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Fortunio/4

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CHAPITRE IV


Lorsque le négrillon eut apporté la chatte blanche et l’eut posée à côté de sa maîtresse, sur l’édredon neigeux, Musidora, tout à fait réveillée, commença à se souvenir d’un certain Fortunio qu’elle avait vu la nuit précédente au souper de George.

Les traits de cette image charmante, estompés par le sommeil, se dessinèrent avec netteté au fond de sa mémoire ; elle le revit beau, souriant, calme au milieu de ce bruit insensé, aussi inaccessible à l’ivresse qu’à l’amour.

Elle se rappela le pari qu’elle avait fait d’entrer tambours battants, enseignes déployées, dans la forteresse de ce cœur imprenable avant six semaines, et de se chauffer les pieds sur les propres chenets de cet élégant vagabond dont personne ne connaissait le véritable domicile.

La calèche attelée de quatre chevaux gris pommelé avec ses postillons en casaque de satin, son bruit de fouets et ses éclairs de vernis, lui passa devant les yeux comme un tourbillon.

Elle frappa de joie dans la paume de ses petites mains, tant elle était sûre du succès : « Ne sera-t-il pas curieux, se dit-elle en riant intérieurement, de promener le Fortunio dans la calèche même qu’il m’aura fait gagner ? »

Et, pour ouvrir les hostilités, elle étendit sa main sous l’oreiller et en tira le portefeuille volé, qu’elle avait vainement essayé d’ouvrir la veille.

« J’en viendrai bien à bout, dit-elle en le retournant dans tous les sens ; ― une femme qui sent un secret derrière une si mince cloison, et qui ne la forcerait pas ! J’aurais dénoué le nœud gordien sans avoir besoin d’épée comme ce brutal d’Alexandre. »

Musidora se dressa tout à fait sur son séant, et avec une activité de belette qui cherche un trou pour fourrer son museau pointu et entrer en quelque resserre pleine de lait et d’œufs frais, elle se mit en quête du secret qui devait ouvrir ce mystérieux portefeuille, où se trouvaient sans doute de précieuses indications sur notre héros.

Elle palpa avec ses doigts, plus subtils que des tentacules d’insecte ou des cornes de colimaçon, toutes les nervures et toutes les rugosités de la peau ; elle pressa l’une après l’autre les turquoises et les chrysoprases dont les deux surfaces extérieures du portefeuille étaient constellées ; elle appuya de toute sa force et jusqu’à le faire ployer son pouce frêle et mince sur les fermoirs pour vaincre la résistance des ressorts ; ― autant eût valu essayer d’ouvrir un coffre-fort cerclé de fer.

L’enfant mettait dans sa recherche une telle activité, qu’une légère sueur commençait à baigner son front velouté ; depuis bien longtemps elle n’avait autant travaillé.

Enfin, désespérant de pouvoir ouvrir le fidèle portefeuille, elle sonna Jacinthe, et se fit donner des ciseaux pour couper un morceau de la couverture et parvenir à retirer par là les lettres et les papiers qui se pouvaient trouver dedans.

Mais la peau du portefeuille ne fut pas même rayée par la pointe des ciseaux fins anglais de Musidora.

C’était une peau de lézard ou de serpent dont Musidora avait pris les écailles imbriquées pour une gaufrure ou une symétrie pratiquée à dessein, plus dure que le cuir d’un paysan ou d’un buffle et qui rendait toute incision impossible.

Pourtant, Musidora toucha par hasard le point secret qui faisait ouvrir le portefeuille ; ― la couverture s’écarta avec un mouvement brusque et sec comme celui des joujoux à surprise.

L’enfant, effrayée, laissa tomber le portefeuille sur ses genoux, s’attendant à en voir sortir un génie irrité, comme des fioles magiques des contes arabes, ou un aspic assis en spirale sur le bout de sa queue. Pandore ne regarda pas dans une attitude plus craintive la boîte dont le couvercle, soulevé par elle, laissait échapper à travers une noire fumée tous les maux de la terre.

Cependant, voyant qu’il n’en sortait rien, elle se rassura et le reprit pour en faire l’examen et procéder à l’inventaire de ses découvertes.

Un parfum exotique et bizarre, plein de senteurs enivrantes, ne ressemblant en rien à aucune odeur connue, se répandit dans toute la chambre et mordit voluptueusement le nerf olfactif de la belle curieuse.

Elle s’arrêta un instant pour respirer cet arôme étrange, puis plongea ses doigts chercheurs dans les différents plis du portefeuille, qui étaient faits d’une soie chinoise ventre de carpe mêlée de reflets dorés et verdâtres.

La première chose qu’elle en tira fut une large fleur singulièrement découpée et dont la couleur semblait avoir disparu depuis longtemps. Cette fleur était la Pavetta Indica dont parle le docteur Rumphius dans son Hortus Malabaricus.

Il n’y avait rien là de très indicatif relativement au seigneur Fortunio.

Musidora amena ensuite une petite tresse de cheveux bleus, entremêlée de fils d’or et terminée à chaque bout par un sequin d’or percé.

Puis une feuille de papier de Chine, toute couverte de caractères bizarres, entrelacés en façon de treillage sur un fond de fleurs argentées. ― Il y a tout lieu de croire que c’était quelque épître plaintive de la princesse Yeu-Tseu au volage Fortunio.

Musidora ne savait trop que penser de ce portefeuille si fantastiquement garni ; toutefois, espérant faire quelque trouvaille plus européenne et plus intelligible, elle vida les deux autres capsules. Il n’en sortit qu’une aiguille d’or rouillée et rougie à sa pointe, et un petit morceau de papyrus, historié d’une grande quantité de barbouillages qui avaient l’air de l’écriture de quelque nation orientale.

La petite, désappointée, lança de colère le portefeuille au beau milieu de la chambre. « Hélas ! dit-elle en regardant avec un air de commisération profonde ses jolis doigts tout froissés encore du travail inutile qu’elle leur avait donné, hélas ! je n’aurai pas la calèche, je n’aurai pas Fortunio. ― Jacinthe, emporte-moi dans mon bain. »

Jacinthe entoura sa maîtresse d’un grand peignoir de mousseline, la prit sur les bras et la souleva comme un enfant malade.