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Fréjus - Le port romain et la lagune de l’Argens

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Fréjus - Le port romain et la lagune de l’Argens
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 34 (p. 641-667).
FREJUS

LE PORT ROMAIN ET LA LAGUNE DE L'ARGENS

Le chancelier Michel de L’Hospital, dont la vie calme et austère a été un modèle de vertu et d’intégrité en même temps qu’une protestation courageuse contre les violences fanatiques qui ont ensanglanté le XVIe siècle, était aussi un érudit et surtout un lettré. Il cultivait le grec ; il connaissait le latin aussi bien, peut-être mieux que le français, le parlait et l’écrivait avec une si grande facilité qu’il l’employait souvent dans sa correspondance familière. Tout comme un riche oisif qui aurait habité quinze siècles plus tôt une villa de la Campanie ou les bords alors si fréquentés du Tibre, il nous a laissé de nombreuses épitres en vers ; et, sans aller jusqu’à soutenir avec ses admirateurs qu’elles ont une facture égale à celle d’Horace, il est certain que le style net, sobre et correct du grand chancelier ne serait pas désavoué par un écrivain du siècle d’Auguste, et que l’œuvre poétique de L’Hospital peut être comparée, au point de vue littéraire, à celles de certains auteurs classiques de la belle époque. L’une de ces épîtres, adressée à son ami Jacques du Faur de Pibrac, est le récit d’un voyage dans le midi de la France et constitue une sorte de poème descriptif et géographique où tous les lieux sont dépeints avec une fidélité parfaite.

Après avoir parcouru la chaîne boisée des Maures et avant de s’engager dans les gorges alors si redoutables de l’Estérel, le chancelier s’arrêta quelques instans à Fréjus et voulut visiter les ruines de cette ancienne ville impériale dont le port avait été, aux premiers siècles de l’empire, le premier arsenal de la côte narbonnaise.

Inde forum Juli parvam nunc vidimus urbem.
Apparent veteris vestigia magna theatri,
Ingentes arcus, et thermæ, et ductus aquarum ;
Apparet moles antiqui diruta portus,
Atque ubi portus erat, siccum nunc littus et horti.


« Nous arrivons à Fréjus, qui n’est-plus qu’une pauvre petite ville. Voici les grandes ruines du théâtre antique, les arceaux effondrés, les thermes, l’aqueduc et les débris épars des quais et des bassins. Le port a disparu sous les sables ; ce n’est plus qu’une plage et un champ. » Il est impossible de faire en moins de mots une description plus nette et plus vraie. Fréjus est en effet moins qu’une ville déchue ; c’est une ville morte, — étouffée, comme tant d’autres du littoral, par les boues et les alluvions du fleuve qui lui avait donné la vie.


I

Avant la conquête romaine, Fréjus était le centre principal de la peuplade des Oxybiens. Là Provence était alors occupée par un assez grand nombre de tribus appartenant toutes à la grande famille ligurienne, mais dont il est bien difficile aujourd’hui, pour ne pas dire impossible, de connaître les limites exactes et l’importance relative.

Tout ce que l’on sait de ces Oxybiens, c’est qu’ils faisaient partie du groupe beaucoup plus considérable désigné sous le nom de Commoniens, et que leur pays était borné au nord par celui des Suétriens montagnards, au midi par la mer. Les indications fournies par les anciens géographes sont un peu vagues et très sommaires ; mais elles permettent cependant d’attribuer à ce petit peuple la possession de la vallée inférieure de l’Argens, c’est-à-dire la riche plaine qui s’étend entre la chaîne des Maures et celle de l’Estérel.

Il est hors de doute que les Phéniciens d’abord, puis les Grecs de Phocée, dont on retrouve les traces dans toutes les villes littorales de la Ligurie, avaient fondé à l’embouchure de l’Argens un établissement de commerce, et qu’une ville liguro-phénicienne ou liguro-grecque existait bien avant l’occupation romaine. Le vertueux Agricola, beau-père de Tacite, était de Fréjus ; il l’appelle une « illustre et très ancienne colonie, » et parle de sa prospérité dans les siècles qui ont précédé la campagne de César. Toutefois on n’a retrouvé que très peu de vestiges de cette période antérieure à la conquête, et la ville de Fréjus ne se dessine nettement qu’à l’époque de la colonisation romaine, c’est-à-dire un demi-siècle avant notre ère. La grande voie militaire, construite ou mieux réparée par Aurélius Cotta qui lui donna son nom, via Aurélia, sortait de Rome par la porte du Janicule, longeait la côte ligurienne et venait aboutir à Fréjus. Là, elle quittait le rivage, remontait un peu vers le nord, contournait la chaîne des Maures et se dirigeait sur Arles. Fréjus était donc la dernière station maritime desservie par cette route stratégique, dont l’avantage principal était de suivre fidèlement le contour de la mer Méditerranée, de rester ainsi sous la protection de la flotte romaine et d’être en même temps une porte toujours ouverte sur la Gaule.

La nécessité d’assurer des communications régulières entre Rome et la province nouvellement conquise décida de la fortune de Fréjus. C’était en effet le premier port après les Alpes et même le seul jusqu’à Marseille par où il fût possible de pénétrer facilement dans le pays ligure au delà des Alpes. Marseille elle-même n’offrait pas les mêmes avantages ; elle était beaucoup plus éloignée de Rome ; et, bien qu’elle eût depuis assez longtemps reçu le titre d’alliée, fœderata, la part qu’elle avait prise à la guerre civile ne permettait pas de compter sur elle d’une manière absolue. C’était d’ailleurs une ville libre, étrangère, peuplée de commerçans grecs et beaucoup plus préoccupée de ses intérêts matériels que désireuse d’être absorbée dans le réseau de l’administration romaine.

La petite ville de Fréjus n’avait aucune prétention et se prêtait mieux aux exigences du futur dictateur. Elle ouvrait la vallée de l’Argens. A peu de distance de la voie Aurélienne s’embranchait une autre route stratégique qui pénétrait par Riez et Forcalquier jusqu’au cœur de la Provence ; on pouvait donc avoir, à la sortie même de l’Italie, une station maritime à la disposition de Rome.

César n’hésita pas. Irrité d’ailleurs contre Marseille, qui avait embrassé contre lui la cause de Pompée, repoussé ses avances et l’avait contraint à un siège long et meurtrier, il ne résista pas au désir de donner une rivale à la grande ville phocéenne ; et, en même temps qu’il renforçait la colonie de Narbonne, il envoyait au petit port de l’Argens une sorte d’avant-garde d’occupation qui devait être le germe de la colonie. Ce furent, comme à Narbonne, des vétérans de son corps préféré, la 10e légion, qu’il chargea de cette mission ; mais il est assez peu probable que cette première colonie fût exclusivement militaire puisque à cette époque lia légion de ce nom combattait en Espagne. Quoi qu’il en soit, la ville prit alors le nom de son nouveau maître, en même temps que celui de la légion qu’il y avait envoyée, et s’appela officiellement Forum Julii Decumanorum, forum de Jules, d’où s’est formé le nom moderne Fréjuls ou Fréjus, qu’elle a depuis conservé.

Malgré les avantages que pouvait présenter la nouvelle colonie comme poste stratégique, il est certain que le choix de César était, au point de vue nautique, assez mauvais. De tout temps les anciens connaissaient les atterrissemens produits par les rivières qui écoulent leurs eaux limoneuses dans les mers sans marée, et le soin qu’ils ont pris bien souvent d’éloigner les ports des embouchures des fleuves en est une preuve certaine. Vitruve, le plus expérimenté des Romains en matière de construction, signale l’instabilité des ports établis dans les zones de dépôt, et il est assez curieux de constater que les principes du célèbre architecte, qui servait précisément comme ingénieur militaire dans les armées de César, furent très peu mis en pratique. Le port de Fréjus fut donc pour ainsi dire décrété par un acte de volonté souveraine. La ville était baignée au sud par des étangs assez peu profonds qui communiquaient directement avec la mer ; à l’ouest, elle était bordée par le cours marécageux de l’Argens, et c’est dans cette lagune morte plus ou moins recreusée que vinrent mouiller tout d’abord les navires de la flotte romaine. Dans ces conditions, la ruine du port ne pouvait être qu’une affaire de temps.

La ville de Fréjus était traversée par la voie Aurélienne qui suivait le cours de l’Argens. A quelques milles de la ville romaine, en remontant la vallée, on rencontrait l’importante station militaire de Forum Voconii, dont l’emplacement a donné lieu à de vives controverses qu’il serait peut-être superflu de rappeler si ces lieux n’avaient été témoins d’un des plus grands événemens de l’histoire.

César venait d’être frappé en plein sénat, et la commotion produite par cette mort inattendue avait ébranlé toutes ses conquêtes et rallumé le feu des discordes civiles. Le monde romain fut alors en proie pendant quelques années à de sanglantes convulsions qui devaient se terminer par une nouvelle et définitive dictature. Plancus avait été nommé au gouvernement du pays des Allobroges, correspondant à la province du Dauphiné. Lépide avait obtenu celui de la riche Provence, qui était regardée comme une partie de l’Italie. Antoine, de son côté, qui avait voulu se donner comme le vengeur de César, venait d’être déclaré par le sénat ennemi de la république. Battu près de Modène, il s’était retiré vers les Alpes avec ses légions et manifestait l’intention de se rendre dans les Gaules. La confusion était extrême. Le pouvoir et l’autorité commençaient à déserter le sénat pour passer dans l’armée. Lépide, chargé de disputer à Antoine le passage des Alpes, n’avait ni le talent ni la force d’âme nécessaire pour dominer une situation difficile. Le triumvirat commençait à se dessiner, et quelques rares familles patriciennes s’effrayaient d’un état de choses qui menaçait la vieille constitution romaine. Cicéron lui-même, qui avait sauvé une première fois la république menacée par Catilina, flottait incertain sur les résolutions qu’il cherchait à imposer au sénat, où sa puissante parole avait toujours une grande influence. Les généraux préposés à la conduite des armées correspondaient directement avec lui ; leurs lettres prouvent qu’ils étaient moins préoccupés du salut de la patrie que du soin d’obtenir des dignités lorsqu’un régime définitif serait établi, et surtout d’accroître leurs richesses. Le grand orateur, qui en était en quelque sorte le dispensateur, faisait un peu céder son amour pour la république à la haine profonde qu’il avait vouée à Antoine ; il commençait d’ailleurs à vieillir, avait besoin de repos, aimait le luxe, interrogeait anxieusement l’avenir et se préoccupait surtout de conserver son immense fortune et les dix-neuf villas somptueuses qu’il possédait un peu partout en Italie. C’est au milieu de cette désorganisation générale qu’Antoine et Lépide marchaient à la rencontre l’un de l’autre, sans conviction, sans patriotisme, désireux avant tout de voir les événemens tourner au mieux de leur intérêt. Ils ne devaient pas tarder à s’entendre. Lépide arrivait du confluent de la Saône et du Rhône ; Antoine l’avait devancé et son avant-garde était déjà rendue à Fréjus. Deux lettres écrites à Cicéron, l’une par Lépide, l’autre par Plancus, indiquent que l’armée de Lépide était campée près de Forum Voconii et permettent d’en préciser l’emplacement par rapport à Fréjus.

« Marcus Lépide, tribun des soldats, général et grand pontife, à Cicéron, salut. — J’ai appris qu’Antoine s’avance vers ma province à la tête de son armée ; Lucius Antoine (son frère) le précède avec une partie de sa cavalerie. J’ai quitté le confluent du Rhône et j’ai gagné à marches forcées Forum Vocontium ; j’ai fait camper mes troupes un peu au delà, près du fleuve d’Argens, pour m’opposer à celles d’Antoine. — Le 12 des kalendes de juin au pont d’Argens. »

De son côté Plancus écrivait :

« Plancus salue Cicéron. — J’ai appris qu’Antoine est arrivé à Fréjus avec son avant-garde vers les ides de mai. Lépide est campé vers Forum Vocontium ; ce lieu est à 24 milles de Fréjus. Il m’a écrit qu’il avait résolu de m’y attendre… »

On connaît la suite. A peine arrivé à Fréjus, Antoine entama des négociations avec Lépide ; il lui fit envisager sous l’aspect le plus brillant et le plus productif le résultat d’une trahison ; il lui parla de leur ancienne amitié, l’invita à se joindre à lui, lui représenta que les richesses qu’ils allaient amasser seraient réunies dans leur commune famille, et finit par lui déclarer qu’il était résolu d’ailleurs, si ses offres étaient repoussées, à s’ouvrir de force un passage dans les Gaules. En même temps il envoyait dans le camp de Lépide des émissaires qui représentaient à leurs anciens frères d’armes tous les avantages d’une défection.

Il n’en fallait pas tant pour ébranler Lépide ; et de ce même port d’Argens, il écrivait au sénat qu’une sédition venait d’éclater dans son armée, qu’il craignait un soulèvement général et que, dans l’intérêt de la paix publique, il faisait sa jonction avec celui qu’il avait reçu l’ordre de combattre comme un ennemi. C’en était fait de la république. Les pronunciamientos militaires allaient devenir la seule politique de Rome. La patrie était livrée aux généraux maîtres des légions, et quelques années plus tard, après des luttes sanglantes, le triumvirat s’effondrait lui-même et le monde romain était la proie d’une volonté unique et souveraine.

Aucun témoignage n’est plus authentique que les deux lettres de Plancus et de Lépide, et il en ressort tout d’abord que les distances portées sur les itinéraires de l’empire et sur la carte de Peutinger sont erronées, et que le Forum Voconii, la dernière station de l’armée de Fréjus, était exactement à 24 milles de Fréjus, sur la rive droite de l’Argens.

On sait que les stations militaires, établies par les Romains au milieu des peuples nouvellement soumis, se trouvaient autant que possible à la rencontre de deux vallées et étaient placées de préférence sur des hauteurs de manière à faciliter la surveillance du pays. Les deux villages de Vidauban et de Châteauneuf remplissent très bien ces conditions stratégiques. Ils se touchent presque et sont tous deux à 24 milles de Fréjus. Le plateau de Châteauneuf devait être le castrum de l’armée romaine ; le forum proprement dit, c’est-à-dire la ville et le marché d’approvisionnement pour les troupes, était dans la plaine de Vidauban. La convergence en ce point de la vallée de l’Argens venant de l’ouest, de celle de la Floriège venant du nord, et de celle de l’Aille qui permettait l’accès dans les montagnes des Maures, offrait des avantages très sérieux pour l’établissement d’un forum qui devait être l’utile auxiliaire de la colonie militaire et maritime de Forum Julii. Le camp de Lépide était donc nécessairement établi un peu en avant de la station romaine, sur la rive droite de l’Argens, et dans une position excellente qui aurait pu lui permettre de défendre vigoureusement le passage du fleuve, s’il n’avait été séduit par les promesses et peut-être troublé par les menaces de celui qui allait bientôt partager avec lui le pouvoir. Le pont d’Argens, théâtre de la défection de Lépide, était encore debout il y une trentaine d’années ; ses trois arches inégales ont été alors emportées par une crue de la rivière. Le pont de la route moderne, qui passe à quelques mètres, a pris son nom, et il ne reste plus aujourd’hui de l’un des plus anciens ouvrages de la voie Aurélienne que les amorces très reconnaissables des culées et quelques inscriptions mutilées qu’on a retrouvées dans les ruines.


II

La ville de Fréjus est située sur le versant méridional d’une petite colline de formation ancienne, presque au confluent de deux rivières, le Reyran et l’Argens.

Le premier n’est à proprement parler qu’un torrent qui ravine les gorges profondes de l’Estérel, est presque toujours à sec en été, mais se manifeste en hiver et après la saison des pluies par des crues subites et véhémentes. L’Argens, au contraire, est un véritable fleuve ; ses eaux troubles et blanches lui ont fait sans doute donner son nom Argenteum flumen. Il prend sa source dans la région ouest de la Provence, au pied de la chaîne de la Sainte-Baume, près de l’ancienne station romaine de Tegulata, aujourd’hui la Grande-Pégière (Var), traverse des terrains très meubles et, après un cours de plus de 100 kilomètres, roule à la mer une très grande quantité de sables et de limons. Ce sont les alluvions de ces deux rivières et de quelques affluens secondaires qui ont formé la plaine basse et fertile dominée par la ville de Fréjus.

Le plus simple coup d’œil jeté sur une carte locale permet de juger de la progression et de la puissance de l’atterrissement moderne. A l’origine de notre période géologique, l’Argens débouchait datas un golfe étroit, profond, véritable défilé qui a été peu à peu comblé par les apports du fleuve. Ce golfe s’enfonçait de plus de 15 kilomètres dans l’intérieur des terres ; et, si l’on avait jaugé depuis un certain nombre d’années le débit moyen de l’Argens et déterminé approximativement la proportion de matières minérales et terreuses que ses eaux contiennent en temps de crue, on pourrait connaître très exactement le taux d’avancement de la plage et préciser mathématiquement la position relative de la mer et du continent à différentes époques du passé. Ces documens nous font absolument défaut ; toutefois il est certain qu’à l’origine de notre ère la ville de Fréjus n’était pas, comme on l’a dit si souvent, sur le bord même de la mer. Le texte de Ptolémée, qui écrivait au IIe siècle après Jésus-Christ, distingue très nettement la colonie romaine des embouchures du fleuve qui se divisait en plusieurs bras et formait au-dessus de la ville une sorte de delta aux contours variables. Comme Narbonne et Aigues-Mortes, situées aux embouchures de l’Aude et du Rhône, Fréjus était donc séparé de la mer par une lagune plus ou moins profonde ; dans la suite des siècles, cette lagune vive a été peu à peu atterrie par les eaux troubles de l’Argens, et l’étang jadis navigable est devenu successivement une lagune morte, un marais pestilentiel, une plaine d’alluvions entrecoupée de fondrières tour à tour inondées et asséchées.

On ne sait absolument rien d’historique sur la situation de Fréjus antérieurement à la conquête romaine ; mais on ne saurait douter que la lagune de l’Argens n’ait offert de très bonne heure un asile aux premiers navigateurs de la côte de Provence, pêcheurs ligures, commerçans grecs et phéniciens.

Les conditions d’établissement d’un port étaient loin d’être les mêmes à ces époques éloignées que de nos jours. Pour des navires qui calaient à peine de 2 à 3 mètres d’eau, une simple plage d’échouage suffisait ; et il est fort probable que, derrière les bancs vaseux de l’Argens, il existait une petite rade tranquille qui a dû être de tout temps connue et fréquentée. Des médailles marseillaises qui portent la légende classique MAΣΣ ont été trouvées sur le territoire de Fréjus et démontrent d’une manière indéniable le passage et même le séjour des Grecs de Phocée.

Le nom que portait la ville primitive de Fréjus est encore un problème. On n’a découvert aucun débris de monument, aucun vestige épigraphique antérieur à la conquête : tout est romain dans la vallée de l’Argens ; toutefois le souvenir de l’occupation ligure, phénicienne et grecque semble apparaître sur quelques inscriptions de l’empire et leur donne un intérêt tout particulier.

Tout le monde sait que le chemin de fer de Toulon à Nice traverse un immense champ d’alluvions aujourd’hui en pleine culture et qui fut autrefois le port de Fréjus. Les travaux exécutés en 1861 pour l’établissement de la voie ferrée mirent au jour un nombre considérable de pierres couvertes d’inscriptions qui ont été malheureusement détruites par les ouvriers, mais dont un petit nombre ont pu être sauvées par les soins éclairés de quelques amis de l’antiquité. L’une d’elles, la plus curieuse sans contredit, était gravée sur un cippe funéraire qui paraît avoir été le piédestal d’un vase ou d’une statue. La beauté des caractères, leur forme irréprochable, ne permettent pas d’abaisser l’âge du monument au-dessous du IIe siècle après notre ère, et quelques signes de décadence dans le style semblent même indiquer la seconde moitié de ce siècle. L’inscription est bilingue ; la première partie est latine et porte ces mots : « A Caïus Vibius Ligur, sa mère Maxime. » Au-dessous on lit en caractères grecs : « Cette tombe avait été construite pour de plus âgés ; mais le destin a frappé, par l’influence du climat de la contrée, un enfant de sept ans. Ses parens, son père et sa mère ont enseveli celui qu’ils avaient élevé… O vaines espérances des hommes ici-bas ! »

On ne peut manquer d’être saisi par l’expression de cette douleur vraie, résignée, tendre, bien supérieure à la sécheresse romaine et gardant encore l’empreinte de ce sentiment poétique et presque religieux qui caractérise si bien le génie de la Grèce et de l’Ionie. Le nom de Ligur, d’autre part, mérite d’être noté et n’a rien qui doive surprendre à Fréjus, sur une terre occupée pendant plusieurs siècles par une tribu ligurienne qui devait, même sous la domination de Rome, former toujours le fond de la population. A un autre point de vue enfin, il est intéressant de constater qu’à l’époque romaine les conditions climatériques de la basse plaine de l’Argens étaient assez mauvaises, et il n’est peut-être pas téméraire de conclure que les étangs, qui longeaient la ville du côté de la mer, engendraient alors, comme au moyen âge et de nos jours, des fièvres pernicieuses.

Une autre inscription, tout entière en caractères latins, a été retrouvée dans les mêmes circonstances. C’est encore une inscription funéraire et qui paraît avoir été destinée primitivement à être encastrée dans la façade d’un monument modeste comme l’inscription elle-même. Les lettres sont superficiellement gravées, peu régulières, présentent des indices très nombreux de décadence et dénotent un artiste médiocre ou négligent du IIIe et peut-être du IVe siècle après notre ère. La lecture a présenté certaines difficultés, mais les épigraphistes les plus autorisés l’ont rétablie avec une certitude presque absolue. On y lit : « A Baricbal son ami, Agrippina Prima. Il a vécu quarante ans. Son héritier a construit ce monument pour lui et pour elle. »

Cette inscription, quoique fort laconique, révèle les rapports intimes et tendres qui existaient entre ce Baricbal et sa jeune héritière. Jusqu’ici rien de bien nouveau, et des donations de cette nature et pour ce genre de services étaient fréquentes dans le monde ancien. Mais le nom de Baricbal est d’autant plus intéressant qu’il n’a rien de romain ; c’est évidemment un nom d’origine barbare et très probablement phénicienne à en juger par sa terminaison. Les deux racines hébraïques baracet ba-al lui donnent un sens très naturel : « béni de Baal ou du Seigneur ; » et tout porte à croire que le généreux testateur était quelque riche marchand, armateur de Tyr ou de Carthage, qui faisait encore le commerce à Fréjus vers le milieu du IIIe siècle et sous la protection de l’administration romaine.

On le voit donc : quelques lignes détachées de deux inscriptions presque oubliées nous permettent de retrouver à Fréjus, au milieu de l’époque impériale, le souvenir des Ligures, des Phéniciens, des Grecs, en même temps qu’une sorte de constatation de l’insalubrité de cette zone marécageuse au temps même de sa plus grande prospérité.

Toutefois ce ne sont là que des indices, et la ville de Fréjus doit être considérée comme romaine et impériale. Toutes les ruines importantes qu’on y a trouvées sont en effet postérieures à la conquête des Gaules. César n’eut pas le temps de mettre ses projets à exécution. Le port ou plutôt la partie de l’étang où venaient stationner les navires et qui, dans le principe, paraît avoir été tout à fait à l’est de la ville, fut bientôt comblé par les atterrissemens ; et lorsque, quelques années plus tard, Agrippa, ministre et favori d’Auguste, vint occuper la Gaule, il dut entreprendre des travaux considérables pour le mettre en état de recevoir la flotte romaine et les trois cents galères que la victoire d’Actium venait de livrer à son heureux maître.

C’est à cette époque qu’il faut placer la construction de la plus grande partie de Fréjus. Les géographes des premiers siècles la désigneront désormais sous le nom de classica navale Augusta, colonia Octavonorum, ce qui signifie que c’était un arsenal dédié à Auguste et que la colonie avait été renouvelée par les soldats de la 8e légion.

L’ancienne colonie romaine ne nous a laissé que des ruines ; mais elles sont nombreuses et grandioses, et les progrès de la science archéologique permettent aujourd’hui de reconstituer avec une exactitude parfaite la physionomie de la ville antique. Il est pénible cependant d’avouer que la destruction de la plus grande partie des remparts et des monuments est tout à fait récente, et que presque toutes les maisons construites à Fréjus depuis moins d’un siècle ont emprunté leurs matériaux aux édifices romains. Le doute n’est malheureusement pas permis à cet égard ; et il suffit pour s’en convaincre de comparer ce que l’on voit aujourd’hui avec les ruines décrites en 1729 par un modeste écrivain, l’abbé Girardin. L’importante monographie de Girardin n’a aucune prétention archéologique ; l’auteur ne possédait d’ailleurs que des notions d’architecture très incomplètes et se contentait de décrire d’une manière naïve peut-être, mais d’autant plus digne de foi, l’état extérieur de la ville et de ses environs. Depuis lors, une étude savante de M. Charles Texier, insérée dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et donnant le résultat des fouilles qu’il opéra à deux reprises différentes en 1822 et en 1829, a permis de reconnaître que l’état des ruines était encore à cette époque beaucoup plus satisfaisant qu’aujourd’hui.

Toutefois, malgré les dévastations sans nombre que la ville antique a subies dans ces derniers temps et la perturbation apportée notamment dans les quartiers de la marine par les travaux du chemin de fer de Toulon à Nice, exécutés en 1861, il est encore facile de retrouver les substructions de la plupart des édifices, de suivre les quais du port, la ligne continue des remparts, et presque partout des déblais très superficiels mettent au jour le sol antique remblayé par la main des hommes ou les alluvions récentes de l’Argens.

L’enceinte de Fréjus forme un polygone irrégulier dont le périmètre a un développement de 3,500 mètres environ. Les murs avaient en général 3 mètres d’épaisseur et une hauteur de 8 mètres ; ils étaient flanqués de tours rondes très peu espacées, à deux étages, et dont la hauteur était de 12 à 15 mètres. L’ensemble de la fortification était crénelée. Quatre portes donnaient accès à la ville : la porte des Gaules, porta Gallica ; celle qui s’ouvrait du côté de l’Italie, porta Romana ; une autre, moins importante, au sud de la porte des Gaules, sur la berge adoucie de l’Argens, porta Argentea ; une dernière enfin, beaucoup plus ornée que les précédentes, donnait sur le porti c’était la porte d’Orée, porta Orœ, désignée plus souvent, mais fort improprement, sous le nom de porta Aurea, porte dorée. La voie Aurélienne traversait Fréjus dans sa plus grande dimension et pénétrait dans la ville par la porte d’Italie pour en sortir par celle des Gaules. Ces entrées de la ville, à l’exception de la porte d’Orée, qui était pour ainsi dire intérieure, puisqu’elle était au fond du port, étaient fortifiées et accompagnées de tours rondes et crénelées, comme on en voyait de distance en distance le long du mur d’enceinte. Aux deux extrémités de la ville, du côté de la mer, s’élevaient deux castella, également fortifiés ; l’un est encore désigné sous le nom de « citadelle, » le second s’appelle la « plate-forme. » Ces deux châteaux forts dominaient ainsi le port et contribuaient à sa défense.

Il ne reste malheureusement que des ruines informes de ces deux acropoles que l’on ne peut mieux comparer qu’à deux bastions de très grandes dimensions, reliés par une courtine dont le tracé suivait l’alignement de l’ancien quai disparu sous les atterrissemens. Ces ruines permettent cependant de juger de l’aspect général de la ville antique vue du port, et on y reconnaît à première vue une physionomie toute spéciale. Fréjus en effet n’était pas une colonie ordinaire, et bien qu’on y trouve, comme partout ailleurs, les vestiges des monumens classiques de l’architecture officielle, amphithéâtre, forum, thermes, etc., c’était avant tout un arsenal et une ville de garnison pour les équipages de la flotte.

Rome n’était devenue une puissance maritime que par la force des choses. Son génie ne la portait pas sur mer. Ce ne fut que lorsqu’ils résolurent de chasser les Carthaginois de la Sicile que les Romains se construisirent d’un seul jet toute une flotte dont les navires étaient plus ou moins bien copiés sur le squelette, dit-on, d’une galère ennemie, échouée sur les côtes du Latium. Mais ils ne furent jamais que de très médiocres ingénieurs de constructions navales et d’assez inhabiles marins.

Leurs bateaux appartenaient presque tous à cette classe qu’on appelait des onéraires, onerariœ naves ; ce n’étaient que des navires de transport, que l’on manœuvrait surtout à la rame, capables de renfermer dans leur cale des munitions, des armes, des hommes et même des chevaux, mais par cela même lourds, pesans et difficiles à gouverner avec des vents contraires ou de fortes mers. Ces navires, armés d’éperons et de grappins, venaient résolument s’accrocher aux vaisseaux ennemis : la bataille n’était plus dès lors une question de tactique et de navigation ; c’était une affaire d’abordage, une lutte corps à corps, et les soldats des légions combattaient sur la mer d’après les mêmes règles que sur la terre.

Il suffit de lire les récits de Polybe, de César et de tous les historiens militaires pour juger de l’exiguïté des nefs antiques, si on les compare à nos vaisseaux modernes. César raconte en effet que, lorsqu’il ordonna à ses lieutenans de faire le siège de Marseille à la fois par terre et par mer, il manquait absolument de flotte et commanda à la hâte des galères de combat au chantier d’Arles, et ces galères, dit-il, furent prêtes et armées en trente jours. On lit dans Polybe que, pendant l’une des guerres des Romains contre les Carthaginois, on put engager d’un côté cinq cents quinquérèmes, de l’autre près de sept cents, et que plusieurs centaines de ces galères furent coulées, prisonnières ou mises hors de combat.

On sait, d’autre part, que les navires anciens étaient le plus souvent halés à terre pendant la nuit avec des câbles et des cabestans. La pratique du mouillage en rade était inconnue, et les matelots romains ne se trouvaient en sûreté que lorsque leurs vaisseaux reposaient à sec sur la terre. La flotte, arrivée au port, était tirée sur des plans inclinés, sur des cales préparées à l’avance, ou même quelquefois sur la berge même, comme on le fait encore de nos jours sur toutes les plages de la Méditerranée pour les barques de pêche ou les petits bateaux de plaisance, et ces procédés tout à fait primitifs, qui datent du temps d’Homère, ne paraissent pas s’être perfectionnés notablement pendant l’époque impériale.

Il serait facile de multiplier à ce sujet les citations classiques, et on en conclurait aisément que la flotte romaine se composait d’un nombre considérable de vaisseaux de médiocre volume et assez mal outillés comme engins de navigation. Le matelot, dans le sens nautique du mot, n’existait pour ainsi dire pas. Le soldat romain montait sur un navire comme sur un chariot de guerre. Tous les détails que nous pouvons connaître sur l’aménagement des bateaux antiques nous permettent d’affirmer qu’on n’y connaissait pas ce que nous appelons de nos jours la vie de bord. Les troupes, embarquées accidentellement sur les navires, descendaient à terre tous les soirs, dans des ports distans de quelques milles les uns des autres, désignés à l’avance par les itinéraires et où les flottes relâchaient avec cette prudence extrême, on peut même presque dire cette excessive timidité dont les Romains ne se sont jamais départis sur la mer et qui contraste d’une manière si singulière avec leur indomptable courage sur la terre ferme.

Toutefois, comme la conquête leur avait donné la domination du plus grand développement de côtes que jamais nation ait possédé et qu’ils étaient maîtres de tous les rivages de la Méditerranée, il était indispensable pour eux d’entretenir une flotte permanente pour exercer une surveillance sur cet immense littoral. Ils en avaient même trois principales : l’une dans la mer Adriatique ; l’autre dans la mer Tyrrhénienne, qui correspondait aux parages du Latium, de la Sardaigne et de la Sicile ; la troisième dans la mer Ligustique, le long des côtes de la Narbonnaise et de l’Ibérie.

Chacune de ces flottes avait son port d’attache, son arsenal. Le premier était à Ravenne, le second à Misène, le dernier à Fréjus. Fréjus était donc exactement à l’époque impériale l’analogue de notre port militaire de Toulon. C’était le centre de ralliement de l’escadre de la Méditerranée gauloise. On peut même croire, d’après le témoignage de Tacite, que ce port, qui avait toute la faveur d’Auguste parce qu’il avait été créé par Jules César, était le plus important des trois ; car on sait que c’est là que le vainqueur d’Antoine envoya les beaux navires qu’il avait conquis à la bataille d’Actium et qu’il considérait à bon droit comme le plus glorieux trophée de ses victoires.

Les ruines des deux citadelles qui dominent le port de Fréjus parlent dès lors d’elles-mêmes ; et, s’il est impossible de les restaurer dans tous leurs détails, il est facile de se rendre compte de leur destination première. C’étaient des magasins d’approvisionnemens pour la flotte, des salles de dépôt pour les armes, les munitions, les agrès des navires et vraisemblablement aussi des casernemens pour les soldats, qui ne couchaient jamais à bord et qui laissaient tous les soirs les vaisseaux sous la surveillance d’un petit nombre de gardiens.

Les deux citadelles étaient à plusieurs étages ; leur partie inférieure, la seule qui existe aujourd’hui, laisse encore voir une série de voûtes en berceau, séparées par des piliers rectangulaires et qui rappellent les célèbres réservoirs de Misène destinés à l’approvisionnement de la flotte. L’état de dégradation des ruines ne permet pas de dire s’il y avait là, comme à Misène, un immense bassin d’alimentation d’eau douce. Quelques antiquaires ont pensé que ce sous- sol, dont le radier présente une pente dirigée vers le port et qui se perd dans la vase au-dessous de l’ancien niveau des eaux de la lagune, constituait une série de cales d’échouage, le long desquelles les bateaux tirés à sec auraient été complètement mis à couvert sous les voûtes dont nous venons de parler. Ce n’est là sans doute qu’une hypothèse ; elle a cependant l’avantage d’être très rationnelle et tout à fait conforme aux usages maritimes de l’époque. Quoi qu’il en soit, on ne saurait douter que les deux plates-formes n’aient été autrefois occupées par de grandes constructions affectées au service du port, et il est très naturel d’admettre que leur partie supérieure devait servir d’entrepôts et de logemens pour le matériel de la flotte et les hommes, qui en faisaient partie.

Le port, ainsi que nous l’avons dit, s’étendait au sud de la ville et n’était qu’une portion de la lagune approfondie et placée directement sous la protection des forts. Tout d’abord on l’avait établi au pied de la plate-forme, dans la partie qui semblait le moins exposée aux ensablemens de l’Argens et du Reyran. C’était là qu’était le port de César ; mais quelques crues des deux rivières en exhaussèrent bientôt le fond, et Agrippa dut faire construire un épi, puis un môle isolé, entre lesquels on fut obligé d’entretenir la profondeur au moyen de dragages incessamment renouvelés. Le remède était borné et la source du mal permanente. Au bout de deux siècles l’épi d’Agrippa fut tourné par les atterrissemens. On chercha alors à provoquer des chasses énergiques dans le port par une dérivation de l’Argens, dont on aperçoit encore les traces au nord de la citadelle ; mais les chasses ne sont jamais efficaces dans les mers sans marée, et l’envahissement qui avait eu lieu par le haut s’opéra par le bas. On fut alors réduit à entretenir d’une manière continue une passe artificielle dans l’étang. On creusa un chenal maritime large et profond, et, à mesure que de nouveaux dépôts de l’Argens exhaussaient le fond de la lagune et augmentaient la largeur de l’appareil littoral, on prolongeait ce canal jusqu’à la mer ; bientôt il fallut creuser sans cesse pour assurer le passage des bateaux du plus faible tirant d’eau. En 1660, les navires de cinquante tonneaux avaient de la peine à pénétrer dans l’étang et à remonter jusqu’à Fréjus ; quelques années plus tard, en 1700, la communication se fermait pour toujours. Depuis lors la lagune s’est transformée en marais. Aujourd’hui c’est une plaine de sable, coupée çà et là de quelques flaques d’eau.

III

Notre intention n’est pas de faire ici une description détaillée des monumens de Fréjus. Cette étude demanderait un livre spécial ; elle a été d’ailleurs plusieurs fois faite avec conscience et talent, et nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur aux intéressantes monographies qui ont été publiées sur ce sujet depuis près d’un siècle. Il y trouvera la description minutieuse, les dessins exacts et la restauration intelligente de tous les monumens de la ville antique, — citadelle et jetée du port, magasins de l’arsenal, tours du phare et des signaux, murailles et portes de l’enceinte, marché, thermes, théâtre, amphithéâtre, temples, forum, égouts, aqueduc, etc.. Nous nous contenterons d’envisager la colonie dans son ensemble et d’en reproduire les traits principaux.

On sait que, dans l’organisation des provinces conquises, les Romains poursuivaient un double but : créer un pouvoir fort qui les rassurât contre les tentatives des vaincus et établir une administration aussi simple, aussi facile que possible. Ce système reçut des applications diverses dans chacune des provinces, suivant la nature des lieux, le caractère des habitans, leur état de civilisation et les circonstances de la conquête ; il comportait une espèce d’ordre, une série de degrés par lesquels les peuples soumis avaient à passer.

Aux peuples conquis par la force, dont les terres confisquées avaient été adjugées à l’ager publicus, font remarquer avec raison les commentateurs modernes de l’histoire de Languedoc par les bénédictins, on imposait la colonie romaine, établissement semi-civil, semi-militaire, fondé en principe sur l’expropriation des anciens habitans, sur l’implantation d’une petite Rome au milieu des peuples vaincus. Au-dessous venait la cité latine, dans laquelle pouvaient entrer les peuples qui avaient accepté de meilleure grâce le joug romain et qu’on assimilait alors aux alliés les plus favorisés, aux Latins. Au-dessous encore étaient ceux qui payaient un tribut annuel appelé stipendium, dont la fixation était laissée à l’arbitraire du gouvernement de la province ; on les désignait alors sous le nom de stipendiarii, et leur état provisoire était considéré comme une transition entre la colonisation régulière et les premiers momens de la conquête.

Tel fut le système employé constamment pendant la république et les beaux temps de l’empire ; il réunissait tous les avantages, et le gouverneur de la province, se déchargeant sur les magistrats particuliers des villes des détails de l’administration, pouvait d’autant mieux veiller aux intérêts généraux. L’ensemble des monumens de Fréjus permet de croire que cette ville avait été de très bonne heure une des colonies les plus favorisées ; c’était à la fois une colonie civile et militaire. En principe, le premier résultat de l’installation d’une colonie était de faire disparaître l’ancienne population ; mais il n’en fut pas ainsi en Gaule ; la conquête fut relativement douce, et les habitans de la Narbonnaise en particulier se virent traités comme les populations de la Grande Grèce. Le caractère propre de la colonisation était de former un même tout, de créer en quelque sorte une Rome nouvelle dans laquelle les vétérans et les colons devaient retrouver les institutions, les mœurs, les monumens, et surtout les plaisirs de la métropole, et qui offrait au peuple nouvellement conquis de si grands avantages qu’il ne dut pas hésiter longtemps à faire bon marché de sa nationalité. Quarante-cinq ans avant Jésus-Christ, César avait promulgué une loi organique, restée célèbre sous le nom de lex Julia, qui réglait jusqu’à la minutie tous les détails de l’administration intérieure des colonies et prescrivait que les habitans des villes conquises ne pouvaient prétendre à Rome à aucune magistrature. La loi cessa bientôt d’être exécutée, et, dès les premiers empereurs, quelques colonies favorisées commencèrent à être représentées directement au sénat. Claude fit étendre ce privilège aux habitans de toute la Gaule Chevelue. Dès Vespasien, la Narbonnaise, qui comprenait toute la partie littorale de notre pays depuis les Alpes jusqu’aux Pyrénées, était devenue tellement romaine qu’au dire de Pline on ne la distinguait plus de l’Italie ; et les citoyens de ces colonies privilégiées, absolument égaux aux citoyens de la métropole, furent souvent qualifiés de consulaires, de préteurs, et purent exercer toutes les magistratures comme s’ils avaient été de véritables citoyens romains.

Cette uniformité entre toutes les villes annexées à l’empire est un des caractères les plus remarquables de la conquête romaine. Aucun peuple n’a possédé à un plus haut degré le génie de la colonisation administrative et n’a mieux su donner à ses constructions le caractère d’utilité publique. Mais nulle part cette puissante faculté d’organisation n’a produit des résultats plus rapides et plus complets qu’à Fréjus ; et il est impossible de ne pas admirer ici la sûreté de méthode, l’esprit pratique et la simplicité des moyens matériels d’exécution qui permirent de faire pour ainsi dire disparaître d’un seul coup la ville gréco-barbare et d’improviser en très peu d’années une cité absolument nouvelle, calquée sur la métropole, et dont tous les rouages purent fonctionner dans leurs moindres détails le lendemain même de leur mise en place.

On se fait en général une idée un peu fausse des méthodes employées par les Romains dans les constructions si nombreuses dont ils ont couvert le sol de leur immense empire. On est assez porté à croire que ce peuple fort par excellence, a voulu donner systématiquement à tous ses monumens un caractère de vigueur très prononcé et une grande majesté architecturale. Rien n’est moins exact, et une étude récente et très approfondie de M. l’ingénieur Choisy sur l’Art de bâtir chez les Romains permet de se rendre compte aujourd’hui de tous leurs procédés de construction et de l’organisation de leurs chantiers dans les moindres détails. Les Romains n’avaient pas en réalité d’architecture qui leur fût propre. L’élément principal de tous leurs édifices était la voûte et l’arceau, et ils l’avaient emprunté aux Étrusques. C’est d’eux aussi qu’ils avaient adopté dans le principe ces blocs énormes appareillés sans ciment et qui distinguent la plupart des monumens de la république. Ce mode de construction d’ailleurs, où chaque pierre éveille l’idée d’une difficulté vaincue, convenait trop à l’expression de leur puissance pour tomber en désuétude le jour où Rome parvint au terme de sa grandeur ; aussi ne fut-il abandonné à aucune époque. Les colonnes de granit dressées dans les monumens de l’empire, les monolithes lourds et massifs comme des obélisques égyptiens qui portent la retombée des grandes voûtes, les quartiers de roche taillée qui forment l’enceinte des amphithéâtres, tous ces fastueux revêtemens que les architectes des bas temps appliquaient à leurs grands édifices montrent assez, malgré la différence des styles, que les constructeurs de Rome n’ont jamais entièrement oublié les antiques traditions puisées à l’école des maîtres étrusques. Mais l’esprit essentiellement pratique des Romains, leur goût instinctif pour les choses simples et utiles, les poussèrent bientôt à employer dans les constructions publiques des procédés d’exécution beaucoup plus économiques et surtout beaucoup plus rapides. Déjà, dès la fin de la république, les embellissemens de Rome, entrepris avec une fiévreuse activité, n’étaient plus qu’un moyen de faire oublier au peuple son ancienne vie politique ; et la ville aux sept collines se couvrit, sous Agrippa, d’édifices consacrés aux plaisirs et aux fêtes de la multitude. Les colonies n’étaient que le reflet de la métropole ; on y déployait la même activité pour la construction des mêmes édifices ; c’était partout la même discipline savante, la même rapidité d’exécution, facilitée d’ailleurs par les ressources d’une main-d’œuvre gratuite et presque inépuisable.

Il était en effet de principe à Rome que le soldat ne devait dans aucun cas rester inoccupé ; et, en l’employant aux ouvrages de construction, on voulait avant tout le préserver d’une oisiveté dangereuse. Fréquemment les troupes romaines furent ainsi chargées de travaux quelquefois superflus. Quand Vitellius fit élever par ses soldats des amphithéâtres dans les villes de Bologne et de Crémone, il songeait moins, nous apprend Tacite, à doter ces deux villes de monumens utiles qu’à s’affranchir un instant de l’esprit turbulent des légions. On vit de même les soldats romains construire des amphithéâtres en Afrique, des murailles de défense en Bretagne ; en Égypte des tombeaux, des ponts, des temples, des portiques, des basiliques ; en Italie, ils travaillèrent aux grandes routes ; presque partout la mention de leurs travaux était accompagnée de cette curieuse observation « que les monumens furent entrepris pour occuper leurs loisirs. » Ce n’étaient pas seulement les soldats que l’on transformait ainsi en ouvriers de bâtiment ; telle était la simplicité des procédés qu’ils pouvaient être appliqués par les prisonniers mêmes que les Romains tenaient à leur discrétion et par des condamnés tirés des derniers rangs du peuple. La condamnation aux travaux publics comptait en effet au nombre des peines légales ; elle est citée dans les sentences de Paul ; on la retrouve à chaque page de la législation théodosienne, et l’on sait qu’elle consistait surtout à faire extraire des matériaux pour les ouvrages publics[1].

Mais on allait plus loin encore dans les provinces, et dans les momens de presse on ne craignait pas d’appeler sur les chantiers, comme on aurait appelé sous les armes, les hommes libres les plus étrangers à l’art de bâtir ; c’était une véritable levée en masse. Toute la population corvéable de l’empire pouvait être convertie en manœuvres, et on disposait ainsi d’une main-d’œuvre pour ainsi dire infime. Les types de construction étaient d’ailleurs très simples et toujours les mêmes : l’intelligence de l’ouvrier était en quelque sorte supprimée ; on y suppléait par le nombre, et tout homme valide, soldat, prisonnier de guerre, esclave, condamné, homme libre même, concourait à l’exécution des travaux publics. Ce n’était qu’une affaire de discipline et d’organisation.

La conséquence de ce système fut naturellement l’abandon, dans la plupart des cas, des voûtes de grand appareil, des assises de pierres de taille et de toutes les dispositions architecturales qui auraient exigé non-seulement du temps, mais encore et surtout des praticiens intelligens et exercés, et ce ne fut que dans des circonstances exceptionnelles, lorsque la proximité de carrières d’une exploitation facile permettait d’obtenir sans trop de temps des matériaux de grandes dimensions, que l’on employait des blocs énormes, comme ceux que l’on admire par exemple au pont du Gard ou aux Arènes de Nîmes. Presque partout les constructions étaient faites en petits matériaux réunis au mortier, en briques, en maçonnerie concrète, ce qui n’exigeait de la part des ouvriers aucun talent, aucune éducation spéciale[2].

La ville antique de Fréjus est un exemple saisissant de ces procédés d’exécution rapide. Tous les édifices de la ville, les murailles de l’enceinte, les quais du port, ont été construits à la même époque, sous une seule impulsion, par les mêmes ouvriers, agissant avec les mêmes moyens, sur des mesures identiques, avec de petits matériaux taillés sur les mêmes proportions et mis en œuvre d’une manière invariable. Les pierres de taille ne manquaient pas cependant dans le pays. Les montagnes des Maures et de l’Estérel étaient voisines et auraient pu fournir des carrières inépuisables où il eût été facile de trouver des blocs d’une variété et d’une richesse incomparables. Mais il eût fallu du temps et des ouvriers spéciaux ; et, sauf les colonnes, les revêtemens de marbre et les ornemens en serpentine et en porphyre dont on retrouve quelques débris, la ville entière était bâtie en briques et en petits moellons. Il y a même plus. Partout où le rocher est apparent, on l’a utilisé pour le noyer dans la maçonnerie, de manière à économiser une partie des édifices dans lesquels il était enchâssé. C’est ainsi que la moitié de l’amphithéâtre est empâtée dans une masse rocheuse de nature volcanique, qui forme du côté du nord l’enveloppe extérieure. Même esprit d’économie pratique dans la construction de l’enceinte de la ville : la haute et longue muraille relie ’en plusieurs endroits des massifs de poudingue, dont les falaises forment une fortification toute naturelle. Partout se décèle la préoccupation de faire vite, d’utiliser tous les accidens de terrain et de reproduire des types extrêmement simples, sans aucune originalité et sans la moindre recherche d’ornementation.

Fréjus, presque entourée par les flaques boueuses de l’Argens et du Reyran, manquait d’eau potable, et l’on sait tout l’intérêt que les Romains attachaient à une abondante distribution d’eau. C’était pour eux plus que pour nous (ne craignons pas de l’avouer à notre honte) une nécessité de premier ordre. L’éloignement des sources n’était pas un obstacle ; et, dans toutes les colonies importantes, le service des eaux était peut-être, avec celui des jeux, le mieux fait, le plus assuré de l’édilité romaine. Une petite rivière, la Siagne, qui coule à plus de 60 kilomètres de Fréjus et jette ses eaux claires dans le lit encaissé du Reyran, fut presque en entier absorbée pour le service de la ville et du port. L’aqueduc serpentait le long de plusieurs collines, traversait des gorges secondaires et entrait à Fréjus par la porte romaine à la hauteur même des remparts. On en voit encore les ruines sur plus de 30 kilomètres de développement ; ici c’est une cuvette souterraine, là des arcades ruinées, dont les longs alignemens rappellent les grands aqueducs de la campagne romaine. Par une singulière disposition, les eaux arrivaient dans la ville à la hauteur même des remparts, de telle manière que le chemin de ronde de l’enceinte, recouvert de dalles, pouvait servir de rigole de distribution. Les arcades de l’aqueduc, dont on aperçoit encore les piliers dans la campagne, avaient en général de 10 à 12 mètres de hauteur et une ouverture de 5 mètres ; de grands contreforts en talus venaient s’appuyer contre les piédroits. C’est incontestablement le travail d’adduction d’eau le plus étendu, sinon le plus monumental, que les Romains ont établi sur le sol de la Narbonnaise. Une armée d’ouvriers a dû en très peu de temps le mener à bonne fin ; mais la main-d’œuvre et les procédés de construction sont exactement les mêmes que pour tous les monumens de la ville, et il est même évident que la précipitation de la construction a nui à la solidité de l’œuvre, qui a été réparée peu après son achèvement. Les traces de ces réparations sont encore très visibles ; en quelques endroits l’aqueduc est même doublé, ce qui indique qu’une seconde canalisation de secours avait été construite à côté de la première qui devait menacer ruine, et il est à remarquer que les parties réparées ont été en général traitées avec beaucoup plus de soin que l’ouvrage primitif.

Aucun document épigraphique ne permet de déterminer l’époque précise de la construction de l’aqueduc. Il est cependant assez probable qu’elle est à peu près la même que celle des remparts et de la majeure partie de la ville, et l’opinion générale des antiquaires est qu’il date des premières années de l’empire, tandis que les réparations auraient été faites sous le règne de Vespasien, après la guerre entre Othon et Vitellius.


IV

Les seuls monumens de Fréjus qui diffèrent de tous les types connus et si souvent reproduits par les Romains dans toutes les villes latines et les colonies sont ceux qui concernent le port. Les quais et les jetées sont encore apparens au sud de la ville, dans la plaine d’alluvions sablonneuses que traverse dans toute sa largeur le chemin de fer de Toulon à Nice. La grande jetée s’enracine à la citadelle dont les substructions circulaires et les vigoureux contre-forts soutenaient le mur d’escarpe. Vis-à-vis se trouve un môle isolé qui présente deux alignemens d’équerre, sépare l’ancienne rade en deux, et rappelle les brise-lames avancés en mer qui étaient d’un usage assez fréquent dans les petits ports antiques.

A l’extrémité de la grande jetée, on remarque dans un état parfait de conservation un monument singulier dont le soubassement circulaire est surmonté d’un prisme à six faces couronné lui-même par une pyramide hexagonale. La hauteur totale de cet édifice étrange est de 10m,50. Sa destination première n’est pas facile à trouver et a donné lieu à des méprises singulières. Un plan manuscrit de d’Anville, déposé à la Bibliothèque nationale, le désigne comme étant « l’ancien phare de Forum Julii. » Mais cette opinion est absolument insoutenable. L’édifice est complètement massif, aucun escalier ne conduit au sommet, et sa hauteur est inférieure à celle des remparts, des tours de l’enceinte et de la citadelle. L’interprétation la plus rationnelle est donc que ce petit monument était une sorte de balise destinée à diriger la marche des vaisseaux dans l’avant-port où la navigation devait être quelque peu incertaine à cause de la diminution progressive de la profondeur et des ensablemens toujours croissans de l’Argens. Peut-être les faces du prisme étaient-elles utilisées, comme celles de la célèbre Tour des Vents à Athènes, pour le tracé de cadrans solaires, et le sommet de la pyramide était-il surmonté d’une sorte de girouette ou d’un mât qui permettait de donner aux navigateurs la direction du vent et de leur faire les signaux nécessaires pour les manœuvres de l’entrée.

Il est curieux, à ce sujet, de remarquer que l’un des plus anciens poètes grecs, Leschès, qui vivait vers la trentième olympiade (environ six cent soixante ans avant Jésus-Christ), décrit dans sa petite Iliade une tour du même genre qui existait à l’extrémité du promontoire de Sigée, sur l’Hellespont, à l’époque du siège de Troie. L’érudit bénédictin dom Bernard de Montfaucon en donne le dessin dans la table iliaque et le représente en forme de pile ou de grand cippe terminé par un sommet aigu. C’est, à peu de chose près, le type de l’édifice de Fréjus, et il y a tout lieu de les considérer tous deux comme des signaux de jour remplissant les mêmes fonctions que ceux qui existent en si grand nombre aujourd’hui sur nos côtes et que l’on appelle des « amers. » Quoi qu’il en soit, ce n’était pas un phare, et rien n’est moins bien trouvé que le nom de « lanterne » sous lequel ce petit monument est universellement connu et désigné.

Le véritable phare de Fréjus était en face, et avait une tout autre importance. Comme tous les monumens de cette nature, il rappelait par ses dispositions principales le célèbre édifice élevé à l’entrée du port d’Alexandrie, Tout le monde sait que ce monument prodigieux était construit dans la petite île de Pharos, d’où il a tiré son nom, Φαρος, phare, pour le donner à tous les édifices du même genre créés après lui et que, ruiné par un tremblement de terre en 1303, il ne nous a laissé que des vestiges insignifians et même un peu contestés. Cette merveille de l’ancien monde était considérée comme le triomphe de l’art de l’ingénieur et de l’architecte ; et César lui-même, ordinairement assez froid et peu disposé à prodiguer son admiration, en parle dans des termes presque enthousiastes ; D’après les témoignages de plusieurs auteurs, Pline, Josèphe, Edrisi, etc., sa hauteur dépassait 100 et peut-être 150 mètres ; et, bien qu’il faille un peu se méfier de l’exactitude des chiffres donnés par les textes anciens, il n’est pas impossible que Ptolémée ait cédé à la tentation de surpasser les Pharaons en donnant à cette tour prodigieuse des dimensions supérieures à celle des Pyramides.

Ce qu’il y a de certain, c’est que les plus beaux phares de l’antiquité étaient construits sur ce modèle, presque toujours cité comme le type supérieur dont on ne pouvait jamais approcher. Tel était entre autres celui que Caligula fit construire à Boulogne à la suite de cette folle expédition qu’il prépara sur le bord de l’Océan, où il s’avança à la tête de son armée, avec un grand appareil de balistes et autres machines de guerre. Personne, raconte Suétone, ne soupçonnait son dessein, lorsque subitement il ordonna à ses soldats de ramasser des coquillages, qui étaient, disait-il, des dépouilles de l’Océan dignes d’être portées au Capitole et au Palatin. Comme témoignage de cette ridicule victoire, il fit élever à une grande hauteur une tour où l’on alluma pendant la nuit des feux pour diriger la marche des navires. Ce fut le plus ancien et le plus beau phare de la Gaule.

D’après le dessin qui en a été fait peu avant sa destruction et qui nous a été conservé par un savant dominicain, le père Lequien, la tour, établie sur la falaise, devait être octogone ; chaque côté avait à la base 25 pieds, et le diamètre 70. Elle était composée de douze étages en retrait les uns sur les autres, et l’entablement supérieur de chaque étage formait une sorte de terrasse ou de promenoir. L’édifice présentait ainsi une forme pyramidale assez élégante. La construction était recherchée, composée de pierres de différentes couleurs, alternant avec des chaînes de briques qui devaient lui donner un aspect décoratif très remarquable. On sait que cette tour portait pendant le moyen âge le nom de tour de l’Ordre, turris Ordinensis, altération de turris ardens, tour ardente, nom qui rappelle sa destination première. D’après la chronique d’Éginhard, Charlemagne la fit restaurer et rétablit à son sommet les feux qui étaient éteints depuis plusieurs siècles. En 1545, les Anglais, maîtres de Boulogne, englobèrent la tour de l’Ordre dans leurs fortifications et la convertirent en donjon de forteresse. Le fort et la tour s’écroulèrent en 1684.

A peu de chose près, c’étaient les dispositions fondamentales de la tour d’Alexandrie. Sauf quelques réductions dans les dimensions, c’étaient aussi celles du phare de Fréjus. Celui-ci existait au pied de la citadelle, à l’origine même de la grande jetée. Il les reliait entre elles par le moyen de chemins couverts dans lesquels on pouvait circuler en sûreté. Le fort, séparé de la ville par le canal de l’Argens, qu’on avait détourné pour produire une chasse au fond du port, tenait ainsi au môle par l’intermédiaire du phare. Comme à Alexandrie, à Ostie et à Boulogne, la tour était à plusieurs étages, en retrait les uns sur les autres jusqu’au sommet ; des salles étaient établies à chaque étage pour les surveillans, cohortes vigilum, et les dépôts de matières combustibles qu’on brûlait au sommet de l’édifice. Les vestiges du monument permettent encore de distinguer la plate-forme inférieure, le chemin de ronde et l’escalier qui conduisait à la salle du premier étage ; au centre, un amas de briques en forme de secteur paraît provenir des colonnes placées à la partie supérieure dans la chambre du fanal. Mais la tour, dont les ruines branlantes s’élevaient encore, il y a à peine cinquante ans, à près de 25 mètres, s’est complètement écroulée depuis peu, et il est aujourd’hui presque impossible de faire une restauration certaine du monument et d’en fixer la hauteur même approximative.

Non loin du phare on voit encore la porte célèbre que l’on désigne vulgairement sous le nom de porte dorée ; elle touche à la citadelle et à l’enceinte de la ville. Cette porte, exécutée avec beaucoup plus de soin que toutes les constructions de Fréjus, est formée d’assises très régulières de grès rouge, de porphyre et de briques ; elle est incontestablement d’une époque postérieure à la plupart des monumens de la ville, et paraît avoir été ornée avec une sorte de magnificence. On a en effet retrouvé tout autour des débris très nombreux de plaques de marbre, des chapiteaux, des fragmens d’entablemens et de statues, parmi lesquelles une tête de Jupiter d’un assez beau style, sculptée à l’effet, comme un ouvrage destiné à la décoration. La porte n’est d’ailleurs qu’une partie d’un grand portique ou stoa qui était éclairé par de grandes arcades et précédait un édifice fort vaste, composé de plusieurs salles dont la plus grande, disposée suivant un ordre ionique en marbre blanc, était ornée de niches et de statues. Il est assez difficile de se rendre un compte exact de la destination primitive du monument, aujourd’hui presque méconnaissable. La porte dorée seule est debout au milieu des ruines ; le soleil du midi l’a recouverte d’une teinte tellement ardente que le pinceau ne pourrait la rendre avec fidélité sans être accusé de parti pris d’exagération. Est-ce la couleur blonde de cette maçonnerie ensoleillée ou les riches marchandises que l’on faisait passer par cette porte pour les amener dans les magasins de la ville qui ont fait donner à cette arcade le nom de porte d’or, porta aurea ? Il est difficile de l’admettre ; encore moins faut-il croire avec quelques antiquaires par trop naïfs que de grands clous à tête dorée reliaient les stucs peints qui décoraient la porte et dessinaient, sur les piliers, les bandeaux et la voûte, des dessins étincelans. Cette fameuse porte d’or n’était en réalité que l’ouverture principale d’un élégant portique qui donnait accès sur le quai. C’est là qu’il faut placer l’ancien rivage de l’étang, ce que dans notre vieux français on désignait, il y a à peine trois siècles, sous le nom de l’Orée, dont l’étymologie ora, bord, plage, est tout à fait transparente. La porte d’Orée, porta orœ, n’était donc ainsi nommée que parce qu’elle s’ouvrait sur la berge même de la lagune qui constituait le port de Fréjus, et cette désignation sainement interprétée est d’autant plus intéressante qu’elle nous donne une nouvelle et précise indication de l’ancien état des lieux.

Une des questions que l’on se pose toujours à la vue des ruines d’une ville antique, c’est la détermination de sa population. Presque tous les archéologues locaux mettent une sorte d’amour-propre à proposer des chiffres fort élevés. Deux élémens permettent cependant de-renfermer celui de Fréjus dans des limites assez justes : le périmètre de l’enceinte et les dimensions de l’amphithéâtre.

On sait que les représentations du cirque étaient, dans le monde romain, un plaisir gratuit et public offert presque quotidiennement à tous. Une relation constante devait donc nécessairement exister sous l’empire entre les dimensions des monumens destinés aux amusemens du peuple et le chiffre de la population. On a souvent proposé de fixer approximativement ce rapport à la moitié du nombre des habitans, et cette proportion a permis de déterminer avec une exactitude très suffisante la population des principales villes de la Narbonnaise, Narbonne, Nîmes, Arles.

Les ruines de l’amphithéâtre de Fréjus sont assez bien conservées pour qu’on puisse reconstituer exactement toutes les dimensions de l’édifice. L’ellipse extérieure du monument mesure 113 mètres suivant le grand axe et 85 suivant le petit. L’arène, qui avait aussi une forme elliptique, avait 67m,71 de longueur sur 39m,6 de largeur. Ces dimensions ne sont pas de beaucoup inférieures à celles des grands amphithéâtres des trois villes que nous venons de citer ; mais l’édifice était moins élevé, les gradins moins nombreux, et, tandis qu’à Nîmes l’amphithéâtre contenait près de vingt-cinq mille spectateurs, le calcul très exact fait d’après les restaurations de M. Ch. Texier ne permet pas d’en attribuer à celui de Fréjus plus de dix mille ; en y ajoutant toutes les places comprises dans l’intérieur des portiques, les dégagemens et les couloirs, en supposant ce que l’on appelle, en terme de théâtre, une salle comble, on arrive à peine au chiffre de douze mille. D’après cette base, la population de Fréjus aurait été de vingt à vingt-cinq mille âmes.

Cette estimation est d’ailleurs corroborée par la comparaison que l’on peut faire entre l’enceinte de Fréjus et celle de Nîmes, par exemple, l’une des villes romaines le mieux connues du midi de la France et dont la population ne dépassait pas quarante mille âmes à l’époque de sa plus grande splendeur sous le règne d’Antonin. Le périmètre des remparts avait à Nîmes près de 6 kilomètres ; celui de Fréjus n’avait que 3,500 mètres ; une proportion facile à établir permet d’arriver approximativement au chiffre de population que l’amphithéâtre nous avait déjà donné, — c’est-à-dire de vingt à vingt-cinq mille habitans, chiffre bien inférieur sans doute à celui que l’on cite quelquefois, mais qui représente cependant, pour l’époque romaine, une ville d’une très sérieuse importance.

Un port comme Fréjus, établi en pleine zone d’atterrissemens, était destiné à une décadence rapide. Nous avons vu que, sous les premiers empereurs, on avait dû construire un môle avancé et détourner les eaux de l’Argens, tantôt pour rejeter au large les atterrissemens, tantôt pour opérer une chasse dans le bassin. Ce ne furent que des palliatifs. Tant que l’empire fut florissant, il fut possible d’organiser un service d’entretien pour opérer le dragage du port continuellement menacé par les crues de l’Argens. Ce n’était qu’une affaire de main-d’œuvre, et la main-d’œuvre ne coûtait rien à l’époque romaine. Une armée de terrassiers convenablement dirigés pouvait facilement maintenir dans la lagune et le chenal une profondeur de 3 mètres, bien suffisante pour les navires de l’époque ; mais dès le Ve siècle, l’arrivée des barbares interrompit le cours régulier de l’administration impériale ; le port ne fut plus l’objet que d’un entretien intermittent, et les boues de l’Argens et du Reyran, qui arrivaient d’une manière continue, exhaussèrent dans une très forte proportion le fond de la zone inondée et commencèrent à combler les étangs qui séparaient la ville de la mer.

L’invasion sarrasine ruina complètement le pays ; l’amphithéâtre fut transformé en forteresse ; et lorsqu’au Xe siècle, les évêques de Fréjus firent entourer d’une nouvelle enceinte la ville à peine renaissante, presque tous les monumens de l’époque romaine furent affectés à cette inutile et regrettable reconstruction. Le port de Fréjus était perdu pour toujours ; car on ne pouvait appeler de ce nom un marais à peine navigable, au milieu duquel divaguaient les eaux de l’Argens et du Reyran. Comme Ravenne, Ostie, Narbonne et Aigues-Mortes, le port de César a subi la loi fatale de l’envasement. Une plaine basse et marécageuse le sépare à jamais de la mer ; et le seul avenir qui reste à la pauvre bourgade est de cultiver quelques jardins à la place même où, dix-huit siècles auparavant, venaient mouiller les trois cents galères conquises par Octave à la bataille d’Actium.

La baie de Fréjus est ouverte au sud-ouest. Le rivage dessine une ellipse très allongée dont les deux extrémités sont à l’est le petit port de Saint-Raphaël, à l’ouest l’embouchure de l’Argens près des rochers de Saint-Aigour. Le fond de la baie s’avance lentement. L’action des courans littoraux se fait sentir principalement dans la direction de l’est à l’ouest ; mais la petite rade qui s’étend au-dessus de Saint-Raphaël est à l’abri des atterrissemens qui ont ruiné le port antique.

Cette situation a éveillé chez quelques esprits désireux de ressusciter l’œuvre des Romains l’idée de recreuser l’ancien port de Fréjus, éloigné aujourd’hui de près de 2 kilomètres du rivage, à l’aide d’un canal largement ouvert, entièrement différent du chenal des premiers siècles, qui partirait de la ville même et viendrait déboucher dans les eaux claires de Saint-Raphaël. Au point de vue purement technique, cette entreprise ne présente certainement pas de difficultés insurmontables, et il est certain qu’on pourrait très bien réunir les eaux de l’Argens et du Reyran dans un seul lit, les rejeter à l’ouest en temps de crue, les utiliser pendant la majeure partie de l’année pour l’amélioration de la plaine d’alluvions qui s’étend au sud de Fréjus et transformer ainsi cette plaine en jardins et en terres arables d’une très grande fécondité. Mais, si une entreprise agricole de cette nature est de celles dont le résultat dépend de la volonté persévérante de l’homme, il n’en est pas de même de la résurrection d’un port militaire ou de commerce mort depuis plusieurs siècles. On ne crée pas aussi facilement un centre d’activité maritime. Le port de Saint-Raphaël d’ailleurs suffit très largement à toutes les exigences de la navigation dans la baie de Fréjus. Quelques travaux d’amélioration ou de recreusement, le prolongement du môle, la construction d’un épi destiné à contenir les eaux du petit torrent de la Garonne, sont tout ce que l’on peut et doit faire pour ce petit havre qui fait aujourd’hui le service maritime dont le port de Fréjus est à jamais déshérité.

On ne remarque pas depuis plusieurs années un accroissement sensible dans le mouvement commercial de la région. L’importance de la pêche a même décliné sur cette partie de nos côtes, et le mouillage de Saint-Raphaël, assez ouvert du côté du large, ne présente pas des conditions excellentes comme rade de refuge. Un effectif de deux cents pêcheurs forme le fond de la population de cette petite crique dont l’avenir est moins dans le développement du commerce et de l’industrie que dans l’hivernage des riches oisifs et la vente lucrative de terrains destinés à la construction de villas de plaisance.

Peu de régions de la Provence présentent des conditions plus séduisantes de paysage et de climat. La petite ville de Saint-Raphaël est placée en dehors de la zone d’infection des marécages de Fréjus. Elle s’étend gracieusement sur la plage au pied de la chaîne sauvage de l’Estérel. De tous côtés les rochers aigus de porphyre rouge percent le sombre feuillage des chênes-lièges et des pins. La côte, bordée d’écueils, se développe en dessinant une falaise tourmentée couverte de chênes verts. Un peu au large, deux rochers fauves, semblables à des animaux fantastiques au repos, ferment la rade et reçoivent sur leur croupe allongée l’écume des vagues. Le premier est couché à quelques encablures de la côte, le second à 500 mètres en avant ; — on les nomme le Lion de terre et le Lion de mer.

Au loin, Fréjus, pauvre et triste, s’éteint dans une morne solitude. Le voile de la mort semble déjà recouvrir la campagne silencieuse et endormie. La large plaine de l’Argens se développe horizontale, verdoyante et fiévreuse ; les ruines de l’aqueduc se dessinent à l’horizon, se perdent dans le fond de la vallée et rappellent ces longues files d’arceaux et de piliers qui rayent à perte de vue la campagne déserte tout autour de la ville éternelle. L’ensemble de ce paysage méridional est beaucoup plus italien dans le sens classique du mot qu’un très grand nombre de sites célèbres en Italie. C’est le même sol, le même ciel, et la même tristesse qu’aux bords du Tibre. Les débris romains épars de tous côtés rendent l’analogie plus saisissante encore. Le port de César et d’Auguste rappelle ainsi par bien des traits, sur notre côte de Provence, les vicissitudes, la prospérité et les ruines de l’Ostie impériale et des ports de Claude et de Trajan.


CHARLES LENTHERIC

  1. A. Choisy, l’Art de bâtir chez les Romains.
  2. Les savantes études que poursuit en ce moment M. l’ingénieur Choisy ont même démontre que, dès l’empire, les Romains d’Occident s’étaient attaches à réduire les frais de cintrage et que les Romains d’Orient, et après eux les Byzantins, leurs successeurs directs, ont fait un dernier pas dans cette voie et sont parvenus à s’affranchir absolument de tout cintre.