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Fortunio/2

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CHAPITRE II


Musidora ne se réveilla que sur les trois heures de l’après-midi, heure raisonnable. Elle étendit nonchalamment son joli bras vers le cordon de moire placé au chevet de son lit ; mais sa main blanche retomba.

Le lit de Musidora était extrêmement simple ; il ne ressemblait en rien aux lits des bourgeoises enrichies, qui ont l’air de reposoirs pour la Fête-Dieu ; c’était frais et charmant comme l’intérieur d’une coque de clochette sauvage.

Deux rideaux de cachemire blanc et de mousseline des Indes, superposés, tombaient en bouillons nuageux d’une large rosace argentée, fixée au plafond, autour d’une élégante gondole de bois de citronnier très pâle avec des pieds et des incrustations d’ivoire ; des draps de toile de Hollande d’une finesse idéale, un vrai brouillard tissu, laissaient transparaître légèrement le rose doux de l’étoffe qui enveloppait les matelas gonflés par la plus soyeuse laine du Thibet : cette précieuse toison d’or que Jason allait conquêter sur la nef Argo, paraissait à peine assez précieuse à Musidora pour remplir de simples matelas ; son petit orgueil de démon était intérieurement flatté de penser qu’il y avait la corruption de vingt honnêtes filles dans sa couchette, et que devant une ou deux aunes de cette laine tissue et teinte les plus fiers scrupules s’humanisaient subitement. Cela l’amusait de conclure ainsi sur beaucoup de déshonneurs en probabilité. — Un double oreiller garni en point d’Angleterre cédait avec mollesse sous sa petite tête noyée dans ses blonds cheveux, répandus autour d’elle comme les flots de l’urne d’une naïade ; un couvre-pied de satin blanc, rempli par le précieux duvet que l’eider arrache de ses ailes pour réchauffer ses chers petits, s’étendait sur elle comme une tiède tombée de neige, et l’on entrevoyait vaguement sous l’ondulation de l’étoffe un charmant petit monticule formé par son genou à demi soulevé.

Voilà de quelle façon Musidora, la belle enfant, était couchée. ― Pour ce lit seulement, l’Afrique avait donné les dents les plus grosses de ses éléphants ; l’Amérique, son bois le plus précieux ; Masulipatam, sa mousseline ; le Cachemire, sa laine ; la Norvège, son duvet ; la France, son industrie. Tout l’univers s’était mis en quête, et chaque partie du monde avait apporté son plus extrême luxe.

Il n’y a au monde que les courtisanes qui ont passé leur enfance à manger des pommes crues pour cracher au front de la richesse avec cet aplomb insolent. Héliogabale et Séguin n’éprouvaient pas plus de plaisir à souiller l’or et à le rendre misérable, que cette frêle jeune fille qui a nom Musidora.

Cependant, tout ceci n’empêche pas le lit de l’enfant d’être, comme nous l’avons dit plus haut, de la plus virginale simplicité. Le reste de la chambre est aussi ruineusement simple. ― Les murs sont tendus de satin blanc relevé de torsades roses et argent, ainsi que le plafond ; un tapis blanc, épais comme un gazon, semé de roses que l’on serait tenté de croire naturelles, couvre le parquet de bois des îles ; les portes, coupées dans la tenture avec une si grande précision que l’on a peine à les deviner, ont des serrures et des gardes de cristal d’Irlande admirablement taillé. ― La pendule se compose d’un bloc de jaspe oriental avec un cadran de patine niellé. — Une pendule dont aucun tailleur ne voudrait. — À côté du lit, au lieu de veilleuse, une petite lampe étrusque, de la tournure la plus authentique, en terre rouge, avec de ravissants dessins de chimères ailées et de femmes à leur toilette, pose sur un élégant guéridon. ― Quelques fauteuils, un sofa, pièce indispensable, fait sur le modèle du sofa de Crébillon fils, une table de mosaïque ; voilà tout l’ameublement.

Musidora ouvrit sa petite bouche aussi grande qu’elle put sans parvenir à produire un bâillement bien formidable ; ses dents perlées brillaient comme des gouttelettes de rosée au fond d’un coquelicot et produisaient l’effet le plus charmant du monde ; ― un bâillement de Musidora était plus gracieux que le sourire d’une autre femme.

Elle abaissa ensuite les franges de ses paupières soyeuses, se coucha sur le côté gauche, puis sur le côté droit, et, voyant qu’elle ne pouvait plus conserver l’espérance de se rendormir, elle laissa échapper un soupir flûté et languissamment modulé, aussi plein de rêverie et de pensée qu’une note de Beethoven.

Elle allongea une seconde fois son bras vers sa sonnette.

Une porte imperceptible cachée dans le mur s’entr’ouvrit, et par l’étroit hiatus se glissa dans la chambre une grande fille svelte et bien tournée, coquettement mise avec un madras chiffonné à la façon des créoles.

Elle vint sur la pointe du pied jusqu’au pied du lit de sa maîtresse, et attendit ses ordres en silence.

« Jacinthe, relevez un peu les draperies des fenêtres, et venez me mettre sur mon séant. »

Jacinthe releva les embrasses des doubles rideaux.

Un joyeux et pétulant rayon de soleil entra vivement dans la chambre, comme un garçon mal élevé, mais accoutumé à être bien reçu partout à cause de sa bonne humeur.

« Butorde, pendarde, tu veux donc m’aveugler et me rendre plus noire que le museau d’un ours ou les mains d’une danseuse de corde ! fit Musidora d’une voix mourante ; éteins bien vite cet affreux soleil. ― Bien. Maintenant accommode mes oreillers. »

Jacinthe en prit deux ou trois, qu’elle fit sauter sur ses bras et qu’elle arrangea par molles assises derrière le dos de sa voluptueuse maîtresse.

« Que désire encore madame ? dit Jacinthe, voyant que Musidora n’avait pas fait le geste dont elle la congédiait habituellement.

― Dites à Jack de m’apporter ma chatte anglaise, et faites-moi préparer mon bain. »

La porte s’écarta imperceptiblement, et Jacinthe disparut comme elle était entrée.