Fragment d’un voyage aux Alpes

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Nous quittons Servez où l’on prend quelque rafraîchissement, et qui marque le milieu du trajet de Sallenches à Chamonix. Voici que le chemin fait comme vient de faire mon esprit ; nous passons d’une montagne écroulée à un château ruiné. Depuis un quart d’heure nous côtoyons de très-près l’Arve, qui coule presque de niveau avec la route. Tout à coup le muletier nous montre à droite, sur une espèce de haut promontoire que la montagne voisine pousse au milieu de la rivière, quelques pans de murailles démantelées, avec un débris de tours, et d’étroites ogives façonnées par la main des hommes, et de larges crevasses faites par le temps. C’est le manoir de Saint-Michel, vieille forteresse des comtes de Genève, célèbre dans la contrée, comme le Nant-Noir, par les démons qui l’habitent et les trésors magiques qu’il recèle.

Le redoutable palais, l’ancienne citadelle d’Aymon et de Gérold est là, solitaire et lugubre comme le corbeau qui croasse joyeusement sur sa ruine. Les remparts noirâtres, inégalement rompus par les ans, s’élèvent à peine au-dessus des touffes de houx, de genêts, de ronces qui obstruent le fossé et l’avenue ; des rideaux de lierre usurpent la place des lourds ponts-levis et des herses de fer. Au-dessus monte à perte de vue une forêt de mélèzes et de sapins ; au-dessous bouillonne l’Arve tout embarrassée d’éclats de granit, tombés du rocher qui porte le château de Saint-Michel. L’un de ces rocs arrondis par la lutte des eaux arrête plus long-temps et domine de plus haut que tous les autres le cours du torrent. De temps en temps l’Arve l’investit de vagues furieuses, les presse, les roule, les gonfle, les amoncèle, surmonte enfin le rocher qui reste quelque temps inondé de tous ces flots dorés comme d’une chevelure blonde, puis tout retombe, et pendant que l’Arve grondant recommence un nouvel assaut, le front du roc reparaît chauve et nu.

Un pont se présente. Nous reprenons la rive gauche de l’Arve ; et tandis que nos chars-à-bancs nous suivent péniblement, nous commençons à gravir à pied les montées. C’est un chemin étroit et rapide, laborieusement tracé le long d’un escarpement effrayant, auquel rien ne peut se comparer, si ce n’est la pente de la montagne qui borde l’Arve de l’autre coté. Ce passage, tantôt creusé dans le roc vif, tantôt suspendu en saillie sur un abîme, communique de la vallée de Servoz à la vallée de Chamonix. On y glisse à chaque instant sur de larges dalles de granit qui font étinceler le fer des mulets. À droite, on voit pendre sur sa tête la racine des grands mélèzes déchaussés par les pluies ; à gauche, on peut pousser du pied leur tête effilée comme l’aiguille d’un clocher. Une vieille femme, idiote et infirme, assise dans une sorte de niche roulante, est à l’entrée de cette route hasardeuse, et sollicite la pitié des passans. Il me sembla voir une de ces fées mendiantes des contes bleus, qui attendaient un aventurier au bord du chemin, et décidaient sa perte sur un refus ou son bonheur sur une aumône.

À peine a-t-on quitté la mendiante, qu’on rencontre une croix dressée au bord du gouffre. Il faut passer vite devant cette croix ; elle signale un malheur et un danger.

Un peu plus loin on s’arrête. Il y a là un écho extraordinaire. Autrefois, avant que le docteur Pocock eût de nouveau découvert les merveilles de cette vallée de Chamonix, concédée dans le onzième siècle par Aymon, comte de Genève, à Dieu et à saint Michel Archange[1], avant que l’homme eût laissé aucun sentier sur la croupe de cette montagne, si quelquefois le chasseur de chamois, entraîné par l’ardeur de sa poursuite jusque dans cette gorge formidable, arrivait au point même où nous sommes, il embouchait avec un tremblement d’horreur la corne à bouquin suspendue à sa ceinture, et faisait entendre trois fois l’appel magique : hi ! ha ! ho ! trois fois, une voix lui rapportait distinctement des profondeurs de l’horizon la triple adjuration : hi ! ha ! ho ! alors il s’enfuyait plein d’épouvante, et allait conter dans les vallées qu’un chamois fée l’avait attiré par delà le château de Saint-Michel, et qu’il avait entendu la voix de l’Esprit des montagnes maudites.

Aujourd’hui, dans ce même lieu, des voyageurs élégans, des femmes parées descendent de leurs chars-à bancs sur une route assez bien nivelée. De petits garçons déguenillés accourent avec un long porte-voix. Ils en tirent des sons aigus qui ressemblent encore à l’ancienne adjuration du chasseur. Une voix des montagnes les répète encore distinctement sur un ton plus faible et plus lointain. Et puis, si vous demandez à ces enfans : Qu’est cela ? Ils vous répondent : c’est l’écho ; et tendent la main. — Où est la poésie ?

Nous laissons derrière nous les jeunes mendians, le portevoix, le foyer de l’écho, et nous nous enfonçons dans la gorge de plus en plus étroite et sauvage. Depuis quelques instans un brouillard gris et terne nous cache le ciel. Nous montons, il descend. Nous le voyons remplir successivement tous les intervalles des crêtes opposées. Ses bords qui se dilatent et s’effilent en quelque sorte, ressemblent à la frange d’un réseau. De blanchâtres lambeaux des vapeurs de l’Arve s’élèvent lentement et le rejoignent. Il touche à la haute lisière des sapins, la baigne, gagne d’arbre en arbre, et tout à coup il se ferme sur nous, et nous voile les montagnes du fond comme une toile qui s’abaisse sur une décoration de théâtre.

Nous étions à l’endroit le plus horrible et le plus beau du chemin, au point le plus élevé de ces montées. On distinguait encore à travers la brume l’escarpement opposé, tout hérissé de sapins presque couchés sur le sol, tant la pente est perpendiculaire ! Les rangs de la forêt sont quelquefois éclaircis par de grands arbres morts, qui pourriront où ils sont tombés, et qui n’ont pu être touchés que par la foudre du ciel ou par l’avalanche, cette foudre des montagnes. Devant nous, au fond du noir précipice, on voyait blanchir l’Arve à une profondeur si prodigieuse que son mugissement terrible ne nous arrivait plus que comme un murmure. En ce moment le nuage se déchira au-dessus de nous, et cette crevasse nous découvrit, au lieu de ciel, un chalet, un pré vert, et quelques chèvres imperceptibles qui paissaient plus haut que les nuées. Je n’ai jamais éprouvé rien d’aussi singulier. À nos pieds, on eût dit un fleuve de l’enfer ; sur nos têtes, une île du paradis. Il est inutile de peindre cette impression à ceux qui ne l’ont pas sentie ; elle tenait à la fois du rêve et du vertige.

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La vallée de Chamonix se présente dans sa longueur à l’œil du voyageur qui arrive de Sallenches. L’Arve tortueuse la traverse de part en part. Les trois paroisses qui s’en partagent le territoire, les Ouches, Chamonix, Argentière, montrent de loin à loin dans l’étroite plaine leurs clochers d’ardoises luisantes. À gauche, au-dessus d’un amphithéâtre bariolé de jardins, de chalets et de champs cultivés, le Bréven élève presque à pic sa forêt de sapins et ses pitons autour desquels le vent roule et déroule les nuées comme le fil sur un fuseau. À droite, c’est le Mont-Blanc, dont le sommet fait vivement briller l’arête de ses contours sur le bleu foncé du ciel, au-dessus du haut glacier de Taconay et de l’Aiguille du Midi, qui se dresse avec ses mille pointes ainsi qu’une hydre à plusieurs têtes. Plus bas, à l’extrémité d’un immense manteau bleuâtre que le Mont-Blanc laisse traîner jusque dans la verdure de Chamonix, se dessine le profil découpé du glacier des Bossons (Buissons), dont la merveilleuse structure semble d’abord offrir au regard je ne sais quoi d’incroyable et d’impossible. C’est quelque chose de plus riche, sans contredit, et peut-être même de plus singulier que cet étrange monument celtique de Carnac, dont les trois mille pierres, bizarrement rangées dans la plaine, ne sont plus simplement des pierres, et ne sont pas des édifices. Qu’on se figure d’énormes prismes de glace, blancs, verts, violets, azurés, selon le rayon de soleil qui les frappe, étroitement liés les uns aux autres, affectant une foule d’attitudes variées, ceux-là inclinés, ceux-ci debout, et détachant leurs cônes éblouissans sur un fond de sombres mélèzes. On dirait une ville d’obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides, une cité de temples et de sépulcres, un palais bâti par des fées pour des âmes et des esprits ; et je ne m’étonne pas que les primitifs habitans de ces contrées aient souvent cru voir des êtres surnaturels voltiger entre les flèches de ce glacier à l’heure où le jour vient rendre son éclat à l’albâtre de leurs frontons et ses couleurs à la nacre de leurs pilastres.

Au-delà du glacier des Bossons, vis-à-vis le prieuré de Chamonix, s’arrondit la croupe boisée du Montanvert ; et plus haut, sur le même plan, apparaissent les deux pics des Pèlerins et des Charmoz, qui ont l’aspect de ces magnifiques cathédrales du moyen âge, toutes chargées de tours et de tourelles, de lanternes, d’aiguilles, de flèches, de clochers et de clochetons, et entre lesquels le glacier des Pèlerins répand ses ondulations, pareilles à des boucles de cheveux blancs sur la tête grise du mont.

Le fond du tableau complète dignement ce magnifique ensemble. L’œil, qui ne peut se lasser de se promener sur tous les étages du vaste édifice de ces montagnes, rencontre partout des sujets d’admiration. C’est d’abord une forêt de gigantesques mélèzes qui tapisse le bout opposé de la vallée. Au-dessus de cette forêt, l’extrémité de la Mer de Glace, dépassant le Montanvert comme un bras qui se recourbe, penche et précipite ses blocs marmorés, ses lames énormes, ses tours de cristal, ses dolmens d’acier, ses collines de diamant, dresse à pic ses murailles d’argent, et ouvre dans la plaine cette bouche effrayante, d’où l’Arveyron naît comme un fleuve, pour mourir un mille plus loin comme un torrent.

Derrière la Mer de Glace, dominant tout ce qui l’environne, s’élève le Dru, pyramide de granit, d’un seul bloc, de quinze cents toises de hauteur. L’horizon, dans lequel on distingue à peine le col de Balme et les rochers de la Tête-Noire, est couronné par une dentelure de sommets couverts de neige, sur la blancheur desquels ressort, isolé et grisâtre, cet obélisque prodigieux du Dru. Quand le ciel est pur, à sa forme effilée, à sa couleur sombre, on le prendrait pour le clocher solitaire de quelque église écroulée ; et l’on dirait que les avalanches qui se détachent de temps en temps de ses parois sont des colombes qui viennent s’abattre sur ses frises désertes. Un jour de pluie, lorsqu’on l’aperçoit confusément à travers le brouillard, on pense voir le cyclope de Virgile assis dans la montagne, et les blanches vagues de la Mer de Glace sont les troupeaux qu’il compte pendant qu’ils passent à ses pieds.

Ajoutez à l’ensemble de ce paysage de merveilles l’éternelle présence du Mont-Blanc, l’une des trois plus hautes montagnes du globe, et ce caractère de grandeur que toute grande chose imprime à ce qui l’environne ; méditez sur ce sommet, qui est bien véritablement, pour me servir de la fabuleuse expression des poètes, une des extrémités de la terre ; songez à cette frappante accumulation dans un cercle si restreint de tant d’objets uniques à voir, et vous croirez, en pénétrant dans la vallée de Chamonix, entrer, si je puis me permettre une expression triviale qui rend un peu mon idée, dans le cabinet de curiosités de la nature, dans une sorte de laboratoire divin où la Providence tient en réserve un échantillon de tous les phénomènes de la création, ou plutôt dans un mystérieux sanctuaire où reposent les élémens du monde visible.

Le jour où nous y arrivâmes, c’était le 15 août, fête de l’Assomption. Nous descendions rapidement le revers de la montagne, les yeux fixés comme magiquement sur le magnifique tableau de cette vallée, enfin ouverte à nos regards. Tout à coup un détour du chemin nous fit voir un autre spectacle. À nos pieds, dans la verte plaine, sur la pente de la colline qui élève l’église des Ouches au-dessus de son village, se développaient en serpentant deux files de villageois les mains jointes, de jeunes filles voilées, et d’enfans, précédés de quelques prêtres et d’une croix. C’était une procession qui revenait du Prieuré aux Ouches en répétant les litanies de sainte Marie, mère de Dieu. Le vent nous apportait de temps à autre un écho entrecoupé de leurs chants. Je ne saurais dire quelle impression profonde vint sceller en quelque sorte les impressions qui m’accablaient, et les rendre ineffaçables. J’aurai ce souvenir présent toute ma vie. En ce moment là, tous les bruits des Alpes se déployaient dans la vallée ; l’Arve bouillonnait sur sa couche de rochers, les torrens grondaient, les cascades pluviales frémissaient en se brisant au fond des précipices, l’ouragan tourmentait les nuages dans lin angle du Bréven, l’avalanche tonnait du haut des solitudes du Mont-Blanc ; mais, pour mon âme, aucune de ces formidables voix des montagnes ne parlait aussi haut que la voix de ces pauvres pâtres implorant le nom d’une vierge.

Quelle puissance que celle qui fait sortir le même jour, à la même heure, le pape et l’éclatante légion des cardinaux des portes dorées de Saint-Pierre de Rome, le cortége royal du riche portail de Notre-Dame de Paris, et de leur indigent presbytère, oublié dans sa vallée, l’humble procession des montagnards de Chamonix ! Quelle intelligence que celle qui peut au même instant donner la même pensée à tout un monde !

Les vallées des Alpes ont cela de remarquable, qu’elles sont en quelque sorte complètes. Chacune d’elles présente, souvent dans l’espace le plus borné, une espèce d’univers à part. Elles ont toutes leur aspect, leur forme, leur lumière, leurs bruits particuliers. On pourrait presque toujours résumer d’un mot l’effet général de leur physionomie. La vallée de Sallenches est un théâtre ; la vallée de Servoz est un tombeau ; la vallée de Chamonix est un temple.


Victor Hugo.


  1. Un savant, originaire de ces montagnes mêmes, a bien voulu communiquer à l’auteur la pièce suivante, qui nous semble assez curieuse, et qui était à peu près inconnue.

    Fondation du prieuré de Chamonix par Aymon, comte de Genève.

    « In nomine sanctæ et individuæ Trinitatis.

    Ego, Aymo, comes Gebennensis, et filius meus Geroldus, damus et concedimus Domino Deo Salvatori nostro, et sancto Michaeli Archangelo, de Clusà omnem campum munitum cum appenditiis suis, ex aquà quæ vocatur Dionsa, et rupe quæ vocatur Alba, usque ad Balmas, sicut ex integro ad comitatum meum pertinere videtur ; id est, terras, sylvas, alpes, venationes, omnia placita et banna, et monachi Deo et Archangelo servientes hoc totum habeant et teneant sine contradictione alicujus hominis, et nihil nobis nisi eleëmosinas et orationes pro animabus nostris et parentum nostrorum retinemus, ut sanctus Michaël Archangelus perducat nos et illos in paradisum exultationis. Si quis autem, quod absit, hoc donum confringere voluerit, in anathemate et maledictione sit, sicut Datan et Abiron, quoùsque resipiscat et satisfaciat. Ex istis ergo donis sunt legitimi testes, uterini fratres comitis Willelmus Fulciniacus, et Amedeus, et Thurumbertus de Nangiaco, et Albertus miles, et Agueldrandus presbiter, et Silico.

    Ego Andreas, comitis capellanus, hanc cartam præcepto ipsius comitis scripsi, et tradidi ferià septimà lunà 27e, papa Urbano regnante. »

    Au bas de cet acte pend le sceau du comte en cire blanche, et, quoiqu’il soit sans date, on conjecture, par le règne du pape (Urbain II, qui siégea depuis l’an 1088 jusqu’en 1099), qu’il fut passé environ l’an 1090, époque à laquelle ce même comte, conjointement avec Gérard son fils, fit une donation assez considérable au monastère de S.-Oyen de Joux.

    Le prieuré de Chamonix, fondé par Aymon, comte de Genève, du temps du pape Urbain II, avant 1099, dépendait de l’abbaye de Saint-Michel de La Cluse. Guillaume de La Ravoyre, qui en fut le dernier prieur, en procura l’union à la collégiale de Sallenches. Guifrey, qui en était prieur en 1229, fut présent, le 12 des calendes de mai, à la cession qu’Aymon, seigneur de Faucigny, fit de Chamonix à Guillaume, comte de Genève. Guillaume de Villette fut prieur en 1319. Aux nones de juillet, Hugues, dauphin, seigneur de Faucigny, lui confirma la juridiction du prieuré de Chamonix et de ses dépendances.