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François le champi (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 01

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François le champiJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 4-7).
II.  ►

I.

Un matin que Madeleine Blanchet, la jeune meunière du Cormouer, s’en allait au bout de son pré pour laver à la fontaine, elle trouva un petit enfant assis devant sa planchette, et jouant avec la paille qui sert de coussinet aux genoux des lavandières. Madeleine Blanchet, ayant avisé cet enfant, fut étonnée de ne pas le connaître, car il n’y a pas de route bien achalandée de passants de ce côté-là, et on n’y rencontre que des gens de l’endroit.

— Qui es-tu, mon enfant ? dit-elle au petit garçon, qui la regardait d’un air de confiance, mais qui ne parut pas comprendre sa question. Comment t’appelles-tu ? reprit Madeleine Blanchet en le faisant asseoir à côté d’elle et en s’agenouillant pour laver.

— François, répondit l’enfant.

— François qui ?

— Qui ? dit l’enfant d’un air simple.

— À qui es-tu fils ?

— Je ne sais pas, allez !

— Tu ne sais pas le nom de ton père !

— Je n’en ai pas.

— Il est donc mort ?

— Je ne sais pas.

— Et ta mère ?

— Elle est par là, dit l’enfant en montrant une maisonnette fort pauvre qui était à deux portées de fusil du moulin et dont on voyait le chaume à travers les saules.

— Ah ! je sais, reprit Madeleine, c’est la femme qui est venue demeurer ici, qui est emménagée d’hier soir ?

— Oui, répondit l’enfant.

— Et vous demeuriez à Mers !

— Je ne sais pas.

— Tu es un garçon peu savant. Sais-tu le nom de ta mère, au moins ?

— Oui, c’est la Zabelle.

— Isabelle qui ? tu ne lui connais pas d’autre nom ?

— Ma foi non, allez !

— Ce que tu sais ne te fatiguera pas la cervelle, dit Madeleine en souriant et en commençant à battre son linge.

— Comment dites-vous ? reprit le petit François.

Madeleine le regarda encore ; c’était un bel enfant, il avait des yeux magnifiques. C’est dommage, pensa-t-elle, qu’il ait l’air si niais. Quel âge as-tu ? reprit-elle. Peut-être que tu ne le sais pas non plus.

La vérité est qu’il n’en savait pas plus long là-dessus que sur le reste. Il fit ce qu’il put pour répondre, honteux peut-être de ce que la meunière lui reprochait d’être si borné, et il accoucha de cette belle repartie : Deux ans !

— Oui-da ! reprit Madeleine en tordant son linge sans le regarder davantage, tu es un véritable oison, et on n’a guère pris soin de t’instruire, mon pauvre petit. Tu as au moins six ans pour la taille, mais tu n’as pas deux ans pour le raisonnement.

— Peut-être bien ! répliqua François. Puis, faisant un autre effort sur lui-même, comme pour secouer l’engourdissement de sa pauvre âme, il dit : Vous demandiez comment je m’appelle ? On m’appelle François le Champi.

— Ah ! ah ! je comprends, dit Madeleine en tournant vers lui un œil de compassion ; et Madeleine ne s’étonna plus de voir ce bel enfant si malpropre, si déguenillé et si abandonné à l’hébétement de son âge.

— Tu n’es guère couvert, lui dit-elle, et le temps n’est pas chaud. Je gage que tu as froid ?

— Je ne sais pas, répondit le pauvre champi, qui était si habitué à souffrir qu’il ne s’en apercevait plus.

Madeleine soupira. Elle pensa à son petit Jeannie qui n’avait qu’un an et qui dormait bien chaudement dans son berceau, gardé par sa grand’mère, pendant que ce pauvre champi grelottait tout seul au bord de la fontaine, préservé de s’y noyer par la seule bonté de la Providence, car il était assez simple pour ne pas se douter qu’on meurt en tombant dans l’eau.

Madeleine, qui avait le cœur très-charitable, prit le bras de l’enfant et le trouva chaud, quoiqu’il eût par instants le frisson et que sa jolie figure fût très-pâle.

— Tu as la fièvre ? lui dit-elle.

— Je ne sais pas, allez ! répondit l’enfant qui l’avait toujours.

Madeleine Blanchet détacha le chéret de laine qui lui couvrait les épaules et en enveloppa le champi, qui se laissa faire, et ne témoigna ni étonnement ni contentement. Elle ôta toute la paille qu’elle avait sous ses genoux et lui en fit un lit où il ne chôma pas de s’endormir, et Madeleine acheva de laver les nippes de son petit Jeannie, ce qu’elle fit lestement, car elle le nourrissait, et avait hâte d’aller le retrouver.

Quand tout fut lavé, le linge mouillé était devenu plus lourd de moitié, et elle ne put emporter le tout. Elle laissa son battoir et une partie de sa provision au bord de l’eau, se promettant de réveiller le champi lorsqu’elle reviendrait de la maison, où elle porta de suite tout ce qu’elle put prendre avec elle. Madeleine Blanchet n’était ni grande ni forte. C’était une très-jolie femme, d’un fier courage, et renommée pour sa douceur et son bon sens.

Quand elle ouvrit la porte de sa maison, elle entendit sur le petit pont de l’écluse un bruit de sabots qui courait après elle, et, en se virant, elle vit le champi qui l’avait rattrapée et qui lui apportait son battoir, son savon, le reste de son linge et son chéret de laine.

— Oh ! oh ! dit-elle en lui mettant la main sur l’épaule, tu n’es pas si bête que je croyais, toi, car tu es serviable, et celui qui a bon cœur n’est jamais sot. Entre, mon enfant, viens te reposer. Voyez ce pauvre petit ! il porte plus lourd que lui-même !

— Tenez, mère, dit-elle à la vieille meunière qui lui présentait son enfant bien frais et tout souriant, voilà un pauvre champi qui a l’air malade. Vous qui vous connaissez à la fièvre, il faudrait tâcher de le guérir.

— Ah ! c’est la fièvre de misère ! répondit la vieille en regardant François ; ça se guérirait avec de la bonne soupe ; mais ça n’en a pas. C’est le champi à cette femme qui a emménagé d’hier. C’est la locataire à ton homme, Madeleine. Ça paraît bien malheureux, et je crains que ça ne paye pas souvent.

Madeleine ne répondit rien. Elle savait que sa belle-mère et son mari avaient peu de pitié, et qu’ils aimaient l’argent plus que le prochain. Elle allaita son enfant, et, quand la vieille fut sortie pour aller chercher ses oies, elle prit François par la main, Jeannie sur son autre bras, et s’en fut avec eux chez la Zabelle.

La Zabelle, qui se nommait en effet Isabelle Bigot, était une vieille fille de cinquante ans, aussi bonne qu’on peut l’être pour les autres quand on n’a rien à soi et qu’il faut toujours trembler pour sa pauvre vie. Elle avait pris François, au sortir de nourrice, d’une femme qui était morte à ce moment-là, et elle l’avait élevé depuis, pour avoir tous les mois quelques pièces d’argent blanc et pour faire de lui son petit serviteur ; mais elle avait perdu ses bêtes et elle devait en acheter d’autres à crédit, dès qu’elle pourrait, car elle ne vivait pas d’autre chose que d’un petit lot de brebiage et d’une douzaine de poules qui, de leur côté, vivaient sur le communal. L’emploi de François, jusqu’à ce qu’il eût gagné l’âge de la première communion, devait être de garder ce pauvre troupeau sur le bord des chemins ; après quoi on le louerait comme on pourrait, pour être porcher ou petit valet de charrue, et, s’il avait de bons sentiments, il donnerait à sa mère par adoption une partie de son gage.

On était au lendemain de la Saint-Martin, et la Zabelle avait quitté Mers, laissant sa dernière chèvre en paiement d’un reste dû sur son loyer. Elle venait habiter la petite locature dépendante du moulin du Cormouer, sans autre objet de garantie qu’un grabat, deux chaises, un bahut et quelques vaisseaux de terre. Mais si la maison était si mauvaise, si mal close et de si chétive valeur, qu’il fallait la laisser déserte ou courir les risques attachés à la pauvreté des locataires.

Madeleine causa avec la Zabelle, et vit bientôt que ce n’était pas une mauvaise femme, qu’elle ferait en conscience tout son possible pour payer, et qu’elle ne manquait pas d’affection pour son champi. Mais elle avait pris l’habitude de le voir souffrir en souffrant elle-même, et la compassion que la riche meunière témoignait à ce pauvre enfant lui causa d’abord plus d’étonnement que de plaisir.

Enfin, quand elle fut revenue de sa surprise et qu’elle comprit que Madeleine ne venait pas pour lui demander, mais pour lui rendre service, elle prit confiance, lui conta longuement toute son histoire, qui ressemblait à celle de tous les malheureux, et lui fit grand remerciement de son intérêt. Madeleine l’avertit qu’elle ferait tout son possible pour la secourir ; mais elle la pria de n’en jamais parler à personne, avouant qu’elle ne pourrait l’assister qu’en cachette, et qu’elle n’était pas sa maîtresse à la maison.

Elle commença par laisser à la Zabelle son chéret de laine, en lui faisant donner promesse de le couper dès le même soir pour en faire un habillement au champi, et de n’en pas montrer les morceaux avant qu’il fut cousu. Elle vit bien que la Zabelle s’y engageait à contre-cœur, et qu’elle trouvait le chéret bien bon et bien utile pour elle-même. Elle fut obligée de lui dire qu’elle l’abandonnerait si, dans trois jours, elle ne voyait pas le champi chaudement vêtu. — Croyez-vous donc, ajouta-t-elle, que ma belle-mère, qui a l’œil à tout, ne reconnaîtrait pas mon chéret sur vos épaules ? Vous voudriez donc me faire avoir des ennuis ? Comptez que je vous assisterai autrement encore, si vous êtes un peu secrète dans ces choses-là. Et puis, écoutez : votre champi a la fièvre, et, si vous ne le soignez pas bien, il mourra.

— Croyez-vous ? dit la Zabelle ; ça serait une peine pour moi, car cet enfant-là, voyez-vous, est d’un cœur comme on n’en trouve guère ; ça ne se plaint jamais, et c’est aussi soumis qu’un enfant de famille ; c’est tout le contraire des autres champis, qui sont terribles et tabâtres, et qui ont toujours l’esprit tourné à la malice.

— Parce qu’on les rebute et parce qu’on les maltraite. Si celui-là est bon, c’est que vous êtes bonne pour lui, soyez-en assurée.

— C’est la vérité, reprit la Zabelle ; les enfants ont plus de connaissance qu’on ne croit. Tenez, celui-là n’est pas malin, et pourtant il sait très-bien se rendre utile. Une fois que j’étais malade, l’an passé (il n’avait que cinq ans), il m’a soignée comme ferait une personne.

— Écoutez, dit la meunière : vous me l’enverrez tous les matins et tous les soirs, à l’heure où je donnerai la soupe à mon petit. J’en ferai trop, et il mangera le reste ; on n’y prendra pas garde.

— Oh ! c’est que je n’oserai pas vous le conduire, et, de lui-même, il n’aura jamais l’esprit de savoir l’heure.

— Faisons une chose. Quand la soupe sera prête, je poserai ma quenouille sur le pont de l’écluse. Tenez, d’ici, ça se verra très-bien. Alors, vous enverrez l’enfant avec un sabot dans la main, comme pour chercher du feu, et puisqu’il mangera ma soupe, toute la vôtre vous restera. Vous serez mieux nourris tous les deux.

— C’est juste, répondit la Zabelle. Je vois que vous êtes une femme d’esprit, et j’ai du bonheur d’être venue ici. On m’avait fait grand’peur de votre mari qui passe pour être un rude homme, et si j’avais pu trouver ailleurs, je n’aurais pas pris sa maison, d’autant plus qu’elle est mauvaise, et qu’il en demande beaucoup d’argent. Mais je vois que vous êtes bonne au pauvre monde, et que vous m’aiderez à élever mon champi. Ah ! si la soupe pouvait lui couper sa fièvre ! Il ne me manquerait plus que de perdre cet enfant-là ! C’est un pauvre profit, et tout ce que je reçois de l’hospice passe à son entretien. Mais je l’aime comme mon enfant, parce que je vois qu’il est bon, et qu’il m’assistera plus tard. Savez-vous qu’il est beau pour son âge, et qu’il sera de bonne heure en état de travailler ?

C’est ainsi que François le Champi fut élevé par les soins et le bon cœur de Madeleine la meunière. Il retrouva la santé très-vite, car il était bâti, comme on dit chez nous, à chaux et à sable, et il n’y avait point de richard dans le pays qui n’eût souhaité d’avoir un fils aussi joli de figure et aussi bien construit de ses membres. Avec cela, il était courageux comme un homme ; il allait à la rivière comme un poisson, et plongeait jusque sous la pelle du moulin, ne craignant pas plus l’eau que le feu ; il sautait sur les poulains les plus folâtres, et les conduisait au pré sans même leur passer une corde autour du nez, jouant des talons pour les faire marcher droit et les tenant aux crins pour sauter les fossés avec eux. Et ce qu’il y avait de singulier, c’est qu’il faisait tout cela d’une manière fort tranquille, sans embarras, sans rien dire, et sans quitter son air simple et un peu endormi.

Cet air-là était cause qu’il passait pour sot ; mais il n’en est pas moins vrai que s’il fallait dénicher des pies à la pointe du plus haut peuplier, ou retrouver une vache perdue bien loin de la maison, ou encore abattre une grive d’un coup de pierre, il n’y avait pas d’enfant plus hardi, plus adroit et plus sûr de son fait. Les autres enfants attribuaient cela au bonheur du sort qui passe pour être le lot du champi dans ce bas monde. Aussi le laissaient-ils toujours passer le premier dans les amusettes dangereuses.

— Celui-là, disaient-ils, n’attrapera jamais de mal parce qu’il est champi. Froment de semence craint la vimère du temps ; mais folle graine ne périt point.

Tout alla bien pendant deux ans. La Zabelle se trouva avoir le moyen d’acheter quelques bêtes, on ne sut trop comment. Elle rendit beaucoup de petits services au moulin, et obtint que maître Cadet Blanchet le meunier fit réparer un petit le toit de sa maison qui faisait l’eau de tous côtés. Elle put s’habiller un peu mieux, ainsi que son champi, et elle parut peu à peu moins misérable que quand elle était arrivée. La belle-mère de Madeleine fit bien quelques réflexions assez dures sur la perte de quelques effets et sur la quantité de pain qui se mangeait à la maison. Une fois même, Madeleine fut obligée de s’accuser pour ne pas laisser soupçonner la Zabelle ; mais, contre l’attente de la belle-mère, Cadet Blanchet ne se fâcha presque point, et parut même vouloir fermer les yeux.

Le secret de cette complaisance, c’est que Cadet Blanchet était encore très-amoureux de sa femme. Madeleine était jolie et nullement coquette ; on lui en faisait compliment en tous endroits, et ses affaires allaient fort bien d’ailleurs ; comme il était de ces hommes qui ne sont méchants que par crainte d’être malheureux, il avait pour Madeleine plus d’égards qu’on ne l’en aurait cru capable. Cela causait un peu de jalousie à la mère Blanchet, et elle s’en vengeait par de petites tracasseries que Madeleine supportait en silence et sans jamais s’en plaindre à son mari.

C’était bien la meilleure manière de les faire finir plus vite, et jamais on ne vit à cet égard de femme plus patiente et plus raisonnable que Madeleine. Mais on dit chez nous que le profit de la bonté est plus vite usé que celui de la malice, et un jour vint où Madeleine fut questionnée et tancée tout de bon pour ses charités.

C’était une année où les blés avaient grêlé et où la rivière, en débordant, avait gâté les foins. Cadet Blanchet n’était pas de bonne humeur. Un jour qu’il revenait du marché avec un sien confrère qui venait d’épouser une fort belle fille, ce dernier lui dit : — Au reste, tu n’as pas été à plaindre non plus, dans ton temps, car ta Madelon était aussi une fille très-agréable.

— Qu’est-ce que tu veux dire avec mon temps et ta Madelon était ? Dirait-on pas que nous sommes vieux elle et moi ? Madeleine n’a encore que vingt ans et je ne sache pas qu’elle soit devenue laide.

— Non, non, je ne dis pas ça, reprit l’autre. Certainement Madeleine est encore bien ; mais enfin, quand une femme se marie si jeune, elle n’en a pas pour longtemps à être regardée. Quand ça a nourri un enfant, c’est déjà fatigué ; et ta femme n’était pas forte, à preuve que la voilà bien maigre et qu’elle a perdu sa bonne mine. Est-ce qu’elle est malade, cette pauvre Madelon ?

— Pas que je sache. Pourquoi donc me demandes-tu ça ?

— Dame ! je ne sais pas. Je lui trouve un air triste comme quelqu’un qui souffrirait ou qui aurait de l’ennui. Ah ! les femmes, ça n’a qu’un moment, c’est comme la vigne en fleur. Il faut que je m’attende aussi à voir la mienne prendre une mine allongée et un air sérieux. Voilà comme nous sommes, nous autres ! Tant que nos femmes nous donnent de la jalousie, nous en sommes amoureux. Ça nous fâche, nous crions, nous battons même quelquefois ; ça les chagrine, elles pleurent ; elles restent à la maison, elles nous craignent, elles s’ennuient, elles ne nous aiment plus. Nous voilà bien contents, nous sommes les maîtres !… Mais voilà aussi qu’un beau matin nous nous avisons que si personne n’a plus envie de notre femme, c’est parce qu’elle est devenue laide, et alors, voyez le sort ! nous ne les aimons plus et nous avons envie de celles des autres… Bonsoir, Cadet Blanchet ; tu as embrassé ma femme un peu trop fort à ce soir ; je l’ai bien vu et je n’ai rien dit. C’est pour te dire à présent que nous n’en serons pas moins bons amis et que je tâcherai de ne pas la rendre triste comme la tienne, parce que je me connais : si je suis jaloux, je serai méchant, et quand je n’aurai plus sujet d’être jaloux, je serai peut-être encore pire…

Une bonne leçon profite à un bon esprit ; mais Cadet Blanchet, quoique intelligent et actif, avait trop d’orgueil pour avoir une bonne tête. Il rentra l’œil rouge et l’épaule haute. Il regarda Madeleine comme s’il ne l’avait pas vue depuis longtemps. Il s’aperçut qu’elle était pâle et changée. Il lui demanda si elle était malade, d’un ton si rude, qu’elle devint encore plus pâle et répondit qu’elle se portait bien, d’une voix très-faible. Il s’en fâcha, Dieu sait pourquoi, et se mit à table avec l’envie de chercher querelle à quelqu’un. L’occasion ne se fit pas longtemps attendre. On parla du la cherté du blé, et la mère Blanchet remarqua, comme elle le faisait tous les soirs, qu’on mangeait trop de pain. Madeleine ne dit mot. Cadet Blanchet voulut la rendre responsable du gaspillage. La vieille déclara qu’elle avait surpris, le matin même, le champi emportant une demi-tourte… Madeleine aurait dû se fâcher et leur tenir tête, mais elle ne sut que pleurer. Blanchet pensa à ce que lui avait dit son compère et n’en fut que plus âcreté ; si bien que, de ce jour-la, expliquez comment cela se fit, si vous pouvez, il n’aima plus sa femme et la rendit malheureuse.