Francia (RDDM)/01

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Francia (RDDM)
Revue des Deux Mondes2e période, tome 93 (pp. 5-29).
II  ►

PREMIÈRE PARTIE.


Le jeudi 31 mars 1814, la population de Paris s’entassait sur le passage d’un étrange cortège. Le tsar Alexandre, ayant à sa droite le roi de Prusse et à sa gauche le prince de Schwarzenberg, représentant de l’empereur d’Autriche, s’avançait lentement à cheval, suivi d’un brillant état-major et d’une escorte de cinquante mille hommes d’élite, à travers le faubourg Saint-Martin. Le tsar était calme en apparence. Il jouait un grand rôle, celui de vainqueur magnanime, et il le jouait bien. Son escorte était grave, ses soldats majestueux. La foule était muette.

C’est qu’au lendemain d’un héroïque combat des dernières légions de l’empire, on avait abandonné et livré la partie généreuse de la population à l’humiliante clémence du vainqueur. C’est que, comme toujours, en refusant au peuple le droit et les moyens de se défendre lui-même, en se méfiant de lui, en lui refusant des armes, on s’était perdu. Son silence fut donc sa seule protestation, sa tristesse fut sa seule gloire. Au moins celle-là reste pure dans le souvenir de ceux qui ont vu ces choses.

Sur le flanc du merveilleux état-major impérial, un jeune officier russe d’une beauté remarquable contenait avec peine la fougue de son cheval. L’homme était de haute taille, mince, et d’autant plus serré dans sa ceinture d’ordonnance, dont les épais glands d’or retombaient sur sa cuisse, comme celle des mystérieux personnages qu’on voit défiler sur les bas-reliefs perses de la décadence ; peut-être même un antiquaire eût-il pu retrouver dans les traits et dans les ornemens du jeune officier un dernier reflet du type et du goût de l’Orient barbare.

Il appartenait aux races méridionales que la conquête ou les alliances ont insensiblement fondues dans l’empire russe. Il avait la beauté du profil, l’imposante largeur des yeux, l’épaisseur des lèvres, la force un peu exagérée des muscles, tempérée par l’élégance des formes modernes. La civilisation avait allégé la puissance du colosse. Ce qui en restait conservait quelque chose d’étrange et de saisissant qui attirait et fixait les regards, même après la surprise et l’attention accaparées d’abord par le tsar en personne.

Le cheval monté par ce jeune homme s’impatientait de la lenteur du défilé ; on eût dit que, ne comprenant rien à l’étiquette observée, il voulait s’élancer en vainqueur dans la cité domptée, et fouler les vaincus sous son galop sauvage. Aussi son cavalier, craignant de lui voir rompre son rang et d’attirer sur lui un regard mécontent de ses supérieurs, le contenait-il avec un soin qui l’absorbait, et ne lui permettait guère de se rendre compte de l’accueil morne, douloureux, parfois menaçant de la population.

Le tsar, qui observait tout avec finesse et prudence, ne s’y méprenait pas, et ne réussissait pas à cacher entièrement ses appréhensions. La foule devenait si compacte, que, si elle se fût resserrée sur les vainqueurs (l’un d’eux l’a raconté textuellement), ils eussent été étouffés sans pouvoir faire usage de leurs armes. Cette foulée, volontaire ou non, n’eût pas fait le compte du principal triomphateur. Il voulait entrer dans Paris comme l’ange sauveur des nations, c’est-à-dire comme le chef de la coalition européenne. Il avait tout préparé naïvement pour cette grande et cruelle comédie. La moindre émotion un peu vive du public pouvait faire manquer son plan de mise en scène.

Cette émotion faillit se produire par la faute du jeune cavalier que nous avons sommairement décrit. Dans un moment où sa monture semblait s’apaiser, une jeune fille, poussée par l’affluence ou entraînée par la curiosité, se trouva dépasser la ligne des gardes nationaux qui maintenaient l’ordre, c’est-à-dire le silence et la tristesse des spectateurs. Peut-être qu’un léger frôlement de son châle bleu ou de sa robe blanche effraya le cheval ombrageux ; il se cabra furieusement, un de ses genoux fièrement enlevés atteignit l’épaule de la Parisienne, qui chancela, et fut retenue par un groupe de faubouriens serrés derrière elle. Était-elle blessée ou seulement meurtrie ? La consigne ne permettait pas au jeune Russe de s’arrêter une demi-seconde pour s’en assurer : il escortait le tout-puissant tsar, il ne devait pas se retourner, il ne devait pas même voir. Pourtant il se retourna, il regarda, et il suivit des yeux aussi longtemps qu’il le put le groupe ému qu’il laissait derrière lui. La grisette, car ce n’était qu’une grisette, avait été enlevée par plusieurs paires de bras vigoureux ; en un clin d’œil, elle avait été transportée dans un estaminet qui se trouvait là. La foule s’était instantanément resserrée sur le vide fait dans sa masse par l’incident rapide. Un instant, quelques exclamations de haine et de colère s’étaient élevées, et, pour peu qu’on y eût répondu dans les rangs étrangers, l’indignation se fût peut-être allumée comme une traînée de poudre. Le tsar, qui voyait et entendait tout sans perdre son vague et implacable sourire, n’eut pas besoin d’un geste pour contenir ses cohortes ; on savait ses intentions. Aucune des personnes de sa suite ne parut s’apercevoir des regards de menace qui embrasaient certaines physionomies. Quelques imprécations inarticulées, quelques poings énergiquement dressés, se perdirent dans l’éloignement. L’officier, cause involontaire de ce scandale, se flatta que ni le tsar, ni aucun de ses généraux n’en avait pris note ; mais le gouvernement russe a des yeux dans le dos. La note était prise : le tsar devait connaître le crime du jeune étourdi qui avait eu la coquetterie de choisir pour ce jour de triomphe la plus belle et la moins disciplinée de ses montures de service. En outre il serait informé de l’expression de regret et de chagrin que le jeune homme n’avait pas eu l’expérience de dissimuler. Ceux qui firent ce rapport crurent aggraver la faute en donnant ce dernier renseignement. Ils se trompaient. Le choix du cheval indompté fut regardé comme punissable, le regret manifesté rentrait dans la comédie de sentiment dont les Parisiens devaient être touchés. L’inconvenance d’une émotion quelconque dans les rangs de l’escorte impériale ne fut donc pas prise en mauvaise part.

Quand le défilé ennemi déboucha sur le boulevard, la scène changea comme par magie.

À mesure qu’on avançait vers les quartiers riches, l’entente se faisait, l’étranger respirait ; puis tout à coup la fusion se fit, non sans honte, mais sans scrupule. L’élément royaliste jetait le masque, et se précipitait dans les bras du vainqueur. L’émotion avait gagné la masse. On n’y songeait pas aux Bourbons, on n’y croyait pas encore, on ne les connaissait pas ; mais on aimait Alexandre, et les femmes sans cœur qui se jetaient sous ses pieds en lui demandant un roi ne furent ni repoussées, ni insultées par la garde nationale, qui regardait tristement, croyant qu’on remerciait simplement l’étranger de n’avoir pas saccagé Paris. Ils trouvaient cette reconnaissance puérile et outrée ; ils ne voyaient pas encore que cette joie folle applaudissait à l’abaissement de la France.

Le jeune officier russe qui avait failli compromettre toute la représentation de cette triste comédie, où tant d’acteurs jouaient un rôle de comparses sans savoir le mot de la pièce, essayait en vain de comprendre ce qu’il voyait à Paris, lui qui avait vu brûler Moscou, et qui avait compris ! C’était un esprit aussi réfléchi que pouvaient le permettre l’éducation toute militaire qu’il avait reçue et l’époque agitée, vraiment terrible, où sa jeunesse se développait. Il suppléait aux facultés de raisonnement philosophique qui lui manquaient par la subtile pénétration de sa race et la défiance cauteleuse de son milieu. Il avait vu et il voyait à deux années de distance les deux extrêmes du sentiment patriotique : le riche et industrieux Moscou brûlé par haine de l’étranger, dévoûment sauvage et sublime qui l’avait frappé d’horreur et d’admiration, — le brillant et splendide Paris sacrifiant l’honneur à l’humanité, et regardant comme un devoir de sauver à tout prix la civilisation dont il est l’inépuisable source. Ce Russe était à beaucoup d’égards sauvage lui-même, et il se crut en droit de mépriser profondément Paris et la France.

Il ne se disait pas que Moscou ne s’était pas détruit de ses propres mains, et que les peuples esclaves n’ont pas à être consultés ; ils sont héroïques bon gré mal gré, et n’ont point à se vanter de leurs involontaires sacrifices. Il ne savait point que Paris n’avait pas été consulté pour se rendre, plus que Moscou pour être brûlé, que la France n’était que très relativement un peuple libre, qu’on spéculait en haut lieu de ses destinées, et que la majorité des Parisiens eût été dès lors aussi héroïque qu’elle l’est de nos jours [1].


Pas plus que l’habitant de la France, l’étranger venu des rives du Tanaïs ne pénétrait dans le secret de l’histoire. Au moment de la brutalité de son cheval, il avait compris le Parisien du faubourg. Il avait lu sur son front soucieux, dans ses yeux courroucés. Il s’était dit : ce peuple a été trahi, vendu peut-être ! En présence des honteuses sympathies de la noblesse, il ne comprenait plus. Il se disait : cette population est lâche. Au lieu de la caresser, notre tsar devrait la fouler aux pieds et lui cracher au visage.

Alors les sentimens humains et généreux se trouvant étouffés et comme avilis dans son cœur par le spectacle d’une lâcheté inouie, il se trouva lui-même en proie à l’enivrement des instincts sauvages. Il se dit que cette ville était riante et folle, que cette population était facile et corrompue, que les femmes qui venaient s’offrir et s’attacher elles-mêmes au char du vainqueur étaient de beaux trophées. Dès lors, tout au désir farouche, à la soif des jouissances, il traversa Paris, l’œil enflammé, la narine frémissante, et le cœur hautain.

Le tsar, refusant avec une modestie habile d’entrer aux Tuileries, alla aux Champs-Elysées passer la revue de sa magnifique armée d’élite, donnant jusqu’au bout le spectacle à ces Parisiens avides de spectacles ; après quoi, il se disposait à occuper l’hôtel de l’Elysée.

En ce moment, il eut à régler deux détails d’importance fort inégale. Le premier fat à propos d’un avis qu’on lui avait transmis pendant la revue : suivant ce faux avis, il n’y avait point de sécurité pour lui à l’Elysée, le palais était miné. On avait sur-le-champ dépêché vers M. de Talleyrand, qui avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi de se trouver là au centre de ceux qui allaient lui livrer la France ; puis il jeta les yeux sur l’autre avis concernant le jeune prince Mourzakine, qui s’était si mal comporté en traversant le faubourg Saint-Martin. — Qu’il aille loger où bon lui semblera, répondit le souverain, et qu’il y garde les ariêts pendant trois jours. — Puis, remontant à cheval avec son état-major, il retourna à la place de la Concorde, d’où il se rendit à pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats avaient reçu l’ordre de camper sur les places publiques. L’habitant, traité avec tant de courtoisie, admirait avec stupeur ces belles troupes si bien disciplinées, qui ne prenaient possession que du pavé de la ville et qui installaient là leurs cantines sans rien exiger en apparence. Le badaud de Paris admira, se réjouit, et s’imagina que l’invasion ne lui coûterait rien.

Quant au jeune officier attaché à l’état-major, exclus de l’hôtel où allait résider son empereur, il se crut radicalement disgracié, et il en cherchait la cause lorsque son oncle, le comte Ogokskoï, aide-de-camp du tsar, lui dit à voix basse en passant : — Tu as des ennemis auprès du père, mais ne crains rien. Il te connaît et il t’aime. C’est pour te préserver d’eux qu’il t’éloigne. Ne reparais pas de quelques jours, mais fais-moi savoir où tu demeures.

— Je n’en sais rien encore, répondit le jeune homme avec une résignation fataliste, Dieu y pourvoira !

Il avait à peine prononcé ces mots qu’un jockey de bonne mine se présenta, et lui remit le message suivant : « La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir qu’elle est par alliance parente du prince Mourzakine ; elle me charge de l’inviter à venir prendre son gîte à l’hôtel de Thièvre, et je joins mes instances aux siennes. »

Le billet était signé Marquis de Thièvre.

Mourzakine communiqua ce billet à son oncle, qui le lui rendit en souriant, et lui promit d’aller le voir aussitôt qu’il aurait un moment de liberté. Mourzakine fit signe à son heiduque cosaque, et suivit le jockey, qui était bien monté, et qui les conduisit en peu d’instans à l’hôtel de Thièvre, au faubourg Saint-Germain.

Un bel hôtel, style Louis XIV, situé entre cour et jardin, jardin mystérieux étouffé sous de grands arbres, rez-de-chaussée élevé sur un perron seigneurial, larges entrées, tapis moelleux, salle à manger déjà richement servie, un salon très comfortable et de grande tournure, voilà ce que vit confusément Diomède Mourzakine, car il s’appelait modestement de son petit nom Diomède, fils de Diomède, Blomid Biomiditch. Le marquis de Thièvre vint à sa rencontre les bras ouverts. C’était un vilain petit homme de cinquante ans, maigre, vif, l’œil très noir, le teint très blême, avec une perruque noire aussi, mais d’un noir invraisemblable, un habit noir raide et serré, la calotte et les bas noirs, un jabot très blanc, rien qui ne fût crûment noir ou blanc dans sa mince personne : c’était une pie pour le plumage, le babil et la vivacité.

Il parla beaucoup, et de la manière la plus courtoise, la plus empressée. Mourzakine savait le français aussi bien que possible, c’est-à-dire qu’il le parlait avec plus de facilité que le russe proprement dit, car il était né dans la Petite-Russie et avait dû faire de grands efforts pour corriger son accent méridional ; mais ni en russe, ni en français, il n’était capable de bien comprendre une élocution aussi abondante et aussi précipitée que celle de son nouvel hôte, et, ne saisissant que quelques mots dans chaque phrase, il lui répondit un peu au hasard. Il comprit seulement que le marquis se démenait pour établir leur parenté, et lui citait, en les estropiant d’une manière indigne, les noms des personnes de sa famille qui avaient établi au temps de l’émigration française des relations, et par suite une alliance avec une demoiselle apparentée à la famille de Mme de Thièvre. Mourzakine n’avait aucune notion de cette alliance, et allait avouer ingénument qu’il la croyait au moins fort éloignée, quand la marquise entra, et lui fit un accueil moins loquace, mais non moins affectueux que son mari. La marquise était belle et jeune ; ce détail effaça promptement les scrupules du prince russe. Il feignit d’être parfaitement au courant, et ne se gêna point pour accepter le titre de cousin que lui donnait la marquise en exigeant qu’il l’appelât ma cousine, ce qu’il ne put faire sans biaiser un peu. Les rapports ainsi établis en quelques minutes, le marquis le conduisit à un très bel appartement qui lui était destiné, et où il trouva son cosaque occupé à ouvrir sa valise en attendant l’arrivée de ses malles, qu’on était allé chercher. Le marquis mit en outre à sa disposition un vieux valet de chambre de confiance qui, ayant voyagé, avait retenu quelques mots d’allemand, et s’imaginait pouvoir s’entendre avec le cosaque, illusion naïve à laquelle il lui fallut promptement renoncer ; mais, croyant avoir affaire à quelque prince régnant dans la personne de Mourzakine, le vieux serviteur resta debout derrière lui, suivant des yeux tous ses mouvemens et cherchant à deviner en quoi il pourrait lui être utile ou agréable.

À vrai dire, le Diomède barbare aurait eu grand besoin de son secours pour comprendre l’usage et l’importance des objets de luxe et de toilette mis à sa disposition. Il déboucha plusieurs flacons, reculant avec méfiance devant les parfums les plus suaves, et cherchant celui qui devait, selon lui, représenter le suprême bon ton, la vulgaire eau de Cologne. Il redouta les pâtes et les pommades d’une exquise fraîcheur, qui lui firent l’effet d’être éventées, parce qu’il était habitué aux produits rancis de son bagage ambulant. Enfin, s’étant accommodé du mieux qu’il put pour faire disparaître la poussière de sa chevelure et de son brillant uniforme, il retournait au salon, lorsque, se voyant toujours suivi du domestique français, il se rappela qu’il avait un service à lui demander. Il commença par lui demander son nom, à quoi le serviteur répondit simplement : Martin. — Eh bien ! Martin, faites-moi le plaisir d’envoyer une personne faubourg Saint-Martin, numéro,… je ne sais plus ; c’est un petit café où l’on fume ;… il y a des queues de billard peintes sur la devanture, c’est le plus proche du boulevard en arrivant par le faubourg.

— On trouvera ça, répondit gravement Martin.

— Oui, il faut trouver ça, reprit le prince, et il faut s’informer d’une personne dont je ne sais pas le nom : une jeune fille de seize ou dix-sept ans, habillée de blanc et de bleu, assez jolie.

Martin ne put réprimer un sourire que Mourzakine comprit très vite. — Ce n’est pas une… fantaisie, continua-t-il. Mon cheval en passant a fait tomber cette personne ; on l’a emportée dans le café : je veux savoir si elle est blessée, et lui faire tenir mes excuses, ou un secours, si elle en a besoin.

C’était parler en prince. Martin, redevenu sérieux, s’inclina profondément, et se disposa à obéir sans retard.

M. de Thièvre, après avoir été un des satisfaits de l’empire par la restitution de ses biens après l’émigration de sa famille, était un des mécontens de la fin. Avide d’honneurs et d’influence, il avait sollicité une place importante qu’il n’avait pas obtenue, parce qu’en se précipitant les événemens désastreux n’avaient pas permis de contenter tout le monde. Initié aux efforts des royalistes pour amener par surprise une restauration royale, il s’était jeté avec ardeur dans l’entreprise, et il était de ceux qui avaient fait aux alliés l’accueil que l’on sait. Il devait à sa femme l’heureuse idée d’offrir sa maison au premier Russe tant soit peu important dont il pourrait s’emparer. La marquise, à pied, aux Champs-Elysées, avait été admirer la revue. Elle avait été frappée de la belle taille et de la belle figure de Mourzakine. Elle avait réussi à savoir son nom, et ce nom ne lui était pas inconnu ; elle avait réellement une parente mariée en Russie qui lui avait écrit quelquefois, qui s’appelait Mourzakine, et qui était ou pouvait être parente du jeune prince. Du moment qu’il était prince, il n’y avait aucun inconvénient à réclamer la parenté, et du moment qu’il était un des plus beaux hommes de l’armée, il n’y avait rien de désagréable à l’avoir pour hôte.

La marquise avait vingt-deux ans ; elle était blanche et blonde, un peu grosse pour le costume étriqué que l’on portait alors, mais assez grande pour conserver une réelle élégance de formes et d’allures. Elle ne pouvait souffrir son petit mari, ce qui ne l’empêchait pas de s’entendre avec lui parfaitement pour tirer de toute situation donnée le meilleur parti possible. Légère pourtant et très dissipée, elle portait dans son ambition et dans ses convoitises d’argent une frivolité absolue. Il ne s’agissait pas pour elle d’intriguer habilement pour assurer une fortune aux enfans qu’elle n’avait pas ou à la vieillesse qu’elle ne voulait pas prévoir. Il s’agissait de plaire pour passer agréablement la vie, de mener grand train et de pouvoir faire des dettes sans trop d’inquiétude, enfin de prendre rang à une cour quelconque, pourvu qu’on y pût étaler un grand luxe et y placer sa beauté sur un piédestal élevé au-dessus de la foule.

Elle n’était pas de noble race, elle avait apporté sa brillante jeunesse avec une grosse fortune à un époux peu séduisant, uniquement pour être marquise, et il n’eût pas fallu lui demander pourquoi elle tenait tant à un titre, elle n’en savait rien. Elle avait assez d’esprit pour le babil ; son intelligence pour le raisonnement était nulle. Toujours en l’air, toujours occupée de caquets et de toilettes, elle n’avait qu’une idée : surpasser les autres femmes, être au moins une des plus remarquées.

Avec ce goût pour le bruit et le clinquant, il eût été bien difficile qu’elle ne fût pas fortement engouée du militaire en général. Un temps n’était pas bien loin où elle avait été fière de valser avec les beaux officiers de l’empire ; elle avait eu du regret lorsque son mari lui avait prescrit de bouder l’empire. Elle était donc ivre de joie en voyant surgir une armée nouvelle avec des plumets, des titres, des galons et des noms nouveaux ; toute cette ivresse était à la surface, le cœur ou les sens n’y jouaient qu’un rôle secondaire. La marquise était sage, c’est-à-dire qu’elle n’avait jamais eu d’amant ; elle était comme habituée à se sentir éprise de tous les hommes capables de plaire, mais sans en aimer assez un seul pour s’engager à n’aimer que lui. Elle eût pu être une femme galante, car ses sens parlaient quelquefois malgré elle ; mais elle n’eût pas eu le courage de ses passions, et un grand fonds d’égoïsme l’avait préservée de tout ce qui peut engager et compromettre.

Elle reçut donc Mourzakine avec autant de satisfaction que d’imprévoyance. — Je l’aimerai, je l’aime, se disait-elle dès le premier jour ; mais c’est un oiseau de passage, et il ne faudra pas l’aimer trop. Ne pas trop aimer lui avait toujours été plus ou moins facile ; elle ne s’était jamais trouvée aux prises avec une volonté bien persistante en fait d’amour. Le Français de ce temps-là n’avait point passé par le romantisme ; il se ressentait plus qu’on ne pense des mœurs légères du directoire, lesquelles n’étaient elles-mêmes qu’un retour aux mœurs de la régence. La vie d’aventures et de conquêtes avait ajouté à cette disposition au sensualisme quelque chose de brutal et de pressé qui ne rendait pas l’homme bien dangereux pour la femme prudente. Dans les temps de grandes préoccupations guerrières et sociales, il n’y a pas beaucoup de place pour les passions profondes, non plus que pour les tendresses prolongées.

Rien ne ressemblait moins à un Français qu’un Russe de cette époque. C’est à cause de leur facilité à parler notre langue, à se plier à nos usages, qu’on les appela chez nous les Français du nord ; mais jamais l’identification ne fut plus lointaine et plus impossible. Ils ne pouvaient prendre de nous que ce qui nous faisait le moins d’honneur alors, l’amabilité.

Mourzakine n’était pourtant pas un vrai Russe. Géorgien d’origine, peut-être Kurde ou Persan en remontant plus haut, Moscovite d’éducation, il n’avait jamais vu Pétersbourg, et ne se trouvait que par les hasards de la guerre et la protection de son oncle Ogokskoï placé sous les yeux du tsar. Sans la guerre, privé de fortune comme il l’était, il eût végété dans d’obscurs et pénibles emplois militaires aux frontières asiatiques, à moins que, comme il en avait été tenté quelquefois dans son adolescence, il n’eût franchi cette frontière pour se jeter dans la vie d’héroïques aventures de ses aïeux indépendans ; mais il s’était distingué à la bataille de la Moskowa, et plus tard il s’était battu comme un lion sous les yeux du maître. Dès lors, il lui appartenait corps et âme. Il était bien et dûment baptisé Russe par le sang français qu’il avait versé ; il était rivé à jamais, lui et sa postérité, au joug de ce qu’on appelle en Russie la civilisation, c’est-à-dire le culte aveugle de la puissance absolue. Il faut monter plus haut que ne le pouvait faire Mourzakine pour disposer de cette puissance par le fer ou le poison.

Sa volonté, à lui, ne pouvait s’exercer que sur sa propre destinée ; mais qu’elles sont tenaces et patientes, ces énergies qui consistent à écraser les plus faibles pour se rattacher aux plus forts ! C’est toute la science de la vie chez les Russes ; mais c’est une science incompatible avec notre caractère et nos habitudes. Nous savons bien aussi plier déplorablement sous les maîtres ; mais nous nous lassons d’eux avec une merveilleuse facilité, et, quand la mesure est comble, nous sacrifions nos intérêts personnels au besoin de reprendre possession de nous-mêmes [2].

Beau comme il l’était, Diomède Mourzakine avait eu partout de faciles succès auprès des femmes de toute classe et de tout pays. Trop prudent pour produire sa fatuité au grand jour, il la nourrissait en lui secrète, énorme. Dès le premier coup d’œil, il couva sensuellement des yeux la belle marquise comme une proie qui lui était dévolue. Il comprit en une heure qu’elle n’aimait pas son mari, qu’elle n’était pas dévote, la dévotion de commande n’était pas encore à l’ordre du jour, qu’elle était très vivante, nullement prude, et qu’il lui plaisait irrésistiblement. Il ne fit donc pas grand frais le premier jour, s’imaginant qu’il lui suffisait de se montrer pour être heureux à bref délai.

Il ne savait pas du tout ce que c’est qu’une Française coquette et ce qu’il y a de résistance dans son abandon apparent. Horriblement fatigué, il fit des vœux sincères pour n’être pas troublé la première nuit, et ce fut avec surprise qu’il s’éveilla le lendemain sans qu’aucun mouvement furtif eût troublé le silence de son appartement. La première personne qui vint à son coup de sonnette fut le ponctuel Martin, qui, ne sachant quel titre lui donner, le traita d’excellence à tout hasard. — J’ai fait moi-même la commission, lui dit-il, j’ai pris un fiacre, je me suis rendu au faubourg Saint-Martin, j’ai trouvé l’estaminet.

— L’esta… Comment dites-vous ?

— Ces cafés de petites gens s’appellent des estaminets. On y fume et on joue au billard.

— C’est bien, merci. Après ?

— Je me suis informé de l’accident. Il n’y avait rien de grave. La petite personne n’a pas eu de mal ; on lui a fait boire un peu de liqueur, et elle a pu remonter chez elle, car elle demeure précisément dans la maison.

— Vous eussiez dû monter la voir. Cela m’eût fait plaisir.

— Je n’y ai pas manqué, excellence. Je suis monté… Ah ! bien haut, un affreux escalier. J’ai trouvé la… demoiselle, une petite grisette, occupée à repasser ses nippes. Je l’ai informée des bontés que le prince Mourzakine daigne avoir pour elle.

— Et qu’a-t-elle répondu ?

— Une chose très plaisante. Dites à ce prince que je le remercie, que je n’ai besoin de rien, mais que je voudrais le voir.

— J’irais volontiers, si je n’étais retenu…

Mourzakine allait dire aux arrêts ; mais il ne jugea pas utile d’initier Martin à cette circonstance, et d’ailleurs Martin ne lui en donna pas le temps. — Votre excellence, s’écria-t-il, ne peut pas aller dans ce taudis, et il ne serait peut-être pas prudent encore de parcourir ces bas quartiers. D’ailleurs votre excellence n’a pas à répondre à une aussi sotte demande. Moi, je n’ai pas répondu.

— Il faudrait pourtant répondre, dit Mourzakine, comme frappé d’une idée subite : n’a-t-elle pas dit qu’elle me connaissait ?

— Elle a précisément dit qu’elle connaissait votre excellence. J’ai pris ça pour une billevesée.

Un autre domestique vint dire au prince que la marquise l’attendait au salon, il s’y rendit fort préoccupé. — C’est singulier, se disait-il en traversant les vastes appartemens, lorsque cette jeune fille s’est approchée imprudemment de mon cheval, sa figure m’a frappé, comme si c’était une personne de connaissance qui allait m’appeler par mon nom ! Et puis, l’accident arrivé, je n’ai plus songé qu’à l’accident ; mais à présent je revois sa figure, je la revois ailleurs, je la cherche, elle me cause même une certaine émotion…

Quand il entra au salon, il n’avait pas trouvé, et il oublia tout en présence de la belle marquise. — Venez, cousin ! lui dit-elle, dites-moi d’abord comment vous avez passé la nuit.

— Beaucoup trop bien, répondit ingénument le prince barbare, en baisant beaucoup trop tendrement la main blanche et potelée qu’on lui présentait.

— Comment peut-on dormir trop bien ? lui dit-elle en fixant sur lui ses yeux bleus étonnés.

il ne crut pas à son étonnement, et répondit quelque chose de tendre et de grossier qui la fit rougir jusqu’aux oreilles ; mais elle ne se déconcerta pas, et lui dit avec assurance : — Mon cousin, vous parlez très bien notre langue, mais vous ne saisissez peut-être pas très bien les nuances. Cela viendra vite, vous êtes si intelligens, vous autres étrangers ! Il faudra, pendant quelques jours, parler avec circonspection : je vous dis cela en amie, en bonne parente. Moi, je ne me fâche de rien ; mais une autre à ma place vous eût pris pour un impertinent.

Le fils de Diomède mordit sa lèvre vermeille, et s’aperçut de sa sottise. Il fallait y mettre plus de temps et prendre plus de peine. Il s’en tira par un regard suppliant et un soupir étouffé. Ce n’était pas grand’chose ; mais sa physionomie exprimait si bien l’espoir déçu et le désir persistant, que Mme de Thièvre en fut troublée et n’eut pas le courage d’insister sur la leçon qu’elle venait de lui donner.

Elle lui parla politique. Le marquis avait été la veille aux informations, de dix heures du soir à minuit. Il avait pu pénétrer à l’hôtel Talleyrand ; elle n’ajouta pas qu’il s’était tenu dans les antichambres avec nombre de royalistes de second ordre pour saisir les nouvelles au passage, mais elle croyait savoir que le tsar n’était pas opposé à l’idée d’une restauration de l’ancienne dynastie.

La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine. Il avait d’ailleurs ouï dire à son oncle que le tsar faisait fort peu de cas des Bourbons, et il ne pensait pas du tout qu’il en vînt à les soutenir ; mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse, il prit le parti de la questionner sur ces Bourbons dont elle-même ne savait presque rien, tant la conception de leur rétablissement était nouvelle. La conversation languissait, lorsqu’il s’imagina de lui parler des modes françaises, de lui faire compliment sur sa toilette du matin et de la questionner sur le costume des différentes classes de la société de Paris.

Elle était experte en ces matières, et consentit à l’éclairer. — À Paris, lui dit-elle, il n’y a pas de costume propre aune classe plutôt qu’à une autre : toute femme qui a le moyen de payer un chapeau porte un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se procurer des bottes et un habit a le droit de les porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours au premier coup d’œil un domestique de son maître, quelquefois le valet de chambre qui vous annoncera dans une maison sera mieux mis que le maître de la maison ; c’est à la physionomie, c’est au regard surtout qu’il faut s’attacher pour bien spécifier l’état ou le rang des personnes. Un parvenu n’aura jamais l’aisance et la dignité d’un vrai grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de décorations ; une grisette aura beau s’endimancher, elle ne sera jamais prise par une bourgeoise pour sa pareille, et il en sera de même pour nous, femmes du grand monde, d’une bourgeoise couverte de diamans et habillée plus richement que nous.

— Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu’il faut du tact, une grande science du tact ! Mais vous avez parlé de grisettes, et je connais ce mot-là. J’ai lu des romans français où il en était question. Qu’est-ce que c’est au juste qu’une grisette de Paris ? J’ai cru longtemps que c’était une classe de jeunes filles habillées en gris.

— Je ne sais pas l’étymologie de ce nom, répondit Mme de Thièvre, leur costume est de toutes les couleurs, peut-être le mot vient-il du genre d’émotion qu’elles procurent.

— Ah ah ! j’entends ! grisette ! l’ivresse d’un moment ! elles ne font point de passions ?

— Ou bien encore… ; mais je ne sais pas, les honnêtes femmes ne peuvent pas renseigner sur cette sorte de créatures.

— Pourtant la définition du costume entraînerait celle de la situation : appelle-t-on grisettes toutes les jeunes ouviières de Paris ?

— Je ne crois pas ! l’épithète ne s’applique qu’à celles qui ont des mœurs légères. Ah çà ! pourquoi me faites-vous cette question-là avec tant d’insistance ? On dirait que vous êtes curieux des sottes aventures que Paris offre à bon marché aux nouveau-venus ?

Il y avait du dépit et même une jalousie brutalement ingénue dans l’accent de Mme de Thièvre. Mourzakine en prit note, et se hâta de la rassurer en lui racontant succinctement son aventure de la veille et en lui avouant qu’il était aux arrêts pour ce fait à l’hôtel de Thièvre. — C’est, ajouta-t-il, parce que votre valet de chambre, en désignant la cause de ma disgrâce, s’est servi du mot grisette que je tenais à savoir ce que ce pouvait être.

— Ce n’est pas grand’chose, reprit la marquise. Il faut lui envoyer un louis d’or, et tout sera dit.

— Il paraît qu’elle ne veut rien, dit Mourzakine, qui crut inutile d’ajouter que la grisette demandait à le voir.

— Alors c’est qu’elle est richement entretenue, répliqua la marquise.

— Richement, non ! pensa Mourzakine, puisqu’elle demeure dans un taudis et repasse ses nippes elle-même. Où donc ai-je déjà vu cette jolie petite figure chiffonnée ?

Mourzakine pensait plus volontiers en français qu’en russe, surtout depuis qu’il était en France ; c’est ce qui fait qu’il pensait souvent de travers, faute de bien approprier les mots aux idées. Figure chiffonnée était un mot du temps, qui s’appliquait alors à une petite laideur agréable ou agaçante. La grisette en question n’avait pas du tout celte figure-là. Pâle et menue, sans éclat et sans ampleur, elle avait une harmonie et une délicatesse de lignes qui ne pouvaient pas constituer la grande beauté classique, c’était le joli exquis et complet. La taille était à l’avenant du visage, et en y réfléchissant Mourzakine se reprit intérieurement. — Non pas chiffonnée, se dit-il, jolie, très jolie ! Pauvre, et ne voulant rien !

— À quoi songez-vous ? lui demanda la marquise.

— Il m’est impossible de vous le dire, répliqua effrontément le jeune prince.

— Ah ! vous pensez à cette grisette ?

— Vous ne le croyez pas ! mais vous m’avez si bien rembarré tout à l’heure ! vous n’avez plus le droit de m’interroger.

Il accompagna cette réponse d’un regard si langoureusement pénétrant, que la marquise rougit de nouveau et se dit en elle-même :

— Il est entêté, il faudra prendre garde !

Le marquis vint les interrompre. — Flore, dit-il à sa femme, vous saurez une bonne nouvelle. Il a été décidé hier soir à la rue Saint-Florentin (manière de désigner l’hôtel Talleyrand où résidait le tsar) qu’on ne traiterait de la paix ni avec Buonaparte, ni avec aucun membre de sa famille. C’est M. Dessoles qui vient de me l’apprendre. Ordonnez qu’on nous fasse vite déjeuner ; nous nous réunissons à midi pour rédiger et porter une adresse à l’empereur de Russie. Il faut bien formuler ce que l’on désire, et l’appel au retour des Bourbons n’a encore eu lieu qu’en petit comité. Prince Mourzakine, vous devez avoir une grande influence à la cour du gzar, vous parlerez pour nous, pour notre roi légitime !

— Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, répondit Mme de Thièvre en passant son bras sous celui de Mourzakine. Allons déjeuner.

— Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant à la salle à manger, de dire au marquis que vous êtes pour le moment en froid avec votre empereur. Il s’en tourmenterait…

— Vous vous appelez Flore ! dit Mourzakine d’un air enivré en pressant contre sa poitrine le bras de la marquise.

— Eh bien ! oui, je m’appelle Flore ! ce n’est pas ma faute.

— Ne vous en défendez pas, c’est un nom délicieux, et qui vous va si bien !

Il s’assit auprès d’elle en se disant : — Flore ! c’était le nom de la petite chienne de ma grand’mère. C’est singulier qu’en France ce soit un nom distingué ! Peut-être que le marquis s’appelle Fidèle, comme le chien de mon grand-oncle !

Le temps n’était pas encore venu où toutes les jeunes filles bien nées devaient se nommer Marie. La marquise datait des temps païens de la révolution et du directoire. Elle ne rougissait pas encore de porter le nom de la déesse des fleurs. Ce ne fut qu’en 1816 qu’elle signa son autre prénom Elisabeth, jusque-là relégué au second plan.

Le marquis, tout plein de son sujet, entretint loquacement sa femme et Mourzakine de ses espérances politiques. Le Russe admira la prodigieuse facilité avec laquelle ce petit homme parlait, mangeait et gesticulait en même temps. Il se demanda s’il lui restait, au mih’eu d’une telle dépense de vitalité, la faculté de voir ce qui se passait entre sa femme et lui. À cet égard, le cerveau du marquis lui apparut à l’état de vacuité ou d’impuissance complète, et, pour aider à cette bienfaisante disposition, il promit de s’intéresser à la cause des Bourbons, dont il se souciait moins que d’un verre de vin, et à laquelle il ne pouvait absolument rien, n’étant pas un aussi grand personnage qu’il plaisait à son cousin le marquis de se l’imaginer.

Celui-ci, ayant engouffré une quantité invraisemblable de victuailles dans son petiicorps, venait dedemander sa voiture, lorsqu’on annonça le comte Ogokskoï. — C’est mon oncle, aide-de-camp du tsar, dit Mourzakine ; me permettez-vous de vous le présenter ?

— Aide-de-camp du gzar ? Nous irons ensemble à sa rencontre, s’écria le marquis, enchanté de pouvoir établir des relations avec un serviteur direct du maître. — Il oubliait, l’habile homme, que le rôle des serviteurs d’un grand prince est de ne jamais vouloir que ce que veut le prince avant de les consulter.

Le comte Ogokskoï avait été un des beaux hommes de la cour de Russie, et, quoique brave et instruit, étant né sans fortune, il n’avait dû la sienne qu’à la protection des femmes. La protection, de quelque part qu’elle vînt, était à cette époque la condition indispensable de toute destinée pour la noblesse pauvre en Russie. Ogokskoï avait été protégé par le beau sexe, Mourzakine était protégé par son oncle ; on avait du mérite personnel si on pouvait, mais il fallait pour obtenir quelque chose ne pas commencer exclusivement par le mériter. Le temps était proche où la monarchie française profiterait de cet exemple, qui rend l’art de gouverner si facile.

Ogokskoï n’était plus beau. Les fatigues et les anxiétés de la servitude avaient dégarni son front, altéré ses dents, flétri son visage. Il avait dépassé notablement, disait-on, la cinquantaine, et il aurait pris du ventre, si l’habitude qu’ont les officiers russes de se serrer cruellement les flancs à grand renfort de ceinture n’eût forcé l’abdomen à se réfugier dans la région de l’estomac. Il avait donc le buste énorme et la tête petite, disproportion que rendait plus sensible l’absence de chevelure sur un crâne déprimé. Il avait en revanche plus de croix sur la poitrine que de cheveux au front ; mais, si sa haute position lui assurait le privilège d’être bien accueilli dans les familles, elle ne le préservait pas d’une baisse considérable dans ses succès auprès des femmes. Ses passions, restées vives, n’ayant plus le don de se faire partager, avaient empreint d’une tristesse hautaine la physionomie et toute l’attitude du personnage.

Il se présenta avec une grande science des bonnes manières. On eût dit qu’il avait passé sa vie en France dans le meilleur monde, telle fut du moins l’opinion de la marquise. Un observateur moins prévenu eût remarqué que le trop est ennemi du bien, que le comte parlait trop grammaticalement le français, qu’il employait trop rigoureusement l’imparfait du subjonctif et le prétérit défini, qu’il avait une grâce trop ponctuelle et une amabilité trop mécanique. Il remercia vivement la marquise des bontés qu’elle avait pour son neveu, et affecta de le traiter devant elle comme un enfant que l’on aime et que l’on ne prend pas au sérieux. Il le plaisanta même avec bienveillance sur son aventure de la veille, disant qu’il était dangereux de regarder les Françaises, et que, quant à lui, il craignait plus certains yeux que les canons chargés à mitraille. En parlant ainsi, il regarda la marquise, qui le remercia par un sourire.

Le marquis implora vivement son appui politique, et plaida si chaudement la cause des Bourbons, que l’aide-de-camp d’Alexandre ne put cacher sa surprise. — Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui dit-il, que ces princes ont laissé d’heureux souvenirs en France ? Il n’en fut pas de même chez nous lorsque le comte d’Artois vint implorer la protection de notre grande Katherine. Ne ouïtes-vous point parler d’une merveilleuse épée qui lui fut donnée pour reconquérir la France, et qui fut promptement vendue en Angleterre ?…

— Bah ! dit le marquis, pris au dépourvu, il y a si longtemps…

— M. le comte d’Artois était jeune alors, ajouta la marquise, et M. Ogokskoï était bien jeune aussi ! II ne peut pas s’en souvenir.

Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance. Avec la subtile pénétration que possèdent les femmes en ces sortes de choses. Flore de Thièvre avait trouvé l’endroit sensible, et beaucoup plus gagné en trois mots que son mari avec ses torrens de paroles et de raisonnemens.

M. de Thièvre, voyant qu’elle plaidait mieux que lui, et sachant que la beauté est meilleur avocat que l’éloquence, les laissa ensemble. Mourzakine restait en tiers ; mais au bout d’un instant il reçut des mains de Martin un message, auquel il demanda la permission d’aller répondre de vive voix.

Il trouva dans l’antichambre un personnage dont la pauvre mine contrastait avec celle des luxurians valets de la maison. C’était un garçon de quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux noirs, gras et plaqués prétentieusement sur les tempes, la figure assez jolie quand même, l’œil noir et lumineux, le menton garni déjà d’un précoce duvet. Il était misérablement étriqué dans un habit vert à boutons d’or qui semblait échappé à la hotte d’un chiffonnier ; sa chemise était d’un blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée avait une prétention militaire qui contrastait avec un jabot déchiré, assez ample pour cacher les dimensions exiguës du gilet ; c’était le gamin de Paris, comiquement et cyniquement endimanché. — Pour qui donc veux-tu te faire passer ? lui dit involontairement Mourzakine en le toisant avec dégoût. Qui t’envoie et que me veux-tu ?

— Je veux parler à votre hautesse, répondit tranquillement le gamin avec un dédain égal à celui qu’on lui manifestait. Est-ce que c’est défendu par la coalition ?

Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type à étudier. — Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s’y oppose pas.

— Bon ! pensa le gamin, tout le monde aime à rire, même ces cocos-là. — Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-il. Je n’ai point affaire à messieurs les laquais.

— Diable ! reprit Mourzakine, tu le prends de haut. Alors suis-moi dans le jardin.

Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée couverte qui longeait la muraille, et le gamin, sans se déconcerter, entama ainsi la conversation. — C’est moi le frère à Francia.

— Très bien, dit Mourzakine ; mais qu’est-ce que c’est que Francia ?

— Francia, excusez ! vous n’avez pas seulement demandé le nom de celle que votre cheval a bousculée…

— Ah ! j’y suis ! non vraiment, je n’ai pas demandé son nom. Comment va-t-elle ?

— Bien, merci, et vous ?

— Il ne s’agit pas de moi.

— Si fait, c’est à vous qu’elle veut parler, rien qu’à vous. Dites si vous vouliez qu’elle vous parle.

— Certainement.

— Je vais l’aller chercher.

— Non, je ne peux pas la voir ici.

— A cause donc ?

— Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez elle.

— En ce cas, je marche devant, suivez-moi.

— Je ne peux pas sortir ; mais dans trois jours…

— Ah oui ! vous êtes en pénitence ! on a dit ça dans l’antichambre, ça venait d’être dit dans le salon. Allons ! voilà notre adresse, ajouta-t-il en lui remettant un papier assez malpropre ; mais trois jours, c’est long, et en attendant on va se manger les moelles.

— Yous êtes donc bien pressés ?

— Oui, monsieur, oui, nous sommes pressés d’avoir, si c’est possible, des nouvelles de notre pauvre mère.

— Qui, votre mère ?

— Une femme célèbre, monsieur le Russe, Mlle Mimi La Source, que vous avez vue danser, ça n’est pas possible autrement, au théâtre de Moscou, dans les temps, avant la guerre.

— Oui, oui, certainement, je me souviens ! J’ai vécu à Moscou dans ce temps-là ; mais je n’ai jamais été dans les coulisses. Je ne savais pas qu’elle eût des enfans… Ce n’est pas là que j’ai pu voir votre sœur.

— Ce n’est pas là que vous l’avez vue. D’ailleurs vous n’auriez peut-être pas fait attention à elle, elle était trop jeune ! Mais notre mère, monsieur le prince, notre pauvre mère, vous l’avez bien revue à la Bérézina ! Vous y étiez bien avec les cosaques qui massacraient les pauvres traînards ! Je n’y étais pas, moi, j’ai pas été élevé en Russie ; mais ma sœur y était, elle jure qu’elle vous y a vu.

— Oui, elle a raison, j’y étais, je commandais un détachement, et à présent je me souviens d’elle.

— Et de notre mère ? Voyons ! où est-elle ?

— Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre garçon ! Moi, je n’en sais rien !

— Morte ! répéta le gamin, dont les yeux enflammés se remplirent de larmes. C’est peut-être vous qui l’avez tuée !

— Non, ce n’est pas moi, je n’ai jamais frappé l’ennemi sans défense. Sais-tu, enfant, ce que c’est qu’un homme d’honneur ?

— Oui, j’ai entendu parler de ça, et ma sœur se souvient que les cosaques tuaient tout. Alors vous commandiez des hommes sans honneur ?

— La guerre est la guerre ; tu ne sais de quoi tu parles. Assez ! ajouta-t-il en voyant que l’enfant allait riposter. Je ne puis te donner de nouvelles de ta mère. Je ne l’ai pas vue parmi les prisonniers. J’ai vu à la première ville où nous nous sommes arrêtés après la Bérézina ta sœur blessée d’un coup de lance ; j’ai eu pitié d’elle, je l’ai fait mettre dans la maison que j’occupais, en la recommandant à la propriétaire. J’ai même laissé quelque argent en partant le lendemain, afin que l’on prît soin d’elle. A-t-elle encore besoin de quelque chose ? J’ai déjà offert…

— Non, rien. Elle m’a bien défendu de rien accepter pour elle.

— Mais pour toi ?… dit Mourzakine en portant la main à sa ceinture.

Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant, allumés par la convoitise, par le besoin peut-être ; mais il fit un pas en arrière comme pour échapper à lui-même, et s’écria avec une majesté burlesque : — Non pas de ça, Lisette ! On ne veut rien des Russes !

— Alors pourquoi ta sœur voulait-elle me voir ? Espère-t-elle que je pourrai l’aider à retrouver sa mère ? Cela me paraît bien impossible !

— On pourrait toujours savoir si elle a été faite prisonnière ? Moi, je ne peux pas vous dire au juste où c’était et comment ça s’est passé ; mais Francia vous expliquerait…

— Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi. Qu’elle attende à dimanche et j’irai chez vous. Es-tu content ?

— Chez nous,… le dimanche,… dit le gamin en se grattant l’oreille, ça ne se peut guère !

— Pourquoi ?

À cause de par ce que ! II vaut mieux qu’elle vienne ici.

— Ici, c’est complètement impossible.

— Ah ! oui, il y a une belle jolie dame qui serait jalouse…

— Tais-toi, maraud !

— Bah ! les larbins se gênent bien pour le dire tout haut dans l’antichambre, que la bourgeoise en tient !…

— Hors d’ici, faquin ! dit Mourzakine, qui avait appris dans les auteurs français du siècle dernier comment un homme du monde parle à la canaille ; mais il ajouta, dans des formes plus à son usage : va-t-en, ou je te fais couper la langue par mon cosaque.

Le gamin, sans s’effrayer de la menace, porta la main à sa bouche en tirant la langue comme si la douleur lui arrachait cette grimace, puis, sans tourner les talons, avisant devant lui le mur peu élevé du jardin, il grimpa au treillage avec l’agilité d’un singe, enjamba le mur, fit un pied de nez très accentué au prince russe, et disparut sans se demander s’il sautait dans la rue ou dans un autre enclos dont il sortirait par escalade.

Mourzakine demeura confondu de tant d’audace. En Russie, il eût été de son devoir de faire poursuivre, arrêter et fustiger atrocement un homme du peuple capable d’un pareil attentat envers lui. Il se demanda même un instant s’il n’appellerait pas Mozdar pour franchir ce mur et s’emparer du coupable ; mais, outre que le délinquant avait de l’avance sur le cosaque, le souvenir de Francia dissipa la colère de Mourzakine, et il s’arrêta sous un gros tilleul où un banc l’invitait à la rêverie.

— Oui, je me la remets bien à présent, se disait-il, et, son esprit faisant un voyage rétrospectif, il se racontait ainsi l’événement. C’était à Pletchenitzy, dans les premiers jours de décembre 1812, Platow commandait la poursuite. La veille nous avions donné la chasse aux Français, qui avaient réussi à se dégager après avoir délivré Oudinot, que mes cosaques tenaient assiégé dans une grange. Nous avions besoin de repos ; la Bérézina nous avait mis sur les dents. J’avais trouvé un coin, une espèce de lit, pour dormir sans me déshabiller. Puis arrivèrent nos convois chargés du butin, des blessés et des prisonniers. J’avisai une enfant qui me parut avoir douze ans au plus, et qui était si jolie dans sa pâleur avec ses longs cheveux noirs épars ! Elle était dans une espèce de kibitka pêle-mêle avec des mourans et des ballots. Je dis à Mozdar de la tirer de là, et de la mettre dans l’espèce de taudis qui me servait de chambre. Il la posa par terre, évanouie, en me disant : « Elle est morte. » Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec étonnement. Le sang de sa blessure était gelé sur le haillon qui lui servait de mante. Je lui parlai français ; elle me crut Français, et me demanda sa mère. Je m’en souviens bien ; mais je n’eus pas le loisir de l’interroger. J’avais des ordres à donner. Je dis à Mozdar, en lui montrant le grabat où j’avais dormi : Mets-la mourir tranquillement, et je lui jetai un mouchoir pour bander la blessure. Je dus sortir avec mes hommes. Quand je rentrai, j’avais oublié l’enfant. J’avais une heure à moi avant de quitter la ville ; j’en profitai pour écrire trois mots à ma mère : une occasion se présentait. Quand j’eus fini, je me rappelai la blessée qui gisait à deux pas de moi. Je la regardai. Je rencontrai ses grands yeux noirs attachés sur moi, tellement fixes, tellement creusés, que leur éclat vitreux me parut être celui de la mort. J’allai à elle, je mis ma main sur son front ; il était réchauffé et humide. — Tu n’es donc pas morte ? lui dis-je : allons ! tâche de guérir, et je lui mis entre les dents une croûte de pain qui était restée sur la table. Elle me sourit faiblement, et dévora le pain qu’elle roulait avec sa bouche sur l’oreiller, car elle n’avait pas la force d’y porter les mains. De quelle pitié je fus saisi ! Je courus chercher d’autres vivres en disant à la femme de la maison : « Ayez soin de cette petite. Voilà de l’argent ; sauvez-la. » Alors l’enfant fit un grand effort. Comme je sortais, elle tira ses bras maigres hors du lit et les tendit vers moi en disant : « Ma mère ! »

Quelle mère ? Où la trouver ? Puisqu’elle n’était pas là, c’est qu’elle était morte. Je ne pus que hausser les épaules avec chagrin. La trompette sonnait ; il fallait partir, continuer la poursuite. Je partis. — Et à présent… peut-on espérer de la retrouver, cette mère ? Ce n’était pas du tout une célébrité, comme ses enfans se le persuadent ; elle était de ces pauvres artistes ambulans que Napoléon trouva dans Moscou, qu’il fit, dit-on, reparaître sur le théâtre après l’incendie pour distraire ses officiers de la mortelle tristesse de leur séjour, et qui le suivirent malgré lui avec toute cette population de traînards qui a gêné sa marche et précipité ses revers. Des cinquante mille âmes inutiles qui ont quitté la Russie avec lui, il n’en est peut-être pas rentré cinq cents en France. Enfin je verrai l’enfant, elle m’intéresse de plus en plus. Elle est bien jolie à présent ! — Plus jolie que la marquise ? — Non, c’est autre chose. Et après ce muet entretien avec sa pensée, Mourzakine se rappela qu’il avait laissé la marquise en tête-à-tête avec son oncle. — Arrivez donc, mon cousin, s’écria-t-elle en le voyant revenir. Venez me protéger. On est en grand péril avec M. Ogokskoï. Il est d’une galanterie vraiment pressante. Ah ! les Russes ! Je ne savais pas, moi, qu’il fallait en avoir peur.

Tout cela, débité avec l’aplomb d’une femme qui n’en pense pas un mot, porta différemment sur les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement, le vieux une raillerie amère. Il crut lire dans les yeux de son neveu que cette ironie était partagée. — Je pense, dit-il en dissimulant son dépit sous un air enjoué, que vous mourez d’envie de vous moquer de moi avec Diomiditch ; c’est l’affaire des jeunes gens de plaire à première vue, n’eussent-ils ni esprit, ni mérite ;… mais ce n’est pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure compagnie que la mienne.

— Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en le reconduisant jusqu’à sa voiture de louage, si vous avez plaidé ma cause…

— Auprès de la belle hôtesse ? Tu la plaideras bien tout seul !

— Non ! auprès de notre père.

— Le père a bien le temps de s’occuper de toi ! Il est en train de faire un roi de France ! Fais-toi oublier, c’est le mieux ! Tu es bien ici, restes-y longtemps.

Mourzakine comprit que le coup était porté. La marquise avait plu cà Ogokskoï, et lui, Mourzakine, avait encouru la disgrâce de son oncle, celle du maître par conséquent, — à moins que la marquise …; mais cela n’était point à supposer, et Mourzakine était déjà assez épris d’elle pour ne pas s’arrêter volontiers à une pareille hypothèse.

Il s’efforça de s’y soustraire, de faire bon marché de sa mésaventure, de consommer l’œuvre de séduction déjà entamée, d’être pressant, irrésistible ; mais ce n’est pas une petite affaire que le mécontentement d’un oncle russe placé près de l’oreille du tsar ! C’est toute une carrière brisée, c’est une destinée toute pâle, — toute noire peut-être, car, si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut être la ruine, l’exil, — et pourquoi pas la Sibérie ? Les prétextes sont faciles à faire naître.

La marquise trouva son adorateur si préoccupé, si sombre par momens, qu’elle fut forcée de le remarquer. Elle essaya d’abord de le plaisanter sur sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner si juste, elle lui demanda s’il l’avait quittée pendant un grand quart d’heure pour s’occuper de la grisette. — Quelle grisette ? Il n’avait plus le moindre souci d’elle. Ce qu’il voulait se faire demander, c’était la véritable cause de son inquiétude, et il y réussit.

D’abord la folle marquise ne fit qu’en rire. Elle n’était pas fâchée de tourner la tête au puissant Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber sous le sens qu’elle dût expier sa coquetterie en subissant des obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que cette petite tête chauve et ce corps énorme lui inspiraient une horreur profonde, et il n’eut pas le mauvais goût de sa secrète intention ; mais il crut pouvoir louvoyer adroitement.

— Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, lui dit-il, je suis bien heureux de sacrifier la protection de mon oncle, dont je commençais à être jaloux ; mais je dois pourtant vous éclairer sur les dangers qui vous sont personnels.

— Des dangers, à moi ? vis-à-vis d’un pareil monument ? Pour qui donc me prenez-vous, mon cousin ? Avez-vous si mauvaise opinion des Françaises…

— Les Françaises sont beaucoup moins coquettes que les femmes russes, mais elles sont plus téméraires, plus franches, si vous voulez, parce qu’elles sont plus braves. Elles irritent des vanités qu’elles ne connaissent pas. Oserai-je vous demander si M. le marquis de Thièvre désire la restauration des Bourbons par raison de sentiment.

— Mais oui, d’abord.

— Sans doute ; mais n’a-t-il pas de grands avantages à faire valoir.

— Nous sommes assez riches pour être désintéressés.

— D’accord ! Pourtant, si vous étiez desservis auprès d’eux…

— Notre position serait très fausse, car on ne sait ce qui peut arriver. Nous nous sommes beaucoup compromis, nous avons fait de grands sacrifices. — Mais en quoi votre oncle peut-il nous nuire auprès des Bourbons ?

— Le tsar peut tout, répondit Mourzakine d’un air profond.

— Et votre oncle peut tout sur le tsar ?

— Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec un mystérieux sourire qui effraya la marquise.

— Vous croyez donc, dit-elle après un moment d’hésitation, que j’ai eu tort de railler sa galanterie tout à l’heure ?

— Devant moi, oui, grand tort !

— Cela pourra vous nuire vraiment ?

— Oh ! cela, peu importe ! mais le mal qu’il peut vous faire, je m’en soucie beaucoup plus… Vous ne connaissez pas mon oncle. Il a été l’idole des femmes dans son temps ; il était beau, et il les aimait passionnément. Il a beauconp rabattu de ses prétentions et de ses audaces ; mais il ne faut pas agacer le vieux lion, et vous l’avez agacé. Un instant, il a pu croire…

— Taisez-vous. Est-ce par… jalousie que vous me donnez cette amère leçon ?

— C’est par jalousie, je ne peux pas le nier, puisque vous me forcez à vous le dire ; mais c’est aussi par amitié, par dévoûment, et par suite de la connaissance que j’ai du caractère de mon oncle. Il est aigri par l’âge, ce qui ajoute au tempérament le plus vindicatif qu’il y ait en Russie, pays où rien ne s’oublie ! Prenez garde, ma belle, ma séduisante cousine ! Il y a des griffes acérées sous les pattes de velours.

— Ah ! mon Dieu, s’écria-t-elle, voilà que vous m’effrayez ! Je ne sais pourtant pas quel mal il peut me faire !…

— Voulez-vous que je vous le dise ?

— Oui, oui, dites ; il faut que je le sache.

— Vous ne vous fâcherez pas ?

— Non.

— Ce soir, quand le père, comme nous appelons le tsar, lui demandera ce qu’il a vu et entendu dans la journée, il lui dira, oh ! je l’entends d’ici ! il lui dira : « J’ai vu mon neveu logé chez une femme d’une beauté incomparable. Il en est fort épris, — Bien, tant mieux pour lui ! dira le père, qui est encore jeune, et qui aime les femmes avec candeur. Demain il se souviendra, et il demandera le soir à mon oncle : Eh bien ! ton neveu est-il heureux ? — Probablement, répondra le comte. Et il ne manquera pas de lui faire remarquer M. le marquis de Thièvre dans quelque salon de l’hôtel Talleyrand. Il lui dira : « Pendant que le mari fait ici de la politique et aspire à vous faire sa cour, mon neveu fait la cour à sa femme et passe agréablement ses arrêts… »

— Assez ! dit la marquise en se levant avec dépit ; mon mari sera noté comme ridicule, il jouera peut-être un rôle odieux. Vous ne pouvez pas rester une heure de plus chez moi, mon cousin !

Le trait avait porté plus profondément que ne le voulait Mourzakine, la marquise sonnait pour annoncer à ses gens le départ du prince russe, mais il ne se démonta pas pour si peu. — Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une émotion profonde. Il faut que je vous dise adieu pour jamais ; soyez sûre que j’emporterai votre image dans mon cœur au fond des mines de la Sibérie.

— Que parlez-vous de Sibérie ? Pourquoi ?

— Pour avoir levé mes arrêts, je n’aurai certes pas moins !

— Ah çà ! c’est donc quelque chose d’atroce que votre pays ! Restez, restez ;… je ne veux pas vous perdre. Louis, dit-elle au domestique appelé par la sonnette, emportez ces fleurs qui m’incommodent.

Et, dès qu’il fut sorti, elle ajouta : — Vous resterez, mon cousin, mais vous me direz comment il faut agir pour nous préserver, vous et moi, de la rancune de votre grand magot d’oncle. En conscience, je ne peux pas être sérieusement aimable avec lui, je le déteste !

— Soyez aimable comme une femme vertueuse qu’aucune séduction ne peut émouvoir ou compromettre. Les hommes comme lui n’en veulent pas à la vertu. Ils ne sont pas jaloux d’elle. Persuadez-lui qu’il n’a pas de rival. Sacrifiez-moi, dites-lui du mal de moi, raillez-moi devant lui.

— Vous souffririez cela ! dit la marquise, frappée de la platitude de ces nuances de caractère qu’elle ne saisissait pas.

Il lui prit alors un dégoût réel, et elle ajouta : — Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être utile, excepté cela. Je dirai tout simplement à votre oncle que vous ne me plaisez ni l’un ni l’autre… Pardon ! il faut que j’aille m’habiller un peu, c’est l’heure où je reçois.

Et elle sortit sans attendre de réponse. — Je l’ai blessée, se dit Mourzakine. Elle croit que, par politique, je renonce à lui plaire. Elle me prend pour un enfant parce qu’elle est une enfant elle-même. Il faudra qu’elle m’aime assez pour m’aider de bonne grâce à tromper mon oncle.

Une demi-heure plus tard, le salon de Mme de Thièvre était rempli de monde. Le grand événement de l’entrée des étrangers à Paris avait suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain, la vie parisienne reprenait son cours avec une agitation extraordinaire dans les hautes classes. Tandis que les hommes se réunissaient en conciliabules fiévreux, les femmes, saisies d’une ardente curiosité de l’avenir, se questionnaient avec inquiétude ou se renseignaient dans un esprit de propagande royaliste. Mme de Thièvre, dont on savait le mari actif et ambitieux, était le point de mire de toutes les femmes de son cercle. Elle ne leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n’en avaient pas besoin, elles étaient toutes converties ; d’autres n’y comprenaient goutte, et flairaient d’où viendrait le vent. Mme de Thièvre, avec un aplomb remarquable, leur dit qu’on aurait bientôt une cour, qu’il s’agissait de chercher d’avance le moyen de s’y faire présenter des premières, et qu’il serait bien à propos de délibérer sur le costume. — Mais n’aurons-nous pas une reine qui réglera ce point essentiel ? dit une jeune femme.

— Non, ma chère, répondit une dame âgée. Le roi n’est pas remarié ; mais il y a Madame, sa nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse, et qui remplacera vos nudités par un costume décent.

— Ah ! mon Dieu ! dit la jeune femme à l’oreille de sa voisine en désignant celle qui venait de parler, est-ce que nous allons toutes être habillées comme elle ?

— Ah çà ! dit une autre en s’adressant à la marquise, on dit que vous avez chez vous un Russe beau comme le jour. Vous nous le cachez donc ?

— Mon Russe n’est qu’un cosaque, répondit Mme de Thièvre ; il ne vaut pas la peine d’être montré.

— Vous hébergez un cosaque ? dit une petite baronne encore très provinciale ; est-ce vrai que ces hommes-là ne mangent que de la chandelle ?

— Fi ! ma chère, reprit la vieille qui avait déjà parlé ; ce sont les jacobins qui font courir ces bruits-là ! Les officiers de cosaques sont des hommes très bien nés et très bien élevés. Celui qui loge ici est un prince, à ce que j’ai ouï dire.

— Revenez me voir demain, je vous le présenterai, dit la marquise. En ce moment, je ne sais où il est.

— Il n’est pas loin, dit un ingénu de douze ans, jeune duc qui accompagnait sa grand’mère dans ses visites ; je viens de le voir traverser le jardin !

Mme de Thièvre nous le cache, c’est bien sûr ! s’écrièrent les jeunes curieuses.

Le fait est que la marquise avait depuis quelques instans, pour son beau cousin, un dédain qui frisait le dégoût. Elle l’avait quitté sans lui offrir de le présenter à son entourage, et il boudait au fond du jardin. Elle prit le parti de le faire appeler, contente peut-être de produire ce bel exemplaire de la grâce russe et d’avoir l’air de s’en soucier médiocrement ; vengeance de femme.

Il eut un succès d’enthousiasme ; vieilles et jeunes, avec es sansfaçon de curiosité qui est dans nos mœurs, et que les bienséances ne savent pas modérer, l’entourèrent, l’examinant comme un papillon exotique qu’il fallait voir de près, lui faisant mille questions délicates ou niaises, selon la portée d’esprit de chacune, et s’excusant sur l’émotion politique de l’indiscrétion de leurs avances. Les dernières impressions de l’empire avaient préparé à voir dans un cosaque une sorte de monstre croquemitaine. L’exemplaire était beau, caressant, parfumé, bien costumé. On aurait voulu le toucher, lui donner du bonbon, l’emporter dans sa voiture, le montrer à ses bonnes amies.

Mourzakine, surpris, voyait se reproduire dans ce monde choisi les scènes ingénues qui l’avaient frappé dans d’autres milieux et d’autres pays. Il eut le succès modeste ; mais son regard pénétrant et enflammé fit plus d’une victime, et, quand les visites s’écoulèrent à regret, il avait reçu tant d’invitations qu’il fut forcé de demander le secours de la marquise pour inscrire sur un carnet les adresses et les noms de ses conquêtes.

Mme de Thièvre lui vanta l’esprit et la bonne grâce de ses nombreuses rivales avec un désintéressement qui l’éclaira. Il se vit méprisé, et dès lors une seule conquête, celle de la marquise, lui parut désirable.

Elle devait sortir le soir après le dîner ; elle alla s’habiller de nouveau, le laissant seul avec M. de Thièvre, et, par un raffinement de vengeance, elle vint en toilette de soirée, les bras nus jusqu’à l’épaule, la poitrine découverte presque jusqu’à la ceinture, réclamer le bras de son mari, exprimant à son hôte l’ironique regret de le laisser seul. M. de Thièvre s’excusa sur la nécessité d’aller s’occuper des affaires publiques. Mourzakine resta au salon, et, après avoir feuilleté en bâillant un opuscule politique, il s’endormit profondément sur le sofa.

George Sand.
(La deuxième partie au prochain n°.)
  1. Janvier 1871
  2. Tourguénef, qui connaît bien la France, a créé en maître le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien être en Russie parce qu’il a la nature du Français. Relisez les dernières pages de l’admirable roman : Dimitri Roudine.