100%.png

François le champi (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 14

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
François le champiJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 25-26).
◄  XIII.
XV.  ►

XIV.

Une matinée M. le curé d’Aigurande vint comme pour se promener au moulin de Jean Vertaud, et il tourna un peu de temps dans la demeure, jusqu’à ce qu’il pût agrafer François dans un coin du jardin. Là il prit un air très secret, et lui demanda s’il était bien François dit la Fraise, nom qu’on lui aurait donné à l’état civil où il avait été présenté comme champi, à cause d’une marque qu’il avait sur le bras gauche. Le curé lui demanda aussi son âge au plus juste, le nom de la femme qui l’avait nourri, les demeurances qu’il avait suivies, et finalement tout ce qu’il pouvait savoir de sa naissance et de sa vie.

François alla quérir ses papiers, et le curé parut fort content.

— Eh bien ! lui dit-il, venez demain ou ce soir à la cure et gardez qu’on ne sache ce que j’aurai à vous faire savoir, car il m’est défendu de l’ébruiter, et c’est une affaire de conscience pour moi.

Quand François fut rendu à la cure, M. le curé ayant bien fermé les portes de la chambre, tira de son armoire quatre petits bouts de papier fin et dit : François la Fraise, voilà quatre mille francs que votre mère vous envoie. Il m’est défendu de vous dire son nom, ni dans quel pays elle réside ni si elle est morte ou vivante à l’heure qu’il est. C’est une pensée de religion qui l’a portée à se ressouvenir de vous, et il paraîtrait qu’elle a toujours eu quelque intention de le faire, puisqu’elle a su vous retrouver, quoique vivant au loin. Elle a su que vous étiez bon sujet, et elle vous donne de quoi vous établir, à condition que d’ici à six mois vous ne parlerez point, si ce n’est à la femme que vous voudriez épouser, du don que voici. Elle me charge de me consulter avec vous pour le placement ou pour le dépôt, et me prie de vous prêter mon nom au besoin pour que l’affaire soit tenue secrète. Je ferai là-dessus ce que vous voudrez ; mais il m’est enjoint de ne vous livrer l’argent qu’en échange de votre parole de ne rien dire et de ne rien faire qui puisse éventer le secret. On sait qu’on peut compter sur votre foi ; voulez-vous la donner ?

François prêta serment et laissa l’argent à M. le curé, en le priant de le faire valoir comme il l’entendrait ; car il connaissait ce prêtre-là pour un bon, et il en est d’eux comme des femmes, qui sont toute bonté ou toute chétivité.

Le champi s’en vint à la maison plus triste que joyeux. Il pensait à sa mère et il eût bien donné les quatre mille francs pour la voir et l’embrasser. Mais il se disait aussi qu’elle venait peut-être de décéder, et que son présent était une de ces dispositions qu’on prend à l’article de la mort ; et cela le rendait encore plus sérieux, d’être privé de porter son deuil et de lui faire dire des messes. Morte ou vivante, il pria le bon Dieu pour elle, afin qu’il lui pardonnât l’abandon qu’elle avait fait de son enfant, comme son enfant le lui pardonnait de grand cœur, priant Dieu aussi de lui pardonner les siennes fautes pareillement.

Il tâcha bien de ne rien laisser paraître ; mais pour plus d’une quinzaine il fut comme enterré dans des rêvasseries aux heures de son repas, et les Vertaud s’en émerveillèrent.

Ce garçon ne nous dit pas toutes ses pensées, observait le meunier. Il faut qu’il ait l’amour en tête.

— C’est peut-être pour moi, pensait la fille, et il est trop délicat pour s’en confesser. Il a peur qu’on ne le croie affolé de ma richesse plus que de ma personne ; et tout ce qu’il fait, c’est pour empêcher qu’on ne devine son souci.

Là-dessus, elle se mit en tête de séduire sa faroucheté, et elle l’amignonna si honnêtement en paroles et en quarts d’œil qu’il en fut un peu secoué au milieu de ses ennuis.

Et par moments, il se disait qu’il était assez riche pour secourir Madeleine en cas de malheur, et qu’il pouvait bien se marier avec une fille qui ne lui réclamait point de fortune. Il ne se sentait point affolé d’aucune femme ; mais il voyait les bonnes qualités de Jeannette Vertaud, et il craignait de montrer un mauvais cœur en ne répondant point à ses intentions. Par moments son chagrin lui faisait peine, et il avait quasiment envie de l’en consoler.

Mais voilà que tout d’un coup, à un voyage qu’il fit à Grevant pour les affaires de son maitre, il rencontra un cantonnier-piqueur qui était domicilié vers Presles et qui lui apprit la mort de Cadet Blanchet, ajoutant qu’il laissait un grand embrouillas dans ses affaires, et qu’on ne savait si sa veuve s’en tirerait à bien ou à mal.

François n’avait point sujet d’aimer ni de regretter maître Blanchet. Et si, il avait tant de religion dans le cœur, qu’en écoutant la nouvelle de sa mort il eut les yeux moites et la tête lourde comme s’il allait pleurer ; il songeait que Madeleine le pleurait à cette heure, lui pardonnant tout, et ne se souvenant de rien, sinon qu’il était le père de son enfant. Et le regret de Madeleine lui répondait dans l’esprit et le forçait à pleurer aussi pour le chagrin qu’elle devait avoir.

Il eut envie de remonter sur son cheval et de courir auprès d’elle ; mais il pensa devoir en demander la permission à son maître.