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François le champi (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 10

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François le champiJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 19-21).
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X.

— Allons, allons, François, mon fils, lui dit-elle, il ne s’agit pas de cela. Mon mari n’est pas encore ruiné, autant que je peux savoir l’état de ses affaires ; et si ce n’était que la crainte de manquer, tu ne me verrais pas tant de peine. N’a point peur de la misère qui se sent courageux pour travailler. Puisqu’il faut te dire de quoi j’ai le cœur malade, apprends que M. Blanchet s’est monté contre toi, et qu’il ne veut plus te souffrir à la maison.

— Eh bien ! est-ce cela ? dit François en se levant. Qu’il me tue donc tout de suite, puisque aussi bien je ne peux exister après un coup pareil. Oui, qu’il en finisse de moi, car il y a longtemps que je le gêne, et il en veut à mes jours, je le sais bien. Voyons, où est-il ? Je veux aller le trouver, et lui dire : « Signifiez-moi pourquoi vous me chassez. Peut-être que je trouverai de quoi répondre à vos mauvaises raisons. Et si vous vous y entêtez, dites-le, afin que… afin que… » Je ne sais pas ce que je dis, Madeleine ; vrai ! je ne le sais pas ; je ne me connais plus, et je ne vois plus clair ; j’ai le cœur transi et la tête me vire ; bien sûr, je vas mourir ou devenir fou.

Et le pauvre champi se jeta par terre et se frappa la tête de ses poings, comme le jour où la Zabelle avait voulu le reconduire à l’hospice.

Voyant cela, Madeleine retrouva son grand courage. Elle lui prit les mains, les bras, et le secouant bien fort, elle l’obligea de l’écouter.

— Si vous n’avez non plus de volonté et de soumission qu’un enfant, lui dit-elle, vous ne méritez pas l’amitié que j’ai pour vous, et vous me ferez honte de vous avoir élevé comme mon fils. Levez-vous. Voilà pourtant que vous êtes en âge d’homme, et il ne convient pas à un homme de se rouler comme vous le faites. Entendez-moi, François, et dites-moi si vous m’aimez assez pour surmonter votre chagrin et passer un peu de temps sans me voir. Vois, mon enfant, c’est à propos pour ma tranquillité et pour mon honneur, puisque, sans cela, mon mari me causera des souffrances et des humiliations. Par ainsi, tu dois me quitter aujourd’hui par amitié, comme je t’ai gardé jusqu’à cette heure par amitié. Car l’amitié se prouve par des moyens différents, selon le temps et les aventures. Et tu dois me quitter tout de suite, parce que, pour empêcher M. Blanchet de faire un mauvais coup de sa tête, j’ai promis que tu serais parti demain matin. C’est demain la Saint-Jean, il faut que tu ailles te louer, et pas trop près d’ici, car si nous étions à même de nous revoir souvent, ce serait pire dans l’idée de M. Blanchet.

— Mais quelle est donc son idée, Madeleine ? Quelle plainte fait-il de moi ? En quoi me suis-je mal comporté ? Il croit donc toujours que vous faites du tort à la maison pour me faire du bien ? Ça ne se peut pas, puisque j’en suis, à présent, de la maison ! Je n’y mange pas plus que ma faim, et je n’en fais pas sortir un fétu. Peut-être qu’il croit que je touche mon gage, et qu’il le trouve de trop grande coûtance. Eh bien ! laissez-moi suivre mon idée d’aller lui parler pour lui expliquer que depuis le décès de ma pauvre mère Zabelle, je n’ai jamais voulu accepter de vous un petit écu ; — ou si vous ne voulez pas que je lui dise ça — et au fait, s’il le savait il voudrait vous faire rendre tout le dû de mes gages que vous avez employé en œuvres de charité, — eh bien, je lui en ferai, pour le terme qui vient, la proposition. Je lui offrirai de rester à votre service pour rien. De cette manière-là, il ne pourra plus me trouver dommageable, et il me souffrira auprès de vous.

— Non, non, non, François, répliqua vivement Madeleine, ça ne se peut ; et si tu lui disais pareille chose, il entrerait contre toi et contre moi dans une colère qui amènerait des malheurs.

— Mais pourquoi donc ? dit François ; à qui en a-t-il ? C’est donc seulement pour le plaisir de nous causer de la peine qu’il fait celui qui se méfie ?

— Mon enfant, ne me demande pas la raison de son idée contre toi ; je ne peux pas te la dire. J’en aurais trop de honte pour lui, et mieux vaut pour nous tous que tu n’essaies pas de te l’imaginer. Ce que je peux t’affirmer, c’est que c’est remplir ton devoir envers moi que de t’en aller. Te voilà grand et fort, tu peux te passer de moi ; et mêmement tu gagneras mieux ta vie ailleurs, puisque tu ne veux rien recevoir de moi. Tous les enfants quittent leur mère pour aller travailler, et beaucoup s’en vont au loin. Tu feras donc comme les autres, et moi j’aurai du chagrin comme en ont toutes les mères, je pleurerai, je penserai à toi, je prierai Dieu matin et soir pour qu’il te préserve du mal…

— Oui ! Et vous prendrez un autre valet qui vous servira mal, et qui n’aura nul soin de votre fils et de votre bien, qui vous haïra peut-être, parce que M. Blanchet lui commandera de ne pas vous écouter, et qui ira lui redire tout ce que vous faites de bien en le tournant en mal. Et vous serez malheureuse ; et moi je ne serai plus là pour vous défendre et vous consoler ! Ah ! vous croyez que je n’ai pas de courage, parce que j’ai du chagrin ? Vous croyez que je ne pense qu’à moi, et vous me dites que j’aurai profit à être autre part ! Moi, je ne songe pas à moi en tout ceci. Qu’est-ce que ça me fait de gagner ou de perdre ? Je ne demande pas seulement comment je gouvernerai mon chagrin. Que j’en vive ou que j’en meure, c’est comme il plaira à Dieu, et ça ne m’importe pas, puisqu’on m’empêche d’employer ma vie pour vous. Ce qui m’angoisse et à quoi je ne peux pas me soumettre, c’est que je vois venir vos peines. Vous allez être foulée à votre tour, et si on m’écarte du chemin, c’est pour mieux marcher sur votre droit.

— Quand même le bon Dieu permettrait cela, dit Madeleine, il faut savoir souffrir ce qu’on ne peut empêcher. Il faut surtout ne pas empirer son mauvais sort en regimbant contre. Imagine-toi que je suis bien malheureuse, et demande-toi combien plus je le deviendrai si j’apprends que tu es malade, dégoûté de vivre et ne voulant pas te consoler. Au lieu que si je trouve un peu de soulagement dans mes peines, ce sera de savoir que tu te comportes bien et que tu te maintiens en courage et santé pour l’amour de moi.

Cette dernière bonne raison donna gagné à Madeleine. Le champi s’y rendit, et lui promit à deux genoux, comme on promet en confession, de faire tout son possible pour porter bravement sa peine.

— Allons, dit-il en essuyant ses yeux moites, je partirai de grand matin, et je vous dis adieu, ici, ma mère Madeleine ! Adieu pour la vie, peut-être ; car vous ne me dites point si je pourrai jamais vous revoir et causer avec vous. Si vous pensez que ce bonheur-là ne doive plus m’arriver, ne m’en dites rien, car je perdrais le courage de vivre. Laissez-moi garder l’espérance de vous retrouver un jour ici à cette claire fontaine, où je vous ai trouvée pour la première fois il y aura tantôt onze ans. Depuis ce jour jusqu’à celui d’aujourd’hui, je n’ai eu que du contentement : et le bonheur que Dieu et vous m’avez donné, je ne dois pas le mettre en oubli, mais en souvenance pour m’aider à prendre, à compter de demain, le temps et le sort comme ils viendront. Je m’en vais avec un cœur tout transpercé et morfondu d’angoisse, en songeant que je ne vous laisse pas heureuse, et que je vous ôte, en m’ôtant d’à côté de vous, le meilleur de vos amis ; mais vous m’avez dit que si je n’essayais pas de me consoler, vous seriez plus désolée. Je me consolerai donc comme je pourrai en pensant à vous, et je suis trop ami de votre amitié pour vouloir la perdre en devenant lâche. Adieu, madame Blanchet, laissez-moi un peu ici tout seul ; je serai mieux quand j’aurai pleuré tout mon soûl. S’il tombe de mes larmes dans cette fontaine, vous songerez à moi toutes les fois que vous y viendrez laver. Je veux aussi y cueillir de la menthe pour embaumer mon linge, car je vas tout à l’heure faire mon paquet ; et tant que je sentirai sur moi cette odeur-là, je me figurerai que je suis ici et que je vous vois. Adieu, adieu, ma chère mère, je ne veux pas retourner à la maison. Je pourrais bien embrasser mon Jeannie sans l’éveiller, mais je ne m’en sens pas le courage. Vous l’embrasserez pour moi, je vous en prie, et pour ne pas qu’il me pleure, vous lui direz demain que dois retourner bientôt. Comme cela, en m’attendant, il m’oubliera un peu ; et, par la suite du temps, vous lui parlerez de son pauvre François, afin qu’il ne m’oublie trop. Donnez-moi votre bénédiction, Madeleine, comme vous me l’avez donnée le jour de ma première communion. Il me la faut pour avoir la grâce de Dieu.

Et le pauvre champi se mit à deux genoux en disant à Madeleine que si jamais, contre son gré, il lui avait fait quelque offense, elle eût à la lui pardonner.

Madeleine jura qu’elle n’avait rien à lui pardonner, et qu’elle lui donnait une bénédiction dont elle voudrait pouvoir rendre l’effet aussi propice que de celle de Dieu.

— Eh bien ! dit François, à présent que je vas redevenir champi et que personne ne m’aimera plus, ne voulez-vous pas m’embrasser comme vous m’avez embrassé, par faveur, le jour de ma première communion ? j’aurai grand besoin de me remémorer tout cela, pour être bien sûr que vous continuez, dans votre cœur, à me servir de mère.

Madeleine embrassa le champi dans le même esprit de religion que quand il était petit enfant. Pourtant si le monde l’eût vu, on aurait donné raison à M. Blanchet de sa fâcherie, et on aurait critiqué cette honnête femme qui ne pensait point à mal, et à qui la vierge Marie ne fit point péché du son action.

— Ni moi non plus, dit la servante de M. le curé.

— Et moi encore moins, repartit le chanvreur. Et continuant :

Elle s’en revint à la maison, dit-il, où de la nuit elle ne dormit miette. Elle entendit bien rentrer François qui vint faire son paquet dans la chambre à côté, et elle l’entendit aussi sortir à la piquette du jour. Elle ne se dérangea qu’il ne fût un peu loin, pour ne point changer son courage en faiblesse, et quand elle l’entendit passer sur le petit pont, elle entre-bâilla subtilement sa porte sans se montrer, afin de le voir de loin encore une fois. Elle le vit s’arrêter et regarder la rivière et le moulin, comme pour leur dire adieu. Et puis il s’en alla bien vite, après avoir cueilli un feuillage de peuplier qu’il mit à son chapeau, comme c’est la coutume quand on va à la loue, pour montrer qu’on cherche une place.

Maître Blanchet arriva sur le midi et ne dit mot, jusqu’à ce que sa femme lui dit :

— Eh bien, il faut aller à la loue pour avoir un autre garçon de moulin, car François est parti, et vous voilà sans serviteur.

— Cela suffit, ma femme, répondit Blanchet, j’y vais aller, et je vous avertis de ne pas compter sur un jeune.

Voilà tout le remerciement qu’il lui fit de sa soumission, et elle se sentit si peinée qu’elle ne put s’empêcher de le montrer.

— Cadet Blanchet, dit-elle, j’ai obéi à votre volonté : j’ai renvoyé un bon sujet sans motif, et à regret, je ne vous le cache pas. Je ne vous demande pas de m’en savoir gré ; mais, à mon tour, je vous donne un commandement : c’est de ne pas me faire d’affront, parce que je n’en mérite pas.

Elle dit cela d’une manière que Blanchet ne lui connaissait point et qui fit de l’effet sur lui.

— Allons, femme, dit-il en lui tendant la main, faisons la paix sur cette chose-là et n’y pensons plus. Peut-être que j’ai été un peu trop précipiteux dans mes paroles ; mais c’est que, voyez-vous, j’avais des raisons pour ne point me fier à ce champi. C’est le diable qui met ces enfants-là dans le monde, et il est toujours après eux. Quand ils sont bons sujets d’un côté, ils sont mauvais garnements sur un autre point. Ainsi je sais bien que je trouverai malaisément un domestique aussi rude au travail que celui-là ; mais le diable, qui est bon père, lui avait soufflé le libertinage dans l’oreille, et je sais une femme qui a eu à s’en plaindre.

— Cette femme-là n’est pas la vôtre, répondit Madeleine, et il se peut qu’elle mente. Quand elle dirait vrai, ce ne serait point de quoi me soupçonner.

— Est-ce que je te soupçonne ? dit Blanchet haussant les épaules ; je n’en avais qu’après lui, et à présent qu’il est parti, je n’y pense plus. Si je t’ai dit quelque chose qui t’ait déplu, prends que je plaisantais.

— Ces plaisanteries-là ne sont pas de mon goût, répliqua Madeleine. Gardez-les pour celles qui les aiment.