Fragmens et Souvenirs du comte de Montalivet - La Révolution de février 1848

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Fragmens et Souvenirs du comte de Montalivet - La Révolution de février 1848
Comte de Montalivet


FRAGMENS ET SOUVENIRS
DU COMTE DE MONTALIVET

M. le comte de Montalivet n’a pas laissé de Mémoires, si l’on entend par ce mot une suite de récits embrassant toute une vie. A ceux qui, charmés par la vivacité de sa conversation, le pressaient de fixer ses souvenirs, il avait coutume de répondre, en se montrant sévère envers lui-même, qu’il avait pu, sous le coup d’émotions très vives, défendre avec succès la mémoire du roi ou l’honneur des principes qu’il avait servis, mais qu’il ne fallait pas confondre la verve avec les qualités qui font l’écrivain. Telle était malheureusement sur ce point sa conviction qu’il n’a consenti à écrire que fort tard et fort peu.

C’est son extrême affection pour ses petits-enfans qui seule est parvenue à triompher de sa répugnance. Il a écrit quelques fragmens, chapitres dispersés d’un livre qu’il aurait dû achever. Sa longue expérience leur destinait cette leçon d’histoire. II croyait que la jeunesse aurait après lui de grandes crises à traverser. Témoin du passé, il voulait épargner à ses enfans les fautes et surtout les déceptions dont sa vieillesse portait le poids. La valeur de son témoignage résulte de l’ensemble de sa carrière.

Né sous le Consulat, ayant reçu tout enfant sous l’Empire les impressions de la vie et ressenti pendant la Restauration toutes les ardeurs de la jeunesse, M. de Montalivet a attaché son nom à l’effort le plus noble que, dans l’ordre pohtique, la raison humaine ait tenté d’accomplir en ce siècle : la fondation et le développement d’un régime de liberté où la monarchie serait solidement établie, la loi entourée du respect de tous et l’ordre maintenu sans mesures d’exception. Franchement attaché au gouvernement constitutionnel, il a travaillé dans la première partie de sa vie à le conquérir ; il a consacré la seconde à le servir ; après la chute, U s’est honoré en le défendant contre les calomnies. Le cœur déchiré, au début et au terme de sa carrière, par le spectacle trois fois renouvelé de l’invasion étrangère, protestant contre toutes les formes du despotisme, toujours fidèle aux principes qui font la grandeur d’une nation, M. de Montalivet a été libéral au pouvoir et conservateur dans l’opposition. Ni comme politique, ni comme patriote, il ne s’est laissé abattre par la mauvaise fortune. Parmi les vicissitudes d’une existence traversée par les révolutions, aux heures où l’amertume des défaites sert d’excuse aux colères, il a eu ce mérite rare de demeurer, avec une âme passionnée, invariablement modéré.

La période active de sa vie n’a duré que vingt ans : elle s’est ouverte sous la Restauration à la Chambre des pairs, où il apportait le reflet des ardeurs qui animaient la jeunesse ; elle s’est poursuiie dans les cinq cabinets dont il a fait partie de 1830 à 1839 ; elle s’est continuée au Luxembourg et dans l’administration de la Liste civile jusqu’en 1848. À partir de cette date, il n’a plus été qu’un spectateur et un témoin. Pendant trente ans, il est demeuré à l’écart, ne voulant pas, après 1852, servir l’Empire et, après 1870, retenu par sa santé loin de l’arène électorale. Il pensait beaucoup et, dans ses longues heures de souffrance, son esprit s’était élevé à un haut degré de philosophie. Ses convictions hbérales provenaient d’un amour profond des hommes. Il n’avait pas cette naïveté de Lier leurs défauts, mais il soutenait que tous avaient des qualités, que l’art de gouverner était de les chercher, de savoir les découvrir et de leur faire appel. Il avait horreur du pessimisme.

Ce n’était pas le vieillard aigri, se tournant sans cesse vers le passé. Sa parole avait conservé toute sa grâce, ses souvenirs toute leur précision, ses jugemens toute leur portée. Ilav^aitvu des temps si divers, avait si bien compris leur caractère, que sa mémoire reflétait l’histoire de notre siècle. Son cœur avait battu pour toutes les grandes causes qui avaient animé la France. Il avait applaudi à nos dernières victoires de l’Empire, il avait porté le deuil de Waterloo, il avait vu dans la Charte l’union de nos jeunes hbertés avec les vieDles traditions monarchiques. Le jour où l’ancien régime avait brisé cette alliance, il avait consacré ses efforts à sauver la hberté en faisant sortir des ruines une monarchie nouvelle et à la fonder Pendant dix-huit ans, il s’était voué à cette grande œuvre, y apportant, avec tous les hommes de sa génération, ce que la passion de réussir peut inspirer de volonté à de puissantes intelligences. Il suffit de quelques mois d’aveuglement, de quelques heures de désarroi (dont on va lire le récit) pour anéantir cette noble tentative, comme si l’histoire avait voulu montrer la fragilité des trônes en face de la démocratie.

Fidèle au culte des souvenirs, il consacra le reste de sa vie à les défondre. Il avait la passion de son pays et de la liberté. Il gardait ses con’ictions, luttait pour elles, aurait été, si Dieu lui avait laissé la santé, un soldat d’avant-garde. Il se résignait à lutter la plume à la main, se dressant à propos pour rappeler, en d’éloquentes protestations, ce qu’avait fait le gouvernement dont U défendait la gloire comme l’honneur de sa vie. L’unité de ses convictions avait été absolue. Le régime représentatif, les libertés publiques garanties, le citoyen ayant conscience de ses droits et les exerçant, la justice respectée, les souvenirs de l’ancien régime effacés, le drapeau tricolore figurant à l’intérieur l’embléme de l’union des classes et à l’extérieur le signe de l’indépendance nationale, voilà ce qu’il avait toujours voulu. Il avait souhaité que ces conditions de la vie d’un grand peuple fussent placées sous l’égide d’une monarchie traditionnelle. Trompé dans ses souhaits par le coup d’État de 1830, frappé dans ses plus chères affections par la catastrophe de 1848, ayant suivi en observateur attentif la troisième tentative monarchique pendant les dix-huit années de l’Empire, il sentit que sa confiance en un chef d’État héréditaire était ébranlée par tant d’expériences si douloureusement avortées.

Quand retrouverait-on une société politique ayant plus de traditions et plus de fidélité que celle de la Restauration ? une phalange d’hommes politiques disposant de plus d’autorité, de plus d’éloquence, de plus de savoir que sous le gouvernement de Juillet ? Quand verrait-on une famille royale plus digne de respect, des fils plus vaillans se groupant autour d’un roi plus intelligent de son temps que Louis-Philippe ? Et pour ceux qui croyaien* plus que lui à la vertu des plébiscites, quand réunirait-on plus de millions de suffrages que le chef du second Empire, trois mois avant l’écroulement ? Ce que n’avaient pu faire ni la tradition, ni l’intelligence, ni le nombre, M. de Montalivet n’était pas d’avis de le tenter de nouveau. Il le disait avec granité, non pas avec l’élan joyeux des enthousiasmes, mais comme on prononce un jugement sévère dicté parla raison, par l’évidence d’une vérité qui s’impose. Ceux qui l’écoutaient comprenaient combien il souffrait de prononcer cette sentence ; mais il ne se plaignait jamais de ce qu’il tenait pour inévitable. Comme tous les hommes d’action, il n’aimait pas regarder en arrière ; ses regards étaient sans cesse dirigés en avant. On a dit avec profondeur : Gouverner, c’est prévoir. La grande force de son esprit, sa qualité maîtresse avait été la prévision.

Il voyait juste, voyait d’avance et savait se décider. Lorsque, au miheu du ministère Laffite, il distinguait et appelait de ses efforts le cabinet Casimir Perler, lorsque dès 1845 il prévoyait les périls, lorsqu’en 1847 il les signalait aux plus aveugles, quand, sous l’Empire, il prédisait à ses enfans l’invasion, qu’il leur annonçait la forme républicaine comme le résultat nécessaire du suffrage universel, il montrait cette perspicacité qui est le don incomparable du politique.

Il ne se bornait pas à penser et à parler tout bas. La Providence lui avait donné autant de caractère que de jugement. Chaque fois qu’il était fortement saisi par des réflexions, il les traduisait en actes, en sachant s’engager ; il avait le goût et le courage des responsabilités. Il l’a montré le jour où il prenait sur lui la translation des ministres, concevant avec force le plan qu’il exécutait lui-même ; il l’a montré en pleine insurrection de juin 1832 quand, ainsi que l’a dit un témoin, n était le seul ministre qui n’eût pas perdu la tête ; il l’a prouvé une dernière fois lorsque, dans la déroute du 2-4 février, il escortait, à la tête de son escadron, la famille royale, la dérobant à l’émeute. Ce sont là en quelque sorte les actions d’éclat de la bravoure militaire ; mais que dire du courage civil, des actes accomplis en secret, au cours de ce « ministère d’intimité » que lui avait donné la confiance du roi ? c’est la partie cachée de la vie de M. de Montalivet qui fait autant d’honneur au roi qu’à lui-même.

Ministre ou intendant général, il vit le roi presque chaque jour pendant dix-huit années de travail en commun et jamais il ne lui cacha la vérité pour lui plaire. Loin de là, il s’appliqua à la lui faire connaître : il estimait que son rôle avait des charges, sa fidélité des devoirs. Dès le premier jour, il sentit ce que devait être son indépendance et pas un jour il ne s’en départit. Il avait une admiration profonde pour le caractère du roi, pour son intelligence supérieure, pour ses mes élevées, sa sagesse politique ; il n’a jamais craint de l’avertir, de le contredire, de braver son mécontentement pour l’éclairer. Dans l’administration de la liste civile, dans l’affaire des apanages des princes et des dots des princesses, lors des incroyables aveuglemens de la fin du règne, M. de Montalivet n’a pensé qu’à servir les vrais intérêts et non les préférences du roi ; il n’a jamais pensé à plaire.

Dans cette vie si diverse par les événemens, si semblable à elle-même par les convictions, se rencontrent avec une rare évidence les traits principaux de l’ « honnête homme, » comme l’entendaient nos pères, jeté au milieu des agitations de notre siècle. Cette figure doit offrir à notre génération très ignorante des temps qui l’ont précédée et trop disposée à tenir en mépris la politique, limage de caractères qu’elle ne connaît pas ; elle verra dans ces Souvenirs les élans d’une jeunesse qui fermente, les loyaux efforts de l’âge mûr pour la fondation d’un régime de pleine lumière, la dignité dans la retraite sous un gouvernement contraire aux principes fidèlement défendus, le sacrifice des préférences dans l’intérêt du plus pur patriotisme.

GEORGES PICOT.

LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848[1]


Le 23 février, Paris s’était réveillé ému, inquiet et agité. De très bonne heure des groupes nombreux stationnaient dans les quartiers les plus populeux. On avait, il est vrai, annoncé et répété déjà dans les journaux qu’un arrangement était intervenu entre le gouvernement et les organisateurs du banquet de la réforme, pour lui ôter tout caractère qui fût de nature à troubler la place publique. Le fait était vrai, et l’on a pu lire dans les journaux du temps l’étrange traité négocié et conclu, entre des commissaires de la majorité ministérielle et des délégués du banquet annoncé par le parti réformiste. D’une part, le gouvernement consentait à la démonstration et à sa mise en œuvre jusqu’à un moment donné et prévu à l’avance, tandis que les organisateurs du banquet consentaient, de leur côté, à des sommations légales suivies d’une dispersion en bon ordre préalablement convenue. Une portion même du parti républicain représentée par le journal la Réforme avait, tout en refusant sa ratification à ce traité, promis de le subir. Le nombre de ces indépendans était, d’ailleurs, très restreint, et ne semblait pas diminuer sérieusement les chances de bon ordre que la convention faite avait eu pour objet de garantir. Mais il y avait dans toutes les classes de la société une semence d’agitation, que pouvaient faire lever trop facilement des passions ardentes et audacieuses, contre lesquelles les petits arrangemens d’une vaine politique tracée et circonscrite à l’avance devaient être impuissans. Dans les sphères dynastiques elles-mêmes, on trouvait le règne de Louis-Philippe d’autant plus long qu’on le représentait comme mettant l’avenir en péril par une obstination qui se refusait à toute réforme. On arrivait ainsi à envisager, avec une sorte d’indifférence des complications politiques dans lesquelles les chefs de l’opposition parlementaire, et des membres mêmes de la famille royale, apercevaient peut-être vaguement l’abdication possible du vieux roi, sans que l’idée d’une révolution et de la chute de la dynastie approchât un instant de leur esprit.

Dans les classes instruites, dans la bourgeoisie, un vœu énergique et raisonné pour une réforme électorale qui ouvrît plus largement la porte à l’instruction acquise et au travail heureux, venait se joindre à cet amour du changement et du nouveau qui a toujours joué un si grand rôle dans notre histoire. Le gouvernement ainsi attaqué était, d’ailleurs, pour un trop grand nombre d’esprits prévenus, un gouvernement de paix à tout prix et d’exploitation de la fortune publique. Il serait difficile de donner une idée de l’ignorance crédule et presque unanime qui accueillait de telles accusations, auxquelles le fatal dédain de M. Guizot pour l’opinion laissait un si libre cours, et qui avaient pu emprunter à quelques fautes un prétexte plausible. Enfin ces calomnies, fruits d’un aveuglement presque général et d’exagérations calculées, trouvaient un encouragement tout naturel dans des souffrances populaires nées d’une mauvaise récolte et de la cherté du pain.

On sait quelles étaient mes inquiétudes personnelles, comment je les avais exposées plus d’une fois au roi, quel compte je croyais qu’il aurait dû eu tenir, et on comprend encore mieux comment, le 23 février, ces inquiétudes étaient devenues plus vives que jamais, et dans quel sentiment je me réveillai avec tout Paris pour voir se dérouler les premières scènes du drame.

Ma matinée fut consacrée à entendre les rapports de mon major et de ses trois adjudans, en même temps que les informations que plusieurs officiers de ma légion (qui embrassait tout Paris dans la formation de ses escadrons) m’apportaient des divers quartiers. Il n’en était pas qui ne ânssent confirmer de sombres pronostics. Aussi, je ne me rendis pas aux Tuileries, où je n’avais rien à dire ou à apprendre de nouveau sur les illusions du roi, sur son immuable volonté. Convaincu que les difficultés de la journée devaient surtout avoir la place publique pour théâtre, je revêtis mon costume de colonel de la garde nationale à cheval, et me rendis auprès du commandant supérieur, le général Jacqueminot, qui se trouvait alors doublement agité par une fièvre tenace et par les communications qu’il recevait à chaque instant. J’y rencontrai les autres chefs de légion venant réclamer des instructions, et y apportant successivement les mêmes impressions que moi.

J’avais souvent entendu dire que Jacqueminot était un des plus brillans colonels d’avant-garde que l’armée impériale eût comptés dans ses rangs, mais qu’il était loin dêtre un général d’armée. Je n’en eus que trop la confirmation dans cette funeste journée où il s’agissait bien moins de prendre part à une action que de la diriger. Je fus, d’ailleurs, frappé d’un fait matériel, étrange et évidente démonstration du trouble qui s’était emparé, non d’un brave cœur qui n’avait jamais connu la peur, mais d’un esprit impuissant à combiner ou à vouloir. En arrivant à l’état-major, j’avais trouvé le général seul et je lui avais exprimé vivement la nécessité absolue de prendre sur l’heure des mesures concertées entre la garde nationale et l’armée. Rien de précis, rien d’ordonné dans les réponses. Pendant qu’il me parlait, mes regards furent attirés par un mouvement saccadé de sa poitrine soulevant la grand’croix de la Légion d’honneur qui la décorait. Jamais je n’avais vu une agitation intérieure et morale se dévoiler ainsi au dehors par des mouvemens indépendans de la volonté. Je me hâte d’ajouter que le général Jacqueminot était encore fort malade le 23 février, et que dès lors il faut mettre sur le compte de la maladie une partie du trouble profond qui s’était emparé de son esprit. Quoi qu’il en soit, je fus dès ce moment douloureusement frappé de l’insuffisance du commandement dans lequel l’ardeur de la plus héroïque bravoure ne pouvait suppléer au calme supérieur du courage civil. Au reste, cet état des choses devait apparaître avec tant de clarté à tous ceux qui entouraient comme moi le général, qu’une décision royale vint bientôt donner une direction supérieure à celle qui faisait si malheureusement défaut : vers deux heures de l’après-midi, le duc de Nemours, chargé par le roi de cette direction, vint s’installer au Louvre, à l’état-major de la garde nationale.

Un grave événement avait, d’ailleurs, précédé l’envoi du prince ; j’en reçus par lui la première nouvelle. — Ayant appris l’arrivée du prince à l’état-major, où je me tenais dans une salle séparée au milieu des colonels, mes collègues, je m’empressai de me rendre auprès du duc de Nemours. Du plus loin qu’il me vit :

— Eh bien, mon cher comte, vous devez être content ! M. Guizot n’est plus ministre.

— Bien loin de là, monseigneur, vous méconnaissez ma pensée ; je m’en afflige profondément : c’est trop tard ou trop tôt. On ne change pas un général au beau milieu d’une bataille.

C’était bien là toute ma pensée, et certes les événemens ont prouvé qu’elle était trop juste. J’ignorais à ce moment, comment s’était tout à coup brisé le lien qui semblait si indissolublement unir le roi et M. Guizot.

Depuis quelques jours, la reine Marie-Amélie, sous l’influence des lettres que lui adressaient d’Algérie le prince de Joinville et le duc d’Aumale, des impressions rapportées de Vincennes par le duc de Montpensier[2], avertie peut-être par les échos de l’opinion publique qui arrivaient de temps en temps jusqu’à elle en passant par le pavillon Marsan, s’était beaucoup émue de la situation des choses, et commençait à croire que le roi se trompait en pensant qu’il pouvait conserver plus longtemps M. Guizot comme premier ministre. J’en avais recueilli tout récemment, moi-même, le témoignage le plus certain de sa propre bouche. Huit ou dix jours avant la date fatale, la reine m’ayant fait appeler, me donna audience dans son petit salon retiré où je n’avais jamais encore été reçu par elle : elle me fit part de ses appréhensions personnelles, de l’inquiétude que lui inspiraient, pour le roi, les progrès d’une désaffection que tous attribuaient à l’influence de M. Guizot ; elle termina en invoquant mon dévouement pour que je fisse auprès du roi un nouvel et suprême effort après tous ceux dont elle avait déjà connaissance. « Ne savez-vous pas, hélas ! madame, lui répondis-je, que je n’ai rien négligé, et que je touche même au moment où le roi, qui me l’a laissé déjà entendre, se croira obligé de se séparer de moi au lieu de renoncer à la fatale coopération de ministres qu’il croit indispensables ? Cependant, soyez-en sûre, j’y reviendrai, non seulement pour obéir à Votre Majesté, mais pour satisfaire en même temps un dévouement digne de vous comprendre et fier de votre confiance. Il m’est toutefois impossible, madame, de ne pas vous faire remarquer que vous seule pouvez aujourd’hui, après tant d’efforts inutiles, avoir une influence décisive sur le grand parti que le roi doit prendre dans son intérêt et dans celui de ses enfans. Permettez-moi donc de reporter respectueusement vers vous, sous la forme d’une prière, la mission que vous voulez bien me donner, que j’accepte, mais dont je connais d’avance l’in succès. »

Malheureusement la reine attendit, ou ne fut pas tout d’abord écoutée ; ce qu’il y a de certain, c’est que le fait décisif de son intervention n’eut lieu que le 23 février dans la matinée, avant l’heure habituelle où M. Guizot se rendait dans le cabinet du roi, c’est-à-dire vers midi. Personne n’assista à ce qui se passa alors entre le roi et la reine ; personne ne peut dire par quels argumens elle finit par pénétrer dans l’esprit de son royal époux, et par lui inspirer, sinon une résolution arrêtée et définitive, du moins des doutes assez profonds pour ébranler sa conviction. En effet, quand le roi vit arriver M, Guizot, il ne put lui cacher l’état de son esprit et l’émotion, l’anxiété que lui avaient inspirés les paroles de la reine. Dès les premiers mots sur les instances de la reine et les doutes qu’elles avaient excitées chez le roi, M. Guizot s’empressa de déclarer qu’une situation toute nouvelle en résultait, qu’il ne pouvait l’accepter, que, dès lors, il regardait sa tâche comme finie et son ministère comme n’existant plus. En vain le roi s’efforça d’adoucir les termes de sa première communication, de faire revenir M. Guizot sur la résolution en apparence soudaine et si imprévue qu’elle lui avait inspirée. Le roi n’avait plus devant lui le ministre tenace et altier qui ne devait jamais l’abandonner et ne plier sous le vent d’aucun orage, tant qu’il conserverait une majorité dans la Chambre. Aussi, moitié blessure, moitié calcul, M. Guizot n’hésita pas à résister aux instances du roi, qui le priait en grâce d’oublier ce qui venait de se passer, ou d’attendre du moins qu’une entente commune du premier ministre avec le roi et la majorité toujours subsistante dans les Chambres dissipât les difficultés de quelques jours dues à l’agitation de l’opinion publique. M. Guizot n’y consentit pas, et, arrivé bientôt après au Palais-Bourbon, il fit connaître sa résolution et la retraite du cabinet qu’il présidait. Il n’y avait donc plus de gouvernement et, dès ce moment, jusqu’à ce que le ministère fut remplacé, on pouvait dire que l’anarchie n’avait qu’un pas à faire pour pénétrer jusqu’au cœur des pouvoirs publics.

La grave nouvelle que je venais d’apprendre si subitement eut pour effet immédiat de donner plus d’audace aux agitateurs, qui, au nom de la réforme, poussaient la majorité inconsciente de la population et de la garde nationale à l’attaque du gouvernement lui-même, c’est-à-dire à une révolution. Le même résultat en sens inverse se produisait parmi les principaux dépositaires de l’autorité, parmi les généraux et jusqu’au sein de l’armée. En effet, aucune instruction ne partait du centre pour aller donner la vie et l’unité à la hiérarchie gouvernementale. Aucun ordre d’ensemble, aucune instruction générale ne venait relier entre eux les divers corps de troupes chargés de maintenir l’ordre sur les points les plus menacés, c’est-à-dire aux portes Saint-Denis et Saint-Martin, sur la place de la Bastille et à l’Hôtel de Ville. On comprend avec quelle émotion, je dirai presque avec quel désespoir, j’assistais à un tel spectacle dont les funestes conséquences étaient signalées par l’envoi de divers officiers d’ordonnance qui apportaient les plaintes des généraux jusqu’à l’état-major et jusqu’au prince qui en avait pris le commandement. Était-ce, chez le duc de Nemours, l’effet d’un caractère, plein de courage sans doute, mais absolument passif, et dépourvu par nature de toute espèce d’initiative ? Était-ce l’effet du trouble occasionné par la vue soudaine d’un abîme qu’il n’apercevait pas encore quelques heures auparavant ? ou bien le poids trop lourd d’une responsabilité à laquelle rien ne l’avait préparé ? Je ne sais ; mais, en fait, aucun commandement n’existait qui rayonnât au dehors, et qui s’imposât par une volonté ferme et résolue à des volontés partout trop incertaines.

C’est au prince lui-même que j’allai porter mes doléances sur la nécessité de répondre par quelque démarche significative aux anxiétés des trois généraux détachés à la porte Saint-Denis, à la Bastille et à l’Hôtel de Ville, qui envoyaient officiers sur officiers pour savoir ce qui se passait en dehors de leurs grand’gardes et à l’état-major.

Le prince accueillit bien mes observations, et comprit la nécessité de l’envoi d’un officier supérieur accompagné d’un nombreux détachement de cavalerie avec la mission de rallier successivement les trois corps, et d’annoncer aux généraux la présence du duc de Nemours à l’état-major, de leur apporter avec les graves nouvelles des événemens politiques de la matinée des paroles d’encouragement et d’appui. Cet officier serait de plus chargé d’examiner sur place les exigences de la situation et d’y pourvoir.

« C’est une bonne idée, me dit le prince, pourquoi ne l’exécuteriez-vous pas vous-même ? Vous avez au Louvre une partie de votre légion ; détachez-en un escadron, faiies-le appuyer par un escadron de la ligne, et remplissez vous-même cette mission. » Je partis bientôt, à la tête des deux escadrons ; afin de mieux me rendre compte de l’état de Paris, je pris, pour gagner la porte Saint-Denis, la route la plus longue, la moins sûre sans doute, mais la plus propre à me faire connaître exactement la situation. A mesure que je me rapprochais des boulevards par les voies ordinairement les plus fréquentées, telles que les rues du Mail, de Strasbourg et du Caire, la foule devenait de plus en plus compacte, et c’est à peine si je pus me frayer un chemin de la rue Poissonnière à la porte Saint-Denis. Chose remarquable, je n’entendis proférer aucun cri sur ces différens points ; aucun coup de fusil ne partit des rues latérales, qu’on disait cependant occupées déjà par un certain nombre d’hommes armés et menaçans. Quant à la foule elle-même, on ne pouvait dire qu’on y rencontrât des démonstrations véritablement hostiles ! mais on y trouvait partout la trace d’une attente anxieuse ; c’était non pas encore un mouvement, cétait un ébranlement populaire. Arrivé à la porte Saint-Denis, je rencontrai le premier des généraux que j’avais mission de rallier : c’était le général de Garraube, membre de la Chambre des députés, et tant soit peu général de salon, si bien que les soldats lui avaient donné le surnom de « général de la garde-robe ».

C’est ainsi que, pour désigner ses généraux, le soldat français adopte presque toujours quelque formule qui reflète d’un mot le degré de l’autorité qu’il leur reconnaît, et de la confiance qu’il leuraccorde : en donnant au duc d’Isly le nom de « père Bugeaud, » le soldat le proclamait le digne chef incontesté de la famille militaire. Ici, la signification du mot était triste ; car on y lisait clairement le défaut d’autorité du général sur ses soldats. Je dois dire que j’arrivai moi-même sur le terrain avec la préoccupation de ce sentiment ; ce que je constatai ne fut pas de nature à le modifier. En effet, le général de Garraube n’avait pas eu la pensée et surtout peut-être l’énergie de faire tenir à distance cette foule dont la physionomie, sans être entièrement changée, était plus menaçante cependant que celle que je venais de traverser. Les deux régimens et les deux escadrons qu’il commandait étaient littéralement enserrés, de telle sorte qu’en fait tout mouvement de la troupe, s’il était devenu nécessaire, se serait trouvé paralysé. Je lui fis comprendre l’impossibilité de maintenir une telle situation et la nécessité d’éloigner suffisamment ces masses dont la proximité immédiate pouvait devenir tout d’un coup si dangereuse. Je l’engageai pour cela à profiter de l’arrivée de mes deux escadrons, et du commencement de refoulement qu’ils avaient opéré sur leur passage. Nous adressâmes, d’ailleurs, l’un et l’autre, pendant cette opération, quelques paroles d’ordre à la foule, paroles qui furent écoutées, et je ne me retirai qu’après m’être assuré que la place resterait libre.

De la porte Saint-Denis à la place de la Bastille, peu de remarques nouvelles à faire sur l’attitude des masses qui encombraient les boulevards, si ce n’est un certain nombre de visages plus sombres ou plus animés à mesure que nous approchions de la Bastille. Nous y trouvâmes l’état-major du général Prévost, qui y commandait, tout à fait libre de ses mouvemens par le soin qu’il avait pris de fermer la place à l’entrée de toutes les rues. C’est là toutefois que j’entendis retentir les premiers coups de fusil qui donnaient une redoutable signification au silence des boulevards, présage d’un orage populaire. Déjà j’eus le triste spectacle de quelques soldats blessés qui venaient recevoir les premiers soins au pied de la colonne de Juillet. Je n’en continuai pas moins ma route, après avoir mis le général Prévost au courant de ce qui se passait. Je pris tout naturellement la voie des quais, pour me rendre au troisième terme de ma course, à la place de l’Hôtel-de-Ville. Cette voie était large et libre, et les quelques révolutionnaires d’avant-garde qui faisaient déjà le coup de fusil n’étaient pas sortis des rues étroites du faubourg Saint- Antoine. Ma petite colonne ne courut donc aucun danger sérieux. Je trouvai à l’Hôtel de Ville les généraux Julien et Talandier, dont les troupes occupaient la place tout entière et le quai jusqu’au Pont-Neuf, sans avoir autour d’eux une foule à beaucoup près aussi nombreuse qu’à la porte Saint-Denis et à la Bastille. Cette foule, d’ailleurs, n’était pas encore agressive ; les deux généraux étaient préoccupés surtout de la fatigue inutile qu’on infligeait à leurs régimens ; d’après eux, on pouvait en laisser reposer une grande partie, à moins de mieux employer leur bonne volonté, qui ne laissait rien à désirer. Je promis de faire connaître leur juste observation à l’état-major général, et je leur laissai l’espérance, — qui fut vaine, hélas ! — d’en voir tenir immédiatement compte. Je m’empressai d’aller faire mon rapport au duc de Nemours ; j’insistai sur le vœu des généraux pour que des instructions de l’état-major vinssent donner un emploi d’ensemble et plus efficace aux forces dont ils disposaient ; puis, quittant le prince, j’allai rejoindre ma légion massée, comme je l’ai déjà dit, dans un manège à ciel ouvert situé tout près de l’entrée du Louvre. J’en parle ici parce que mon retour auprès des escadrons de cette légion, — la plus sage de Paris, sans aucun doute, — peut donner une juste idée du désordre qui avait pénétré dans les meilleurs esprits.

A mon entrée dans le manège, je fus accueilli par une foule de voix criant : « A bas Guizot ! Vive notre colonel ! » Ces cris ne firent que réveiller en moi les sentimens de discipline et d’autorité qu’ils blessaient si ouvertement. Aussi : « Silence dans les rangs ! m’écriai-je d’une voix forte. Vous connaissez mes opinions politiques, mais ce n’est pas le moment de les exprimer ; bien plus, cette expression est condamnable. Pas un mot, messieurs, contre M. Guizot. Il n’y a qu’un cri possible en ce moment : celui de Vive le roi ! » Le silence se rétablit. Je fis, du moins, l’épreuve qu’un peu d’énergie — s’ils s’en trouvait ailleurs — pouvait encore avoir son efficacité pour le maintien de l’ordre.

Le jour était tombé, et je rentrai place Vendôme avec de noirs pressentimens qu’aucune nouvelle mesure de l’état-major n’était venue dissiper. Je croyais y trouver un message du roi. Aucune crise ministérielle, en effet, n’avait eu lieu jusque-là — pas une seule — sans que le roi me mandât auprès de lui, non pour me demander un concours que, la plupart du temps, je n’étais pas en mesure de lui donner, mais parce qu’il était bien aise d’avoir à ses côtés, dans ces circonstances pénibles ou délicates, la consolation d’un dévouement et d’une sincérité à toute épreuve. Il n’en était rien : pour la première fois, je le répète, depuis seize ans, le roi s’abstint de m’appeler. Il ne doutait pas de mon dévouement, mais ma sincérité le gênait, comme il me l’avait montré, en me disant quelques semaines auparavant : « Mais vraiment, mon cher Montalivet, vous me contrariez toujours. » Je me résignai donc à rester en famille chez moi, au milieu de quelques amis qui comprenaient, enfin, les appréhensions qu’ils avaient jugées si exagérées quelques jours auparavant.

Triste d’une abstention du roi où je trouvais la preuve des préventions qu’on avait réussi à lui inspirer contre moi, je ne me serais pas rendu aux Tuileries par respect pour le souverain autant que par dignité personnelle, sans le drame fatal qui éclata soudain sur le boulevard des Capucines, et qui fut si terriblement exploité par la démagogie pour soulever les passions populaires et les pousser à toutes les extrémités. Tout à coup, à trois cents mètres de l’hôtel de l’Intendance générale, située place Ven dôme, éclata la fusillade qui devint comme le signal de la révolution du lendemain. On croit généralement qu’un coup de pistolet étant parti des rangs de la foule et ayant atteint un soldat, la troupe cédant à un mouvement inconsidéré peut-être, mais bien naturel, répondit à cette provocation par une décharge qui fit nombre de victimes. Ce bruit sinistre fui bientôt suivi d’une scène d’intérieur qui m’en fit comprendre la funeste portée. Quelques députés et quelques amis qui étaient auprès de moi se disposaient à sortir pour aller aux informations, lorsqu’un assez grand bruit se fit entendre dans la cour et apporta jusqu’à nous un mélange confus de voix retentissantes et agitées : c’était un groupe assez nombreux de personnes se rattachant à divers degrés au service du roi et de la liste civile, qui avait pénétré chez moi en demandant à me voir. Je les fis aussitôt monter, et là j’appris la scène fatale qui venait de se passer. Mais ce qui me frappa le plus, ce furent les violentes imprécations contre la troupe qui se mêlaient aux récits incohérens de ces spectateurs du fait, qui avaient vu tomber autour d’eux un certain nombre des àctimes de la fusillade. « On assassine le peuple, disaient-ils. Il faut que le peuple se défende, si le gouvernement ne le protège énergiquement. » — Je m’efforçai de calmer ces passions des meilleurs, qui ne me donnaient qu’une trop juste idée de celles qui allaient éclater sur tant de points à la fois et y être exploitées au lieu d’être apaisées et contenues. — « Je me rends aux Tuileries, » leur dis-je. — C’était le meilleur mot que je pusse prononcer pour tenir compte de tant d’irritation. Ce mot répondait, d’ailleurs, avant tout à ma propre disposition d’esprit. Je fus saisi, en effet, par la pensée du danger que la scène sanglante du ministère des Affaires étrangères venait ajouter à l’anarchie gouvernementale que j’avais si tristement constatée pendant la journée. Je n’hésitai donc pas à aller porter au roi, de ma propre initiative, les informations et les conseils qu’il ne me demandait pas.

Je trouvai le roi seul dans le salon de la reine au moment où il allait descendre dans son cabinet. Il me parut d’une tranquillité qui m’effraya, malgré l’avis qu’il avait déjà reçu de l’affreux événement du boulevard. Aussi, l’abordai-je vivement, en lui disant, avec cette liberté de langage qu’il me permettait :

« Que faites-vous, Sire ? Ignorez-vous la situation de Paris, les conséquences de la funeste collision dont vous avez déjà dû recevoir la nouvelle ? N’avez-vous donc pas un ministère pour prendre immédiatement les mesures et conjurer un si grand péril ?

— Vous-même, ne savez-vous pas que j’ai chargé Molé de faire un ministère, et qu’il s’en occupe actuellement ? Je croyais que sa première visite avait été pour vous.

— Ne revenons pas, hélas ! Sire, sur ce sujet dans lequel j’ai été trop méconnu et trop peu cru par vous : il s’agit bien de ministère pour moi ! Le temps presse ; si vous n’avez pas déjà des nouvelles de Molé, il faut en avoir le plus tôt possible.

— Mais il ne faut rien exagérer ; il faut voir les choses avec calme. Quoiqu’il en soit, l’avis est bon et je neveux pas le négliger. Allez donc chez Molé ; faites-lui part de vos appréhensions, de ce que vous savez et des nécessités de la situation telle que vous la voyez. »

Sans perdre un instant, je m’acheminai vers l’hôtel Molé, dont j’étais séparé par une grande partie de la longue rue du Faubourg-Saint-Honoré. Sur tout le parcours, je trouvai les rues solitaires : aucun bruit rapproché ni lointain ; à peine quelques passans ; de temps en temps des patrouilles. Il était évident que tout le Paris agitable et révolutionnaire était ailleurs, et qu’il était en train de choisir les champs de bataille des quartiers populeux que je connaissais trop bien par ma propre expérience.

Cette ville endormie entre deux journées d’émeute ne faisait qu’ajouter à la solennité douloureuse de mes pensées et au besoin que je ressentais de tout tenter pour placer un gouvernement responsable et fort en face des scènes que je prévoyais pour le lendemain. C’est dans cet état d’esprit que j’arrivai à l’hôtel de M. Molé. Le premier ministre en expectative était absent. Je demandai sa fille, la marquise de la Ferté, qui m’apprit qu’il était en courses pour demander à M. de Rémusat d’accepter le porte- feuille de l’intérieur et réclamer l’appui de M. Thiers. — « Mais, me dit-elle, plusieurs des collègues qu’il pense à s’adjoindre ont été prévenus par lettres et sont déjà réunis chez lui : MM. Passy, Dufaure et Billault sont en ce moment dans le salon. » Je me rendis sur-le-champ auprès d’eux en leur exprimant les vives instances que je venais de faire auprès du roi et que j’apportais ensuite à M. Molé pour ne pas tarder un instant à former un cabinet dont chaque heure faisait mieux sentir l’indispensable nécessité.

« Je suis sûr, leur dis-je, que vous partagez mon sentiment à cet égard, et que vous n’épargnerez rien pour que M. Molé arrive auprès du roi avec un ministère tout fait. J’ajoute que ce n’est pas à demain qu’il faut attendre : il faut parler d’heures, de minutes, et non pas de jours. J’ose donc compter sur vous pour décider le comte Molé à une action prompte et résolue. — Vous avez raison, me dit M. Passy, nous parlerons à M. Molé comme vous l’auriez fait vous-même, car nous sommes frappés autant que vous de la gravité des circonstances ; mais en même temps il faut que le roi sache notre opinion : nous nous croyons, M. Dufaure et moi, absolument insuffisans pour les circonstances telles qu’elles nous apparaissent. Nous sommes tout à fait dépassés ; nous vous prions de dire au roi quelle est notre situation, et que, dans l’opinion de M. Dufaure comme dans la mienne, il s’agit pour demain, non d’une émeute, mais d’une révolution. » M. Dufaure ne fit qu’ajouter un mot significatif pour adhérer à la déclaration dont M. Passy me chargeait pour le roi ; et comme je me tournais vers M. Billault : — « Pour moi, monsieur, me dit-il, je ne vois pas les choses autant en noir. Je ne me crois pas dépassé, et je vous prie de dire au roi que je suis tout prêt à aider M. le comte Molé dans son œuvre. » — Je n’ai pas besoin de dire qu’avec l’idée fixe qui s’était emparée de moi, je ne m’attardai pas dans des explications plus complètes : je n’attendis pas le retour de M. Molé, convaincu qu’il trouverait en rentrant chez lui, dans les paroles qui lui seraient redites, la démonstration la plus évidente de la nécessité de prendre immédiatement un parti.

A mon retour aux Tuileries, je trouvai le roi dans son cabinet avec MM. Guizot et Duchâtel, ses deux ministres- démissionnaires du matin, mais qui avaient la charge d’aider encore le roi pour l’expédition des affaires jusqu’à leur remplacement officiel par de nouveaux ministres. Je rendis compte au roi, en leur présence, de ma visite rue du Faubourg-Saint-Honoré ; de l’empressement de M. Billault à devenir ministre, mais en même temps de l’état d’esprit des députés influens de l’opposition sur lesquels M. Molé avait cru pouvoir compter. Je transmis fidèlement au roi les termes mêmes dans lesquels MM. Passy et Dufaure signalaient la gravité si menaçante de la situation, et je n’hésitai pas à m’associer tout haut à leurs sinistres prévisions. Je le dis avec douleur, le roi et surtout les deux ministres taxaient d’exagération ces prévisions d’une impitoyable réalité. La lumière ne devait se faire pour eux qu’à la lueur même de l’incendie qui allait tout dévorer et anéantir quelques heures plus tard. Le ministre de l’intérieur que j’avais en ce moment en face de moi était bien celui qui, trois jours auparavant, quittait avec tant de peine sa partie de whist pour écouter avec indifférence et distraction les prédictions si graves et les avis que lui apportait M. de Rambuteau au nom de M. Séguier, de M. Salis et même d’Arago. Le président du conseil devant qui je parlais était bien celui qui, le même soir, après les instances du préfet de la Seine, lui disait en regardant la pendule : « Il se fait tard, mon cher préfet, il faut que j’aille prendre du repos, et me mettre en bon état pour traiter demain avec l’Europe des questions bien autrement sérieuses que les billevesées des Parisiens. » Devant l’aveuglement de Guizot et de Duchâtel, je n’insistai qu’avec plus de force sur les motifs de la conviction profonde avec laquelle je m’adressais au roi.

« M. Molé, lui dis-je, perd un temps précieux en visites parlementaires qui ne peuvent aboutir qu’à des négociations, à des conférences et enfin à des atermoiemens qui excluent toute prompte solution. De plus, à son retour chez lui, M. Molé doit s’y heurter à de nouveaux obstacles en y constatant le refus des deux hommes politiques les plus importans du ministère qu’il s’efforçait de former. Croyez-moi, Sire, tout vous autorise à aller de l’avant en tenant compte de la marche compliquée que M. Molé s’est tracée, des refus que je vous apporte de MM. Dufaure et Passy, et enfin du caractère même de l’ancien président du conseil, que vous connaissez si bien. Souffrez que je vous supplie de mettre de nouveau en demeure M. Molé, en donnant à un de vos aides de camp mission de lui dire que, dans le cas où il n’aurait rien terminé, les nouvelles venues de toutes parts faisaient au roi une obligation de renoncer à la combinaison la plus désirée par lui, pour en chercher une autre plus prompte et plus facile. Pour vous dire toute la pensée que mon dévouement vous doit, j’ajoute que s’il est indispensable de vous assurer sans retard de la formation d’un ministère parlementaire propre à inspirer confiance à la garde nationale et à la population de Paris, il est une condition de salut plus urgente encore à réaliser, — celle d’avoir une épée, une forte épée toute prête pour demain. Je suis donc profondément convaincu que la première chose à faire serait de s’assurer du concours du maréchal Bugeaud, ministre de la guerre, s’il est possible, et, dans tous les cas, commandant général de l’armée et de la garde nationale.

— Comment, mon cher comte, me dit Duchâtel, vous oubliez donc que le général Jacqueminot est commandant général des gardes nationales ? » Jacqueminot était le beau-père de Duchâtel, et, franchement, je n’avais songé ni au général, que j’avais vu dans la matinée, ni au gendre à côté de qui je me trouvais.

Aussi, dans ma préoccupation des intérêts supérieurs qui me faisaient peut-être trop oublier la forme et les précautions oratoires , je maintins mon dire en mettant un peu trop vivement de côté les titres, les fonctions et la personnalité du commandant actuel de la garde nationale. J’ajoute, tristement, qu’un moment après Duchâtel avait disparu, emportant avec lui la plume qui aurait pu signer la nomination que je croyais impérieusement imposée par la gravité de la situation, Je poursuivis donc sans lui la conférence avec le roi et M. Guizot. L’un et l’autre ne faisaient aucune objection au nom du maréchal. Mais si leur hésitation ne se manifestait plus sur ce nom, elle prit une nouvelle forme sur la question de savoir s’il fallait l’investir cette nuit même du commandement général, ou s’il fallait, pour sa nomination, attendre la formation du nouveau ministère qu’elle aurait accompagnée ou suivie. Dans le premier cas — qui était mon avis, — M. Guizot devait se rendre aussitôt à l’état-major de la garde nationale pour prévenir le général Jacqueminot — atteint, je l’ai dit, d’une fièvre qui ne lui laissait aucun repos — de la nécessité de remettre le commandement au maréchal : et, de là, M. Guizot devait aller au ministère de l’intérieur, pour réclamer la signature de Duchâtel.

J’insistai sur la nécessité de brusquer ainsi l’événement afin de ne pas perdre un seul des instans que je soutenais être si précieux, et d’enchaîner par là la volonté de Thiers que je supposais chargé de la mission de présider le nouveau cabinet. Il fallait, en effet, agir énergiquement sur cette volonté, s’en emparer d’avance, pour ainsi dire, car le maréchal Bugeaud était devenu impopulaire malgré sa grande réputation comme homme de guerre ; la gauche et le parti ultra-libéral qui l’applaudissaient en Algérie le redoutaient en France comme homme politique. Il était évident que si l’initiative était laissée aux futurs ministres, cette nomination éprouverait de graves difficultés tandis qu’il serait difficile au nouveau ministère de faire rentrer dans le foureau l’épée du maréchal Bugeaud qu’on en aurait fait sortir au nom de l’ordre menacé. Le péril qui devenait de plus en plus évident aux yeux des moins clairvoyans aurait facilité au Cabinet nouveau le maintien d’un choix qui pouvait être plus ou moins critiqué dans la garde nationale, mais qui doublait la force de l’armée, cette force la plus sûre et la plus solide de toutes, « D’ailleurs, ajoutai-je, comment Thiers, dans cette situation, repousserait-il le chef d’armée qu’il avait à toute époque proclamé comme le premier de tous, qu’il avait si puissamment aidé dans sa courageuse campagne contre les émeutes de 1834, et dont il avait recherché et obtenu le concours en 1836, lorsqu’il s’efforça d’engager peu à peu le roi dans une intervention en Espagne ? » Le général Bugeaud, on se le rappelle, devait diriger cette intervention au moyen de la légion étrangère, dont il aurait fait une armée par des accroissemens successifs. De tels services peuvent paraître un instant oubliés ; mais quand il faut les désavouer en répudiant un choix déjà public, on recule devant une telle extrémité. Je ne pus faire partager ma conviction au roi et à M. Guizot, qui s’arrêtèrent au procédé plus régulier d’une nomination faite sous la responsabilité du cabinet nouveau[3].

A ce moment, le roi reçut une lettre de M. Molé qui lui annonçait l’impossibilité où il se trouvait de continuer avec succès la mission dont il avait été chargé et dont il comprenait toute l’urgence. Il n’y avait donc plus à hésiter, et un nom seul se présentait pour la présidence du futur conseil : celui de M. Thiers. Mais là encore, à mon grand désespoir, de nouvelles délibérations surgirent entre le roi, M. Guizot et moi, au sujet des conditions que la couronne pouvait faire ou subir, dans la combinaison de gauche à laquelle on se résignait.

Pour moi, qui ne croyais pas qu’avec la marche rapide des événemens, le roi eût toute sa liberté, je n’hésitai pas à conseiller l’appel immédiat de M. Thiers et une démonstration apparente de grande confiance envers lui. Je ne discutais pas les motifs de cette confiance et la mesure dans laquelle elle pouvait exister, mais, dans mon opinion profonde, la situation était telle que la résignation à laquelle j’osais convier le roi n’était autre chose qu’une mesure de salut public. M. Guizot, se plaçant à un tout autre point de vue, n’admettait pas que M. Thiers fût accepté sans conditions, ou, du moins, qu’on acceptât toutes les siennes. Il en est une surtout qu’il excluait avec la plus grande énergie. Il consentait même à tout accorder, excepté la dissolution de la Chambre. Le roi écoutait comme un juge la discussion animée qui s’établit alors entre M. Guizot et moi, et qui se termina des deux parts par quelques mots que je n’oublierai jamais, tout en craignant — tant ils sont étranges — que, dans le trouble où nous étions, une parole ait été mal entendue par moi. Je vois au moins bien clairement la scène : le roi était assis au grand bureau qu’il occupait habituellement une fois la nuit tombée. M. Guizot était assis sur la table située dans l’embrasure de la fenêtre donnant sur le jardin des Tuileries, et où le roi travaillait pendant le jour. J’étais debout près du roi. Comme j’insistais une dernière fois sur la nécessité d’accorder à M. Thiers, même la dissolution, que, de toute évidence, il demanderait immédiatement au roi, puisqu’il tombait sous le sens qu’il ne pourrait gouverner avec une majorité qui avait été fidèle, trop fidèle peut-être, ajoutai-je, au dernier ministère : « Eh ! monsieur, répondit M. Guizot d’un ton plein d’impatience et de hauteur, — que deviendra la majorité ?… » Mais j’ai cru, je crois encore entendre ces mots, non pas la majorité, mais ma majorité. M. Guizot les a-t-il prononcés ? je n’ose l’affirmer, et j’opte pour le mot le plus modeste et le moins compromettant pour la mémoire de M. Guizot. C’en était trop, d’ailleurs, et c’est avec non moins de vivacité et de hauteur, que je m’écriai : « Eh ! monsieur, que deviendra la royauté ?… Que deviendra la dy- nastie ? »

A ce moment, le roi nous interrompit ; peut-être n’avait-il pas prononcé de jugement au dedans de lui-même ; mais, dans tous les cas, il inclina comme toujours du côté de M. Guizot que je laissai bientôt seul avec lui. Ma sortie fut naturellement amenée par une mission que le roi voulut me donner et à laquelle il me fut impossible de consentir.

« Vous avez raison, me dit-il, il faut prendre un parti. Allez chercher M. Thiers, et amenez-le-moi le plus tôt possible.

— Ah ! Sire, lui dis-je, vous m’épargnerez cette tristesse : je ne peux aller chercher M. Thiers ; j’ai pu me résigner à le conseiller au roi, mais j’entends ne me faire aucun mérite auprès de M. Thiers de ce conseil. Permettez-moi donc d’aller porter de votre part l’ordre à un de vos aides de camp d’aller avertir M. Thiers que le roi l’attend aux Tuileries et qu’il l’invite à s’y rendre sans aucun retard.

— C’est bien, faites comme vous le voudrez. »

Et je sortis pour me rendre dans le salon des aides de camp d’où, après avoir fait donner l’ordre royal, je me rendis dans la pièce qui précédait le cabinet du roi. J’y retrouvai le duc de Montpensier, qui m’avait donné la main quand je l’avais traversé, et m’avait demandé de revenir auprès de lui. C’est là que je me promis d’attendre M. Thiers, à qui je voulais adresser quelques mots en passant. Je ne l’avais pas revu depuis le jour où, plus d’une année auparavant, il était venu me proposer de me réconcilier avec Duvergier de Hauranne, à propos de la petite guerre que nous nous faisions alors, dans le département du Cher, au sujet de la nomination d’un président de tribunal ; Thiers voulait renouer, par cette réconciliation, l’alliance qui nous avait autrefois réunis, dans l’intérêt de la politique libérale pour laquelle il savait que je faisais les mêmes vœux que lui. Je n’avais pu accepter ces ouvertures, mais nous n’étions nullement en mauvais termes ; nous avions l’un pour l’autre des ménagemens que des amitiés communes ne nous permettaient pas d’ignorer. Aussi, je savais d’avance que je pouvais lui dire toute ma pensée, et qu’il l’accueillerait.

En attendant l’arrivée de M. Thiers, j’eus tout le loisir de causer avec le duc de Montpensier, prince intelligent et aimable, mais n’ayant que l’expérience de ses vingt-trois ans ; c’était de tous les fils du roi celui qui lui ressemblait le plus au moral comme au physique ; à ce titre, il avait été le préféré de Madame Adélaïde, dont il fallait regretter plus que jamais les conseils au milieu des circonstances où manquait à Louis-Philippe la meilleure compagne politique de sa vie entière. Je fus tristement impressionné de l’espèce de tranquillité avec laquelle le prince jugeait la situation, les mouvemens de l’opinion publique et les dangers du lendemain. On trouvait chez lui, comme on l’aurait trouvé chez ses deux frères alors en Algérie, une grande joie de l’éloignement de M. Guizot, mais en même temps fort peu de préoccupation pour le sort constitutionnel qu’allait faire au roi l’acceptation forcée de la présidence de M. Thiers. Je ne puis d’ailleurs m’empêcher de le dire, pour rendre hommage à toute la vérité : il y avait chez les princes, moins le duc de Nemours, il y avait chez la duchesse d’Orléans, une sorte d’allégement à la pensée que la royauté serait moins engagée dans la pratique de la politique quotidienne, politique dont la famille royale presque entière était fatiguée, en le disant et l’écrivant, d’ailleurs beaucoup trop. Il n’est certes pas un seul de ses membres qui fût entré à cet égard dans des intrigues coupables ; mais plusieurs ne réagissaient pas assez contre des vœux téméraires qui étaient trop souvent proférés autour d’eux, vœux qui allaient jusqu’à l’abdication du roi et qui contribuaient, bien à l’encontre de la pensée de leurs auteurs, à ébranler sur son trône, non pas seulement le vieux roi, mais dans sa personne la dynastie tout entière. Aussi, j’étais à peine compris du duc de Montpensier quand je lui exposais la profondeur de mes inquiétudes pour le lendemain ; je ne pressentais certes pas la proclamation de la république ; l’idée même ne m’en vint pas un seul instant à l’esprit dans mon entretien avec le prince ; mais je croyais aux plus graves désordres et, dans ce qui se passait au moment même où nous parlions, dans les efforts faits pour égarer la population de Paris et provoquer l’abandon du gouvernement par la garde nationale, je voyais un signal avant-coureur de tentatives coupables et de guerre civile. Dans cette disposition d’esprit, je ne craignis pas d’exprimer au prince ma surprise de ne pas le voir retourner à Vincennes, où il pouvait si utilement servir la cause de la royauté, et donner une force de plus au gouvernement dans une place si facile à préserver des attaques et qui avait eu jadis l’bonneur de défendre la patrie contre l’étranger et Tordre intérieur contre les démagogues. « C’est trop de prévisions sinistres, me dit le prince ; Duchamp est là qui suffirait à tout, et, Dieu merci, nous ne sommes pas encore obligés de nous enfermer dans Vincennes pour nous défendre. » Triste discours qui ne pouvait ni modifier en rien mes prévisions trop justifiées, ni me rassurer par le nom du général dans lequel il plaçait une si grande confiance, général non moins brave que Jacqueminot, mais qui n’avait pas plus que lui le calme et le sang-froid, seules garanties du succès dans le commandement !

A ce moment, Thiers arriva ; j’allai vivement au-devant de lui :

« Le roi vous a fait appeler, mon cher Thiers, avec la pensée d’accepter, en définitive, toutes les conditions que vous jugerez indispensable de lui faire. Une seule prière, en passant, de votre ancien collègue qui vous demande de ménager le roi, au nom des sentimens qui vous sont communs sur tant de points.

— Je ferai pour le mieux, autant que me le permettra mon devoir, » me répondit Thiers avec un accent bref et agité.

J’attendis, non sans anxiété, l’issue de la conférence du roi et de M. Thiers ; elle dura une demi-heure environ, après laquelle j’abordai de nouveau mon ancien président du conseil de 1836 :

« Eh bien ! me dit-il, je ne suis pas absolument d’accord avec le roi sur tous les points ; mais cela viendra, et, en attendant, j’ai accepté. — J’en suis heureux, lui dis-je en lui prenant les deux mains, car le péril est grand, et je suis sûr d’avance que le « ministre de l’intérieur de 1834 » se rappellera avant tout la courageuse énergie qui lui a fait tant d’honneur lorsqu’il a réprimé de cruelles émeutes bien moins redoutables cependant que celles dont nous sommes menaces pour demain. »

La réponse contenait l’expression des meilleures intentions. Je ne fus pas, toutefois, assez frappé de ce que cette expression pouvait avoir de vague, et le besoin de croire chez le nouveau dépositaire de l’autorité publique aux fermes sentimens qui m’animaient moi-même me porta à me faire illusion sur la réponse que j’avais reçue. Je sortis donc des Tuileries beaucoup plus tranquille, et rentrai chez moi en annonçant à ma femme que le roi allait avoir enfin un ministère, et Paris un gouvernement. Je le croyais du moins au moment où, après tant d’efforts, j’allai prendre quelques heures de repos.

Le 24 au matin, la vue de l’agitation que je pouvais constater de mes propres yeux sur la place Vendôme me prouva que la nuit avait été trop bien employée par les fauteurs de désordres et les chefs du mouvement populaire dont la funeste collision du boulevard des Capucines avait été le signal. Quelques compagnies de la garde nationale y étaient en formation, les gardes s’étaient réunis en divers groupes où les orateurs ne manquaient pas. Le spectacle que j’avais sous les yeux était bien tristement instructif pour moi : c’était dans les rangs mêmes de la garde nationale que je pouvais saisir la trace des passions que je redoutais. Je me hâtai d’aller rejoindre deux escadrons de ma légion rassemblés, l’un dans la cour et l’autre dans le jardin des Tuileries. J’étais convaincu de la probabilité d’un conflit ; ma place n’était donc pas en ce moment auprès du roi, — qui ne m’avait pas fait, d’ailleurs, appeler le matin plus que la veille ; — elle était dans les rangs de cette garde nationale qu’on s’efforçait d’égarer. J’étais bien sûr qu’on ne parviendrait pas à entamer la légion que je commandais. Aussi m’employai-je à communiquer avec tous les officiers des autres légions dont un grand nombre s’était déjà réuni, avec ou sans leurs compagnies, dans la cour du palais et sur la place du Louvre. C’est au milieu d’eux bien plus qu’aux Tuileries que je pouvais avoir quelque action utile sur les événemens. Le danger m’apparaissait de plus en plus grave, à mesure que j’apprenais ce qui s’était passé depuis la visite de M. Thiers, et le défaut de résolution et d’énergie qui ne laissait nulle part à l’autorité publique son unité et sa force. Je ne parle pas du roi : il était hors de sa voie et semblait condamné par là à la plus complète inaction, attendant, comme dans un jour calme et avec une illusion qui résistait à toute lumière, la formation du ministère qu’il avait confiée, quelques heures auparavant, à M. Thiers.

Cependant, le péril croissait à chaque instant, et déjà différens postes de la ligne étaient menacés ; celui du Chàteau-d’Eau en particulier, sur la place du Palais-Royal, était attaqué par des émeutiers dirigeant sur lui du coin des rues et de plusieurs fenêtres une fusillade meurtrière, et par d’abominables incendiaires qui, après avoir accumulé des matières inflammables, avaient entouré de flammes la petite troupe héroïquement fidèle à ses devoirs. Le croirait-on ? aucune force ne reçut l’ordre de lui porter secours. Seuls, le maréchal Gérard et Lamoricière, croyant —comme tant d’autres l’ont cru ce jour-là — que leur popularité suffirait à faire tomber les armes des mains des factieux, tentèrent un effort honorable pour sauver les assiégés, mais bientôt ils furent repoussés, et les malheureux soldats demeurèrent abandonnés à leur sort.

On comprend quel désordre de telles nouvelles jetaient dans les esprits, combien elles augmentaient l’audace des révolutionnaires qui criaient encore : « Vive la réforme ! » non pour l’obtenir, mais pour la dépasser en allant jusqu’à une révolution nouvelle. Il y eut, en ces terribles heures, une chose remarquable : nulle part, autour des Tuileries et dans les rangs où j’entendais des cris si nombreux de « Vive la réforme ! » je ne distinguai un seul cri de « Vive la république ! » Ainsi la bourgeoisie et la majorité de la garde nationale de Paris se trouvaient conduites par une pente fatale vers les extrémités qu’elles devaient si amèrement déplorer dès le lendemain. Pendant ce temps, l’anarchie entre les chefs donnait de l’audace aux plus mauvais, paralysait les braves citoyens, encore nombreux, disposés à rétablir l’ordre par la force, et immobilisait l’armée elle-même toute prête à l’action.

Au milieu de ces scènes, on racontait, dans les groupes de la cour des Tuileries, ce qui s’était passé chez M. Thiers après son retour place Saint-Georges. Il y retrouva la plupart de ses amis réunis en permanence, et, parmi eux, le groupe tout formé qui devait lui fournir ses collègues, dont les principaux étaient : Odilon Barrot, Rémusat, Duvergier de Hauranne, Léon de Malleville, etc. Leur avis unanime fut que M. Tliiers devait accepter et faire accepter la liste qu’on pouvait regarder comme toute dressée. La première mesure politique devait être la dissolution de la Chambre des députés ; la proclamation d’une réforme était la première des lois à soumettre à la future assemblée. Le maréchal Bugeaud ne pouvait être accepté pour le commandement supérieur actuel de l’armée et de la garde nationale de Paris. Chez M. Thiers, l’opinion était d’ailleurs unanime que la nomination du nouveau ministère et l’annonce du triomphe de la réforme suffiraient à calmer les désordres publics et à faire tomber les armes des mains des plus exaltés. A ce moment de la matinée, cette opinion n’était contredite ni par Marrast du National ni par Garnier-Pagès et ses amis.

L’étrange aberration du palais des Tuileries, qui voilait à tous les yeux les ruines du lendemain, se manifestait donc en même temps à l’hôtel de la place Saint-Georges. Des deux côtés, on ne voyait qu’une évolution constitutionnelle et dynastique, là où il devait suffire d’un petit nombre de chefs républicains audacieux, que l’aveuglement général laissa passer, pour en faire la plus profonde des révolutions.

Le mot des nouveaux ministres qui se rendaient aux Tuile- ries avec M. Thiers, de huit à neuf heures du matin, était celui-ci : « Nous n’entrerons pas au pouvoir les pieds dans le sang. » J’ai entendu ces paroles, signal de l’abandon de la défense et de l’impuissance de ceux-là mêmes qui les prononçaient, sans se douter qu’ils sonnaient le glas funèbre de la royauté de Juillet et de la monarchie constitutionnelle !

C’était surtout le mot d’ordre de M. de Rémusat et d’Odilon Barrot, accepté par M. Thiers. M. Thiers arriva bientôt au palais, accompagné par Duvergier de Hauranne. J’y entrai en même temps qu’eux, et pendant que Thiers était chez le roi pour lui présenter la liste presque entière de ses collègues, j’abordai pourla première fois depuis nombre d’années M. Duvergier de Hauranne, dont j’étais séparé moins par une lutte d’influence dans le département du Cher, que par son hostilité amère et insensée contre la personne du roi. Je pus tristement constater, dans le peu de mots que nous échangeâmes, avec quelle absence de volonté ferme et de résolution le nouveau ministère allait affronter une des situations les plus difficiles et les plus compromises qu’il m’eût été donné de voir jusque-là. Comme je l’interrogeais sur les vues de ses amis et sur les dispositions des quartiers qu’il venait de traverser : — « Qui sait, me répondit Duvergier, ce qui peut arriver ? » — Je ne trouvais donc de ce côté ni la vigueur, ni l’esprit de décision que j’invoquais à grands cris pour le salut du gouvernement. Il semblait que le pouvoir se fit de tous côtés, par sa faiblesse, le complice des passions de ses adversaires les plus violens et les plus décidés à se porter à toutes les extrémités. J’appris à ce moment, par M. Thiers, qui sortait du cabinet du roi pour aller s’occuper, me dit-il, des mesures à prendre, que le roi allait monter à cheval pour passer en revue les bataillons de la garde nationale qui étaient massés dans la cour du palais des Tuileries et sur la place du Louvre.

Le roi avait maintenant un ministère composé des membres les plus populaires de la gauche, notoirement dévoués au parti de la réforme : leurs noms, portés par des émissaires auprès des groupes, dans les légions et sur les quelques barricades qui s’élevaient, étaient déjà connus sur tous les points importans de Paris. Cette revue, dans la pensée de M. Thiers, comme dans celle du roi, devait raffermir les esprits, et contribuer puissamment à leur pacification.

La reine était la plus énergique conseillère de cette démarche qui avait, sans doute, ses dangers, mais de laquelle seule on pouvait espérer quelque efficacité. La reine me fit avertir du projet du roi, et je montai à cheval pour me mettre à ses côtés avec deux de ses officiers de service. Douloureuse promenade, qui devait faire tomber les dernières obscurités voilant encore la vue de l’abîme vers lequel la France était entraînée ! Sur beaucoup de points, dans les rangs de la garde nationale, un silence morne qui signifiait indifférence et abandon. Sur les autres points, des cris de « Vive le roi », en petit nombre, et de nombreux cris furieux de « Vive la réforme ! » — Je les remarquai surtout dans les rangs de la 10e légion, celle qui comprenait les représentans des familles légitimistes les plus notables du faubourg Saint-Germain. J’y interpellai même plusieurs des gardes nationaux que je reconnus dont l’attitude et les paroles violentes étaient celles de véritables insurgés : « Vive la réforme ! » criaient-ils avec colère. — En vain jetai-je d’une voix éclatante à ces groupes exaltés les noms des nouveaux ministres, garantie de cette réforme qu’on acclamait. Qu’importaient les noms, qu’importait la réforme elle-même à ceux qui, au fond, repoussaient ces noms et ne voyaient qu’une révolution et une revanche derrière le mot de réforme ! — À son retour au palais, le roi était arrivé au dernier degré du découragement, trop bien préparé déjà par les faits et les désillusions qui s’étaient si cruellement accumulés sur ses pas depuis vingt-quatre heures à peine. Il y trouva les rapports les plus inquiétans sur l’état des choses et des esprits dans Paris. Pour moi, à peine descendu de cheval, j’interrogeai les officiers d’ordonnance et les gardes nationaux qui, par ordre ou spontanément, étaient venus apporter des rapports aux Tuileries. Toutes les informations ne firent qu’accroître l’anxiété profonde de ma pensée qui voyait se dresser et grandir à chaque instant devant elle le spectre sanglant d’une révolution. En effet, quel menaçant et douloureux tableau !

Au Palais-Royal, les défenseurs du Château-d’Eau avaient résisté jusqu’au dernier et n’avaient pas été secourus, quoique les coups de feu fussent entendus des postes mêmes des Tuileries et du Louvre. La troupe frémissait, les chefs sans ordre n’osaient prendre sur eux aucune responsabilité. Sur la place de la Concorde, les troupes avaient barré les abords de la place. Le duc de Nemours se tenait, avec son état-major, à l’entrée de la rue Royale, attendant sans doute des ordres et n’en donnant aucun. A l’état-major de la garde nationale, on peut dire que Jacqueminot n’existait plus. Le général Tiburce Sébastiani, gouverneur de la division de Paris, ne restait pas en place, comme le prince, mais chevauchait de tous les côtés, allant d’une brigade à une autre, substituant une agitation purement physique au calme qui aurait pu lui suggérer quelque résolution, quelque manœuvre efficace. En face du duc de Nemours, au pied du grand escalier de la Chambre des députés, se trouvait le général Bedeau, qui laissait se former non loin de lui le noyau des gardes nationaux en uniforme bientôt assez nombreux pour envahir la Chambre et en chasser les députés. Dans les Champs-Elysées, des bandes d’émeutiers préparaient l’attaque de deux postes de gardes municipaux, situés l’un près de l’avenue Gabriel, et l’autre non loin du Cours-la-Reine, à moins de deux cents mètres de la troupe. Armés de fusils et de torches, ils allaient en faire le siège en règle, en y portant la mort avant d’y porter l’incendie ; et — fait qui ne saurait se comprendre — la troupe, si rapprochée, ne reçut aucun ordre pour aller dégager de braves militaires résolus à faire jusqu’au bout leur devoir. L’Hôtel de Ville et surtout la Préfecture de police étaient entourés des tirailleurs de l’émeute que se préparaient à appuyer des bandes assez nombreuses.

Les troupes disséminées sur quelques points dans les autres quartiers avaient reçu l’ordre de venir rejoindre le gros de l’armée autour des Tuileries. Plusieurs détachemens avaient ainsi parcouru le boulevard au milieu d’une foule qui ne les attaquait pas, mais dont les menaçantes adjurations, en faveur de la paix et au nom des victimes de la veille, obtenaient d’eux trop facilement de mettre la crosse sur les épaules, de telle sorte que ces nouvelles recrues apportaient à leurs camarades non une force, mais une faiblesse de plus. Les émissaires du ministère nouveau envoyés pour répandre de toutes parts la nouvelle de la retraite définitive de M. Guizot et de l’avènement d’un ministère libéral dévoué à la réforme, avaient pu constater sur tous les points que, devant ces noms, il n’y avait ni démolition des barricades, ni dispersion de la foule.

Malgré la convocation pressante de l’état-major, les gardes nationaux arrivaient dans cliaque quartier sur le lieu de leur rassemblement, eu petit nombre, et profondément divisés. Une grande partie de la population les entourait en les suppliant de ne pas abandonner leur quartier et leurs propres familles au hasard des dangers qui pouvaient les menacer à chaque instant. La plupart écoutaient ces prières et opposaient une résistance passive à la voix de leurs chefs les mieux disposés, de sorte que, sur beaucoup de points, la formation des légions restait partielle et incomplète. Par suite, un petit nombre seulement de bataillons s’étaient rendus sur la place du Carrousel, où la revue passée par le roi n’avait que trop prouvé qu’ils ne constituaient, ni par le nombre, ni surtout par la cohésion, une force capable de faire reculer la révolution qui s’avançait. J’en recueillis une fois de plus le déplorable témoignage, au pied même du perron du palais qui donnait accès aux appartemens particuliers du roi et de la reine, que les gardes nationaux stationnés dans la cour des Tuileries pouvaient avoir plus spécialement à défendre d’un moment à l’autre.

Je m’étais, en effet, rendu au milieu de ces gardes nationaux, à quelques pas des portes mêmes du palais : ils avaient presque tous quitté leurs rangs et formaient des groupes nombreux parmi lesquels figuraient plusieurs officiers en uniforme de ma légion. Je trouvai, hélas ! parmi eux les sentimens qui animaient la grande majorité des gardes nationaux à pied. Ceux-là aussi préparaient la révolution sans comprendre qu’ils s’en faisaient eux-mêmes les complices. Je ne leur épargnai pas les reproches, à eux pas plus qu’à tous ceux qui m’entouraient. Mais que pouvait mon impuissante voix ? — Vox clamantis in deserto ! — Partout mon chaleureux appel à la résistance armée et à l’épée du maréchal Bugeaud rencontrait des adversaires. Ce nom, — chose déplorable ! — souleva les plus violentes protestations et le parti pris d’aveuglement était tellement général que l’un des plus animés contre le commandement nécessaire que j’invoquais était le lieutenant-colonel même de ma légion, un des plus riches industriels de France, un homme excellent, qui, en politique, devait être un des soutiens les plus ardens de l’Empire à venir : M. Dollfus.

Je me débattais en vain pour tâcher de lutter contre cet affolement, lorsque la voix du général Dumas, aide de camp du roi, vint interrompre mes inutiles efforts. — « La reine vous demande à l’instant, me dit-il, dans le cabinet du roi. » — Là m’attendait une scène qui demeurera un des souvenirs les plus cruels de ma vie : le roi était assis à sa place ordinaire de travail, une plume à la main, et commençant à écrire sur un papier que le duc de Montpensier, penché sur lui, montrait du doigt. A sa gauche se trouvait la reine avec un fier et douloureux visage, et quand j’entrai, elle leva les bras au ciel comme me disant : Il est trop tard ! — Quel profond et ineffaçable souvenir pour moi ! La reine m’avait envoyé chercher, parce qu’elle me savait plus dévoué à l’honneur du roi qu’à sa vie même, et elle croyait que je pourrais arrêter dans ses mains la plume avec laquelle on lui faisait signer son abdication. A côté de la reine se trouvait la duchesse d’Orléans, émue, anxieuse, agitée. Derrière les deux princesses, le maréchal Soult et le maréchal Sébastiani, silencieux et immobiles. À droite et en face de la table du roi, des généraux, des officiers du roi, des députés, quelques personnages entrés d’eux-mêmes et sans que personne leur barrât le passage : M. Emile de Girardin suppliant le roi de signer son abdication comme le seul moyen d’apaiser la tempête ; M. Crémieux se joignant à lui, en parlant de cet acte comme devant assurer la couronne au comte de Paris ; d’autres voix plus obscures s’unissant à celles-là. Quatre protestations seulement s’élevèrent contre ce qu’elles appelaient une faiblesse plus fatale à la royauté qu’au roi lui-même : celles de la reine, du général de Neuilly, de M. Piscatory et la mienne. — Cependant, tandis que le roi commençait à écrire, sous l’impulsion du duc de Montpensier qui le pressait, quelques voix se firent entendre demandant une abdication en faveur de la régence de la duchesse d’Orléans à l’exclusion de celle des princes ses fils. Alors, le pauvre roi, se retrouvant tout à coup lui-même, avec une résolution et un accent vraiment admirables au milieu de tant de faiblesses : « Je ne signerai jamais cela, s’écria-t-il. Plutôt mourir. C’est contraire à la loi ! » Et il signa son abdication, en rappelant la loi du 30 août 1842[4].

À ce moment, la reine se pencha vers la duchesse d’Orléans, et lui dit quelques mots devant lesquels la princesse se courba avec des larmes dans les yeux. On pouvait y lire comme une protestation contre des paroles sévères qui semblaient lui avoir été adressées par la reine. — On a raconté à ce sujet que la reine, après l’abdication signée, se tournant vers la duchesse d’Orléans, lui aurait dit avec amertume : « Vous devez être contente, Hélène. » — C’est contre ces mots qu’aurait protesté la princesse dans sa suppliante attitude. Pendant cette scène si cruellement agitée et si solennelle à la fois de l’abdication, dans laquelle le roi, fort peu préoccupé de sa personne, ne voyait qu’un sacrifice destiné à sauver la France et la couronne de ses enfans, un fait abominable vint mettre tout à coup dans le plus grave danger sa sûreté et sa vie elle-même : au moment où le roi Louis-Philippe avait pris la résolution définitive d’abdiquer en faveur de son petit-fils, l’ordre avait été donné aux écuries de la rue de Chartres de faire avancer deux voitures destinées à conduire à Saint-Cloud la famille royale, tandis que la duchesse d’Orléans et ses enfans devaient se rendre à la Chambre des députés, afin d’y recueillir, au nom du comte de Paris, la succession royale laissée vacante par l’abdication de son aïeul.

La voiture du roi, attelée de quatre chevaux et précédée d’un jeune piqueur, venait de déboucher de la rue de Chartres sur la place du Louvre pour se diriger vers les arcades du pavillon de Flore, lorsqu’une bande d’émeutiers — ou plutôt d’assassins — apostés au coin de la rue de Chartres, tira presque à bout portant sur le piqueur et sur l’attelage. Le malheureux jeune homme fut tué raide, et deux chevaux furent abattus. — La retraite du roi, telle qu’elle avait été projetée, était devenue impossible. Heureusement, des officiers témoins de cet affreux guet-apens eurent aussitôt la pensée de faire venir, en toute hâte, une des voitures de service sur la place de la Concorde, qui, comme je l’ai dit tout à l’heure, était maintenue entièrement libre par un cordon de troupes. — On comprend l’effroi dont cette nouvelle pénétra tous les assistans dans le cabinet où le roi, entouré encore de sa famille et de quelques amis, attendait l’arrivée de sa voiture pour quitter les Tuileries ; tout à coup retentirent des coups de fusil se rapprochant de plus en plus du palais. Ce fut, hélas ! un vrai sauve-qui-peut : chacun, toutefois, s’oubliait soi-même pour sauver le roi ; les appels se croisaient : Il n’y a pas, s’écriait-on, un moment à perdre, et alors tout fut oublié : les portefeuilles particuliers du roi qui, avec ses papiers les plus précieux, contenaient une somme de 6000 francs environ, la seule somme qu’il eût aux Tuileries à sa disposition, semblèrent un poids trop lourd pour le serviteur qui les portait, et furent jetés derrière une armoire. Je n’ai pas besoin de dire que la reine, qui avait sans doute aussi-quelque argent chez elle, ne songea même pas à l’aller chercher : elle ne pensait qu’au roi. La petite colonne, composée seulement de la famille royale, de MMe de Dolomieu, dame d’honneur de la reine, de M. Piscatory, qui allait se rendre à la Chambre des députés, du général de Neuilly qui portait sur son bras le petit prince de Wurtemberg, du général Dumas, aide de camp du roi, d’un ou deux officiers de la maison, dont je ne me rappelle pas le nom et de quelque serviteurs fidèles, prit le plus court pour se rendre place de la Concorde, où on avait annoncé l’arrivée des deux voitures. Elle déboucha sur le grand vestibule, au-dessous de la salle des Maréchaux, en passant par un corridor obscur, éclairé par une lampe ; puis, descendant le grand escalier, qui séparait alors ce vestibule du jardin, s’engagea dans la grande allée de la grille du Pont-Tournant.

Décidé à accompagner le roi et à défendre au besoin sa précieuse vie, je précédai le groupe royal aussi rapidement que me le permettait ma santé fort éprouvée en ce moment, et je m’empressai de rallier l’escadron de ma légion que j’avais établi dans le jardin. Mon cheval étant resté dans l’écurie du poste formé pour la garde du roi, je démontai un de mes gardes. Je pris la tête de ce douloureux cortège, avec la moitié d’un escadron, dont l’autre moitié forma l’arrière-garde sous les ordres de M. Savalette, ami de M. Thiers, partisan des idées de la gauche et de la réforme, mais dont la loyauté parfaite et la vigueur m’étaient connues.

Les deux voitures de service attendaient le roi non loin de l’obélisque ; en avant se trouvait massé un escadron de la ligne dont les généraux Regnault Saint-Jean-d’Angély et Prévost avaient pris le commandement. Quittant alors la tète de l’escorte, je m’étais placé entre la voiture destinée au roi et un groupe qui avait pénétré sur la place de la Concorde. Ce groupe, peu nombreux, était composé de quelques députés se rendant à la Chambre et de plusieurs ouvriers en costume de travail. Pendant que le roi montait rapidement en voiture avec sa famille, et que les personnes de sa suite s’entassaient devant, derrière, et dans la seconde voiture, je ne perdais pas de vue les ouvriers qui faisaient partie du groupe, et je ne parlerais pas de cette prudence, rendue si naturelle par les circonstances, si je n’avais été frappé des paroles que prononça en me regardant l’un de ces ouvriers, dont la figure n’avait rien d’hostile. « Mais pourquoi s’en va-t-il ? nous ne voulons pas lui faire de mal. » — Je le dis dans la profondeur de ma conviction : cétait là le mot de l’immense majorité des habitans de Paris, de ces aveugles qui ne voulaient pas faire de mal au roi, mais qui en faisaient un irréparable à la France et à eux-mêmes en se mettant à la suite des trois ou quatre mille hommes armés qui ont suffi à transformer un vœu de réforme en une révolution insensée dont les conséquences devaient peser si cruellement sur l’avenir de la patrie.

Peu de minutes s’étaient passées lorsque le convoi se mit en marche à la plus grande allure des chevaux. Je me plaçai à la portière du roi. Cette retraite avait été si rapide que les émeutiers qui venaient de porter la mort et l’incendie dans les deux postes de la garde municipale dont j’ai déjà parlé n’eurent pas le temps d’arriver jusqu’au Cours-la-Reine pendant que les voitures défilaient sur le quai ; j’eus alors de fort près le spectacle de ces forcenés se précipitant — en vain, Dieu merci — pour assaillir l’escorte du roi ; de là même, ce fait particulier qu’aucun coup de fusil ne put être tiré par ces hommes au milieu de leur course furieuse. La Providence épargna ainsi un danger de plus aux précieuses vies confiées au courage d’un petit nombre de braves gens.

Aucun incident digne d’être noté ne se produisit pendant le trajet de Paris à Saint-Cloud. A peine sortis de Paris, nous plongions dans le vrai sentiment de la France, qui était loin d’être enthousiaste de son gouvernement, mais qui souhaitait ardemment qu’il ne fût pas renversé. Nulle part un mauvais cri, nulle part une agitation populaire. A Saint-Cloud, où les premières nouvelles de Paris avaient éveillé l’attention des autorités, nous trouvâmes un bataillon de gardes nationales qui reçut très bien le roi. La famille royale se rendit immédiatement dans ses appartemens, pendant qu’une partie des personnes qui l’avaient accompagnée l’attendaient avec moi dans le salon de famille. La panique était arrivée à son comble dans les esprits, et je me rappelle cette exclamation affolée d’une des personnes présentes, qui, sans se rendre compte de l’impossibilité matérielle du fait, s’écria en s’adressant à moi : « Ils arrivent, je vous assure quils arrivent. » Pendant ce temps, on avait fait approcher d’une des portes du palais donnant sur le parc un omnibus, et bientôt le roi rentra dans le salon, prêt à partir. Il avait trouvé des vêtemens contre lesquels il avait échangé son uniforme. Le duc de Montpensier avait imité cet exemple, et portait un paletot et une casquette prêtés par je ne sais qui. Ils n’adressèrent la parole à personne ; ils pliaient tristement, avec le costume d’une abdication plus complète encore que celle des Tuileries, sous le poids du coup qui les avait frappés. Je les suivis jusqu’à la voiture, l’âme bouleversée, le visage inondé de larmes, un affreux mélange de désespoir et de honte dans le cœur.

Cte DE MONTALlVET.

  1. Ce chapitre est extrait des Fragmens ei souvenirs du comte de Montalivet, précédés d’une introduction et d’une notice historique par M. Georges Picot, qui paraîtront prochainement chez l’éditeur Calmann Lévy.
  2. Le duc de Montpensier tenait alors garnison à Vincennes, comme officier d’artillerie.
  3. D’après les Mémoires de M. Guizot et d’autres documens, le roi et M. Guizot auraient changé d’avis, fait rappeler M. Duchâtel et le général Trézel, et obtenu leur contre-seing pour la nomination du maréchal Bugeaud.
  4. Article 2 de la loi sur la régence du 30 août 1842 : « Lorsque le roi est mineur, le prince le plus proche du trône, dans l’ordre de succession établi par la Déclaration et la charte de 1830, âgé de vingt et un ans accomplis, est investi de la régence pour toute la durée de la minorité. » — La loi attribuait donc la régence au duc de Nemours, pendant qu’en vertu de l’article 6, la garde et la tutelle du roi mineur devaient appartenir à MMe la duchesse d’Orléans.