François Bonivard et Genève au XVIe siècle

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François Bonivard et Genève au XVIe siècle
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 82 (p. 682-709).
FRANÇOIS BONIVARD
ET
GENEVE AU XVIe SIECLE

I. Œuvres de Bonivard, la plupart inédites, publiées par M. Gustave Revilliod, 6 volumes, Genève, 1856-1867. — II. J.-J. Chaponnière, François Bonivard, 1846. — III. Edmond Chevrier, François Bonivard, sa vie et ses écrits, 1868. — IV. L. Vulliemin, Chillon, étude historique, 1851. — V. J.-B.-G. Galiffe, Genève historique et archéologique, 1869. — VI. A Cramer, Notes extraites des registres du consistoire, 1853. — VII. Herminjard, Correspondance des réformateurs, 2 vol., 1865-1867.

Dans son pèlerinage de 1816 au bord du « clair et placide Léman, » Byron partit un jour en bateau de Clarens avec son ami Hobhouse pour l’îlot rocheux qui porte depuis mille ans le château de Chillon. Tous les voyageurs ont remarqué combien l’aspect de ces vieilles murailles contraste avec celui de la côte. Elles opposent à la gaîté des premiers plans, à la mollesse de l’eau bleue, à la liberté des hautes cimes, un donjon farouche aux murs crénelés que flanquent encore aujourd’hui trois tours rondes et une tour maîtresse carrée et massive, bien que cette puissante armure de pierre n’ait plus depuis trois siècles ni seigneur à défendre, ni ennemis à repousser. Byron parcourut les trois cours et les deux étages du château, la salle des chevaliers, la chapelle, la salle de justice; il vit les chasses peintes sur les murs, les fleurs de lis et les croix de Savoie qui brillaient encore au ciel noir et aux poutres rouges du plafond, les hautes cheminées qu’abrite une couverture légèrement surbaissée, les Alpes de Savoie encadrées par les croisées des grandes salles; il descendit enfin « au profond de Chillon, » comme disaient les gens du pays. Ces cryptes accablantes, ces colonnes trapues, ces étranges lueurs bleues le matin, vertes le soir et parfois, au coucher du soleil, rouges de feu et de sang, qui tombent des meurtrières en laissant dans l’ombre le fond sinistre du caveau, tout cela frappa vivement le poète. On lui montra un pilier et on lui dit : « Ici fut enchaîné Bonivard. » Byron entendit à peine; il avait oublié la courte note de Jean-Jacques aux dernières pages de la Nouvelle Héloïse : « François Bonivard, prieur de Saint-Victor, homme d’an rare mérite,... aimant la liberté, quoique Savoyard, et tolérant, quoique prêtre. » Dans ce souterrain, l’auteur de Childe Harold se sentit comme emprisonné lui-même; il n’écouta point le caporal ivre, sourd et « fort comme Blucher, » qui lui racontait la légende du lieu d’une voix tonnante. Assailli d’images lugubres, de souvenirs dantesques, il se crut dans la tour d’Ugolin. Tout en rêvant un poème, il gravait machinalement sur le pilier ce nom qu’on y lit encore : Byron. Bonivard, qu’il ne connaissait pas, se dressa devant lui comme un personnage tragique. En sortant de cette tombe, le poète s’épanouit comme s’il revenait de l’enfer. Hors de lui, ivre de joie, il répétait à tous les enfans qui se trouvaient sur son chemin en leur jetant des demi-guinées : «Voilà, mes jolis garçons suisses, voilà pour votre grâce et pour votre beauté. » Son cœur se dégonflait. « Je me sens, disait-il à Hobhouse, sous le charme du génie de la contrée;... mon âme se repeuple de nature,... des sites pareils sont faits pour je ne sais qui... » Quelques jours après, à Ouchy, retenu par la pluie un jour entier dans une auberge, il écrivit le Prisonnier de Chillon. Dès lors ce prisonnier est monté au rang des demi-dieux dans la mythologie libérale. Cette apothéose a ébloui tout le monde, même les esprits les plus graves, et M. Vulliemin, le savant historien de Chillon, a parlé de Bonivard en poète ému.

Ainsi s’est formée la légende de ce martyr « plus célèbre que connu, » comme le dit fort bien l’un de ses biographes; mais depuis une vingtaine d’années la science, qui ne s’attendrit guère, a repris ses droits. Un archéologue genevois, le Dr J.-J. Chaponnière, a consacré une grande partie de sa vie à rechercher et à recueillir les manuscrits de Bonivard, que vient de publier M. Gustave Revilliod. Nous avons pu entrer dans la familiarité du prisonnier de Chillon. A la figure idéale, indécise, imaginée par Byron, s’est substituée une physionomie très accentuée, très vivante, et gagnant en expression ce qu’elle a pu perdre en pureté. Bonivard fut un remarquable écrivain, un érudit d’humeur pensive et rieuse, qui s’inquiétait à ses heures, en artiste et en curieux, de philosophie, de philologie, d’histoire et d’historiettes. Il fut, pour tout dire en un mot, un des prédécesseurs de Montaigne. L’œuvre bigarrée de cet illustre inconnu jette une lumière vive et gaie sur les révolutions de Genève avant la réforme. Quand on l’étudie de près, si le héros diminue, l’écrivain grandit, et c’est tant mieux pour notre siècle, qui a plus besoin d’anciens écrivains que d’anciens héros.


I.

Genève, au commencement du XVIe siècle, était une ville de combats, d’affaires et de plaisirs. Debout sur les deux rives du Rhône, moins peuplée qu’aujourd’hui, mais plus vaste peut-être, elle offrait l’aspect d’une place forte entourée d’ennemis. Du côté du lac, elle avait enfoncé dans l’eau des rangées de pieux entre lesquelles chaque soir on tendait des chaînes; du côté de terre, elle s’était flanquée de fortes tours rondes et carrées que reliaient des murs d’enceinte. Dans ces murs, ici crénelés, là couverts de toits abritant les galeries suspendues où veillait le guet, s’enchâssaient de loin en loin des maisons où s’ouvraient des fenêtres grillées. Au-dessus des remparts verdoyaient des bouquets d’arbres, des jardins potagers, des plants de vignes parmi lesquels des granges et des poulaillers prenaient un air campagnard, tandis que plus haut un fouillis de pignons, de tourelles, de clochetons, de clochers, accusaient une vraie ville. On franchissait sur des ponts-levis défendus par des herses des fossés étroits, mais profonds, avant d’atteindre les portes, que protégeaient de grosses tours armées de mâchicoulis; tout cela sentait la poudre. L’intérieur de la ville était rassurant et l’on s’engageait volontiers dans les pittoresques ruelles habitées par des gens de bien. Les maisons, se développant sur des cours et des jardins intérieurs, ne présentaient à la rue qu’une porte, deux étages de croisées, le pignon par-dessus, de côté la tourelle où tournait le virolet, l’escalier à vis; mais la porte souvent ogivale était surmontée d’un écusson, les fenêtres aux meneaux de plomb offraient parfois des verrières blasonnées, le salon, qu’on appelait « le poêle, » était plafonné en caissons, peint à fresque ou tendu de tapisseries, meublé de bois sculpté, soutenu par des poutraisons à moulure, décoré de trophées d’armes qui ne restaient pas longtemps au croc : ces chambres de bourgeois ressemblaient à nos ateliers d’artistes. Les halles, vastes portiques couverts, étaient de grands bazars; des boutiques s’éparpillaient dans tous les quartiers : autour de la cathédrale, les débitans de bimbeloterie dévote; dans les rues nobles, les apothicaires, hommes d’importance et de capacité; ils parlaient latin à leurs apprentis, siégeaient dans les conseils, où ils reçurent plus tard, l’épée à la main, la tête couverte, l’hommage que leur rendaient, à genoux et désarmés, les gentilshommes du territoire, puis retournaient sans déroger vendre des drogues. Au-dessus des boutiques, nombre d’hôtelleries arboraient sur leurs enseignes des croix, des aigles, des lions, des faucons de toutes couleurs et des titres singuliers. Un homme et son cheval, le premier « dînant de bœuf, de mouton et de poule, » étaient nourris et logés pour dix sous par jour. Les voyageurs affluaient, alléchés par ce tarif et sans doute aussi par les plaisirs de la ville, les jeux de paume, les tavernes toujours peuplées, les spectacles en plein vent auxquels assistaient les premiers magistrats, leur bâton syndical à la main, ou encore par les masques et les parades du carnaval, par les étuves, vrais thermes antiques où l’on était massé, frictionné, parfumé, saigné même à peu de frais, peut-être aussi par « les belles filles, » parquées alors dans une rue qui porte encore leur nom; elles n’en pouvaient sortir que marquées d’un parement rouge à l’épaule droite, et elles étaient soumises à l’autorité d’une supérieure assermentée qu’on appelait la reine du sérail. Rien de plus vivant alors que la petite ville et son grand fleuve, habité lui-même : des maisons, des fabriques bordaient « le pont bâti, » sous le tablier duquel étaient suspendues des caves ; d’autres maisons et même des tours construites sur pilotis avaient pris possession du Rhône, et s’y avançaient sur un espace de cent dix-huit pieds; le pont seul supportait huit cents habitans. Les rues étaient à tout le monde ; les notaires verbalisaient en plein vent; les femmes richement attifées se mêlaient aux foules, se battaient au besoin dans les émeutes, défendues par le stylet qui retenait leurs cheveux, et les riches ménagères qu’on voyait le matin, debout sur le rebord des fenêtres, nettoyer les vitres au risque de se rompre le cou, s’asseyaient le soir en robe de velours sur des bancs de pierre devant leurs maisons pour recevoir les hommages des promeneurs. Des groupes se formaient ainsi; passaient les musiciens, et les couples tumultueux entraient en danse.

Telle était Genève avant la réforme. Catholique et joyeuse, elle ne ressemblait guère à la cité de Calvin que nous aurons plus tard à parcourir. Cependant elle se sentait déjà menacée et se tenait sur ses gardes; de là ces remparts, ces palissades, ces chaînes qui se tendaient dans les rues, ces escouades de bourgeois qui, au premier signal, sautaient sur leurs armes et s’assemblaient dans leurs quartiers; c’était une ville de guerre dont tous les citoyens, même les prêtres, étaient sans cesse prêts à se battre ; telle abbaye s’était transformée en corps militaire dont le capitaine, gardant le titre d’abbé, menait au feu ses « moines, » ou commandait, au bruit des tambours et des fifres, de martiales processions. Pourquoi donc tant de précautions et de défiances? contre quelles menaces? Contre celles du dehors et celles du dedans. Genève, cité impériale et épiscopale, avait plusieurs maîtres, par conséquent plusieurs ennemis. L’empereur placé trop haut, trop loin surtout, ne la gênait guère; il avait reconnu son indépendance sous la souveraineté d’un évêque électif; mais le pape, cherchant toujours à développer son empire, s’attribuait la faculté de nommer seul cet évêque souverain. Ce dernier, non content de ses prérogatives épiscopales, tâchait, au moyen des foudres qu’il avait en main, d’empiéter sur le temporel. Le plus dangereux ennemi, c’était le duc de Savoie; s’étant arrogé certains droits de justice, ayant installé un vidomne à Genève, il avait un pied dans la ville, et aurait voulu l’annexer à son territoire, dont elle était enveloppée de tous côtés. En ce temps-là, les cloches de la cathédrale étaient entendues de plus de Savoyards que de Genevois ; mais dans ce petit état il y avait un peuple qui voulait rester libre. Ce peuple, depuis plusieurs siècles, avait su garder ses franchises, la liberté de la commune et de l’individu, l’inviolabilité de la terre et de la maison, l’élection des magistrats, la juridiction criminelle; il était le maître de la cité. Il avait su résister à toutes les usurpations du pouvoir spirituel et du pouvoir séculier; bien plus, il avait tenu bon contre l’envahissement et l’éblouissement de cette chevalerie qui, dans beaucoup d’autres endroits, en Savoie et en Piémont, par le prestige des armes et des aventures, par l’appât des titres nobiliaires, avait abattu l’énergique indépendance des associations communales.

Ainsi Genève au début du XVIe siècle était une sorte d’état constitutionnel dominé par un évêque, gouverné par le peuple et convoité par un souverain étranger. Le duc de Savoie était alors Charles III, que ses sujets surnommaient le Bon, parce qu’il avait montré à son avènement des qualités aimables et des goûts pacifiques. Il guerroya pourtant malgré lui; deux terribles voisins qu’il n’avait pas la force de séparer, la France et l’empire, se heurtant l’un contre l’autre, risquèrent plus d’une fois de l’écraser; cependant toute sa vie il parut songer à Genève autant qu’à son trône. Il voulait les Genevois pour sujets, et il s’obstina dans cette ambition avec une opiniâtreté de violence et de perfidie qui a soulevé l’indignation de l’histoire. Contre ces attentats, le protecteur naturel des Genevois aurait dû être leur évêque, souverain reconnu, incontesté et menacé lui-même par les prétentions de la maison de Savoie ; mais Charles III était parvenu à faire nommer au siège épiscopal de Genève un de ses parens appelé Jean, fils d’un prélat et d’une courtisane ; le bâtard devint aussitôt l’âme damnée du duc. Il y eut entre ces deux princes une épouvantable émulation de tyrannie. L’évêque fit décapiter illégalement les meilleurs patriotes; le duc (entre autres crimes) fit enlever sur ses terres deux pauvres sires, qu’il confessa par la torture; puis, de peur qu’ils n’eussent le courage de rétracter leur confession, on les égorgea sans miséricorde; leurs corps, coupés en morceaux, furent expédiés à Genève et à Turin dans des barils scellés des armes du duc, et leurs têtes plantées sur des noyers devant le pont d’Arve.

Contre ces deux ennemis coalisés, le duc et l’évêque, que firent les patriotes genevois? Ils se tournèrent vers les cantons suisses, qui comptaient dans le monde depuis leur furieuse victoire de Morat; Genève tendit les bras du côté de Fribourg et de Berne. Un parti national se forma dans la future cité de Calvin, parti de jeunes gens un peu vifs, tapageurs, indisciplinés, mais intrépides et ne craignant ni les coups ni la mort. Ces bandes joyeuses combattaient de toute façon, souvent par de folles équipées : elles dépendaient les pendus, coupaient les jarrets des mules aristocratiques, aimaient le vacarme, battaient le rappel, s’ameutaient pour rien, attaquaient les maisons, cassaient les vitres, arrêtaient le vidomne, et s’inquiétaient peu des lois; mais elles sauvèrent Genève. C’est à la tête de ces héroïques lurons que nous trouvons les Lévrier, les Berthelier, les Pécolat et le plus admirable de ces chefs, Bezanson Hugues, un caractère antique, homme d’autorité, de sang-froid, de résolution, qui vient d’être remis en lumière par M. Galiffe après trois siècles d’oubli. Quittant sa femme, ses enfans, qu’il confiait à la république, Bezanson était sans cesse en marche; passant les montagnes en toute saison, traqué par des gentilshommes, blessé, malade, il allait toujours; à Berne, à Fribourg, il gagnait des adhérens, persuadait les cœurs, écartait les objections comme il avait écarté les hallebardes. Épuisé par cette vie de périls et de fatigues, il dut s’arrêter à mi-chemin dès sa quarantième année; il avait dépensé tout son bien pour Genève et conquis le nom de père et sauveur de la patrie, titre mérité qui vient de lui être rendu.

C’est aussi dans ce même camp que nous allons trouver le fameux prisonnier de Chillon. François Bonivard était né en 1493 à Seyssel, où vivaient son père et sa mère; les habitans du Bugey le réclament comme Bugiste. Ses parens étaient nobles, de petite noblesse, ne signant point de Bonivard; ils occupaient cependant un certain rang à la cour du duc de Savoie, et possédaient plusieurs seigneuries et quelques bénéfices ecclésiastiques. Ces bénéfices, il est vrai, n’appartenaient point à la famille, qui se les transmettait pourtant d’oncle à neveu, grâce au bon vouloir du pape. François Bonivard, fils cadet et destiné à prendre les ordres, mena d’abord longtemps la vie d’écolier. En 1510, son oncle Jean Amé lui donna le prieuré de Saint-Victor; c’était un cloître de bénédictins fondé en l’an 1000 aux portes de Genève par l’impératrice Adélaïde et englobé depuis lors dans la congrégation de Cluny. Chaque année, le prieuré genevois fournissait à cette abbaye un tribut de truites qui arrivaient souvent gâtées ou n’arrivaient pas du tout; cela fit un jour une grosse affaire, et dès lors le prieuré paya son tribut en espèces. En 1514, à la mort de son oncle, François Bonivard prit possession du couvent, mais ne se fit pas ordonner prêtre; il se contenta de toucher les minces revenus du bénéfice et de gouverner ses neuf moines, qui menaient joyeuse vie; il ne songea nullement à les réformer. Seulement il décida qu’à l’avenir tout nouveau frère admis dans le cloître achèterait un bonnet à chacun des anciens et offrirait à ses frais un banquet de réception. En même temps il s’attacha au pays qu’il habitait, et il en devint un des plus chauds patriotes. Ce dévoûment de sa part a lieu de nous étonner.

Il était prieur, et aurait dû se déclarer pour l’église; il appartenait de naissance à la maison de Savoie, qui avait fait du bien à plusieurs de ses aïeux; tous ses intérêts le poussaient à se mettre au service des plus forts. Bonivard malgré tout cela prit parti pour Genève. Le fit-il en haine du duc Charles III, qui lui avait enlevé certains bénéfices, et de l’évêque Jean, qui s’était approprié l’abbaye de Pignerol? On l’a soutenu, mais sans preuves; nous aimons mieux croire qu’il fut sincèrement pour la justice et la liberté. Dès qu’il avait commencé à lire les histoires, c’est lui qui le dit, il avait toujours « mieux aimé l’état d’une chose publique que d’un monarque ou seul prince, singulièrement de ceux qui règnent par succession. » Il se croyait des devoirs envers Genève, et tenait pour le pays de « son domicile, comme aussi le porte tout droit divin et humain. » Il avait d’ailleurs des rapports d’humeur et des relations de plaisir avec ces vaillans compagnons qu’on appelait « les enfans de ville. » Leur chef Berthelier, qui l’avait pris pour parrain d’un de ses fils, lui dit un jour : « Monsieur mon compère, touchez là; pour l’amour de Genève, vous perdrez votre prieuré, et moi la vie. » La prédiction devait s’accomplir de point en point.

Bonivard se montra bon Genevois dès sa dix-septième année. Son oncle Jean-Amé avait acquis trois coulevrines pour la défense d’un de ses châteaux; mais en mourant ce digne prêtre eut des scrupules, et ordonna qu’on refondît ces canons en cloches pour le couvent de Saint-Victor. Cependant, le lendemain de la mort de Jean-Amé, le conseil de Genève, ayant peu d’artillerie, demanda les trois coulevrines, offrant en échange des cloches du même poids. Berthelier, négociateur de l’affaire, fit observer à Bonivard que par cet arrangement la volonté du défunt serait respectée, car l’église aurait les cloches, et Genève, qui était ville de l’église, aurait les canons. Le nouveau prieur ne trouvait pas cette casuistique irréprochable. Les syndics s’adressèrent alors aux exécuteurs du testament, qui remirent l’artillerie sans trop se faire prier, « de quoi ne fus pas fort marri, » dit Bonivard. Un maître de théologie interrogé déclara que les pièces pouvaient être livrées sans péché ni délit. A dater de cet incident, Bonivard eut pour lui tous les enfans de ville et fut pour eux un de ces alliés qu’on ne néglige pas, car il comptait pour quelque chose. Prieur de Saint-Victor, il avait le pas sur les autres ecclésiastiques et marchait immédiatement après l’évêque; chanoine de Saint-Pierre, il aurait eu voix au chapitre, s’il avait voulu se faire prêtre, ou, comme il disait, entrer in sacris; nombre de villages sur les deux rives du Rhône lui appartenaient; parmi ses « serviteurs » figuraient non-seulement des moines, des curés, mais des gentilshommes. Son couvent, quoiqu’en ruine, était un poste important aux portes de la ville; Bonivard aurait pu faire beaucoup de mal en tournant à l’ennemi. Il avait dans son prieuré « autant de juridiction que M. de Savoie à Chambéry; » il y était juge et maître, y tenait prison, y recevait les ambassadeurs du duc, et il exigeait d’eux des lettres de créance. Si les malheureux n’en avaient pas, il les menaçait de les traiter comme espions, puis, quand il leur avait fait peur, les emmenait souper, car il était bon diable. D’autre part, grâce à ses relations avec les enfans de ville, il était toujours « bien accompagné, » précaution nécessaire alors. Un jour le bruit se répandit qu’on l’assassinait dans la maison du sceau (la chancellerie épiscopale); une émeute éclata aussitôt pour le délivrer. Bonivard était jeune, prudent au fond, mais hardi par boutades, « prompt et léger à exécuter quelque œuvre de fait pour rendre service à ses amis. » Lorsqu’un de ses oncles, gentilhomme au service de la Savoie, vint lui offrir une bonne récompense, s’il faisait tomber Levrier dans un guet-apens, Bonivard allégua que ce n’était plus son métier de manier l’épée. « Pour une autre affaire, s’écria l’oncle furieux, vous mettriez la main à l’épée, quelle crainte en puissiez-vous avoir! » Et il jura que cette nuit même il irait prendre Levrier dans son lit. « Avez-vous entrepris cela, mon oncle? Touchez là, dit Bonivard, je vais mettre à part 30 florins de monnaie pour faire demain matin prier Dieu pour votre âme. » Là-dessus il le quitta, et avertit le fils de Levrier, son compagnon d’études. Cela fit encore une émeute; Berthelier et ses hommes allèrent battre leurs tambours devant la maison du gentilhomme épouvanté, qui fit aussitôt seller et brider son cheval. De grand matin, par une porte dérobée, ce piteux agent du duc quitta la ville. Une autre fois Bonivard tira le patriote Pécolat des griffes de Jean le Bâtard. Le brave prieur entra résolument dans le parti des eidgnots. On nommaitain«i ces partisans des Suisses (Eidgenossen, confédérés) qui, pour lutter contre le duc et l’évêque, se faisaient recevoir bourgeois de Fribourg. Ils avaient fondé ou plutôt restauré la confrérie de Saint-George pour résister aux mammelus ou monseigneuristes, qui tenaient pour les Savoyards. Réunis à table et banquetant chaque dimanche, sous prétexte qu’ils avaient été de longs jours en mélancolie et que le bon temps revenait, ils conspiraient après boire, portaient à leurs chapeaux des plumes de chapon, s’assemblaient « à belles torches, » allumaient des brandons, tapageaient à cœur-joie. Vivent les eidgnots! criaient les enfans. Tout en folâtrant ainsi, la plus grande partie de la ville entra dans la confrérie de Saint-George, et petit à petit quantité de Genevois devinrent bourgeois de Fribourg. Les princes furieux firent ce qu’ils purent pour empêcher cette émigration morale : ils voulaient que Bonivard agît sur Berthelier, le chef du peuple, l’âme des coups de tête et des coups de main. Bonivard répondit nettement que Berthelier était Suisse et resterait Suisse. Nous le voyons dans la même journée témoigner en plein chapitre ses sympathies pour les bourgeois, et le soir s’interposer entre les chanoines, trop dévoués au duc, et le peuple ameuté. Il était influent dans les deux camps, dans l’un par son rang et sa fortune, dans l’autre par ses opinions et ses amitiés. Le duc et l’évêque guettaient ce remuant personnage. A Turin, en 1517, il avait couru des dangers sérieux. Sans les écoliers de cette ville, ses anciens compagnons d’études, qui l’escortèrent pendant six jours, il n’aurait point échappé à la justice de M. de Savoie. Aussi prit-il peur à Genève quand le duc y vint en personne au mois d’avril 1519. Ce fut une terrible visite : les mammelus relevèrent le front, et l’évêque Jean le Bâtard devint féroce. « L’on emprisonnait, battait, torturait, faisait décapiter et pendre, en sorte que c’était une pitié. » La tête de Berthelier roula sur l’échafaud aux pieds de l’évêque. Bonivard, toujours prudent, avait gagné le large en se fiant à deux de ses amis, un gentilhomme du pays de Vaud et un certain abbé de Montheron, Brisset, qui se faisait appeler de Laconnay, du nom de son village. Ces deux bons amis lui promirent de le conduire à Montheron en habit de moine, et de là jusqu’à Echallens, qui appartenait à Berne et Fribourg; mais à Montheron ils le retinrent prisonnier sous bonne garde, lui défendant d’aller plus loin et le menaçant de le faire mourir, s’il ne renonçait pas à son bénéfice en faveur de l’abbé, qui donna 200 florins de pension au gentilhomme. Cette renonciation obtenue, Bonivard fut livré au duc et enfermé d’abord à Gex, puis à Grolée; son affaire alla au pape, qui la remit aux officiaux de quatre évêchés ; ceux-ci la transmirent à l’évêque de Belley, qui appela chez lui le prisonnier, et le retint huit mois encore. Après trois années de détention, Bonivard fut relâché, mais ne regagna point son bénéfice. Le pape, après la mort de l’abbé de Montheron, avait donné Saint-Victor et le reste à un Italien nommé Tornabuoni. La double prédiction de Berthelier était réalisée.

Que fit le pauvre prieur sans prieuré quand il fut libre? On l’ignore; jusqu’en 1527, on ne sait rien de lui, sinon qu’il avait fait l’année précédente un séjour à Berne et des dettes. Pendant cette disparition de Bonivard, l’évêque Jean le Bâtard était mort, laissant la place à Pierre de La Baume, un prélat point mauvais, mais faible. Après quelques nouvelles violences du duc, l’ignoble exécution de Levrier par exemple, le parti savoyard avait fléchi, les eidgnots étaient entrés aux conseils, le traité de combourgeoisie était signé avec Fribourg et Berne. Enfin arriva la prise de Rome par le connétable de Bourbon, et ce fut ce dernier événement qui servit le mieux les intérêts de Bonivard. Le pape, on le savait à Genève, était prisonnier, et le bruit se répandait partout qu’il ne restait plus un homme vivant dans la ville éternelle. Beaucoup de gens avaient intérêt à le croire, et allaient demander à l’évêque de Genève les bénéfices rendus vacans par cette prétendue Saint-Barthélémy d’abbés. L’évêque octroyait tout, et pour donner l’exemple avait commencé par s’adjuger à lui-même le prieuré de Saint-Jean, près Genève, qui était à un cardinal. On conseillait à Bonivard d’en faire autant. Tornabuoni, qui habitait Rome, devait avoir été massacré comme les autres. Bonivard n’en croyait rien, il voulut cependant profiter de l’occasion pour rentrer dans son bénéfice, et « y avoir si ferme le pied, » que Tornabuoni ne l’en pût déloger sans peine. « Je ne faisais pas grande conscience, disait-il, de désobéir au pape. » l’ex-prieur se fit donc réintégrer juridiquement par l’évêque, son parent, et par les membres du conseil, ses amis, « au possessoire de son bénéfice. » Il rentra dans Saint-Victor le jour même où l’évêque entra dans le prieuré de Saint-Jean; il y eut des soupers à ce sujet, des réjouissances et même des batailles; on ne s’égayait jamais dans le pays sans se colleter un peu. Ce n’était pas tout pour Bonivard d’avoir reconquis son titre de prieur; il fallait vivre, et à cet effet toucher les revenus de ses terres; or ces terres étaient en grande partie chez M. de Savoie. Il écrivit humblement au duc de le laisser jouir de son bien; mais le duc répondit qu’il ne le pouvait faire de peur d’être excommunié, vu que Tornabuoni était encore en vie. Que fit alors Bonivard? Ici commence une épopée burlesque qui peint le pays et le temps.

A deux lieues de Genève, devant le village de Cartigny, Bonivard possédait un château sur une hauteur au pied de laquelle rampe le Rhône, grand serpent bleu tacheté de vert, replié plusieurs fois sur lui-même et frottant son dos contre le coteau sablonneux. Limé en dessous, ce coteau s’effondre en poussière dans le fleuve, si bien qu’à la place où fut le château de Bonivard on ne voit plus maintenant qu’un ravin tourmenté, des terrains qui s’éboulent, des falaises qui s’émiettent, criblées de trous où les hirondelles font leurs nids, puis des roches fantasques formant comme un glacier de sable durci, hérissé d’arêtes et d’aiguilles. De l’autre côté du Rhône, au-delà d’un plateau peuplé de villages et de touffes d’arbres, le long mur noir du Jura s’amollit à l’aube, rougit dans les brumes, et fuit au loin pour donner de l’espace à la plaine, qui se déroule en larges ondulations jusqu’aux premières houles des Alpes à l’extrême horizon. Bonivard voyait tout cela de sa propriété, qu’il tenait à garder, bien que ce fût « un château de plaisance et non de forteresse. » Il y mit donc un Fribourgeois, nommé Guillaume Castes, auquel il avait affermé ses terres, et s’assura ainsi la protection de Fribourg. En même temps il fit valoir devant le conseil général de Genève l’importance du prieuré de Saint-Victor, le danger d’abandonner cette position à quelque partisan du duc; il obtint enfin que la ville prît pour lui fait et cause, à main armée, s’il le fallait. Tornabuoni était à Chambéry, soutenu par le duc, et commença même à retirer les dîmes. Bonivard fit crier dans ses terres que nul n’osât y exécuter les ordres du pape et du duc, sous peine d’être pendu et étranglé, et recouvra tout ce qu’il put « à la barbe du duc et du pape. »

Cartigny pourtant ne devait pas appartenir longtemps à Bonivard. Un jour, le capitaine fribourgeois qu’il y avait placé, Guillaume Castres, envoya çà et là ses compagnons et partit à cheval du château, n’y laissant qu’une femme. Sa conduite en tout cela n’est pas très claire; ce qui est certain, c’est que, dès qu’il eut le dos tourné, les gens du duc s’emparèrent de la résidence. Bonivard alors afferma Cartigny à un homme sur lequel il croyait pouvoir compter. Cet homme se nommait Bischelbach, était boucher, et avait été magistrat à Berne; mais il s’était exilé de son pays par dévoûment au catholicisme. Berne en effet (février 1528) venait d’embrasser la réforme, qui forçait les hommes mariés de quitter leurs concubines; cette tyrannie déplut à Bischelbach, qui s’en vint à Genève avec une douzaine de compagnons, offrant à la ville en cas de péril trois ou quatre mille Bernois pour la défendre. «En vérité, pensait Bonivard, ce n’étaient que rats qui venaient à Genève pour y décroître le grenier et la cave, mais quoi? En les refusant, d’amis ils fussent devenus ennemis et eussent pu porter beaucoup plus de dommages comme ennemis que de profit comme amis; on leur fit donc bon accueil, et on leur livra maison, blé, chair, vin, bois, bref tout ce qui était nécessaire. » Bonivard lui-même arrenta son bénéfice à Bischelbach et à un chanoine nommé Vuilliaumin (Guillimann), qui fuyait Berne également pour cause de religion. Au mois de mai, — c’était le moment où l’on percevait les dîmes, — Bischelbach voulut se rendre à Cartigny, mais n’y voulut pas aller sans Bonivard, qui débuta par refuser net, confessant qu’il avait peur. Il fallut, pour le décider, de vives instances et de bonnes raisons. On pouvait emmener de Genève quelques compagnons armés de haquebutes; il y avait près du village un bois dans lequel on pourrait se retirer en cas de charge trop forte, et la retraite serait facile, le pays étant tout plat. Bonivard prit donc courage et sortit un matin (le dimanche 24 mai) de la ville avec un prêtre et le chanoine bernois, qui était vaillamment monté sur une mule ; tous trois portaient des armes sous leurs robes. Hors des portes, à Plainpalais, Bischelbach les attendait avec quatre ou cinq chevaux. « Et vos gens de pied? demanda le prieur. — Nous en trouverons assez, répondit en riant le boucher de Berne. — Je ne partirai pas, si je ne suis mieux escorté. — Je vais les envoyer querre (quérir) pendant que vous entendrez la messe. » Bonivard entra dans l’église, et se recommanda chaudement à Dieu, c’est lui qui le déclare, car il avait de « terribles doutes » malgré l’assurance de ses gens qu’ils vivraient et mourraient avec lui.

La messe entendue, la petite troupe se mit en marche, les gens de pied allant devant et derrière, un peu éloignés les uns des autres, afin de n’être pas remarqués. Ils arrivèrent ainsi à deux portées d’arbalète du château. Chemin faisant, l’un d’entre eux s’était emparé d’un cheval qu’on menait boire. Ils se trouvèrent devant l’église du village au moment où les habitans sortaient de la messe; parmi ceux-ci se trouvait un des gentilhommes du parti de Savoie, Jean de Grenant. Après un entretien entre Bischelbach et ce gentilhomme, il fut convenu qu’on enverrait au château l’un des Bernois, nommé Thibaut (Diebolt), sur quoi la troupe alla dîner, car Bischelbach, en homme de précaution, avait songé aux vivres; l’hôtelier était du reste à Bonivard. Aux premiers coups de dent, les convives entendirent deux coups de feu; ils sautèrent sur leurs armes. On venait de tirer du château sur le Bernois Thibaut, qu’ils y avaient envoyé. Bischelbach partit à cheval comme un trait et disparut; ce fut Bonivard qui rallia la troupe et qui commanda la marche; il ne s’en tira pas trop mal, et mit même l’épée à la main contre Jean de Grenant, qui dut se rendre; puis il fit enlever par des paysans, sur lesquels on n’osait tirer du château, le corps du pauvre Thibaut, qui était encore en vie; on le hissa comme on put sur une monture, et l’on s’en revint sans autre fait d’armes, le prisonnier attaché derrière le prêtre, les gens de pied marchant le long du bois, les gens de cheval trottant sur le grand chemin. Dans le bourg de Bernex, le blessé voulut boire, il fallut le descendre à toute force, et, comme la foule commençait à s’amasser, on laissa là « le navré presque mort, » car ces guerriers n’entendaient pas se mettre en danger pour un cadavre. On n’était pas plus tôt rentré à Genève et Bonivard était à peine installé à table (il n’oubliait jamais ce détail), que MM. du conseil le firent prévenir de s’armer de nouveau. Les Genevois « enrageaient de sortir » pour courir au secours de Thibaut. Malheureusement on apprit que les ennemis avaient pris et achevé le moribond. Bischelbach déclara qu’il était inutile de le venger, et Bonivard alla probablement se remettre à table.

L’histoire n’est pas finie. La même année (1528), Cartigny revint au pouvoir de Bonivard, mais fut repris par Pontverre, le chef des « gentilshommes de la Cuiller. » Qu’était-ce donc que ces gentilshommes? De hardis partisans de M. de Savoie auxquels on servit un jour à table un plat de riz bien cuit et bien épais, qu’on appelle papet dans le pays, et de grandes cuillers. Ils dirent alors après boire : « Nous mangerons Genève à la cuiller, » et chacun d’eux, suspendant cette arme à son cou, la prit pour marque, d’où le nom de la confrérie. Ils gagnèrent des adhérens, firent bande à part, eurent des lois, des statuts, et s’assemblèrent à Gaillard, un bourg aujourd’hui français, à une lieue de Genève, pour couper les vivres aux Genevois. Hardis routiers, ils allaient sur tous les grands chemins fourrageant et pillant, effrayant surtout les bourgeois, qu’ils empêchaient de sortir, ils tentaient les expéditions les plus folles; ils eurent l’idée de prendre le couvent de Saint-Victor. Un des moines était pour eux; c’était un garçon de bonne maison qui mangeait son blé en herbe, et, quand il n’avait plus rien, allait battre monnaie ou, comme dit Bonivard, « puiser son eau bénite » auprès de sa famille, qui habitait Gaillard. Là il voyait naturellement les gentilshommes de la Cuiller. On le sut à Genève, où le bruit se répandit que Saint-Victor était menacé, même envahi par ces malandrins, que plusieurs d’entre eux étaient déjà cachés dans le couvent, d’où ils entreraient comme chez eux dans la ville. Un soir donc, Bonivard, qui ne se doutait de rien, venait de souper, quand le syndic Bezanson et le procureur fiscal, entrant tout à coup, lui dirent de prendre sa robe et de les suivre à la maison de ville, où il trouva « plus de quatre cents personnes en armes qui commencèrent tous à crier que mes moines menaient des trahisons et qu’en fisse justice, autrement ils la feraient eux-mêmes. » Le peuple et Bonivard se rendirent à Saint-Victor pour prendre les moines. On enveloppa le couvent de tous côtés, tandis que le prieur y montait avec une douzaine de compagnons « par une porte dérochée (écroulée). » Il surprit ses moines dans une chambre où les uns jouaient, les autres regardaient jouer. Ces joyeux frères ne furent point effrayés de le voir tomber ainsi « extra-heure » au milieu d’eux.; ils continuèrent tranquillement leur partie. Quand Bonivard ordonna qu’on les fît prisonniers, l’un des joueurs en se levant dit à un autre : « Souvenez-vous que vous me devez sept deniers. » La prison du couvent n’étant pas sûre, on enferma les détenus à l’hôtel de ville, puis à l’évêché; mais Bonivard fit déclarer que c’était par nécessité, et que sa juridiction n’en serait pas amoindrie. Il demanda en outre que les moines fussent bien traités. Ils le furent si bien que peu après, quand on les relâcha tous, les trouvant innocens et inoffensifs, l’un d’eux maugréa contre ceux qui lui ouvraient la porte. « Je faisais bonne chère céans, dit-il, et maintenant je mourrai de faim. »

Cependant les gentilshommes de la Cuiller continuaient leur petite guerre. Leur chef, Pontverre, un Fra-Diavolo de haut bord, se multipliait pour inquiéter les Genevois. Bonivard possédait un pré au-delà du pont d’Arve; au temps de la récolte, n’ayant pas assez de chariots pour ramener ses foins, il en laissa une partie sur place; Pontverre avec ses hommes vint s’en emparer le soir, et, du pont, insultait et défiait les gens du prieur. Les deux partis tirèrent les uns sur les autres « à belles haquebutes, » et le cheval de Pontverre fut, dit-on, tué sous lui. Bonivard, informé de l’escarmouche, sortit de la ville au secours de ses gens. Pontverre fit semblant d’avoir peur et recula d’un trait d’arbalète pour engager le prieur à passer le pont; mais celui-ci se garda d’en rien faire. Des incidens pareils se répétaient tous les jours. Ce Pontverre finit mal. Voulant traverser Genève à la brune, « à l’heure du souper, » dit Bonivard, qui estimait cette heure-là, il fit baisser la chaîne et ouvrir la porte; reconnu sur le pont, enveloppé, poursuivi jusque dans une maison, où il se débattit comme un lion, il finit par succomber criblé de blessures. Ce fut grand dommage, « car c’était un vertueux chevalier, excepté qu’il était si querelleux. » Sa mort n’arrêta point les équipées de la confrérie.

Enfin une trêve fut conclue entre les Savoisiens et les Genevois, et à la suite de cette trêve Bonivard reçut l’ordre de ne plus courir, pour toucher ses revenus, sur les terres du duc. Comme il ne pouvait vivre qu’au moyen de ces incursions, la ville lui fit une pension bien maigre, si maigre même qu’elle suffisait à peine à le nourrir, lui et son page, « ce de quoi me contentais, dit-il, voyant que la ville ne pouvait faire mieux. » Il se plaignait toutefois à des gens du conseil qui avaient pitié de lui et qui auraient bien voulu qu’il fît sa paix avec le duc, pourvu que ce ne fût pas au désavantage de Genève. Bonivard avait annexé son bénéfice à l’hôpital de cette ville; d’autre part Tornabuoni l’avait annexé à la chapelle du Saint-Suaire de Chambéry. Il fallait une bonne fois arranger cette affaire. A cet effet, Bonivard fit une sottise : il demanda au duc un sauf-conduit pour aller voir sa mère, « qui était ancienne et malade à Seyssel. » Le sauf-conduit obtenu (1530), Bonivard se mit en route malgré le conseil de ses amis; il n’avait pas vu sa mère depuis cinq ans, et « l’affection le transportait. » Il partit en secret et tout seul, craignant les mauvaises rencontres; ce départ ressemblait malheureusement à une désertion. Un homme qui convoitait le bénéfice de Bonivard souleva contre lui MM. de Genève, l’accusant d’être allé vendre leurs secrets au duc. On voit la situation du malheureux prieur « entre deux selles, » n’osant plus retourner à Genève et osant encore moins rester à Seyssel, où sa famille l’avait reçu avec plus de frayeur que de plaisir. Il obtint pourtant la prolongation de son sauf-conduit, et rôda quelque-temps de ville en ville en Savoie et dans le pays de Vaud; il essaya de négocier avec l’évêque de Lausanne la cession de son bénéfice pour une pension de 400 livres, non sans avoir obtenu l’assentiment de ses amis de Genève. Un jour enfin, comme il se rendait sans défiance à Lausanne, il tomba dans une embuscade. Le capitaine du château de Chillon, sortant d’un bois à l’improviste avec une quinzaine de compagnons, se rendit maître de sa personne. « Je chevauchais lors une mule, dit Bonivard, et mon guide un puissant cortaut (courtaud); je lui dis : Pique, pique! Mon guide, au lieu de piquer avant, tourne son cheval et me saute sus, et, avec un coutel qu’il avait tout prêt, me coupa la ceinture de mon épée, et sur ce, ces honnêtes gens arrivèrent sur moi et me firent prisonnier de la part de monseigneur (le duc). Et quelque sauf-conduit que leur montrisse, me menèrent lié et guerroie à Chillon, où je demeurai non plus longuement que six ans, jusque Dieu, par les mains de MM. de Berne accompagnés de ceux de Genève, me délivra des mains de ces honnêtes gens. Et voilà ma seconde passion. »

Tâchons maintenant de résumer tous ces traits. La confusion de droits, d’intérêts, de juridictions, de puissances qui se heurtaient à Genève, le conflit entre le duc et l’évêque, entre le sacerdoce et l’empire, leur alliance contre la commune et le peuple, l’impuissance du pouvoir civil, la nécessité pour chacun de penser à soi, de se faire justice, les associations se formant dans l’état, hors de lui, souvent contre lui, les partis soulevés et armés jusqu’aux dents, la ville à la merci des chefs de faction, les campagnes envahies et occupées par des malfaiteurs de bonnes familles, les bénéfices octroyés par l’église, à laquelle ils n’appartenaient pas, et possédés par deux prieurs qui se les disputaient à coups d’arquebuse; puis les trahisons, les guet-apens, les violences sans nom, la torture en permanence, l’échafaud relevé à chaque instant; enfin l’anarchie partout et déjà dans les consciences, la corruption presque universelle du clergé, de Rome à Genève et de Genève à Saint-Victor, appelant à grands cris la réforme, non comme une épuration de croyances (c’est le petit côté de ce grand mouvement), mais comme une révolution morale : — voilà le tableau que nous a présenté jusqu’ici l’histoire de Genève étudiée dans la vie et dans les livres de Bonivard. N’y a-t-il pas là, sur un théâtre restreint, toutes les tempêtes du XVIe siècle?


II.

Un des récens historiens de la réformation, M. Merle d’Aubigné, a rendu cet arrêt un peu sévère : « la dernière partie de la vie de Bonivard fut aussi triste que la première avait été brillante; il eût mieux valu pour son nom qu’il eût été mis à mort dans les souterrains de Chillon. » Qu’il nous soit permis de révoquer une pareille sentence. Si le capitaine du château s’était montré aussi méchant que le voudrait M. Merle, nous aurions perdu la meilleure ou du moins la plus durable partie de Bonivard, l’écrivain. Ce fut en effet à dater de sa « seconde passion » que le prieur prit la plume. Les deux premières années de sa captivité furent assez douces; le capitaine de Beaufort traita son captif honnêtement, le mit dans une chambre et lui tint compagnie : ces deux joyeux sires se racontaient des histoires et s’amusaient ensemble pour tuer le temps. Par malheur, M. de Savoie vint à Chillon, et « ne sais, dit Bonivard, si pour le commandement du duc ou de son propre mouvement, Beaufort me fourra en unes croctes desquelles le fond était plus bas que le lac sur lequel Chillon était situé, et avais si bon loisir de me promener, que je empreignis un chemin en la roche qui était le pavement de céans, comme si on l’eût fait avec un martel. » En se promenant ainsi, Bonivard composait « tant en latin qu’en français beaucoup de menues pensées et ballades. » Voilà tout ce qu’on sait de la captivité du prieur. L’épisode de ses deux frères qui moururent auprès de lui dans le cachot est sorti de l’imagination de Byron. Les autres incidens du poème anglais sont de pures inventions, moins que des légendes.

Nous avons suivi Bonivard jusqu’à son second emprisonnement, c’est-à-dire jusqu’à la fin de sa vie active. Désormais il ne sera plus rien, pas même prieur. Délivré en 1536, lors de la prise de Chillon, il fut ramené à Genève en triomphe ; ce triomphe devait être court. Pendant sa captivité, — intervalle qui coupe en deux non-seulement la vie de Bonivard, mais aussi l’histoire de Genève au XVIe siècle, — une grande révolution s’était accomplie : la ville épiscopale était devenue la cité de Calvin. Elle s’était affranchie, puis réformée : plus de duc ni d’évêque, mais plus de bénéfices ni de couvens ! Saint-Victor était détruit depuis le jour où les Genevois, pour se défendre, avaient eu le courage cruel de renverser leurs faubourgs. Les moines et, dit-on, leurs concubines avaient aidé à la démolition. Les martyrs sont exigeans; Bonivard espérait beaucoup de Genève, pour laquelle il avait souffert; il n’obtint de la ville appauvrie que la bourgeoisie, un siège au conseil des deux cents, un logis « pour sa vie et pour celle de ses enfans mâles légitimes, » enfin deux cents écus de pension, à la condition pourtant qu’il vécût à Genève, car il aimait à « lever le pied; » on exigeait de plus qu’il vécût honnêtement, et on ne lui permit pas d’avoir dans sa maison une servante trop jeune. Ces choses-là regardaient les magistrats du pays. Bonivard, mécontent, réclama auprès de MM. de Berne, qui ne demandaient pas mieux que d’intervenir; MM. de Genève, irrités de cette démarche, décidèrent de punir l’ancien prieur; celui-ci de son côté envoya sa démission de bourgeois, déclarant qu’il se réservait tous les droits qu’il pouvait avoir dans Genève ou sur son territoire. Cette déclaration fut assez mal reçue; on écrivit sur l’enveloppe le mot de stultus, et l’on appelait Bonivard monsieur sans Saint-Victor. l’ex-prieur, tenant bon, intima l’ordre à ses anciens sujets de ne donner d’argent qu’à lui seul; enfin, grâce à Berne, il finit par obtenir, outre sa maison et sa pension, portée à 140 écus d’or, 800 écus pour payer ses dettes, car il s’était habitué à bien vivre, et la prison ne l’avait pas corrigé; la prison ne corrige personne.

A dater de cet arrangement, il vécut en paix avec Genève, bien traité par « la seigneurie, » qui lui avançait de l’argent, le soignait malade, le logeait dans de belles maisons, l’aidait dans ses acquisitions, rachetait les livres qu’il avait mis en gage, lui donna même une chambre chauffée, ce qui était un grand luxe en ce temps-là. Il vieillit ainsi entre deux anciens serviteurs, et mourut en 1570, âgé de soixante-dix-sept ans, ne laissant guère que des dettes et des livres qui, légués à la ville, commencèrent la bibliothèque publique de Genève. Il n’eut pas d’enfans, bien qu’il eût épousé quatre femmes dans les trente dernières années de sa vie; la première, Catherine Baumgartner, était de Berne; la deuxième, Jeanne Darmeis, veuve d’un syndic, quitta plusieurs fois Bonivard pour courir les champs; il dut souvent déposer contre elle au consistoire, tribunal moral qui faisait la police de la vie privée. Les registres de cette compagnie nous ont été conservés; on y voit comparaître à chaque instant les deux conjoints, la femme se plaignant d’être battue, le mari, « avec paroles prolixes, » d’être délaissé; cela dura huit ans. Débarrassé de cette veuve, Bonivard en épousa une autre qui avait un fils et qui ne vécut guère. Enfin, le 27 août 1562, il fut encore cité devant le consistoire pour rendre compte de ses relations avec une nonnain, Catherine de Courtavone ou de Courtarvel. Il l’avait, disait-on, recueillie chez lui; or nul n’avait le droit de cohabiter avec une femme. Le galant prieur, qui marchait alors sur ses soixante-dix ans, avait, à ce qu’il paraît, adressé à cette Catherine des vers, et lui avait demandé sa main. Il ne voulait plus maintenant donner suite à ces pourparlers, désirant d’abord consulter ses parens. Le consistoire décida que les vers constituaient une promesse de mariage, mais que Bonivard avait bien pu se réserver le droit de consulter ses parens. Il renvoya donc les parties devant les magistrats, qui devaient déférer le serment à l’ex-prieur. S’il jurait ne s’être engagé qu’avec des réserves, il serait libéré de ses promesses, et puni seulement de sa légèreté, non par la prison à cause de son âge, mais en assistant d’autorité de justice aux prêches des dimanches et des mercredis. Si au contraire Bonivard a contracté un engagement formel, « il devra être puni d’autant plus étroitement qu’il n’est capable à contracter mariage, car même il l’a confessé, disant que sa chair est morte en lui, et ne désirait prendre cette femme sinon comme sœur, attendu son esprit. » Catherine de Courtavone, que Bonivard épousa le 21 septembre 1562, devait avoir en effet un esprit cultivé, puisque son vieux mari lui dédia son traité de l’Amartigénée, sur l’origine du péché, et reçut d’elle en retour les philippiques de Démosthène en grec [1]. Ce roman tardif devait mal finir; l’ex-religieuse, accusée de relations trop tendres avec un moine défroqué que Bonivard avait pris à son service, fut mise à la torture avec son amant; tous deux confessèrent leur crime, et durent l’expier comme l’exigeait la férocité des nouvelles lois : le moine eut la tête tranchée, et la quatrième femme de Bonivard, cousue en un sac, fut jetée dans le Rhône. Où est la ville si gaie que nous décrivions au commencement de cette étude? Genève est maintenant austère, ennuyée, enfermée dans ses murailles, dépouillée de ses faubourgs. Plus d’images ni de sculptures dans les temples, tout cela est effacé, renversé; les ornemens des maisons, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, sont défendus, les peintres ont été chassés de la ville, les statues mêmes des mausolées sont grillées ou détruites, car elles pourraient être adorées comme des images de saints; des tombes de pierre on fait maintenant des lavoirs, les bois d’un autel ont été utilisés pour la construction d’un échafaud. Les « belles filles » sont proscrites, les tavernes fermées et remplacées par des « abbayes, » cabarets officiels où les bourgeois ne peuvent s’attabler qu’à heure fixe sous l’inspection des magistrats. Les hôtelleries ont été interdites aux gens de la ville, les hôteliers astreints à surveiller le voyageur, à le dépouiller de son épée, à l’empêcher de sortir après souper, à faire la prière avant le repas, à ne servir aux paysans que le vin rouge du pays, à savoir enfin (on se croirait à Naples sous Ferdinand II) «ce que les étrangers vont faisant, » et à le rapporter à la police.

Défense de danser et même de voir danser, de chanter « chansons lugubres et vaines, » de jouer de la violle aux noces; on n’entend plus pour toute musique que les lentes psalmodies du temple alternant avec le fredon du trompette qui, du haut du clocher, guette l’ennemi. Défense de manger plus de deux mets à dîner, de porter des dentelles ou des bijoux, des cheveux pendans, des culottes bouffantes. Défense de prier en latin, de dire Ave Maria ou même : animœ fidelium requiescant in pace : c’est « chose horrible et détestable. » Défense de représenter des pièces de théâtre et de lire Rabelais. Que des femmes s’avisent de patiner, qu’un homme à la fin du prêche réclame à son voisin de l’argent prêté, et que le voisin malgré la majesté du lieu paie la somme, qu’une dévote contemple le prédicateur avec des regards trop doux, qu’un garçon, voyant passer une femme, parie que c’est la plus belle de Genève, qu’un étranger (fût-ce Clément Marot) joue une partie de trictrac, qu’un hôtelier prenne pour enseigne « à l’Ange », — tous ces délinquans sont cités devant le consistoire, qui les admoneste et souvent les prive de la cène. S’ils refusent de comparaître, ils iront en prison. Le consistoire entre partout, voit tout, sait tout, il connaît ceux qui ne vont point à l’église et les y mène de force, il n’ignore aucun secret d’alcôve, et réglemente les devoirs conjugaux. Il note les dates des mariages; que le premier enfant naisse trop tôt, le père et la mère convaincus de tendresses impatientes sont excommuniés, quand ils ne sont qu’excommuniés. Un homme est reconnu « inhabile et incapable d’être marié; » son mariage est rompu, même sans plainte de la femme. Des filles s’ébattent innocemment à l’heure du catéchisme, elles seront fouettées. Un paysan possède une vache nommée Rebecca, il est appelé devant les juges, et il a beau protester que ses enfans la nomment ainsi parce qu’elle a les cornes rabouchées (repliées), il reçoit une admonition sévère, il a offensé Dieu. Nous trouvons tous ces traits dans les Registres du Consistoire, et nous choisissons les moins rudes. Un homme seul, Calvin, s’était emparé de ce peuple joyeux, raisonneur, indiscipliné; il le tenait dans sa main et le forçait d’obéir. Sans être magistrat ni même citoyen (il ne le devint qu’aux dernières années de sa vie), sans mandat officiel ni titre reconnu, sans autre autorité que celle de son nom et d’une volonté inflexible, il commandait aux consciences, il gouvernait les maisons, il s’imposait, avec une foule de réfugiés accourus de toutes parts, à un peuple qui n’a jamais aimé les étrangers ni les maîtres; il heurtait enfin de parti-pris les coutumes, les traditions, les susceptibilités, les résistances nationales, et il les brisait. Il avait contre lui a les libertins, » c’est-à-dire l’ancien parti de Berthelier et de Bezanson Hugues, les compagnons ou les successeurs de ces patriotes qui avaient affranchi Genève et commencé la réforme, les chefs aimés du peuple, les anciennes familles du pays, Genève en un mot, car tout cela c’était Genève, révoltée à la fois de cette invasion de « Français » et de cette tyrannie morale. Calvin n’en tint compte; il détruisit Genève pour la refaire à son image, et cette reconstruction improvisée tient encore; il existe une « cité de Calvin. »

Dans cette guerre à outrance, de quel côté trouverons-nous Bonivard? Il était l’ami des patriotes, le parrain d’un de leurs chefs; il avait combattu avec eux, il aimait le plaisir, et n’était réformé qu’en haine des papes; il n’admettait point les dogmes un peu cruels de la nouvelle religion. Bien plus la police du consistoire le gênait ; il était cité à chaque instant devant ce tribunal pour ses fredaines, ses querelles de ménage et ses façons de parler; on lui reprochait de ne point aller au prêche ni à la cène, et quand il tâchait de s’excuser sur son grand âge, on lui disait : « Vous vous êtes bien fait transporter sous le portique de l’hôtel de ville pour regarder des images. » On le grondait même à cause du bouquet qu’il portait sur l’oreille, « ce qui lui sied mal, disent les registres, à lui qui est vieil. » Excédé par ces tracasseries, il écrivit un jour ou signa du moins une chanson sur Calvin. On l’excommuniait à chaque instant, et il ne s’en affligeait guère. Calvin ne l’aimait pas, ou du moins le dédaignait un peu, le négligeait; il ne l’a nommé qu’une fois dans la volumineuse correspondance que publie avec tant de soin M. Herminjard; encore cette mention est-elle une raillerie. Eh bien! Bonivard se déclara contre les libertins, qu’il attaqua rudement dans ses pamphlets. Comment expliquer cette invraisemblance? Fut-il payé, comme on l’a dit, pour calomnier les vaincus? mais les vainqueurs empêchèrent la publication et même la divulgation des écrits de Bonivard, qui ont été tenus sous le boisseau jusqu’à nos jours; ces écrits ne plaisaient donc point aux calvinistes. Ne vaut-il pas mieux croire que l’ex-prieur, homme de tact et de sens, voyait juste et pressentait auquel des deux partis appartiendrait l’avenir? Dans sa jeunesse, il avait combattu malgré ses intérêts contre la Genève des ducs et des évêques; dans son âge mûr, malgré ses sympathies, il combattit contre la Genève des libertins, qui ne pouvait durer. Si ces anciens partis eussent triomphé, leur république aurait-elle tenu devant les armes de ses voisins, les séductions de François de Sales? Fortement retrempée au contraire par la discipline calviniste, cette république est devenue la cité d’une idée, le foyer d’une lumière qui a brillé trois siècles, et qui pâlit aujourd’hui, mais ne s’éteint pas. Rappelons-nous ce témoignage éclatant et mérité de M. Michelet : « Genève, cet étonnant asile entre trois nations, dura par sa force morale. Point de territoire, point d’armée; rien pour l’espace, le temps ni la matière, la cité de l’esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la prédestination... A tout peuple en péril, Sparte pour armée envoyait un Spartiate; il en fut ainsi de Genève. A l’Angleterre elle donna Pierre Martyr, Knox à l’Ecosse, Marnix aux Pays-Bas : trois hommes et trois révolutions... S’il faut quelque part en Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui chantant ses psaumes. »

Bonivard fut donc le chroniqueur officiel de la réforme triomphante; ses études et sa réputation le désignaient pour un pareil travail. Il avait appris le latin à Pignerol, l’allemand et le droit à Fribourg en Brisgau sous le professeur Ulric Zasius. Plus tard, à Strasbourg et à Turin, il s’était encore assis sur les bancs de l’école. Dès sa vingtième année, il s’était attribué le grade « de poète lauréat. » A quel titre? On l’ignore, car il faisait les vers assez mal, comme la plupart des prosateurs de son temps, il était gêné par la mesure et la rime. Enfin en 1518 un voyage à Rome lui avait singulièrement émancipé l’esprit. Roma veduta, fede perduta, disait un ancien proverbe que M. de Chateaubriand lui-même a trouvé vrai de nos jours; que devait-ce donc être au XVIe siècle? Aussi Bonivard ne se contenta point d’embrasser la réforme, il la défendit avec sa plume, ou plutôt il prit l’offensive et attaqua résolument, à Rome et partout, les ennemis du soulèvement religieux. Ce fut l’œuvre de la seconde moitié de sa vie. Il débuta par des travaux historiques. Les conseils le désignèrent en 1542 pour continuer la chronique de Genève, commencée par Porral. Afin de se préparer à ce travail, il traduisit d’abord en 1543 le traité de Postel sur les magistrats d’Athènes et les chroniques suisses de Stumpff; il se fit acheter beaucoup de livres et obtint pour secrétaire Antoine Fromment, écrivain lui-même très naïf et très violent, qui tombait à bras raccourcis avec un bon gros rire bien bruyant sur ses ennemis les papistes. Le manuscrit des Chroniques de Genève de François Bonivard, copié de la main de Fromment, fut remis au conseil en 1551 [2]; mais Calvin n’en permit pas l’impression. Il y trouva des passages qui auraient pu offenser MM. de Fribourg et de Berne, et il censura le style, qu’il déclara grossier. Bonivard dut baisser la tête, mais ne brisa point sa plume ; cinq ans après, il écrivit son fameux pamphlet sur les libertins, l’Advis et Devis de l’ancienne et nouvelle police. Cette diatribe lui fut si peu commandée qu’il demanda au contraire de l’écrire, et sollicita la communication de quelques notes. Certes ce libelle est d’une injustice maladroite, et nous intéresse aux gens qu’il voudrait foudroyer. Bonivard ne passera jamais pour un chroniqueur véridique : il était homme de parti et homme d’église, trop passionné et trop convaincu pour voir les âmes telles qu’elles étaient, les choses telles qu’elles se passaient. Les écrivains de ce genre, pensant posséder la vérité, ne la cherchent point, ne s’inquiètent pas des faits, croient ceux qui leur vont, rejettent les autres ou les changent. On aurait tort de les appeler menteurs, car il n’est pas besoin de mauvaise foi pour dire le faux, le parti-pris suffit. D’ailleurs Bonivard se distingue des autres par beaucoup de sens et de réflexion ; il cherche le trait et la couleur justes; il les trouve parfois malgré ses emportemens. Il a de la critique ou du moins il ose douter; il n’aime pas le merveilleux, le légendaire, il est homme de jugement; il a de plus des qualités de peintre. Ses personnages ne posent point, il les rend possibles; ce ne sont pas des anges ni des diables, ce sont des hommes, un peu grimaçans quelquefois, mais en chair et en os : il fait des caricatures, il ne fait pas d’académies; les portraits sont outrés, mais ressemblans. Voyez son Léon X, par exemple, « savant en lettres grecques et latines, et davantage bon musicien, en laquelle art il se délectait démesurément. A la reste, bel personnage de corps, mais de visage fort laid et difforme, car il l’avait gros plutôt en enflure que par chair ni graisse, et d’un œil ne voyait goutte, de l’autre bien peu, sinon par le bénéfice d’une lunette de béril, appelée en italien un ochial; mais avec iceluy, il y voyait plus loin que homme de sa cour... » Le portrait peint par Raphaël idéalise un peu ce croquis; il ne le dément pas.

Dans son Advis et Devis de la Source de l’idolâtrie, Bonivard raconte l’histoire des onze papes (d’Alexandre VI à Pie V) qui occupèrent le saint-siège de son vivant. Tous sont plus ou moins rudement traités par l’acerbe hérétique, qui ne fut cependant pas beaucoup plus doux avec les chefs de sa religion. Il écrivit sur les « difformes réformateurs » un traité qui ne dut pas enchanter les calvinistes. Ce traité débute ainsi : « Nous avons dit par ci-devant beaucoup de maux des papes et des leurs; mais quel bien pourrons-nous dire des nôtres?... Ce monde est fait à dos d’âne; si un fardeau penche d’un côté et vous le voulez redresser et le mettre au milieu, il n’y demeurera guères, mais penchera de l’autre. Aussi Cicéron en la guerre citoyenne entre Pompée et César, requis d’un chacun côté disait : Quem fugiam scio, ad qnem nescio. » Partant de là, il se lance le fouet à la main sur tous les princes allemands, sur l’Anglais Henri VIII et sur beaucoup d’autres. « Nous crions contre les papistes, dit-il, et faisons pis qu’eux : princes et peuples sont débordés. » En 1536, l’année même où il sortit de Chillon, il fut appelé avec Farel, le fougueux apôtre de la réformation, à une sorte de conférence avec les prêtres et les campagnards encore attachés à l’ancien culte. Il fut signifié à ceux-ci qu’ils eussent à prouver par la Bible que la messe et autres institutions du pape étaient approuvées de Dieu, faute de quoi ces institutions seraient à jamais prohibées. Le doyen des catholiques demanda un peu de temps pour s’éclairer sur cette grave affaire de conscience, et Bonivard trouvait que le doyen des catholiques avait raison, « car, dit-il, s’ils se montraient si légers à passer d’une religion à l’autre, ils pourraient bien par la même occasion retourner aussi facilement à la première. » Farel au contraire, et son avis prévalut, voulait qu’on forçât les paysans à se convertir sans délai. Bonivard avait donc plus d’esprit que Farel; on peut même dire qu’en théologie il avait des idées moins crues que certaines théories de Calvin; il osa attaquer la prédestination, ce qui était dangereux à cette époque. Il conseillait aussi la tolérance et ne voulait pas qu’on attirât les âmes à Dieu par violence et par contrainte. Dans son opinion, Jésus-Christ n’avait pas ordonné d’outrager, de frapper et de tuer en son nom : ce n’était pas l’avis de Calvin.

Bonivard avait beaucoup lu, beaucoup étudié; son traité De noblesse dut apprendre bien des choses à ses contemporains sur l’histoire des hautes castes et sur le droit féodal. Le malin prieur se moquait agréablement de ces petits princes, encore nombreux de son temps, qui, « n’ayant pas 400 florins de revenu, ne reconnaissent aucun souverain,... exerçant tous actes royaux, excepté de battre monnaie, non pas pour ce qu’ils ne le doivent, mais pour ce qu’ils n’ont pas de quoi. » Ce n’est pas qu’il veuille mépriser l’état de noblesse, « car, dit-il, je me mépriserais moi-même, qui en suis, et non pas le premier de ma race, Dieu veuille que n’en sois le dernier ! » mais il est sans pitié pour les parvenus, les bourgeois-gentilshommes, les grenouilles qui veulent se faire aussi grosses que le bœuf.

Bonivard n’étudie pas seulement les titres de noblesse, il étudie aussi les formes de gouvernement. Il examine de près les trois états, monarchique, aristocratique et démocratique, et en signale avec beaucoup de sens les avantages et les inconvéniens. C’est surtout à la monarchie qu’il en veut, car il n’aime pas les rois; il déteste entre autres Henri VIII, et prétend qu’on pourrait graver sur une seule cornaline toutes les armes des bons princes. Il affirme que derrière la monarchie marche la tyrannie, il est donc contre le gouvernement personnel. Il est aussi contre le gouvernement militaire, et ne par- donne point à Auguste, d’avoir pris le titre d’imperator. Cependant Bonivard ne paraît pas estimer beaucoup plus l’aristocratie, c’est-à-dire la prépotence de quelques-uns; serait-il donc démocrate? Nullement, car l’état populaire, selon lui, traîne à sa queue l’anarchie: autant de têtes, autant de tyrans. Il a fait là-dessus « des carmes en latin et en gaulois. »

Bellua, quara plures nam minus una nocet.
Vu que plus dommageable est bête
De plusieurs que de seule tête.


Ainsi ni monarchie, ni aristocratie, ni démocratie ; que veut donc Bonivard? Tout simplement un gouvernement électif. « Suffit à un peuple que Dieu lui donne la grâce de pouvoir élire un prince ou plusieurs; » sur quoi il a fait le quatrain suivant :

Quand seront heureuses provinces,
Royaumes, villes et villages?

Quand l’on fera sages les princes
Ou (qu’est plus court) princes les sages...


Telle est la politique de Bonivard.

Dans tous ces traités ou « Advis ou Devis, » le négligent prieur se promène en long et en large, un peu au hasard, sachant où il va, mais prenant le plus long, nous échappant par des digressions continuelles. Il cause à bâtons rompus, car il est assailli de souvenirs et d’idées, et tient à dire tout ce qu’il sait. Ainsi dans son Amartigénée il parle de tout, cite dès les premières pages Salomon, Prudence, Pétrarque, saint Augustin, l’oracle de Delphes, Josèphe, Ovide et Clément Marot, évoque à propos de la création toute la philosophie ancienne et moderne, introduit dans sa dissertation des anecdotes sur Diogène, sur les sauvages, sur les vipères et les tarentules, sur Alexandre le Grand et le roi Pyrrhus, sur Épicure comparé à Luther, entremêlant cela de quatrains moraux et d’épigrammes contre toute sorte de gens, — notamment contre les communistes. Il prétend que même les cannibales des terres neuves ne vivent pas en commun, puisque, « non contens des vivres de leurs voisins, ils mangent les uns les autres. » Il se moque des anabaptistes et des déchaux a qui ne diront pas mon mantel, mon bissac, etc., mais notre mantel, notre bissac et semblable, et descendront jusques à cela qu’ils diront bien notre bourse en nombre plurier; mais quand viendra à parler de ce qui est dedans, ils retourneront au singulier, et ne diront pas notre argent, mais mon argent. » C’est ainsi que flânait gaîment et nonchalamment ce causeur savoyard plein de réflexions et de lectures; on voit l’homme habitué à vivre en compagnie d’êtres intelligens qui l’écoutaient; nous avons noté que sa dernière femme savait du grec. Il en savait aussi quelque peu, faisait des vers latins, entendait l’allemand, l’italien et l’espagnol. Son Advis et Devis des langues contient un vocabulaire des mots latins d’origine germanique; il avait donc beaucoup lu pour lui-même, la plume à la main. Quant au gaulois (il ne voulait pas dire le français, parce que Genève n’appartenait pas à la France), on a vu assez comment il le parlait. C’est cette liberté, cette variété, cette fantaisie, ce luxe de consonnes inutiles qui distinguent tous les écrivains du temps. Ni ponctuation, ni apostrophes. En revanche, on trouve chez Bonivard un accent de terroir qu’on chercherait en vain chez les autres écrivains réformés, Calvin, Farel, Bèze, Français d’origine, et introduisant à Genève un idiome étranger. Le prieur de Saint-Victor est bien de son pays, et M. Edmond Chevrier a raison de le proclamer Bugiste en reconnaissant dans ses livres quantité de locutions qui avaient cours au XVIe siècle dans le Bugey, la Bresse, la vallée du Rhône, le bassin du Léman. Du patois savoyard qui se parlait à Genève, Bonivard garda non-seulement beaucoup de mots, mais aussi le ton, certaines particularités de la prononciation locale qui, fixées sur le papier, attirent l’œil [3]. Quant au style, ce n’est certes pas celui de Montaigne, mais c’est encore moins celui de Calvin. « Je confesse, dit-il quelque part, que le beau parler est chose fort douce et amiable et allichant ailleurs, mais en philosophie il n’est ni bel ni agréable. A un bateleur est bien séant tourner les yeux çà et là, bien danser, sauter, gambader, bien jouer de souplesse; mais si un homme de conseil ou un philosophe s’essaie de ce faire, il n’y aura personne qui ne se donne honte de son honte. Si nous avons une petite fille jolie, mignonne et de bonne grâce que die des mots infantiles, il n’y aura personne que n’y prenne plaisir et ne la loue; mais si une femme de réputation s’essayait de ce faire, qui ne s’en moquerait? »

Tout cela est fort bien pensé, mais l’excellent conseiller n’a qu’à moitié suivi son précepte. Certes il était plus rond, plus franc du collier que la plupart de ses contemporains; il avait ce parler qu’aimait Montaigne, « simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche, un parler succulent, point délicat ni peigné, éloigné d’affectation, délicat, décousu et hardi. » Il n’était pas de ceux « qui se détournent de leur voie un quart de lieue pour suivre un bon mot. » II ignorait cette course aux concetti qui nous fatigue chez ses contemporains et ses successeurs; mais il n’avait pas non plus la sobriété, la rigueur qu’il réclame du philosophe. Il s’amuse et veut plaire; aussi ne craint-il pas, même en parlant des origines du péché, le mot pour rire, l’anecdote graveleuse. Il a beau défendre l’Ecriture, l’esprit grivois du vieil homme d’église perce toujours. Malgré ses lectures, il ne veut point paraître pédant, et, au moment où l’on s’y attend le moins, il jette par-dessus les moulins sa toque et sa robe. Il n’a aucune idée de ce qui s’appellera plus tard le style soutenu, la dignité d’un sujet, la gravité de l’histoire. Il est enjoué, gaillard et de bonne grâce, oubliant à chaque instant la tenue qu’il voudrait s’imposer. Il « frétille et extravague » même dans les choses les plus graves. Il s’insurge contre les langues savantes, bien qu’il les parle. Dans les tours de phrase, les inversions, les suppressions de pronoms et d’articles, à certaines façons d’attaquer la période, de la développer ou de la clore souvent par le verbe ou par le mot essentiel, on sent chez lui le latiniste; mais il ne veut pas l’être. Il s’écrierait volontiers comme Montaigne : « Puissé-je ne me servir que des mots qui servent dans les halles de Paris! » Cet amour de la langue vulgaire est un des signes particuliers de la réforme.

La réforme en effet, fille de la renaissance, renia bientôt sa mère ou plutôt lui fit la leçon, prit sa place et marcha devant, comme font les fils devenus majeurs. Rien de plus beau que le moment où l’une et l’autre, nées du même besoin d’affranchissement et d’épanouissement, cheminèrent ensemble, où Mélanchthon, mettant entre les mains de ses élèves Homère et saint Paul, voulait qu’on entendit le poète divin pour comprendre l’apôtre. Rien de plus intéressant que le développement des études classiques ordonné à Genève par Calvin et avant lui par Farel. Cette entente cordiale ne pouvait durer; la renaissance voulut rester fidèle aux anciens dieux, qu’elle avait ressuscites et rajeunis, la réforme disait : Je suis chrétienne ! M. Sayous nous apprend que Viret n’admettait l’antiquité que comme « chambrière et servante; » Budé trouvait les pâturages de la philologie agréables, il est vrai, mais pauvres et stériles, et conseillait la philosophie sacrée comme la nourriture des bons esprits; Hotman tenait à proclamer que les Gaulois ne descendaient pas des Romains; l’helléniste Estienne affirmait que le français valait bien le grec; Mornay ne craignait pas d’injurier Cicéron en comparant les Latins aux Juifs; enfin Calvin, l’un des meilleurs latinistes de son temps, renonça de plus en plus, en avançant dans la vie, aux archaïsmes classiques, pour adopter, pour inventer peut-être cette discipline de la grammaire s’imposant à tous les membres de la phrase et forçant chacun d’eux de venir à son tour et à son rang; c’est lui qui le premier a fait du français la langue de la ligne droite. N’oublions pas que la réforme régna non-seulement dans la science, — « c’est par là, disait François de Sales, que notre misérable Genève nous a surpris, » — mais dans les lettres durant le demi-siècle qui sépare Gargantua des premiers Essais. Pendant ce temps, c’est ce grand mouvement religieux qui s’empare de la langue vulgaire, la substitue aux langues savantes, la saisit comme une arme ou comme un instrument pour répandre ses idées dans le peuple, la façonne et la refait à son gré pour les besoins de la science, de la logique et de la discussion. Par la liberté de son esprit, par la direction de ses idées, Bonivard appartient à ce schisme ou, pour mieux dire, à cette réforme littéraire; il fut de ces fougueux ferrailleurs qui servaient sous Calvin, et qui tous, même le maître, quittant de loin en loin le style solennel et retroussant leur robe, s’escrimèrent avec une gaîté violente contre les hommes et les idées d’outre-mont. Toutefois, on le sent, le joyeux prieur n’entra jamais qu’en volontaire dans cette compagnie de plaisans lugubres qui bouffonnaient de force et ne riaient que pour montrer les dents.

Homme de plaisir, il se tint à l’écart, ne fut point ministre et ne prêcha jamais, bien que sa dernière femme, celle qui fut noyée pour crime d’adultère, l’y poussât, dit-on, de tout son pouvoir. Peut-être détestait-il l’ancienne église plus qu’il n’aimait la nouvelle; en tout cas, il n’avait pas cette idée fixe, unique, qui fit la force des réformateurs. Il s’intéressait à beaucoup de choses, à la philosophie, à l’histoire, aux langues, à la politique, aux mœurs des différens peuples, voire aux vignobles des différens pays. Il dissertait sur les crus et aimait la bonne chère; c’était un Rabelais dépaysé, forcément contenu, tranquille. Il voulait pourtant garder ses coudées franches; cette indépendance d’esprit et d’allures se montre dans ses écrits. Il eût pu passer pour le père de Montaigne, s’il avait eu la fermeté, l’aisance et l’audace du moraliste souverain. Il lui manque surtout le grand charme de Montaigne, ces retours sur le moi, qui n’est jamais haïssable dans les Essais. Bonivard ne parle guère de lui que dans les Chroniques de Genève en racontant les événemens où il figure comme acteur; sachons-lui gré pourtant de ne s’être jamais posé en foudre de guerre. Il eut peur plus d’une fois; mais il a le courage de l’avouer. Quand il se met en scène, il s’excuse toujours et tâche de justifier son entrée; dans tous ses Advis et Devis, il n’intervient jamais que comme témoin. Sur sa captivité de Chillon, il n’a écrit qu’une courte note. Il aurait pu chanter ses fers et ses barreaux « en carmes latins ou gaulois, » il n’en a rien fait : remarquable réserve qui rachète bien des faiblesses du prieur, bien des injustices du pamphlétaire. François Bonivard, partisan très actif, puis écrivain mordant, plein de saveur et de verve, fut en somme un sage qui, dans sa jeunesse à coups d’épée, dans sa vieillesse à coups de plume, se battit pour les deux causes qui devaient triompher. Il eut l’honneur de souffrir pour l’une d’elles et le bon goût de n’en pas tirer gloire.


MARC-MONNIER.

  1. Ce livre vient d’être retrouvé par M. Philippe Plan à la bibliothèque de Genève.
  2. Voici la liste des ouvrages de Bonivard qui nous sont parvenus : la traduction des Chroniques des Ligues de Stumpff, écrite en 1549, Une partie de cette traduction, l’Histoire des quatre Jacopins de Berne a été publiée en 1867; — les Chroniques de Genève, achevées en 1551, publiées pour la première fois en 1831, rééditées en 1867; — Advis et Devis de l’ancienne et nouvelle police, écrit en 1556, publié pour la première fois en 1847, réédité en 1865; — De Noblesse et de ses offices et degrés, achevé après 1560, publié en 1865; — Advis et Devis de la Source de l’Idolâtrie, etc., achevé en 1562, publié en 1850; — l’Amartigénée, achevé en 1562, publié en 1865; — l’Advis et Devis des Langues, achevé en 1563, publié pour la première fois en 1849 dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, réédité en 1865.
  3. Il écrit par exemple commençarent, darnier pour derrière; il a des imparfaits du subjonctif étonnans : qu’ils marchissent, qu’ils mangeussent. Il commet d’autres fautes qu’il a rapportées d’Italie; il dit une art et un erreur, il confond les qui et les que sans y voir aucun mal.