Fragments sur le procès de Montbailli/Édition Garnier

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Garnier (tome 29p. 219-222).

C’est encore la démence de la canaille qui produisit l’affreuse catastrophe dont nous allons parler en peu de mots. Il faut passer ici de l’extrême ridicule à l’extrême horreur.

Un citoyen de Saint-Omer, nommé Montbailli, vivait paisiblement chez sa mère avec sa femme, qu’il aimait. Ils élevaient un enfant né de leur mariage, et la jeune femme était grosse d’un second. La mère Montbailli était malheureusement sujette à boire des liqueurs fortes, passion commune et funeste dans ces pays. Cette habitude lui avait déjà causé plusieurs accidents qui avaient fait craindre pour sa vie. Enfin, la nuit du 26 au 27 juillet 1770, après avoir bu avant de se coucher plus de liqueurs qu’à l’ordinaire, elle est attaquée d’une apoplexie subite, se débat, tombe de son lit sur un coffre, se blesse, perd son sang, et meurt.

Son fils et sa bru couchaient dans une chambre voisine, et étaient endormis. Une ouvrière vient frapper à leur porte le matin, et les éveille[1] ; elle veut parler à leur mère pour finir quelques comptes. Les enfants répondent que leur mère dort encore. On attend longtemps, enfin on entre ; on trouve la mère renversée sur un coffre, un œil enflé et sanglant, les cheveux hérissés, la tête pendante ; elle était absolument sans vie.

Le fils, à cette vue, s’évanouit ; on cherche partout des secours inutiles : un chirurgien arrive, il examine le corps de la mère ; nul secours à lui donner. Il saigne le jeune homme, qui revient enfin à lui. Les voisins accourent, chacun s’empresse à le consoler. Tout se passe selon l’usage ; le cadavre est enseveli dans une bière au temps prescrit ; on commence un inventaire : tout est en règle et en paix.

Quelques femmes du peuple, dans l’oisiveté de leurs conversations, raisonnent au hasard sur cette mort. Elles se ressouviennent qu’il y eut un peu de mésintelligence entre les enfants et la mère quelque temps auparavant[2]. Une de ces femmes remarque qu’on a vu quelques gouttes de sang sur un des bas de Montbailli. C’était un peu de sang qui avait jailli lorsqu’on le saignait. La légèreté maligne d’une de ces femmes la porte à soupçonner que c’est le sang de la mère. Bientôt une autre conjecture que Montbailli et sa femme l’ont assassinée pour hériter d’elle. D’autres, qui savent que la défunte n’a point laissé de bien, disent que ses enfants l’ont tuée par vengeance. Enfin ils l’ont tuée. Ce crime, dès le lendemain, passe pour certain parmi la populace, à laquelle il faut toujours des événements extraordinaires et atroces pour occuper des âmes désœuvrées.

Le bruit devient si fort que les juges de Saint-Omer sont obligés de mettre en prison Montbailli et sa femme. Ils sont interrogés séparément ; nulle apparence de preuves ne s’élève contre eux, nul indice. D’ailleurs les juges étaient suffisamment informés de la conduite régulière et innocente des deux époux ; on ne leur avait jamais reproché la moindre faute : le tribunal ne put les condamner. Mais, par condescendance pour la rumeur publique, qui ne méritait aucune condescendance, il ordonna un plus ample informé d’un an, pendant lequel les accusés devaient demeurer en prison. Il y avait de la faiblesse à ces juges de retenir dans les fers deux personnes qu’ils croyaient innocentes. Il y eut bien de la dureté dans celui qui faisait les fonctions de procureur du roi d’en appeler a minima au conseil d’Artois, tribunal souverain de la province.

Appeler a minima, c’est demander que celui qui a été condamné à une peine en subisse une plus terrible. C’est présenter requête contre la plus belle des vertus, la clémence. Cette jurisprudence d’anthropophages était inconnue aux Romains. Il était permis d’appeler à César pour mitiger une peine, mais non pour l’aggraver. Une telle horreur ne fut inventée que dans nos temps de barbarie. Les procureurs de cent petits souverains, pauvres et avides, imaginèrent d’abord de faire prononcer en dernière instance des amendes plus fortes que dans les premières, et bientôt après ils requirent que les supplices fussent plus cruels, pour avoir un prétexte d’exiger des amendes plus fortes.

Le conseil souverain d’Artois qui siégeait alors, et qui fut cassé l’année suivante, se fit un mérite d’être plus sévère que le tribunal de Saint-Omer. Les lecteurs qui pourront jeter les yeux sur ce mémoire, et qui n’auront pas lu ce que nous écrivîmes dans son temps[3] sur cette horrible affaire, ne pourront démêler comment les juges d’Arras, sans interroger les témoins nécessaires, sans confronter les accusés avec les autres témoins entendus, osèrent condamner Montbailli à être rompu vif et à expirer dans les flammes, et sa femme à être brûlée vive.

Il faut donc qu’il y ait des hommes que leur profession rende cruels, et qui goûtent une affreuse satisfaction à faire périr leurs semblables dans les tourments ! Mais que ces êtres infernaux se trouvent si souvent dans une nation qui passe depuis environ cent ans pour la plus sociable et la plus polie, c’est ce qu’on peut à peine concevoir. On avait, il est vrai, les exemples absurdes et effroyables des Calas, des Sirven, des chevaliers de La Barre ; et c’est précisément ce qui devait faire trembler les juges d’Arras : ils n’écoutèrent que leur illusion barbare.

L’épouse de Montbailli, âgée de vingt-quatre ans, était grosse, comme on l’a déjà dit[4]. On attendit ses couches pour exécuter son arrêt, et elle resta chargée de fers dans un cachot d’Arras. Son mari fut reconduit à Saint-Omer pour y subir son supplice.

Ce n’est que chez nos anciens martyrs qu’on retrouve des exemples de la patience, de la douceur, de la résignation de cet infortuné Montbailli ; protestant toujours de son innocence, mais ne s’emportant point contre ses juges, ne s’en plaignant point, levant les yeux au ciel, et ne lui demandant point vengeance.

Le bourreau lui coupa d’abord la main droite. « On ferait bien de la couper, dit-il, si elle avait commis un parricide. » Il accepta la mort comme une expiation de ses fautes, en attestant Dieu qu’il était incapable du crime dont on l’accusait. Deux moines qui l’exhortaient, et qui semblaient plutôt des sergents que des consolateurs, le pressaient, dans les intervalles des coups de barre, d’avouer son crime. Il leur dit : « Pourquoi vous obstinez-vous à me presser de mentir ? Prenez-vous devant Dieu ce crime sur vous ? Laissez-moi mourir innocent. »

Tous les assistants fondaient en larmes et éclataient en sanglots. Ce même peuple qui avait poursuivi sa mort l’appelait le saint, le martyr ; plusieurs recueillirent ses cendres.

Cependant le bûcher dans lequel cette vertueuse victime expira devait bientôt se rallumer pour sa femme. Elle avançait dans sa grossesse, et les cris de la ville de Saint-Omer ne l’auraient pas sauvée. Informés de cette catastrophe, nous prîmes la liberté d’envoyer un mémoire au chef suprême de toute la magistrature de France[5]. Ses lumières et son équité avaient déjà prévenu notre requête. Il remit la révision du procès entre les mains d’un nouveau conseil établi dans Arras[6].

Ce tribunal déclara Montbailli et sa femme innocents. L’avocat qui avait pris leur défense ramena en triomphe la veuve dans sa patrie ; mais le mari était mort par le plus horrible supplice, et son sang crie encore vengeance. Ces exemples ont été si fréquents qu’il n’a pas paru plus nécessaire de mettre un frein aux crimes qu’à la cruauté arbitraire des juges.

On s’est flatté qu’enfin le grand projet de Louis XIV de réformer la jurisprudence pourrait être exécuté ; que les lumières naissantes de ce siècle mémorable, augmentées par celles du nôtre, répandraient un jour plus favorable sur l’humanité. On a dit : Nous verrons le temps où les lois seront plus claires et plus uniformes, où les juges motiveront leurs arrêts, où un seul homme n’interrogera plus secrètement un autre homme, et ne se rendra plus le seul maître de ses paroles, de ses pensées, de sa vie et de sa mort ; où les peines seront proportionnées aux délits ; où les tortures, inventées autrefois par des voleurs, ne seront plus mises en usage au nom des princes. On forme encore ces vœux : celui qui les remplira sera béni du siècle présent et de la postérité.


FIN DU FRAGMENT SUR LE PROCÈS, ETC.

  1. Dans le premier mémoire, Voltaire disait que la jeune femme était restée endormie.
  2. C’était la veille qu’on avait eu querelle ensemble, selon le premier mémoire.
  3. La Méprise d’Arras ; voyez tome XXVIII, page 425.
  4. Voyez tome XXVIII, page 434.
  5. Le chancelier Maupeou ; voyez tome XXVIII, page 434.
  6. Voyez tome XVI, page 108 ; et XXVIII, 397.