux et s’étendit sur le sofa, après avoir préalablement écarté les plis de sa robe et fait saillir dehors sa gorge ronde et pure pour se piquer plus facilement.

Certes, Musidora avait bien la résolution de se tuer, mais nous devons avouer qu’elle mettait de la lenteur dans ses préparatifs, et que je ne sais quel vague et secret espoir la retenait encore.

« Je me piquerai à midi juste, » se dit-elle. ― Il était midi moins un quart. ― Explique qui voudra cet étrange caprice ; mais Musidora eût été assurément très affligée de mourir à onze heures trois quarts.

Pendant que le temps faisait tomber dans son tablier les grains du fatal quart d’heure, une réflexion se présenta à Musidora. Souffrait-on beaucoup pour mourir de ce poison ; laissait-il sur le corps des taches rouges ou noires ? ― Elle aurait bien voulu en voir les effets.

Au temps de Cléopâtre et dans le monde antique, cela n’aurait pas souffert la moindre difficulté ; on eût fait venir cinq ou six esclaves mâles ou femelles, et l’on aurait essayé le poison sur eux ; on aurait fait ce que les médecins appellent une expérience in anima vili.

Une douzaine de misérables se seraient tordus comme des anguilles coupées en morceaux sur les beaux pavés de porphyre et les mosaïques étincelantes, devant la maîtresse, accoudée nonchalamment sur l’épaule d’un jeune enfant asiatique et suivant de son regard velouté les dernières crispations de leur agonie. ― Tout est dégénéré aujourd’hui, et la vie prodigieuse de ce monde gigantesque n’est plus comprise par nous ; nos vertus et nos crimes n’ont ni forme ni tournure.

N’ayant pas d’esclaves pour essayer son aiguille, Musidora, très perplexe, la tenait entre ses doigts à trois pouces environ de son sein, enviant le sort de Cléopâtre, qui du moins avait vu, avant de livrer sa belle gorge aux baisers venimeux de l’aspic, ce qu’elle aurait à souffrir pour aller rejoindre son cher Antoine.

Au moment où Musidora était plongée dans ces incertitudes, sa chatte anglaise sortit de dessous un meuble et vint à elle en miaulant d’un ton doucereux. Voyant que sa maîtresse ne faisait pas attention à ses avances, elle sauta sur ses genoux et poussa plusieurs fois sa main avec son petit nez rose et froid.

La chatte fit le gros dos en regardant sa maîtresse avec ses prunelles rondes, traversées par une pupille en forme d’I, et lui exprima son désir d’être caressée par un petit râle particulier aux chats et aux tigres.

Une idée diabolique vint à Musidora en caressant sa chatte : elle lui piqua la tête avec son aiguille.

Blanchette fit un bond, sauta sur le plancher, essaya deux ou trois fois de marcher, puis tomba comme prise de vertige ; ses flancs haletaient, sa queue battait faiblement le parquet ; ― un frisson courut sur son poil ; son œil s’illumina d’une lueur verte, puis s’éteignit. ― Elle était morte. Tout ceci dura à peine quelques secondes.

« C’est bien, dit Musidora, l’on ne doit pas beaucoup souffrir, » et elle approcha l’aiguille de son sein. Elle allait égratigner sa blanche peau quand le tonnerre sourd d’une voiture roulant au grand galop sous la voûte de la porte cochère parvint à son oreille et suspendit pour un moment l’exécution de son fatal projet !

Elle se leva et fut regarder à la fenêtre.

Une calèche, attelée de quatre chevaux gris pommelé, parfaitement semblables et si fins que l’on aurait dit des coursiers arabes de la race du prophète, faisait le tour de la cour sablée. Les postillons étaient en casaque vert tendre, aux couleurs de Musidora. ― Il n’y avait personne dans la calèche.

Musidora ne savait que penser, lorsque Jacinthe lui remit un petit billet qui lui avait été donné par un des jockeys.

Voici ce qu’il contenait :

« Madame,

« Ma sauvagerie vous a fait perdre une calèche ; cela n’est pas juste. ― Celle-ci vaut mieux que celle de George, ― daignez l’accepter en échange ; si l’envie vous prenait de l’essayer, la route de Neuilly est fort belle, et vous pourriez juger de la vitesse des chevaux ; je serais heureux de vous y rencontrer.

« Fortunio ».