Français, reprenez le pouvoir !/Partie 4/Chapitre 8

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De la mondialisation sauvage à la mondialisation humaine >> La puissance ou la mort

Rebâtir l’OMC

Il faut tout d’abord créer une exception alimentaire, au même titre que l’exception culturelle, récemment reconnue par l’Unesco.

Par exemple, dans le domaine agricole, l’OMC voulait conclure un accord coûte que coûte, oubliant au passage que l’agriculture, au même titre que la culture, l’énergie, la santé ou l’éducation, relève de la souveraineté inaliénable des États. Que serait en effet le droit d’un peuple à disposer de lui-même s’il ne disposait pas d’abord de la faculté de se nourrir? Le simple bon sens indique que l’un ne va pas sans l’autre. Nourrir son peuple, en choisissant le niveau de sécurité, de norme sanitaire, d’aménagement du territoire, relève donc d’une responsabilité politique nationale.

Dans les négociations actuelles menées à l’OMC, la confusion entre les pays exportateurs et les pays les plus pauvres est volontairement entretenue pour culpabiliser l’Europe, alors même que les États-Unis concentrent leurs aides sur quelques produits à l’exportation, notamment le coton. Il y a clairement deux poids et deux mesures.

Bien entendu, certains abus de pays développés doivent être supprimés. L’Union européenne a déjà effectué un pas considérable, mais le véritable enjeu est ailleurs. Il est, naturellement, dans l’accroissement de la production mondiale pour nourrir les peuples en développement, ainsi que pour fixer des populations rurales condamnées à fuir les campagnes pour rejoindre les bidonvilles des mégalopoles. Comment nourrirons-nous les neuf milliards d’êtres humains qui peupleront d’ici à cinquante ans notre planète et comment fixerons-nous les paysans sur leur terre pour éviter l’asphyxie des métropoles?

Préférence régionale, accords spécifiques avec les pays producteurs les plus pauvres sur le modèle de ceux déjà passés avec le groupe des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), encouragements aux agriculteurs biologiques, système de soutien des cultures vivrières, voilà les vraies pistes pour demain.

En outre, il est vital, dans le cadre des négociations commerciales de l’OMC ou en dehors d’elles, d’instaurer des zones régionales de libre-échange sur le modèle préconisé par Maurice Allais.

Il s’agit de mettre en place des règles qui favorisent la création de zones économiques régionales (caractérisées par un tarif extérieur commun et un marché intérieur dédouané), permettant la croissance et l’ouverture des échanges à l’intérieur de zones géographiques homogènes. Ce modèle prend acte de l’aspect irrattrapable à court terme des inégalités existant entre pays industrialisés, émergents et moins avancés, dans un contexte d’ouverture totale des échanges. Les pays en voie de développement et moins avancés doivent en effet pouvoir protéger leurs marchés intérieurs et percevoir des recettes douanières sur leurs importations, de manière à accumuler du capital, réaliser des investissements et bâtir des chaînes d’activité économique à plus forte valeur ajoutée. Les exemples de la Malaisie ou du Japon apportent la preuve de cette obligation.

Le produit des nouvelles taxes douanières entre les zones régionales pourrait d’ailleurs être reversé par les institutions internationales d’aide au développement.

Certes, il ne s’agit pas de bâtir de nouvelles forteresses économiques, définitivement hermétiques les unes aux autres. Ces barrières douanières défensives auront naturellement vocation à s’abaisser, à mesure que progressera l’harmonisation sociale et environnementale dans les pays émergents.

Enfin, il faudra, dans une troisième réforme, intégrer à terme les règles juridiques émanant de l’OMC à la hiérarchie des normes du droit international (normes ONU). Cela permettra de subordonner la liberté de commerce à d’autres normes: celles qui concernent le droit du travail (lutte contre l’exploitation, droits des femmes et des enfants), le respect de l’environnement ou la diversité culturelle. Par ce biais, les règles de l’économie internationale seront progressivement soumises aux exigences démocratiques d’un développement durable.

De même, un moratoire sur l’Accord général sur le commerce des services (le fameux AGCS) est indispensable, tant qu’une étude préalable et indépendante de l’impact des libéralisations antérieures n’aura pas été menée… Il faudra, naturellement, en exclure les services publics et d’intérêt général. Il devrait en aller de même avec l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI), dont la mise en œuvre permettrait aux mastodontes américains et chinois de mettre la main sans aucune difficulté sur n’importe quelle entreprise européenne.

Ces propositions visent à réformer radicalement l’organisation internationale des échanges, en vue de la rendre à la fois plus conforme aux exigences du droit (droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droit du travail, etc.), plus équilibrée entre pays de niveaux de développement différents (constitution de zones géographiques socialement et économiquement homogènes) et plus soucieuse de l’intérêt général à long terme (souci environnemental, prudence face à l’AGCS et l’AMI).

Le deuxième axe de transformation que je propose concerne le système monétaire. S’il n’est plus possible de revenir à des parités fixes, les taux de change des grandes monnaies doivent au moins être pilotés par un accord concerté des gouvernements, afin d’éviter les distorsions et les fluctuations excessives. Il faudrait en outre se donner les moyens de mettre au ban de la communauté internationale les micro-États fantoches, favorisant l’évasion fiscale et servant de plateformes mafieuses.

Enfin, le troisième axe de changement à mettre en œuvre d’urgence concerne l’aide au développement. Il s’agit ici de privilégier l’aide en nature pour s’assurer de l’aboutissement des projets subventionnés, de soutenir massivement le micro-crédit et, d’une manière générale, de privilégier les réalisations locales sur une petite échelle, de réviser les critères d’aide de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Les pays en développement ou émergents (comme l’Argentine) pourraient ainsi échapper aux thérapies de choc catastrophiques qui leur ont été, et leur sont encore, imposées.

L’enjeu le plus important concerne l’environnement. Il faut tout faire pour éviter que le développement de ces pays passe par la phase la plus polluante. Si la Chine et l’Inde consomment un jour comme l’Amérique, c’en sera fini de notre terre. L’aide internationale devrait donc privilégier la révolution énergétique comme celle des transports (généralisation de panneaux solaires, transports ferroviaires ou maritimes, économies d’énergie). Pour inciter ces nouvelles puissances à intégrer le respect de l’environnement dans leurs choix individuels et collectifs, il faut taxer aux frontières les produits fabriqués au mépris des règles environnementales.

Il va de soi que la France, seule, ne pourra pas transformer le monde. C’est pourquoi, notre pays doit… « donner du temps au temps » pour convaincre ses partenaires. En attendant d’y parvenir, il doit commencer par s’appliquer à lui-même le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qu’il recommande aux autres, et tenir compte du rejet massif des orientations économiques libre-échangistes qui s’est exprimé le 29 mai.

L’enjeu est simple: il faut aider la France à sortir du cercle vicieux de la désinflation compétitive, qui n’a plus aucune raison d’être aujourd’hui. Si cette dernière était en effet d’actualité quand l’inflation dépassait 10 %, elle ne l’est plus à l’heure où les nations européennes doivent investir massivement pour réussir la mutation scientifique et technologique du XXIe siècle, ainsi que pour assurer une relance minimum de leur natalité.

Tous les gouvernements tombent les uns après les autres, car ils ont abandonné les leviers de la croissance et de l’emploi. Obsédés par les déficits qu’ils n’arrivent d’ailleurs jamais à combler (la remise au travail d’un million de chômeurs en France permettrait par exemple d’équilibrer les comptes de la Sécurité sociale), ils voient le sol se dérober sous leurs pieds, faute d’avoir agi à temps et avec suffisamment de résolution.

Pour renouer avec la croissance, nous devrons impérativement desserrer les carcans qui étouffent l’économie de la zone euro. Il ne s’agit pas, nous l’avons vu, de remettre en cause l’Union européenne, mais de la débarrasser de l’instrumentalisation partisane (au service d’une idéologie économique bien déterminée) dont elle fait l’objet depuis plusieurs dizaines d’années. Cela ne sera pas aisé. Pour y parvenir, il faudra parfois accepter l’affrontement entre des conceptions légitimement différentes: la PAC n’aurait jamais été créée sans la crise qu’avait provoquée le général de Gaulle. Il est temps aujourd’hui de réformer trois grandes politiques européennes:

– la politique de l’euro tout d’abord, pour assurer si possible des taux d’intérêt réels favorables à l’investissement privé, autoriser les dépenses d’investissement public ainsi qu’assurer un taux de change réactif et offensif face aux autres devises, notamment le dollar et le yuan;

– celle de la concurrence ensuite. S’il est normal de veiller à la libre concurrence (dans un sens qui reste à redéfinir), il est en revanche contre-productif d’interdire, au nom d’un dogme économique, la constitution de champions nationaux ou européens capables de peser dans le monde entier. Si nous avions appliqué la lettre de ce dogme, jamais le TGV, Airbus ou Ariane, ne seraient nés. Seule une nouvelle politique industrielle pragmatique permettra d’éviter la colonisation définitive de notre économie;

– enfin, la politique douanière. Avec la réforme de l’OMC déjà abordée, il faut rétablir des tarifs souples et réactifs, pour éviter que nos entreprises soient confrontées à des conditions de concurrence intenables.

Il va de soi que toutes ces réformes seront longues à mettre en œuvre. Il serait illusoire d’attendre leurs bienfaits pour réformer notre pays.

Parallèlement à ce nouveau cap international, la France doit rapidement remettre en ordre ses affaires. Comment donner des leçons, si l’on n’est pas capable de prouver chez soi sa capacité à inventer une nouvelle voie économique, sociale et environnementale.

Pour mettre l’économie au service de l’homme, pour passer de la croissance quantitative à la croissance qualitative, il faut à la fois bâtir une puissance économique et retrouver l’esprit de partage. C’est autour de ces deux mots, la puissance et le partage, que je propose une série de réformes, dont certaines peuvent s’apparenter à de vraies révolutions.