Francia (RDDM)/03

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Francia (RDDM)
Revue des Deux Mondes2e période, tome 93 (pp. 369-400).
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FRANCIA




DERNIÈRE PARTIE [1]




Au milieu de ces rêves affreux, Francia s’éveilla en criant. Il faisait grand jour. Mme Valentin l’entendit, entra chez elle, et voulut savoir la cause de son agitation. Francia fit un effort pour lui répondre ; mais elle ne voulait pas se confier à cette femme, et Mme Valentin fut réduite à parler toute seule. — Voyez-vous, ma chère enfant, lui disait-elle, si c’est parce que vous craignez la guerre, vous avez tort ; il n’y aura plus de guerre. Le tyran sera mis dans une tour où on prépare une cage de fer. Nos bons alliés sont en train de s’emparer de sa personne, et votre cher prince n’aura pas une égratignure : les cartes me l’ont dit hier soir. Ah ! vous l’aimez bien, ce beau prince ! Je comprends ça. Il vous aime aussi, à ce qu’il paraît. M. Valentin me disait hier : c’est singulier comme ces Russes se prennent d’amour pour nos petites Françaises ! Ça ne ressemble pas du tout aux fantaisies de notre ancien maître, qui avait fait arranger l’appartement où vous voilà pour mener sans bruit ses petites affaires de cœur. Eh bien ! il en changeait comme de cravate, et il y tenait si peu, si peu, qu’il oubliait quelquefois de renvoyer l’une pour faire entrer l’autre. Alors ça amenait des scènes, et même des batailles ; il y avait de quoi rire, allez ! Mais le prince n’est pas si avancé que ça ; c’est un homme simple, capable de vous épouser, si vous avez l’esprit de vous y prendre. Vous ne croyez pas ? ajouta-t-elle en voyant tressaillir Francia. Ah ! dame, ce n’est pas tout à fait, probable ; pourtant on a vu de ces choses-là. Tout dépend de l’esprit qu’on a, et je ne vous crois pas sotte, vous ! Vous avez l’air distingué, et des manières… comme une vraie demoiselle. Quel malheur pour vous d’avoir écouté ce perruquier ! sans cela, voyez-vous, tout serait possible. Vous me direz que bien d’autres ont fait fortune sans être épousées, c’est encore vrai. Le prince parti, vous en retrouverez peut-être un autre de même qualité. Ça fait très bien d’avoir été aimée d’un prince, ça efface le passé, ça vous fait remonter dans l’opinion des hommes. Allons, ne vous tourmentez pas, M. Valentin connaît le beau monde, et, si vous voulez vous fier à lui, il est capable de vous donner de bons conseils et de bonnes relations.

Mme Valentin bavardait plus que ne l’eût permis son prudent mari. Francia ne voulait pas l’écouter ; mais elle l’entendait malgré elle, et la honte de se voir protégée et conseillée par de telles gens lui faisait sentir davantage l’horreur de sa situation. — Je veux m’en aller ! s’écria-t-elle en sortant de son lit et en essayant de s’habiller à la hâte ; je ne dois pas rester ici !

Mme Valentin la crut prise de délire et la fit recoucher, ce qui ne fut pas difficile, car les forces lui manquaient et la pâleur de la mort était sur ses joues. Mme Valentin envoya son mari chercher un médecin. Valentin amena un chirurgien qu’il connaissait pour avoir été soigné par lui d’une plaie à la jambe, et qui exerçait la médecine depuis qu’estropié lui-même il n’était plus attaché effectivement à l’armée. C’était un ancien élève et un ami dévoué de Larrey. Il avait la bonté et la simplicité de son maître, et même il lui ressemblait un peu, circonstance dont il était flatté. Aussi aidait-il à la ressemblance en copiant son costume et sa coiffure ; comme lui, il portait ses cheveux noirs assez longs pour couvrir le collet de son habit. Comme lui du reste, il avait la figure pâle, le front pur, l’œil vif et doux. Francia s’y trompa au premier abord, car ses souvenirs étaient restés assez nets, et, en le voyant auprès d’elle, elle s’écria en joignant les mains : Ah ! monsieur Larrey, je vous ai souvent vu là-bas !

— Où donc ? répondit le docteur Faure, que l’erreur de Francia toucha profondément.

— En Russie !

— Ce n’est pas moi, mon enfant, je n’y étais pas ; mais j’y étais de cœur avec lui ! Voyons, quel mal avez-vous ?

— Rien, monsieur, ce n’est rien, c’est le chagrin. J’ai eu des rêves, et puis je me sens faible ; mais je n’ai rien, et je veux m’en aller d’ici.

— Vous voyez, docteur, dit la Valentin, elle déraisonne; elle est ici chez elle, et elle y est fort bien.

— Laissez-moi seul avec elle, dit le docteur. Vous paraissez l’effrayer. Je n’ai pas besoin de vous pour savoir si elle a le délire. La Valentin sortit. — Monsieur le docteur, dit Francia, recouvrant une vivacité fébrile, il faut que vous m’aidiez à retourner chez nous ! Je suis ici chez un homme qui m’a tué ma mère !

Le docteur fronça légèrement le sourcil ; l’étrange révélation de la jeune fille ressemblait beaucoup à un accès de démence. Il lui toucha le pouls ; elle avait la fièvre, mais pas assez pour l’inquiéter. Il lui fit boire un peu d’eau, rengagea à se tenir calme un instant et l’observa ; puis, la questionnant avec ordre, laconisme et douceur, il fut frappé de la lucidité et de la sincérité de ses réponses. Au bout de dix minutes, il savait toute la vie de Francia, et se rendait un compte exact de sa situation. — Ma pauvre enfant, lui dit-il, il ne me paraît pas certain que ce prince russe soit le meurtrier de votre mère. Vous avez pu être trompée par une rivale à l’effet de vous faire souffrir ou de rompre vos relations avec son amant ; mais je suis pour le proverbe Dans le doute, abstiens-toi ! Vous ferez donc bien, dans quelques heures, ce soir,… quand vous pourrez sortir sans inconvénient pour votre santé, de vous en aller d’ici.

Francia fit un geste d’angoisse. — Vous n’avez rien, je sais, reprit le docteur, et vous ne voulez plus rien recevoir de ce prince. Moi, je ne suis pas riche, je suis même pauvre ; mais je connais de bonnes âmes qui, sans même savoir votre nom et votre histoire, me donneront un secours suffisant pour vous permettre d’aller loger ailleurs. Dame ! après ça, il faudra bien essayer de travailler ?

— Mais, monsieur, je travaille ! Voyez, mon ouvrage est là. J’ai des pièces à finir et à renvoyer.

— Oui, dit le docteur, des gilets de flanelle ! Je sais ce que ça rapporte. Ce n’est pas assez ; il faut entrer dans quelque hospice ou dans tout autre établissement public pour travailler à la lingerie avec des appointemens fixes. Je m’occuperai de vous. Si vous êtes courageuse et sage, vous vous tirerez honnêtement d’affaire ; sinon, je vous en avertis, je vous abandonnerai. Je vois qu’en ce moment vous avez de bonnes intentions ; je vais vous mettre à même d’y donner suite. Tâchez de dormir une heure, à présent que vous voyez le moyen de réparer votre faute. Et puis vous vous lèverez, vous vous habillerez tout doucement, et je viendrai vous prendre pour vous conduire au logement provisoire que vous voudrez choisir. Il me faut deux ou trois jours au plus pour vous caser.

Francia lui baisa les mains en le quittant. Elle était si pressée de s’en aller qu’elle ne put dormir ; elle se leva, réussit à se débarrasser des obsessions de la Valentin, s’enferma et se mit à refaire ses paquets, croyant à chaque instant entendre revenir le bon docteur, qui devait délivrer sa conscience au prix d’une aumône dont elle ne rougissait plus.

À deux heures, elle entendit frapper à sa porte, elle y courut, ouvrit, et se trouva dans les bras de Mourzakine, qui, la saisissant comme une proie, la couvrait de baisers.

— Laissez-moi, laissez-moi ! s’écria-t-elle en se débattant ; je vous hais, je vous ai en horreur ! Laissez-moi, vous avez le sang de ma mère sur les mains, sur la figure ; je vous déteste, ne me touchez pas, ou je vous tuerai, moi !

Elle s’enfuit au fond de sa chambre, cherchant avec égarement le couteau dont elle avait coupé son pain pour déjeuner. Valentin, entendant ses cris, était monté — Prince, disait-il, ne l’approchez pas, c’est un transport au cerveau. Je vous le disais bien, elle déraisonne depuis ce matin. Je l’ai entendue dire au médecin qu’elle ne voulait pas rester chez un homme qui avait tué sa mère ; or je vous demande un peu…

— Allez-vous-en ! flanquez-moi la paix, dit le prince en mettant Valentin dehors et en s’enfermant avec Francia. Puis, allant à elle, il ouvrit son dolman en lui présentant son poignard. — Tue-moi, si tu crois cela, lui dit-il ; tu vois ! c’est très facile, je ne t’en empêcherai pas. J’aime mieux la mort que ta haine ; mais auparavant dis-moi qui t’a fait ce lâche et stupide mensonge !

— Elle ! votre autre maîtresse !

— Je n’ai pas d’autre maîtresse que toi.

— La marquise de Thièvre, votre prétendue cousine !

— Elle est fort peu ma cousine, et pas du tout ma maîtresse.

— Mais elle le sera !

— Non, si tu m’aimes ! J’ai été un peu épris d’elle, le premier jour. Le second jour, je t’ai vue ; le troisième, je t’ai aimée : je ne peux plus aimer que toi.

— Pourquoi dit-elle que vous avez tué…

— Pour t’éloigner de moi, elle est peut-être piquée, jalouse, que sais-je ? Elle a menti, elle a arrangé l’histoire de tes malheurs, qu’il m’a bien fallu lui raconter le jour où tu es venue me parler chez elle ; mais je peux te jurer par mon amour et le tien que je n’étais pas à l’endroit où tu as été blessée, et où ta mère a péri !

— Elle a donc péri ! Vous le saviez, et vous me trompiez !

— Devais-je te mettre la mort dans l’âme quand tu conservais de l’espérance ? D’ailleurs est-on jamais absolument sûr d’un fait de cette nature ? Mozdar a vu tomber ta mère ; mais il ne sait pas, il ne peut pas savoir si elle n’a pas été relevée vivante encore, comme tu l’étais après l’affaire. J’ai écrit, nous saurons tout. Je ne t’ai jamais dit de compter sur un bon résultat ; mais tu dois savoir que je suis humain, puisque je t’ai sauvée, toi !

Francia sentit tomber sa fièvre et sa colère. — C’est égal, dit-elle, je veux m’en aller, le docteur l’a dit : dans le doute, abstiens-toi !

— Quel docteur ? de quel âne me parles-tu ? as-tu fait la folie de te confier à quelqu’un ?

— Oui, dit Francia, j’ai tout raconté à un très brave monsieur, un ami du docteur Larrey que Mme Valentin m’a amené. Il va venir me chercher. Pressée par les questions de Mourzakine, elle raconta son entretien avec M. Faure.

— Et tu crois, s’écria le prince, que je te permettrai de me quitter avec l’aumône des âmes charitables du quartier ? Toi, si fière, tu passerais à l’état de mendiante ? Non ! voilà un billet de banque que je mets sous ce flambeau. Quand tu voudras partir, tu pourras le faire sans rien devoir à personne, sans me consulter, sans m’avertir ; tu n’es plus retenue par rien que par l’idée de me briser le cœur. Va-t’en, si tu veux, tout de suite ! Je ne souffrirai pas longtemps, va ; si la guerre recommence, je me ferai tuer à la première affaire, et je ne regretterai pas la vie. Je me dirai que j’ai été heureux pendant deux jours dans toute mon existence. Ce bonheur a été si grand, si délicieux, si complet, qu’il peut compter pour un siècle !

Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente que Francia tomba dans ses bras en pleurant. — Non ! dit-elle, ce n’est pas possible qu’un homme si bon et si généreux ait jamais tué une femme ! Cette marquise m’a trompée ! Ah ! c’est bien cruel ! pourvu qu’elle ne te dise pas quelque chose contre moi qui me fasse haïr de toi, comme je te haïssais tout à l’heure !

— Moquons-nous d’elle, dit le prince, et, faisant aussi bon marché de Mme de Thièvre qu’il avait fait de Francia en parlant d’elle à la marquise, il jura qu’elle était trop grande, trop grasse, trop blonde, et qu’il ne pouvait souffrir ces natures flamandes privées de charme et de feu sacré. Il n’en savait rien du tout ; mais il savait dire tout ce qui le menait à ses fins. La bonne Francia n’était pas vindicative ; mais une femme aime toujours à entendre rabaisser sa rivale. Les hommes le savent, et souvent une raillerie les disculpe mieux qu’un serment. Mourzakine ne se fit faute ni de l’un n de l’autre, et peut-être se persuada-t-il qu’il disait la vérité.

— Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut réussi à lui arracher un sourire, tu t’es ennuyée d’être seule, tu as eu des idées noires, je ne veux pas que tu sois malade ; achève de t’habiller, nous allons sortir en voiture. J’ai vu aux Champs-Elysées des petites maisons où l’on mange comme si on était à la campagne. Allons dîner ensemble dans une chambre bien gaie, et puis à la nuit nous nous promènerons à pied, ou bien veux-tu aller au spectacle ? dans une petite loge d’en bas où tu ne seras vue de personne ? Valentin nous suivra. Nous nous arrangerons pour que tu ne sois pas vue au bras d’un étranger en uniforme, puisque tu crains de passer pour traître envers ta patrie ! Nous irons où tu voudras, nous ferons ce que tu voudras, pourvu que je te voie me sourire comme l’autre jour. Je donnerais ma vie pour un sourire de toi !

Pendant qu’elle s’habillait, on apporta des cartons où elle dut choisir rubans, écharpes, voiles, chapeaux et gants. Elle accepta moitié honteuse, moitié ravie. Elle était prête, elle était parée, émue, heureuse, quand le docteur reparut. Elle redevint pâle. Le prince reçut M. Faure avec une politesse railleuse. — Votre petite malade est guérie, lui dit-il, elle sait que je n’ai massacré personne de sa famille. Nous allons sortir, veuillez me dire, docteur, ce que je vous dois pour vos deux visites.

— Je ne venais pas chercher de l’argent, répondit M. Faure, j’en apportais, je croyais avoir une bonne action à faire ; mais puisque j’ai été, selon ma coutume, dupe de ma simplicité, je remporte mon aumône et je vais chercher à la mieux placer.

Il s’en alla en haussant les épaules et en jetant à Francia confuse un regard de moquerie méprisante qui lui alla au fond du cœur comme un coup d’épée. Elle cacha sa tête dans ses mains, et resta comme brisée sous une humiliation que personne jusqu’alors ne lui avait infligée. — Voyons, lui dit le prince : vas-tu être malheureuse avec moi ? quand je fais mon possible pour te distraire et t’égayer ! Te sens-tu malade ? veux-tu te recoucher et dormir ?

— Non ! s’écria-t-elle en lui saisissant le bras ; vous vous en iriez chez cette dame !

— Te voilà jalouse encore !

— Eh bien ! oui, je suis jalouse malgré tout ce que vous m’avez dit, je suis jalouse malgré moi ! Ah ! tenez, je souffre bien ; je sens que je suis lâche d’aimer un ennemi de mon pays ! Je sais que pour cela je mérite le mépris de tous les honnêtes gens. Ne dites rien, allez, vous le savez bien vous-même, et peut-être que vous me méprisez aussi au fond du cœur. Peut-être qu’une femme de votre pays ne se donnerait pas à un militaire français ; mais je supporterai cette honte, si vous m’aimez, parce que cette chose-là est tout pour moi ; seulement il fautm’aimer ! Si vous me trompiez !…

Elle fondit en larmes. Le prince, voyant l’énergie de cette affection dans un être si faible, en fut touché. — Tiens, lui dit-il en reprenant le poignard persan qu’elle avait jeté sur la table, je te donne ce bijou ; c’est un bijou, tu vois ! c’est orné de pierres fines, et c’est assez petit pour être caché dans le mouchoir ou dans le gant. Ce n’est pas plus embarrassant qu’un éventail ; mais c’est un joujou qui tue, et en te l’offrant tout à l’heure je savais très bien qu’il pouvait me donner la mort. Garde-le, et perce-moi le cœur, si tu me crois infidèle !

Il disait ce qu’il pensait en ce moment-là. Il n’aimait pas la marquise ; il lui en voulait même. Il était content de ne pas se soucier de sa personne, qu’elle lui avait trop longtemps refusée, selon lui.

Francia, rassurée, examina le poignard, le trouva joli, et s’amusa de la possession d’un bijou si singulier ; elle le lui rendit pourtant, ne sachant qu’en faire et frémissant à l’idée de s’en servir contre lui. Elle était prête à sortir. Mourzakine l’entraîna, lui fit oublier sa blessure en la caressant et la gâtant comme un enfant malade. Ils allèrent dîner aux Champs-Elysées, et puis il lui demanda quel théâtre elle préférait. Elle se sentait faible, elle avait à peine mangé, et par momens elle avait des frissons. Il lui proposa de rentrer. Elle le voyait disposé à s’amuser du bruit et du mouvement de Paris ; il avait copieusement dîné, lui, bu d’autant. Elle craignit de le priver en acceptant de prendre du repos, et céda au désir qu’il paraissait avoir d’aller à Feydeau entendre les chanteurs en vogue. L’Opéra-Comique était alors fort suivi, et généralement préféré au grand Opéra. C’était un théâtre de bon ton, et Mourzakine n’était pas fâché, tout en écoutant la musique, de pouvoir lorgner les jolies femmes de Paris, il envoya en avant Valentin pour louer une loge de rez-de-chaussée, et, quand ils arrivèrent, le dévoué personnage les attendait sous le péristyle avec le coupon. Francia baissa son voile, prit le bras de Valentin et alla s’installer dans la loge, où peu d’instans après le prince vint la rejoindre.

Quand elle se vit tête à tête avec lui dans cette niche sombre, où, en se tenant un peu au second plan, elle n’était vue de personne, elle se rassura. En jetant les yeux sur ce public où pas une figure ne lui était connue, elle sourit de la peur qu’elle avait eue d’y être découverte, et elle oublia tout encore une fois pour ne sentir que la joie d’être dans un théâtre, dans la foule, parée et ravie, dans le souffle chaud et vivifiant de Paris artiste, seule et invisible avec son amant heureux. C’était la sécurité, l’impunité dans la joie, car Francia, élevée dans les coulisses du spectacle ambulant, aimait le théâtre avec passion. C’est en l’y menant quelquefois que Guzman l’avait enivrée. Elle aimait surtout la danse, bien que sa mère, en lui donnant les premières leçons, l’eût souvent torturée, brisée, battue. Dans ce temps-là, certes elle détestait l’art chorégraphique ; mais depuis qu’elle n’en était plus la victime désignée, cet art redevenait charmant dans ses souvenirs. Il se liait à ceux que sa mère lui avait laissés. Elle était fière de s’y connaître un peu, et de pouvoir apprécier certains pas que Mimi La Source lui avait enseignés. On jouait, je crois, Aline, reine de Golconde. Si ma mémoire me trompe, il importe peu. Il y avait un ballet. Francia le dévora des yeux, et, bien que les danseuses de Feydeau fussent de second ordre, elle fut enivrée jusqu’à oublier qu’elle avait la fièvre. Elle oublia aussi qu’elle ne voulait pas être vue avec un étranger ; elle se pencha en avant, tenant naïvement le bras de Mourzakine et l’entraînant à se pencher aussi pour partager un plaisir dont elle ne voulait pas jouir sans lui.

Tout à coup elle vit immédiatement au-dessous d’elle une tête crépue, dont le ton rougeâtre la fit tressaillir. Elle se retira, puis se hasarda à regarder de nouveau. Elle dut prendre note d’une grosse main poilue qui frottait par momens une nuque bovine, rouge et baignée de sueur. Enfin elle distingua le profil qui se tournait vers elle, mais sans que les yeux ronds et hébétés parussent la voir. Plus de doute, c’était Antoine le ferblantier, le neveu du père Moynet, l’amoureux que Théodore lui avait conseillé d’épouser.

Elle fut prise de peur. Était-ce bien lui ? Que venait-il faire au théâtre, lui qui n’y comprenait rien, et qui était trop rangé pour se permettre un pareil luxe ? L’acte finissait. Quand elle se hasarda à regarder encore, il n’était plus là. Elle espéra qu’il ne reviendrait pas, ou qu’elle avait été trompée par une ressemblance. Antoine avait une de ces têtes pour ainsi dire classiques par leur banalité, qu’on ne rencontre plus guère aujourd’hui dans les gens de sa classe. Les types tendent à se particulariser sous l’action d’aptitudes plus personnelles. À cette époque, un ouvrier de Paris n’était souvent qu’un paysan à peine dégrossi, et si quelque chose caractérisait Antoine, c’est qu’il n’était pas dégrossi du tout.

Mourzakine sortit pour aller chercher des oranges et des bonbons. Francia l’attendit en se tenant d’abord bien au fond de la baignoire ; mais elle s’ennuya, et, voyant la salle à moitié vide, le parterre vide absolument, elle s’avança pour se donner le plaisir de regarder la toile. En ce moment, elle se trouva face à face avec le regard doux et le timide sourire d’Antoine, qui rentrait, et qui la reconnaissait parfaitement. Il était trop naïf pour croire déplacé de lui adresser la parole. Bien au contraire, il eût pensé faire une grossièreté en ne lui parlant pas. — Comment donc, mademoiselle Francia, lui dit-il, c’est vous ? Je vous croyais bien loin ! Vous voilà donc revenue ? Est-ce que votre maman…

— Je l’ai rencontrée en route, répondit Francia avec la vivacité nerveuse d’une personne qui ne sait pas mentir.

— Ah ! bien, bien ! vous êtes revenues ensemble ? Et Dodore, il est revenu aussi ?

— Oui, il est là avec moi, il vient de sortir, dit Francia, qui ne savait plus ce qu’elle disait.

— Tant mieux, tant mieux ! reprit pesamment Antoine. À présent, vous voilà contens, vous voilà heureux, car vous êtes habillée,… très bien habillée, très jolie ! Et la santé est bonne ?

— Oui, oui, Antoine, merci !

— Et la maman ? sans doute qu’elle a fait fortune là-bas, dans les voyages ?

Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler son chagrin.

Francia comprit ce soupir : Antoine se disait qu’il ne pouvait plus aspirer à sa main. Elle saisit ce moyen de le décourager. — C’est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle ; maman a fait fortune, et nous partons demain pour les pays étrangers, où elle a du bien.

— Demain, déjà ! vous partez demain ! mais vous viendrez bien dire adieu à mon oncle, qui vous aime tant ?

— J’irai, bien sûr, mais ne lui dites pas que vous m’avez vue ; il aurait du chagrin de savoir que je vais au spectacle avant de courir l’embrasser.

— Je ne dirai rien. Allons ! adieu, mademoiselle Francia ; est-ce demain que vous viendrez chez l’oncle ? Je voudrais bien savoir l’heure, pour vous dire adieu aussi.

— Je ne sais pas l’heure, Antoine, je ne peux pas décider l’heure… Je vous dis adieu tout de suite.

— J’aurais voulu voir votre maman. Est-ce qu’elle va rentrer dans votre loge ?

— Je ne sais pas ! dit Francia, inquiète et impatientée. Qu’est-ce que ça vous fait de la voir ? Vous ne la connaissez pas !

— C’est vrai ! D’ailleurs je ne peux pas, ]rester. Il est déjà tard, et il faut que je sois levé avec le jour, moi !

— Et puis le spectacle ne vous amuse sûrement pas beaucoup ?

— C’est vrai, que ça ne m’amuse guère ; les chansons durent trop longtemps, et ça répète toujours la même chose. J’étais venu rapporter à ce théâtre une commande de pièces de réflecteurs, et comme je ne demandais pas de pourboire, ils m’ont dit dans les coulisses : Voulez-vous une place debout à l’entrée du parterre ? J’ai trouvé une place assis. J’ai regardé, mais j’en ai assez, et puisque vous voilà riche,… c’est-à-dire puisque vous viendrez…

— Oui, oui, Antoine, j’irai voir votre oncle. Adieu ! portez-vous bien !

Antoine soupira encore et s’en alla ; mais, comme il traversait le couloir, il vit le beau prince russe qui entrait familièrement dans la loge de Francia, et une faible lumière se fit dans son esprit, lent à saisir le sens des choses. Je ne sais s’il était capable de débrouiller tout seul le problème, mais l’instinct du caniche lui Fit oublier qu’il voulait s’en aller. Il resta à flâner sous le péristyle du théâtre. Francia n’osa raconter à son prince la rencontre qui venait de la troubler et de l’attrister profondément, car, si elle n’avait que de l’effroi pour l’amour d’Antoine, elle n’en était pas moins touchée de sa confiance et de son respect. — Il croit des choses impossibles à croire, se disait-elle, et ce n’est pas tant parce qu’il est simple que parce qu’il m’estime plus que je ne vaux !

Et puis, ce vieux ami, ce limonadier à la jambe de bois, qu’elle n’avait pas embrassé en partant, qu’elle n’avait pas eu le courage de tromper, et qui l’attendrait tous les jours jusqu’au moment où, las d’attendre, il prononcerait sur elle l’arrêt que méritent les ingrats !

Mourzakine lui apportait des friandises qu’elle se mit à grignoter en rentrant ses larmes. Le rideau se releva. Elle essaya de s’amuser encore ; mais elle avait des éblouissemens, des élancemens au cœur et au cerveau ; elle craignait de s’évanouir ; elle ne put cacher son malaise. — Rentrons ! lui dit Mourzakine. Elle ne voulait pas l’empêcher d’entendre toute la pièce. Elle espéra que cinq minutes d’air libre la remettraient. Il la conduisit sur le balcon du foyer, où elle se débarrassa de son voile et respira. Elle redevint gaie, confiante, et quand la cloche les avertit, sans songer à cacher son visage, elle retourna avec lui à sa loge.

Au moment où, après l’y avoir fait entrer, Mourzakine allait s’y placer auprès d’elle, une main lui frappa J’épaule, et le força à se retourner. C’était l’oncle Ogokskoï, qui, l’attirant dans le couloir, lui dit en souriant : Tu es là avec ta petite. Je l’ai aperçue ; mais je suis curieux de voir si elle est vraiment jolie.

— Non, mon oncle, elle n’est pas jolie, répondit à voix basse Mourzakine, qui frémissait de rage.

— Je veux entrer dans la loge, ouvre ! Fais donc ce que je te dis ! ajouta le comte d’un ton sec qui ne souffrait pas de réplique.

Mourzakine lutta comme on peut lutter contre le pouvoir absolu. — Non, cher oncle, dit-il en affectant une gaîté qu’il était loin de ressentir, je vous en prie, ne la voyez pas. Vous êtes un rival trop dangereux ; vous m’avez mis au plus mal avec la belle marquise, laissez-moi ce petit échantillon de Paris, qui n’est vraiment pas digne de vous.

— Si tu dis la vérité, reprit tranquillement le comte, tu n’as rien à craindre. Allons, ouvre cette porte, te dis-je, ou je l’ouvrirai moi-même.

Mourzakine essaya d’obéir, il ne put le faire ; il se sentit comme paralysé. Ogokskoï ouvrit la loge, et, laissant la porte ouverte pour y faire pénétrer la lumière du couloir, il regarda très attentivement Francia, qui se retournait avec surprise. Au bout d’un instant, il revint à son neveu en disant : — Tu m’as trompé, Diomiditch, elle est jolie comme un ange. Je veux savoir à présent si elle a de l’esprit. Va-t’en là-haut saluer M. et Mme de Thièvre.

— Là-haut ? Mme de Thièvre est ici ?

— Oui, et elle sait que tu t’y trouves. Je t’avais aperçu déjà, je lui ai annoncé que tu comptais venir la saluer. Va ! va donc ! m’entends-tu ? Sa loge est tout juste au-dessus de la tienne.

Ogokskoï parlait en maître, et, malgré la douceur railleuse de ses intonations, Diomiditch savait très bien ce qu’elles signifiaient. Il se résigna à le laisser seul avec sa maîtresse. Quel danger pouvait-elle courir en plein théâtre ? Pourtant une idée sauvage lui entra soudainement dans l’esprit, — Je vous obéis, répondit-il ; mais permettez-moi de dire à ma petite amie qui vous êtes, afin qu’elle n’ait pas peur de se trouver avec un inconnu, et qu’elle ose vous répondre, si vous lui faites l’honneur de lui adresser la parole.

Et, sans attendre la réponse, il entra vivement, et dit à Francia : — Je reviens à l’instant ; voici mon oncle, un grand personnage, qui a la bonté de prendre ma place,… tu lui dois le respect.

En achevant ces mots, que le comte entendait, il glissa adroitement à Francia le poignard persan qu’il avait gardé sur lui, et qu’il lui mit dans la main en la lui serrant d’une manière significative. Son corps interceptait au regard d’Ogokskoï cette action mystérieuse, que Francia ne comprit pas du tout, mais à laquelle une soumission instinctive la porta à se prêter. Il hésitait toutefois à se retirer, quand Ogokskoï le poussa sans qu’il y parût, mais avec la force inerte et invincible d’un rocher qui se laisse glisser sur une barrière. Diomiditch dut céder la place et monter à la loge de Mme de Thièvre, dont sans autre explication son oncle lui jeta le numéro en refermant la porte de celle de Francia.

La marquise le reçut très froidement. Il l’avait trop ouvertement négligée ; elle le méprisait, elle le haïssait même. Elle le salua à peine, et se retourna aussitôt vers le théâtre, comme si elle eût pris grand intérêt au dernier acte.

Mourzakine allait redescendre, impatient de faire cesser le tête-à-tête de son oncle avec Francia, quand le marquis le retint. — Restez un instant, mon cher cousin, lui dit-il, restez auprès de Mme de Thièvre ; je suis forcé, pour des raisons de la dernière importance, de me rendre à une réunion politique. Le comte Ogokskoï m’a promis de reconduire la marquise chez elle ; il a sa voiture, et je suis forcé de prendre la mienne. Il va revenir, je n’en doute pas, veuillez donc ne quitter Mme de Thièvre que quand il sera là pour lui offrir son bras.

M. de Thièvre sortit sans admettre que Mourzakine pût hésiter, et celui-ci resta planté derrière la belle Flore, qui avait l’air de ne pas tenir plus de compte de sa présence que de celle d’un laquais, tandis qu’il sentait sa moustache se hérisser de colère en songeant au méchant tour que son oncle venait de lui jouer. Il n’était pas sans crainte sur l’issue de cette mystification féroce, lorsqu’au bout de quelques instans il vit l’ouvreuse entr’ouvrir discrètement la loge et lui glisser une carte de visite de son oncle, sur le dos de laquelle il lut ces mots tracés au crayon : — « Dis à Mme la marquise qu’un ordre inattendu, venu de la rue Saint-Florentin, me prive du bonheur de la reconduire, et me force à te laisser l’honneur de me remplacer auprès d’elle. Vous trouverez en bas mes gens et ma voiture. Je prends un fiacre, et je laisse la petite personne aux soins de M. Valentin, ton majordome, qui la reconduira chez toi. »

Eh bien ! pensa Mourzakine, il n’y a que demi-mal, puisqu’elle est débarrassée de lui ! Elle sera jalouse, si elle me voit sortir avec la marquise ; mais celle-ci me reçoit si mal, qu’elle ne me gardera pas longtemps, et peut-être même ne me permettra-t-elle pas de l’accompagner.

Le spectacle finissait. Il offrit à Mme de Thièvre le châle qu’elle devait prendre pour sortir. — Où donc est le comte Ogokskoï ? lui dit-elle sèchement. — Il lui expliqua la substitution de cavalier, et lui offrit son bras. Elle le prit sans répondre un mot, et, comme d’après son air courroucé il hésitait à monter en voiture auprès d’elle, elle lui dit d’un ton impérieux : — Montez donc ! vous me faites enrhumer ! — Il s’assit sur la banquette de devant, elle fit un mouvement de droite à gauche pour ne pas rester en face de lui et pour se trouver aussi loin de lui que possible.

Il n’en fut point piqué. Il aimait vraiment Francia, il ne songeait qu’à elle. Il l’avait cherchée des yeux à la sortie. Il n’avait vu ni elle, ni Valentin ; mais cela n’était-il pas tout simple ? Les spectateurs placés au rez-de-chaussée avaient dû s’écouler plus vite que ceux du premier rang. Une seule chose le tourmentait, l’inquiétude et la jalousie de sa petite amie. Il ne doutait point que, pour parfaire sa vengeance, Ogokskoï ne lui eût dit en la quittant : Mon neveu reconduit une belle dame, ne l’attendez pas ; mais Diomiditch comptait sur l’éloquence de Valentin pour la rassurer et lui faire prendre patience. D’ailleurs elle était en fiacre, la voiture louée par Ogokskoï allait très vite. Il ne pouvait manquer d’arriver en même temps que Francia au pavillon.

Quand il eut fait ces réflexions, il en fit d’autres relativement à la belle marquise. Il avait des torts envers elle, elle était furieuse contre lui : devait-il accepter platement sa défaite et l’humiliation que son oncle Ini avait ménagée ? Nul doute que Ogokskoï n’eût dit à la marquise en quelle société il avait surpris son beau neveu, et qu’il n’eût compté les brouiller à jamais ensemble pour se venger de ne pouvoir rien espérer d’elle. Mourzakine se demanda fort judicieusement pourquoi la marquise, qui affectait de le mépriser, l’avait appelé dans sa voiture au lieu de lui défendre d’y monter. Il est vrai que cette voiture n’était pas la sienne, et qu’elle pouvait avoir peur de se trouver à minuit dans un remise dont le cocher lui était inconnu. Pourtant un de ses valets de pied était resté pour l’accompagner, il était sur le siège. Elle n’avait nullement besoin de Mourzakine pour rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d’avoir Mourzakine à bouder ou à quereller. Il provoqua l’explosion en se mettant à ses genoux, et en se laissant accabler de reproches jusqu’à ce que toute la colère fût exhalée. Il eût volontiers menti effrontément, si la chose eût été possible ; mais la rencontre de la marquise avec Francia ne lui permettait pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit le tout sur le compte de la jeunesse, de l’emportement des sens et de l’excitation délirante où l’avaient jeté les rigueurs de sa belle cousine. Ce reproche qu’elle ne méritait guère, car elle ne l’avait certes pas désespéré, fit rougir la marquise ; mais elle l’écrasait en vain du poids de la vérité, elle perdit son temps à lui démontrer que tout ce qu’il lui avait dit de ses relations avec Francia était faux d’un bout à l’autre. Il coupa court aux explications par une scène de désespoir. Il se frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit de perdre l’esprit en se montrant d’autant plus téméraire qu’il avait moins le droit de l’être. La marquise perdit l’esprit tout de bon, et le défia de rester chez elle à attendre le marquis de Thièvre jusqu’à deux ou trois heures du matin, comme cela leur était déjà arrivé. — Si vous êtes capable, lui dit-elle, de causer raisonnablement avec moi sans songer à celle qui vous attend chez vous, je croirai que vous n’avez pour elle qu’une grossière fantaisie, et que votre cœur m’appartient. A ce prix, je vous pardonnerai vos folies de jeune homme, et, ne voulant de vous qu’un amour pur, je vous regarderai encore comme mon parent et mon ami.

Le prince s’était mis dans une situation à ne pouvoir reculer. Il baisa passionnément les mains de la marquise, et la remercia si ardemment, qu’elle se crut vengée de Francia et le fit entrer chez elle en triomphe.

Elle se fit apporter du thé au salon, annonça à ses gens qu’ils eussent à attendre M. de Thièvre et à introduire les personnes qui pourraient venir de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration royaliste autorisait ces choses anormales dont les valets n’étaient point dupes, mais que le grave et politique Martin prenait au sérieux, se chnrgeant d’imposer silence aux commentaires des laquais de second ordre, lesquels étaient réduits à chuchoter et à sourire. Quant à lui, croyant fermement à des secrets d’état et comptant que sa prudence était un puissant auxiliaire aux projets de ses maîtres, il se tint dans l’antichambre aux ordres de la marquise, et envoya les autres valets plus loin pour les empêcher d’écouter aux portes.

Mourzakine avait assez étudié la maison pour se rendre compte des moindres détails. Il admira l’air dégagé et imposant avec lequel une femme aussi jeune que la marquise savait jouer la comédie de la préoccupation politique pour s’affranchir des usages et se débarrasser des témoins dangereux. Il se reprit de goût pour cette fière et aristocratique beauté qui lui présentait un contraste si tranché avec la craintive et tendre grisette. Il pensa à son oncle, qui avait compté par ses railleuses délations le brouiller avec l’une et avec l’autre, et qui ne devait réussir qu’à lui assurer la possession de l’une et de l’autre. Il jura à la marquise qu’il l’aimait avec son âme, qu’il la respectait trop pour l’aimer autrement ; mais il feignit d’être fort jaloux d’Ogokskoï, et coupa court à ses récriminations en lui reprochant à son tour de vouloir trop plaire à son oncle. Elle fut forcée de se justifier, de dire que son mari était un ambitieux qui la protégeait mal, et qui l’avait prise au dépourvu en invitant le comte à dîner chez elle, à l’accompagner au théâtre et à la reconduire. — Et vous-même, ajouta-t-elle, n’êtes-vous pas un ambitieux aussi ? Ne m’avez-vous pas négligée ces jours-ci pour ne pas déplaire à cet oncle que vous craignez tant ? Ne m’avez-vous pas conseillée d’être aimable avec lui, de le ménager pour qu’il ne vous écrasât pas de son courroux ?

— La preuve, lui répondit Mourzakine, que je ne le crains pas pour moi, c’est que me voici à vos pieds jurant que je vous adore. Yous pouvez le lui redire. Un sourire de votre bouche de rose, un doux regard de vos yeux d’azur, et que je sois brisé après par le tsar lui-même, je ne me plaindrai pas de mon sort !

Diomiditch n’avait pas beaucoup à craindre que la marquise trahît sa propre défaite, devenue imminente ; elle n’en fut pas moins dupe d’une bravoure si peu risquée, et se laissa adorer, supplier, enivrer et vaincre.

Les larmes et les reproches vinrent après la chute ; mais il était fort tard, trois heures du matin peut-être. M. de Thièvre pouvait rentrer. Elle recouvra sa présence d’esprit, et sonna Martin. — Le marquis ne rentre pas, lui dit-elle, il sera peut-être retenu jusqu’au jour ; je suis fatiguée d’attendre, reconduisez le prince…

Mourzakine s’éloigna fier de sa victoire, mais impatient de revoir Francia, qu’il continuait à préférer à la marquise. Il avait, non pas des remords, il se fût méprisé lui-même s’il n’eût profité de l’occasion que lui avait fournie son oncle en croyant le perdre dans l’esprit de Mme de Thièvre ; mais la douleur de Francia gâtait un peu son triomphe, et il avait hâte de la rejoindre pour l’apaiser. Il était aussi très impatient d’apprendre ce qui s’était passé entre elle et le comte Ogokskoï. Il est étrange que, malgré sa pénétration et son expérience des procédés du cher oncle, il ne l’eût pas deviné. Il commençait pourtant à en prendre quelque souci en franchissant la rue sombre qui le ramenait à son pavillon.

Or ce qui s’était passé, s’il l’eût pressenti plus tôt, eût beaucoup gâté l’ivresse de sa veillée auprès de la marquise.

Reprenons la situation de Francia où nous l’avons laissée, c’est-à-dire en tête-à-tête avec Ogokskoï dans sa loge du rez-de-chaussée à l’Opéra-Comique.

D’abord il se contenta de la regarder sans lui rien dire, et elle, sans méfiance aucune, car Mourzakine lui avait fort peu parlé de son oncle, continua à regarder le spectacle, mais sans rien voir et sans jouir de rien. Elle sautait revenir une migraine violente dès que Mourzakine n’était plus auprès d’elle. Elle l’attendait comme s’il eût tenu le souffle de sa vie entre ses mains, lorsque le comte lui annonça que son neveu venait de recevoir un ordre qui le forçait de courir auprès de l’empereur. — Ne vous inquiétez pas de votre sortie, lui dit-il, je me charge de vous mettre en voiture ou de vous reconduire, si vous le désirez.

— Ce n’est pas la peine, répondit Francia, tout attristée. Il y a M. Valentin qui m’attend avec un fiacre à l’heure.

— Qu’est-ce que c’est que M. Valentin ?

— C’est une espèce de valet de chambre qui est pour le moment aux ordres du prince.

— Je vais l’avertir, reprit Ogokskoï, afin qu’il se trouve à la sortie. — Il alla sous le péristyle, où se tenaient encore à cette époque tout un groupe d’industriels empressés qui se chargeaient, moyennant quelque monnaie, d’appeler ou d’annoncer les voitures de l’aristocratie en criant à pleins poumons le titre et le nom de leurs propriétaires. Ogokskoï dit au premier venu de ces officieux d’appeler M. Valentin ; celui-ci apparut aussitôt. — Le prince Mourzakine, lui dit Ogokskoï, vous avertit de ne pas l’attendre ici davantage ; remmenez la voiture, et allez l’attendre chez lui.

Malgré sa puissante intelligence, Valentin ne se douta de rien et obéit.

Le comte rentra dans les couloirs, écrivit à la hâte le billet qui devait mettre son neveu aux arrêts forcés dans la loge de la marquise, et revint dire à Francia que M. Valentin, n’ayant sans doute pas compris les ordres de Mourzakine, était parti. — En ce cas, répondit Francia, je prendrai tout de suite un autre fiacre ; je suis fatiguée, je voudrais rentrer.

— Venez, dit le comte en lui offrant son bras, qu’elle eut de la peine à atteindre, tant elle était petite et tant il était grand. Il trouva très vite un fiacre, et s’y assit auprès d’elle en lui jurant qu’il ne laisserait pas une jolie fille adorée de son neveu sous la garde d’un cocher de sapin.

Il avait dit tout bas au cocher de prendre les boulevards, et de les suivre au pas en remontant du côté de la Bastille. Francia, qui connaissait son Paris, s’aperçut bientôt de cette fausse route, et en fit l’observation au comte. — Qu’importe ? lui dit-il ; l’animal est ivre, ou il dort, nous pouvons causer tranquillement, et j’ai à causer avec vous de choses très graves pour vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime ; mais vous êtes libre, et il ne l’est pas. Une très belle dame que vous ne connaissez pas…

Mme de Thièvre ! s’écria Francia, frappée au cœur.

— Moi, je ne nomme personne, reprit le comte ; il me suffit de vous dire qu’une belle dame a sur son cœur des droits antérieurs aux vôtres, et qu’en ce moment elle les réclame.

— C’est-à-dire qu’il est non pas chez l’empereur, mais chez cette dame.

— Vous avez parfaitement saisi ; il m’a chargé de vous distraire ou de vous ramener. Que choisissez-vous ? Un bon petit souper au Cadran-Bleu ou un simple tour de promenade dans cette voiture ?

— Je veux m’en aller chez moi bien vite.

— Chez vous ? Il paraît que vous n’avez plus de chez vous, et je vous jure que vous ne trouverez pas cette nuit mon neveu chez lui ! Allons, pleurez un peu, c’est inévitable, mais pas trop, ma belle petite ! Ne gâtez pas vos yeux, qui sont les plus doux et les plus beaux que j’aie vus de ma vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvés quand on est aussi jolie que vous l’êtes. Mon neveu a bien prévu que son infidélité forcée vous brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et fière. Aussi m’a-t-il approuvé lorsque je lui ai offert de vous consoler. Dites oui, et je me charge de vous ; vous y gagnerez. Mourzakine n’a rien que ce que je lui donne pour soutenir son rang, et moi je suis riche, très riche ! Je suis moins jeune que lui, mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais dans la situation où il vous laisse ce soir. Allons souper ; nous causerons de l’avenir, et sachez bien que mon neveu me sait gré de l’aider à rompre des liens qu’il eût été forcé de dénouer lui-même demain matin.

Francia, étouffée par la douleur, l’indignation et la honte, ne pouvait répondre. — Réfléchissez, reprit le comte ; je vous aimerai beaucoup, moi ! Réfléchissez vite, car il faut que je m’occupe de vous trouver un gîte agréable, et de vous y installer cette nuit.

Francia restait muette. Ogokskoï crut qu’elle mourait d’envie d’accepter, et, pour hâter sa résolution, il l’entoura de ses bras athlétiques. Elle eut peur, et, en se dégageant, elle se rappela la manière étrange dont Mourzakine lui avait glissé son poignard ; elle le sortit adroitement de sa ceinture, où elle l’avait passé en le couvrant de son châle. — Ne me touchez pas, dit-elle à Ogokskoï ; je ne suis pas si méprisable et si faible que vous croyez.

Elle était résolue à se défendre, et il l’attaquait sans ménagement, ne croyant point à une vraie résistance, lorsqu’elle avisa tout à coup, à la clarté des réverbères, un homme qui avait suivi la voiture, et qui marchait tout près. — Antoine ! s’écria-t-elle en se penchant dehors. À l’instant même la portière s’ouvrit, et, sans que le marchepied fût baissé, elle tomba dans les bras d’Antoine, qui l’emporta comme une plume. Le comte avait essayé de la retenir, mais on était alors devant la Porte-Saint-Martin, et les boulevards étaient remplis de monde qui sortait du théâtre. Ogokskoï craignit un scandale ridicule ; il retira à lui la portière, poussa vivement son cocher de fiacre à doubler le pas, et disparut dans la foule des voitures et des piétons.

Francia était presque évanouie ; pourtant elle put dire à Antoine : — Allons chez Moynet.

Au bout d’un instant, reprenant courage, elle put marcher. Ils étaient à deux pas de l’estaminet de la Jambe de bois, c’est ainsi que les gens du quartier désignaient familièrement l’établissement du sergent Moynet. Il était encore ouvert. L’invalide fit un grand cri de joie en revoyant sa fille adoptive ; mais, comme elle était pâle et défaillante, il la fit entrer dans une sorte d’office où il n’y avait personne, et où il se hâta de l’interroger. Elle ne pouvait pas encore parler, et il questionna Antoine, qui baissa la tête et refusa de répondre. — Elle vous dira ce qu’elle voudra, dit-il ; moi, je n’ai qu’à me taire ! — Et comme il pensait bien qu’elle ne voudrait pas s’expliquer devant lui, l’honnête garçon eut la patience et la délicatesse de renoncer à savoir la vérité. Il se retira en disant à Francia : — Je m’en vais aider le garçon à fermer l’établissement. Si vous avez quelque chose à me commander, je suis là.

Francia, touchée profondément, lui tendit une main qu’il serra dans les siennes avec une émotion bien vive dont sa figure épaisse et tannée ne trahit pourtant rien. — Voyons, parleras-tu ? dit en jurant Moynet à Francia, dès qu’ils furent seuls. Il y a quelque chose de louche dans tout ça ! Je n’ai rien dit ; mais je n’ai pas cru un mot de cette histoire du retour de tanière, d’autant plus que j’ai su des choses qui ne m’ont pas plu. Pendant que je courais l’autre soir pour faire relâcher ton vaurien de frère, tu sortais malgré ma défense, tu n’es rentrée qu’au jour, et ce même jour-là tu disparais sans me dire adieu ! Il faut avouer la vérité, entends-tu ? Si tu essaies encore de me tromper, je te méprise et je t’abandonne !

Francia se jeta à ses genoux en sanglotant. La dernière crise de cette cruelle soirée avait dissipé subitement sa migraine ; son cœur était plein d’une indignation énergique contre ces deux Russes qui avaient tenté de l’avilir. Elle raconta avec une grande netteté et une sincérité absolue l’histoire de ses relations avec Mourzakine. Ce fut avec une énergie égale, mais accentuée de nombreux jurons, que le sergent, tout en ménageant les reproches à la pauvre fille, flétrit la conduite des deux étrangers. Il ne voulut pas admettre de circonstances atténuantes en faveur du prince, et, quand Francia essaya de se persuader à elle-même que sa conduite avait pu être moins coupable que le comte ne la lui avait présentée, Moynet s’emporta contre elle et se défendit de toute pitié pour le chagrin qui l’accablait. — Tu es une sans-cœur et une lâche, lui dit-il, tu as trahi ton pays et le souvenu de ta mère ! Tu t’es donnée à l’homme qui l’a tuée ! Il l’a dit à son autre maîtresse, ça doit être vrai, et à l’heure où nous sommes ils en rient ensemble, car elle est aussi canaille que lui et que toi ! Elle trouve ça drôle ! Ah ! les femmes ! comme c’est vil, et comme j’ai bien fait de rester garçon ! Tiens, finis de pleurer, fille entretenue par l’ennemi ! ou je te mets sur le trottoir avec les autres !… Les autres ? Non, j’ai tort, j’oubliais,… les filles publiques valent mieux que toi ! Le jour de l’entrée des ennemis dans Paris, il n’y en a pas une qui se soit montrée sur le pavé… Ah ! j’en rougis pour toi ! pour moi aussi, qui t’ai ramenée de là-bas, et qui aurais mieux fait de te flanquer une balle dans la tête ! Voilà un beau débris de la grande armée, voilà un bel échantillon de la déroute ! Et comme ces ennemis doivent avoir une belle idée de nous !

Francia l’écoutait, le coude sur son genou, la joue dans sa main, la poitrine rentrée, les yeux fixes. Elle ne pleurait plus. Elle envisageait sa faute, et commençait à y voir un crime. Ses affreuses visions de la nuit précédente lui revenaient. Elle contemplait, tout éveillée, la tête mutilée de sa mère et le cheval de Mourzakine galopant avec ce sanglant trophée. — Papa Moynet, dit-elle à l’invalide, je vous en prie, ne dites plus rien ; vous me rendrez folle !

— Si ! Je veux dire, et je dirai encore, reprit Moynet, à qui elle avait oublié de faire savoir combien elle était malade depuis vingtquatre heures : je ne t’ai jamais assez dit, je ne t’ai même jamais dit ce que je devais te dire ! J’ai été trop doux, trop bête avec toi. Tu m’as toujours dupé, et ce qui arrive, c’est ma faute. Nom de nom ! C’est aussi la faute de la misère. Si j’avais eu de quoi te placer, et le temps de te surveiller, et un endroit, des personnes pour te garder ! Mais avec une seule jambe, pas un sou d’avance, pas d’industrie, pas de famille, rien, quoi ! je n’étais bon qu’à faire un état de cantinière ; grâce à un ami, j’ai pu louer cette sacrée boutique, qui me tient collé comme une image à un mur, et où je n’ai pas encore pu joindre les deux bouts. Pendant ce temps-là, mam’zelle, que je croyais si sage et qui logeait là-haut dans sa mansarde, ne se contentait pas de travailler. Il lui fallait des chiffons et des amusemens. On se laissait mener au spectacle et à la promenade, avec les autres petites ouvrières, par les garçons du quartier, qui faisaient des dettes à leurs parens pour trimballer cette volaille. Je t’avais dit plus d’une fois : N’y va pas ; il t’arrivera malheur ! Tu me promettais tout ce que je voulais : tu es douce, et on te croirait raisonnable ; mais tu n’as pas de ça (Moynet frappait sur sa poitrine) ! Tu n’as ni cœur, ni âme ! Une chiffe, quoi ! Un oiseau qui ne veut pas de nid, et qui va comme le vent le pousse. Tu as écouté des pas grand’chose, tu as méprisé tes pareils, tu aurais pu épouser Antoine, tu le pourrais peut-être encore ! Mais non, tu te crois d’une plus belle espèce que ça. On a eu une mère qui pirouettait sur les planches, devant les Cosaques, et on dit : Je suis artiste. On se donne à un perruquier parce qu’il est artiste, lui aussi ! Tiens, tout ce qui sort du théâtre et tout ce qui y entre, c’est des vagabonds et des ambitieux ! On s’habille en princes et en princesses, et on rêve d’être des rois et des empereurs. J’ai vu ça à Moscou, moi ; il y avait des comparses de théâtre qui buvaient bien la goutte avec nous, mais qui n’auraient jamais pris un fusil pour se battre. Tu as été élevée dans ce monde-là, et tu t’en ressens : tu seras toujours celle qui ne fait rien d’utile, et qui compte sur les autres pour l’entretenir.

— Mon papa Moynet, dit Francia, humiliée et brisée, je n’ai jamais été si bas que ça. Je n’ai jamais rien voulu recevoir de vous et de ceux qui travaillent avec peine et sans profit. Yoilà toute ma faute, je n’ai pas voulu me mettre dans la misère avec Antoine, qui ne gagne pas assez pour être en famille, et qui aurait été malheureux. Ceux dont j’ai accepté quelque chose n’auraient jamais trouvé de maîtresses qui se seraient contentées d’aussi peu que moi, et je ne suis jamais restée sans gagner quelques sous pour habiller mon frère ; enfin je ne me suis jamais égarée que par inclination : vous ne m’avez jamais vue avec des riches, et vous savez bien qu’il n’en manque pas pour nous offrir tout ce que nous pourrions souhaiter.

— Je sais tout ça ; jusqu’à présent tu avais été plus folle que fautive, c’est pourquoi je te pardonnais, je t’aimais encore, je ne souffrais pas qu’on dît du mal de toi : je me figurais que tu rencontrerais quelque amant convenable dont tu saurais faire un mari par ta gentillesse et ton bon cœur ; mais à présent ! à présent, petite, quel honnête homme, même amoureux de toi, voudrait prendre à tout jamais le reste d’un Russe ! Ça sera bon pour un jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis il faudra passer de l’un à l’autre, jusqu’à l’hôpital et au trottoir !

— Si c’est comme ça que vous me consolez, dit Francia, je vois bien que je n’ai plus qu’à me jeter à l’eau !

— Non, ça ne répare rien du tout, ces bêtises-là ! on n’en a pas le droit ; un homme se doit à son pays, une femme se doit à son devoir.

— Quel devoir ai-je donc à présent, puisque vous me trouvez déshonorée, perdue ?

Moynet fut embarrassé, il avait été trop loin. Il n’était pas assez fort en raisonnement pour sortir de son dilemme. Il ne trouva qu’une issue. Ce fut de lui offrir le pardon et l’amour d’Antoine. — Il n’y a, lui dit-il, qu’un homme assez bon et assez patient pour ne pas te repousser. Tu n’as qu’un mot à lui dire ; il n’est pas sans point d’honneur pourtant, mais il me consulte, et quand je lui aurai dit : L’honneur peut aller avec le pardon, il me croira. Voyons, finissons-en, je vais l’appeler, et pendant que vous causerez tous deux, j’irai mettre pour dormir une paillasse dans le billard. Tu dormiras dans ma chambre sur un matelas ; demain nous verrons à te trouver une mansarde.

Il sortit. Francia resta seule, effrayée, hésitante quelques instans. Il fallait à Moynet le temps d’avertir et de persuader son neveu. Si l’explication eût été immédiate et prompte, Francia eût été sauvée. Attendrie par l’aveugle dévoûment d’Antoine, elle eût vaincu sa répugnance, sauf à mourir à la longue dans ce milieu de gêne et de réalisme qui froissait la délicatesse de ses goûts et de son organisation ; mais Antoine, qui s’était fait un devoir d’attendre, ne savait pas veiller : c’était un rude travailleur, chaque soir il tombait de fatigue. Pour ne pas s’endormir, il avait allumé sa pipe, et, comme l’atmosphère chaude et visqueuse de la tabagie le narcotisait, il était sorti pour marcher en fumant ; il était assez loin dans la rue. Moynet envoya le garçon à sa recherche. Quand il fut revenu, on s’expliqua ; mais, si vite que Moynet pût résumer une situation tellement anormale, il fallut bien quelques minutes pour s’entendre, et Francia avait eu le temps de la réflexion. — Il hésite, pensa-t-elle. Il ne se décide pas comme cela tout d’un coup. Le temps se passe, Moynet est obligé de lui dire beaucoup de paroles pour lui donner en moi une confiance qu’il ne peut plus avoir. Ah ! voilà qui est plus humiliant que toutes mes abjections ! Prendre pour maître un homme qui rougit de vous aimer ! non ! ce n’est pas possible, mieux vaut mourir !

La porte de l’arrière-boutique était ouverte. Elle s’élança dehors, elle courut comme une flèche. Quand Antoine vint pour lui parler, elle était déjà loin ; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne savait pas où elle demeurait ; il lui fut impossible de la rejoindre.

D’abord Francia, en proie au vertige du suicide, ne songea qu’à gagner la Seine ; mais un instinct plus fort que le désespoir, un vague sentiment de l’amour que Mourzakine lui portait encore l’arrêta au bord du parapet. Qui sait si le prince n’était pas innocent ? Le comte avait peut-être tout inventé pour la perdre. C’était sans doute un homme indigne, infâme, puisqu’il avait voulu lui faire violence. Sans doute aussi Mourzakine le savait capable de tout, puisqu’il avait donné à Francia une arme pour se défendre. Ce poignard en disait beaucoup. Le prince n’avait pas voulu livrer sa maîtresse, puisqu’il avait fait cette action qui signifiait : tue-le, plutôt que de céder.

Avant de mourir, il fallait savoir la vérité, ne fût-ce que pour mourir avec moins de haine dans le cœur et de honte sur la tête.

Elle pouvait toujours en venir là ; elle avait le poignard, elle le tira et regarda à la lueur du réverbère sa lame effilée, sa fine pointe ; elle le regarda longtemps, elle perça le bout de sa ceinture de soie repliée en plusieurs doubles. Rien n’est plus impénétrable à l’acier, la plus forte aiguille s’y fût brisée ; le stylet s’y enfonça sans que Francia fit le moindre effort. — Eh bien ! se dit-elle, rien n’est plus facile que de se mettre cela dans le cœur. Me voilà sûre d’en finir quand je voudrai. J’ai été blessée à la guerre ; je sais que dans le moment cela ne fait pas de mal. Si on meurt tout de suite, on ne souffre pas ! Elle roula trois fois autour de sa taille la belle écharpe de crêpe de Chine que Mourzakine lui avait fait choisir. Elle y cacha le poignard persan, et reprit sa course jusqu’à l’hôtel de Thièvre, où elle voulait passer avant de se rendre au pavillon.

Il était trois heures du matin lorsqu’elle y arriva. Une voiture en sortait, et se dirigeait vers la grille du jardin où le pavillon était situé. Elle suivit cette voiture, qui allait vite ; elle la suivit avec la puissance exceptionnelle que donne la surexcitation : elle arriva en même temps que Mourzakine en descendait. Elle se plaça de manière à n’être pas vue, et, profitant du moment où, après avoir ouvert la grille, Mozdar se présentait à la portière pour recevoir son maître, elle se glissa dans le jardin si rapidement et si adroitement, que ni le cosaque, qui lui tournait le dos, ni le prince, qui avait le grand et gros corps de son heiduque devant les yeux, ne se doutèrent qu’elle fût entrée.

Elle s’élança dans le jardin, au hasard d’y rencontrer Valentin, qu’elle ne rencontra pas, alla droit à la chambre de Mourzakine, et se cacha derrière les rideaux de son lit. Elle voulait le surprendre, voir sur lui le premier effet de son apparition, l’accabler de son mépris avant qu’il eût préparé une fable pour la tromper encore, et se tuer devant lui en le maudissant.

Mourzakine, en gagnant son appartement, avait déjà demandé à Mozdar si Francia était rentrée, et, sur sa réponse négative, il s’était dit : — Voilà ! je m’en doutais ! mon oncle me l’a enlevée. Du moment où il a deviné que j’aimais mieux celle-ci que l’autre, il m’a laissé l’autre, et s’est vengé en me prenant mon vrai bien !

Il rentra chez lui en proie à un accès de rage et de chagrin qui ne dura pourtant pas très longtemps, car il était dans cette situation de l’esprit et du corps où le besoin de repos est plus impérieux que les secousses de la passion. Pourtant il voulut avant de se coucher connaître les circonstances de l’enlèvement, et, en homme qui paie cher toutes choses, il ne se gêna pas pour faire éveiller et appeler Valentin.

Francia observait tous ses mouvemens, elle attendait qu’il fût seul. Elle voulait se montrer, quand Valentin entra. Mourzakine allait parler en français ; allait-il parler d’elle ? Elle écouta, et ne perdit rien, — Il paraît, mon cher, dit le prince à l’homme d’intrigues, que vous m’avez laissé voler ma petite amie ! Je ne vous aurais pas cru si facile à tromper. Comment se fait-il que vous soyez rentré sur les minuit sans la ramener ?

Valentin montra une très grande surprise, et il était sincère. Il raconta comment le comte lui avait donné congé de la part du prince. Il était impossible de soupçonner un projet d’enlèvement.

— N’importe ! vous avez manqué de pénétration. Un homme comme vous doit tout pressentir, tout deviner, et vous avez été joué comme un écolier.

— J’en suis au désespoir, excellence ; mais je peux réparer ma faute. Que dois-je faire ? me voilà prêt.

— Vous devez retrouver la petite.

— Où, excellence ? À l’hôtel de Talleyrand ? Certes ce n’est pas là que le comte l’aura menée.

— Non ; mais je ne sais rien de Paris, et vous devez savoir où en pareil cas on conduit une capture de ce genre.

— Dans le premier hôtel garni venu. Votre oncle est un grand seigneur, il aura été dans un des trois premiers hôtels de la ville : je vais aller dans tous, et je saurai adroitement si les personnes en question s’y trouvent. Votre excellence peut se reposer ; à son réveil, elle aura la réponse.

— Il faudrait faire mieux, il faudrait me ramener la petite. Mon oncle n’attendra pas le jour pour retourner à son poste auprès de notre maitre ; il doit y être déjà, et je suis sûr que Francia aura la volonté de vous suivre.

— Votre excellence est bien décidée à la reprendre après cette aventure ?

— Elle a résisté, je suis sur d’elle !

— Et, après avoir échoué, le comte Ogokskoï n’aura pas de dépit contre votre excellence ? Elle n’a pas daigné me confier sa situation ; mais cela est bien connu à l’hôtel de Thièvre, où je vais souvent en voisin. Les gens de la maison m’ont dit que le comte Ogokskoï était un puissant personnage, que votre excellence était dans sa dépendance absolue… Je demande humblement pardon à votre excellence d’émettre un avis devant elle ; mais la chose est sérieuse, et je ne voudrais pas que mon dévoûment trop aveuglé pût m’être reproché par elle-même. Je la supplie de réfléchir une ou deux minutes avant de me réitérer l’ordre d’aller chercher Mlle Francia. Si Mlle Francia était bien contrariée de l’aventure, elle se serait déjà échappée, elle serait déjà ici.

Mourzakine fit un mouvement. — Admettons, reprit vite Valentin, qu’elle se soit préservée ; elle peut réfléchir demain, et juger sa nouvelle position très avantageuse. Admettons encore qu’elle soit tout à fait éprise de votre excellence et très désintéressée, elle va être un sujet de litige bien grave ! En la revoyant ici, et il l’y reverra, si vous ne la cachez ailleurs…

— Il faudra la cacher ailleurs, Valentin, il le faudra absolument !

— Sans doute, voilà ce que je voulais faire dire à votre excellence. Il ne faut donc pas que je ramène la petite ici ?

— Non, ne la ramenez pas. Trouvez-lui une cachette sûre, et venez me dire où elle est.

— À la place de votre excellence, je ferais encore mieux. J’écrirais au comte un petit mot bien aimable pour lui demander s’il consent à renoncer à ce caprice, et, comme il y renoncera certainement de bonne grâce, votre excellence n’aurait rien à craindre.

— Il n’y renoncera pas, Valentin !

— Eh bien ! alors, si j’étais le prince Mourzakine, j’y renoncerais. Je ne m’exposerais pas, pour la possession d’une petite fille comme cela, l’amusement de quelques jours, au ressentiment d’un homme qui peut tout, et qui tiendrait mon avenir dans le creux de sa main. Je tournerais mes vues vers un objet plus désirable et plus haut placé. Certaine marquise qui n’est pas loin d’ici a envoyé trois fois le jour de la grande alerte…

— Valentin, taisez-vous, je ne vous ai pas parlé et je ne vous permets pas de me parler de celle-là.

— Votre excellence a raison, et c’est parce qu’elle fait plus grand cas de l’une que de l’autre qu’elle ferait bien d’écrire à son oncle. Je porterais la lettre de bonne heure, j’apporterais la réponse. C’est le moyen de tout concilier, et je gage qu’en voyant la soumission de votre excellence, M. le comte ne se souciera plus autant de la petite. Peut-être même ne s’en souciera-t-il plus du tout.

— C’est possible, il faut réfléchir à tout cela. Retirez-vous, Valentin ; à mon réveil, je vous dirai ce qu’il faut faire.

Et Mourzakine, incapable de résister davantage au sommeil, se déshabilla vite et tomba sur son lit, où il s’endormit comme frappé de la foudre, car il ne prit même pas la peine de ramener ses couvertures sur sa poitrine.

Il dormait comme on dort à vingt-quatre ans après une nuit d’agitation et de plaisir. Il faisait peut-être des rêves d’amour où tantôt la marquise, tantôt la grisette lui apparaissait. Plus probablement il ne rêvait pas. Il était plongé dans l’anéantissement du premier sommeil. Francia sortit de sa cachette, et marcha dans la chambre avec précaution, puis sans précaution ; il n’entendait rien. Elle tira les verrous de la porte, après avoir écouté les pas de Valentin, qui s’éloignaient. Mozdar ne bougeait plus ; il couchait sous le péristyle, non dans un lit, les cosaques ne connaissaient pas ce raffinement, mais sur un divan, sans se déshabiller, afin d’être toujours prêt à recevoir un ordre de son maître.

Francia s’assit sur une chaise, et regarda Mourzakine. Comme il était calme ! Comme il l’avait oubliée ! Combien peu de chose elle était pour lui ! Il sortait des bras de la marquise, et déjà il ne se souciait presque plus de son petit oiseau bleu. Il le laissait au puissant Ogokskoï, il n’osait pas le lui disputer ; il essaierait, quand il aurait bien dormi, de se le faire rendre par une lâche supplication ; peut-être même ne l’essaierait-il pas du tout !

Francia mesura l’abîme où elle était tombée. La fièvre faisait claquer ses dents. Elle sentait son cœur aussi glacé que ses membres. Elle repassa dans son esprit encore lucide tous les événemens de la soirée : la soumission avec laquelle Mourzakine l’avait abandonnée au ravisseur était pour elle le plus poignant affront. Guzman lui était infidèle aussi, lui ; mais il lui faisait encore l’honneur d’être brutalement jaloux. Il l’eût tuée plutôt que de la céder à un autre. Mourzakine s’était contenté de lui fournir un moyen de tuer son rival. — Pourquoi a-t-il eu cette pensée, se dit-elle, puisqu’à présent le voilà qui dort et ne se souvient plus que j’existe ? Sans doute qu’il hériie de son oncle, et qu’il m’aurait su gré de le faire hériter tout de suite !

Elle eut un rire convulsif, et crut entendre résonner à ses oreilles les paroles de l’invalide : « Il a tué ta mère, cela doit être vrai, il rit de t’avoir pour maîtresse malgré cela ! il en rit avec son autre maîtresse, qui ne vaut pas mieux que lui. »

Francia se leva dans un transport d’indignation. Elle eut chaud tout à coup ; cette chaleur dévorante se portait surtout à la tête, et il lui sembla qu’une lueur rouge remplissait la chambre. Elle tira le poignard, elle essuya la lame sans savoir ce qu’elle faisait. — À présent, pensait-elle, je vais mourir ; mais je ne veux pas mourir déshonorée. Je ne veux pas qu’on dise : elle a été la maîtresse du Russe qui a tué sa mère, et elle l’aimait tant, cette misérable, qu’elle s’est tuée pour lui. J’ai si peu vécu ! Je ne veux pas avoir vécu pour ne faire que le mal, et pour amasser de la honte sur ma mémoire. Je veux qu’on me pardonne, qu’on m’estime encore quand je ne serai plus là. Je veux qu’on dise à mon frère : elle avait fait une lâcheté, elle l’a bien lavée, et tu peux être fier d’elle, tu peux la pleurer. Toi, qui voulais tuer des Russes, tu n’as pas trouvé l’occasion, elle l’a bien trouvée, elle ! Elle a vengé votre mère !

Que se passa-t-il alors ? Nul ne le sait. Francia se rassit, reprise par le froid et l’abattement. Elle contempla ce beau visage si tranquille qui semblait lui sourire ; la bouche était entr’ouverte, et du milieu des touffes de la barbe noire les dents éblouissantes de blancheur se détachaient comme une rangée de perles mates. Il avait les yeux grands ouverts fixés sur elle. Il essaya de porter la main à sa poitrine, comme pour se débarrasser d’un corps étranger qui le gênait. Il n’en eut pas la force ; la main retomba ouverte sur le bord du lit. Il était frappé à mort. Francia n’en savait rien. Elle lui avait planté le poignard persan dans le cœur ; elle avait agi dans un accès de délire dont elle n’avait déjà plus conscience : elle était folle.

Mourzakine avait-il poussé un cri, exhalé une plainte ? lui avait-il parlé, lui avait-il souri, l’avait-il maudite ? Elle ne savait pas. Elle n’avait rien entendu, rien compris ; elle croyait rêver, se débattre contre un cauchemar. Elle ne se souvenait plus d’avoir voulu se tuer. Elle se crut éveillée enfin, et n’eut qu’une volonté instinctive, celle de respirer dehors. Elle sortit de la chambre, traversa brusquement le vestibule sans que Mozdar l’entendît, arriva à la grille, trouva la clé dans la serrure, sortit dans la rue en refermant la porte avec un sang-froid hébété, et s’en alla devant elle sans savoir où elle était, sans savoir qui elle était.

Mourzakine respirait encore ; mais de seconde en seconde ce souffle s’affaiblissait. Il n’avait sans doute éprouvé aucune souffrance ; la commotion seule l’avait éveillé, mais pas assez pour qu’il comprît, et maintenant il ne pouvait plus comprendre. S’il avait vu Francia, s’il l’avait reconnue, il ne s’en souvenait déjà plus. Ce qui lui restait d’âme s’envolait au loin vers une petite maison au bord d’un large fleuve. Il voyait des prairies, des troupeaux ; il reconnut le premier cheval qu’il avait monté, et se vit dessus. Il entendit une voix qui lui criait : prends garde, enfant ! C’était celle de sa mère. Le cheval s’abattit, la vision s’évanouit, le fils de Diomède ne vit et n’entendit plus rien : il était mort.

À l’heure où il avait l’habitude de s’éveiller, Mozdar entra chez lui, le crut endormi encore profondément, et l’appela à plusieurs reprises son petit père ! N’obtenant pas de réponse, il alla ouvrir les persiennes, et vit des taches rouges sur le lit. Il y en avait très peu, la blessure n’avait presque pas saigné, le poignard était resté dans la poitrine, enfoncé peu profondément ; mais il avait atteint la région où la vie s’élabore et se renouvelle. Il y avait un étouffement rapide sans convulsion d’agonie. Le visage, calme, était admirable.

Aux cris et aux sanglots du cosaque, Valentin accourut. Il envoya chercher la police et le docteur Faure. En attendant, il examina toutes choses. Par un hasard presque miraculeux, car à coup sûr elle n’avait songé à rien, Francia n’avait laissé aucune trace de sa courte présence dans la maison et dans le jardin. La terre était sèche, il n’y avait pas la moindre empreinte. La clé de la grille était dans la serrure où Valentin se souvenait de l’avoir laissée. Mozdar jurait que personne n’avait pu passer dans le vestibule sans qu’il l’eût entendu. Le docteur Faure examina avec un autre chirurgien la blessure, et en dressa procès-verbal. Son confrère conclut au suicide. Quant à lui, il n’y crut pas, et ne voulut pas conclure. Il songea à Francia, et ne la nomma point. Il n’était pas chargé de rechercher les faits : il se retira en pensant que cette petite avait plus d’énergie qu’il ne lui en avait supposé.

Valentin, qui craignait beaucoup d’être accusé, vit avec plaisir les soupçons se porter sur le pauvre Mozdar, qui était une excellente bête féroce apprivoisée, et qui pleurait à fendre l’âme. Le comte Ogokskoï, appelé en toute hâte, vint pleurer aussi sur son neveu, et son chagrin fut aussi sincère que possible chez un courtisan. Il fit arrêter Mozdar pour la forme ; mais, quand il eut délibéré militairement sur son sort, il le disculpa, et déclara que son pauvre neveu avait eu un chagrin d’amour qui l’avait porté à se donner la mort. Il ne s’accusa pas tout haut de lui avoir causé ce chagrin ; mais il se le reprocha intérieurement, et ne s’en consola qu’en se disant que le pauvre enfant avait la tête faible, l’esprit romanesque, le cœur trop tendre, et qu’il était dans sa destinée d’interrompre par quelque sottise la brillante carrière qui lui était ouverte.

Le tsar daigna plaindre le jeune officier. Autour de lui, quelques personnes se dirent tout bas que le comte Ogokskoï, jaloux de la jeunesse et de la beauté de son neveu, s’était trouvé en rivalité auprès de certaine marquise et s’était fait débarrasser de lui. L’affaire n’eut pas d’autre suite. Il n’y eut pas un des Russes logés ou campés à l’hôtel Talleyrand qui ne fît à Diomède Mourzakine cette oraison funèbre qui manque de nouveauté, mais qui a le mérite d’être courte : Pauvre garçon ! si jeune !

L’enterrement ne sa fit pas avec une grande solennité militaire. Le suicide est toujours et partout une sorte de dégradation.

Le marquis de Thièvre suivit toutefois le cortège funéraire de son cher cousin, disant à qui voulait l’entendre : — Il était le parent de ma femme, nous l’aimions beaucoup, nous avons été si saisis par ce triste événement, que Mme de Thièvre en a eu une attaque de nerfs.

La marquise était réellement dans un état violent. En revenant du cimetière, son mari lui dit tout bas : — Je comprends votre émotion, ma chère ; mais il faut surmonter cela et rouvrir votre porte dès ce soir. Le monde est méchant et ne manquerait pas de dire que vous pleurez trop pour qu’il n’y eût pas quelque chose entre vous et ce jeune homme. Calmez-vous ! je ne crois point cela ; mais il faut vous habiller et vous montrer : mon honneur l’exige !

La marquise obéit et se montra. Huit jours après, elle était plus que jamais lancée dans le monde, et peut-être un mois plus tard se disait-elle que le ciel l’avait préservée d’une passion trop vive qui eût pu la compromettre.

Personne ne soupçonnait Francia, et, chose étrange, mais certaine, Francia ne se soupçonnait pas elle-même ; elle avait agi dans un accès de fièvre cérébrale, elle s’en était retournée instinctivement chez Moynet, elle s’était jetée sur un lit où elle était encore, gravement malade, en proie au délire depuis trois joure et trois nuits, et condamnée par le médecin qu’on avait mandé auprès d’elle. Certes la police française l’eût facilement retrouvée, si Valentin l’eût accusée ; mais il n’y songeait pas, il ne soupçonnait que le comte Ogokskoï, qu’il détestait pour s’être joué de lui si facilement et pour avoir réglé son mémoire après le décès du jeune prince. Quand sa femme lui disait que la petite avait pu s’introduire à leur insu dans le pavillon la nuit de l’événement, il haussait les épaules en lui répondant : — Tout ça, c’est des affaires entre Russes, n’en cherchons pas plus long qu’eux. Je sais que l’empereur de Russie n’aime pas qu’on voie les preuves de la haine des Français contre sa nation. Silence sur la petite Francia : nous me la reverrons pas, elle n’est rien venue réclamer, elle nous a même laissé un billet de banque que le prince lui avait donné. Qu’il n’en soit plus question.

Une personne avait pourtant pressenti et comme deviné la vérité, c’était le docteur Faure. Le regard profondément navré que Francia avait fixé sur lui, le jour où il l’avait quittée avec mépris, lui était resté sur le cœur et pour ainsi dire devant les yeux ; ce pauvre petit être qui s’était fié à lui avec tant de candeur, et qui à une heure de là était retombé sous l’empire de l’amour, n’était pas une intrigante : c’était une victime de la fatalité. Qui sait si lui-même ne l’avait pas poussée au désespoir en voulant la sauver ?

Il résolut de la retrouver, et, comme il avait bonne mémoire, il se rappela qu’en lui racontant toute sa vie, elle lui avait parlé d’un estaminet de la rue du Faubourg-Saint-Martin et d’un invalide qui tenait l’établissement. Il s’y rendit, et trouva la jeune fille entre la vie et la mort. Son frère était auprès d’elle. Après l’avoir vainement cherchée chez Mourzakine, où il avait appris la catastrophe, il était retourné au faubourg Saint-Martin, certain qu’on y aurait de ses nouvelles.

Francia était dans une petite chambre humide et misérable qui ne recevait de jour que par une cour de deux mètres carrés, sorte de puits formé par la superposition des étages et imprégné de toutes les souillures et de toutes les puanteurs des pauvres cuisines qui y déversaient leurs débris dans les cuvettes des plombs. C’était la chambre de Moynet, il n’en avait pas de meilleure à offrir, il n’avait pas le moyen d’en louer une autre et de payer une garde. Dodore heureusement ne quittait pas sa sœur d’un instant. Il la soignait avec un dévoùment et une intelligence qui réparaient bien des choses. Il était comme transformé par quelques jours de fièvre patriotique et par la résolution de travailler. Antoine, qui s’était arrangé pour travailler cette semaine-là dans le voisinage, venait le matin, à midi et le soir, apporter tout ce qu’il pouvait se procurer pour le soulagement de la malade. La fruitière du coin, qui était une bonne Auvergnate, parente d’Antoine, et qui aimait Francia, venait la nuit relayer Théodore, ou l’aider à contenir les accès de délire de sa sœur. Francia ne manquait donc ni de soins, ni de secours ; mais le contraste entra le lieu écœurant et sinistre où il la trouvait, après l’avoir laissée dans une sorte d’opulence, serra le cœur du docteur Faure. Il dut faire allumer une chandelle pour voir son visage, et, après s’être bien informé de la marche suivie jusque-là par la maladie, il espéra la guérir, et revint le lendemain. Peu de jours après, il la jugea hors de danger. Théodore, qui secoua tristement la tête, lui dit en causant tout bas avec lui dans un coin : — S’il faut qu’elle vive comme la voilà, mieux vaudrait pour elle qu’elle fût morte !

— Vous la croyez folle ? dit le docteur.

— Oui, monsieur, car c’est quand la fièvre la quitte un peu qu’elle a le moins sa tête. Avec la fièvre, elle dit qu’elle a tué le prince russe, et nous ne nous étonnons pas, c’est le délire ; mais quand on la croit bien revenue de ça, elle vous dit qu’elle a rêvé de mort, mais qu’elle sait bien que le prince est vivant, puisqu’il est là endormi sur un fauteuil, et que nous sommes aveugles de ne pas le voir.

— Pourquoi donc lui avez-vous appris cette mort dans la situation où elle est ?

— Mais… c’est elle qui l’a apprise ici. Quand je suis arrivé de Vaugirard, personne ne la savait. On croyait qu’elle avait rêvé ça, et moi je leur ait dit que c’était la vérité.

— Eh bien ! mon garçon, vous avez eu tort.

— Pourquoi ça, monsieur le médecin ?

— Parce qu’on pourrait soupçonner votre sœur, et qu’il faut vous taire. À présent, le délire est tombé ; mais le cerveau est affaibli et halluciné : il faut l’emmener dans un faubourg qui soit un peu la campagne, lui trouver une petite chambre claire et gaie avec un bout de jardin, du repos, de la solitude, pas de voisins curieux ou bavards, et vous, ne répétez à personne ce qu’elle vous dira de sang-froid ou autrement sur le prince Mourzakine. Ne vous en tourmentez pas, n’en tenez pas compte, laissez-lui croire qu’il est vivant, jusqu’à ce qu’elle soit bien guérie.

— Je veux bien tout ça, répondit Théodore ; mais le moyen ?

— Nous le trouverons, dit le docteur en lui remettant un louis d’avance. J’avais déjà récolté quelque chose pour votre sœur dans un moment où elle voulait quitter le prince. Je paierai donc cette petite dépense. Occupez-vous vite du changement d’air et de résidence ; demain elle pourra être transportée. La voiture la secouerait trop, j’enverrai un brancard, et vous me ferez dire où vous êtes, j’irai la voir dans la soirée.

Théodore fit les choses vite et bien. Il trouva ce qu’il cherchait du côté de l’hôpital Saint-Louis, près des cultures qui dans ce temps-là s’étendaient jusqu’à la barrière de la Chopinette. Le lendemain, à midi, Françia fut mise sur le brancard, et s’étonna beaucoup d’être enfermée dans la tente de toile rayée comme dans un lit fermé de rideaux qui marchait tout seul. Puis des idées sombres lui vinrent à l’esprit. Ayant entrevu à travers les fentes de la toile de la verdure et des arbres, tandis que son frère et Antoine marchaient tristement à sa droite et à sa gauche, elle crut qu’elle était morte, et qu’on la portait au cimetière. Elle se résigna, et désira seulement être enterrée auprès de Mourzakine, qu’elle aimait toujours.

Pourtant cette locomotion cadencée et le sentiment d’un air plus pur, qui faisait frissonner la toile autour d’elle, lui causèrent une sorte de bien-être, et durant le trajet elle dormit complètement pour la première fois depuis son crime involontaire.

Elle fut couchée en arrivant, et dormit encore. Le soir, elle put répondre aux questions du docteur sans trop d’égarement, et le remercia de ses bontés : elle le reconnaissait. Elle n’osa pas lui demander s’il était envoyé par Mourzakine ; mais elle se souvint d’une partie des faits accomplis. Elle pensa qu’elle était, par ses ordres, transférée en lieu sûr, à l’abri des poursuites du comte, réunie à son frère, chargé de la protéger. Elle serra faiblement les mains du docteur, et lui dit tout bas comme il la quittait : Vous me pardonnez donc de ne pouvoir pas haïr ce Russe ?

Peu à peu elle cessa de le voir en imagination, et elle se souvint de tout, excepté du moment où elle avait perdu la raison. Comment pouvait-elle se retracer une scène dont elle n’avait pas eu conscience ? Elle avait fait tant de rêves affreux et insensés depuis ce moment-là, qu’elle ne distinguait plus dans ses souvenirs l’illusion de la réalité. Le docteur étudiait avec un intérêt scientifique ce phénomène d’une conscience pure et tranquille chargée d’un meurtre à l’insu d’elle-même. Il tenait à s’assurer de ce qu’il soupçonnait, et il lui fut facile de savoir de Francia qu’elle s’était introduite chez son amant la nuit de sa mort. Elle se souvenait d’y être entrée, mais non d’en être sortie, et quand il lui demanda dans quels termes elle s’était séparée de lui cette nuit-là, il vit qu’elle n’en savait absolument rien. Elle avoua qu’elle avait eu l’intention de se tuer devant lui avec un poignard qu’il lui avait donné et qu’elle décrivit avec précision : c’était bien celui que le docteur avait aidé à retirer du cadavre. Elle croyait avoir encore ce poignard, et le cherchait ingénument.

Quand il demanda à la jeune fille si c’était Mourzakine qui l’avait détournée du suicide, elle essaya en vain de se souvenir, et ses idées recommencèrent à s’embrouiller. Tantôt il lui semblait que le prince avait pris le poignard et s’était tué lui-même, et tantôt qu’il l’en avait frappée. — Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout cela c’est mon délire qui commençait, car il ne m’a pas frappée, je n’ai pas de blessure, et il m’aime trop pour vouloir me tuer. Quant à se tuer lui-même, c’est encore un rêve que je faisais, car il est vivant. Je l’ai vu souvent pendant que j’étais si malade. N’est-ce pas qu’il est venu me voir ? Ne reviendra-t-il pas bientôt ? Dites-lui donc que je lui pardonne tout. Il a eu des torts ; mais, puisqu’il est venu, c’est qu’il m’aime toujours, et moi, j’aurais beau le vouloir, je ne réussirai jamais à ne pas l’aimer.

Il fallut attendre la complète guérison de Francia pour lui apprendre que les alliés étaient partis après treize jours de résidence à Paris, et qu’elle ne reverrait probablement jamais ni Mourzakine, ni son oncle. Elle eut un profond chagrin, qu’elle renferma, dans la crainte d’être accusée de lâcheté de cœur. Les reproches de l’invalide n’étaient pas sortis de sa mémoire, et, en perdant l’espérance, elle ne perdit pas le désir d’être estimée encore. Elle pria le docteur de lui procurer de l’ouvrage. Il la fit attacher à la lingerie de l’hôpital Saint-Louis, où elle mena une conduite exemplaire. Les jours de grande fête, elle venait embrasser Moynet et tendre la main à Antoine, qui espérait toujours l’épouser. Elle ne le rebutait pas, et disait qu’ayant une bonne place elle ne voulait se mettre en ménage qu’avec quelques économies. Le pauvre Antoine en faisait de son côté, travaillait comme un bœuf, et s’imposait toutes les privations possibles pour réunir une petite somme.

Théodore était occupé aussi. Il apprenait avec Antoine l’état de ferblantier. Il se conduisait bien, il se portait bien. L’enfant malingre et débauché devenait un garçon mince, mais énergique, actif et intelligent.

Dans le quartier, comme disaient Francia et son frère en parlant de cette rue du Faubourg-Saint-Martin qui leur était une sorte de patrie d’affection, on les remarquait tous deux, on admirait leur changement de conduite, on leur savait gré de s’être rangés à temps, on leur faisait bon accueil dans les boutiques et les ateliers. Moynet était fier de sa fille adoptive, et la présentait avec orgueil à ceux de ses anciens camarades, aussi endommagés que lui par la guerre, qui venaient boire avec lui à toutes leurs gloires passées.

Dans sa joie de trinquer avec eux, il oubliait souvent de leur faire payer leur dépense. Aussi ne faisait-il pas fortune ; mais il n’en était que plus gai, quand il leur disait en montrant Francia : — En voilà une qui a souffert autant que nous, et qui nous fermera les yeux !

Il s’abusait, le pauvre sergent. Il voyait sa fille adoptive embellir en apparence : elle avait l’œil brillant, les lèvres vermeilles ; son teint prenait de l’éclat. Le docteur Faure s’en inquiétait, parce qu’il remarquait une toux sèche presque continuelle et de l’irrégularité dans la circulation. L’hiver qui suivit sa maladie, il constata qu’une maladie plus lente et plus grave se déclarait, et au printemps il ne douta plus qu’elle ne fût phthisique. Il l’engagea à suspendre son travail et à suivre, en qualité de demoiselle de compagnie, une vieille dame qui l’emmènerait à la campagne. — Non, docteur, lui répondit Francia, j’aime Paris, c’est à Paris que je veux mourir.

— Qui te parle de mourir, ma pauvre enfant ? Où prends-tu cette idée-là ?

— Mon bon docteur, reprit-elle, je sens très bien que je m’en vais, et j’en suis contente. On n’aime bien qu’une fois, et j’ai aimé comme cela. À présent, je n’ai plus rien à espérer. Je suis tout à fait oubliée. Il ne m’a jamais écrit, il ne reviendra pas. On ne vit pourtant pas sans aimer, et peut-être que pour mon malheur j’aimerais encore ; mais ce serait en pensant toujours à lui et en ne donnant pas tout mon cœur. Ce serait mal, et ça finirait mal. J’aime bien mieux mourir jeune et ne pas recommencer à souffrir ! Elle continua son travail en dépit de tout, et le mal fit de rapides progrès.

Le 21 mars 1815, Paris était en fête. Napoléon, rentré la veille au soir aux Tuileries, se montrait aux Parisiens dans une grande revue de ses troupes, sur la place du Carrousel. Le peuple surpris, enivré, croyait prendre sa revanche sur l’étranger. Moynet était comme fou ; il courait regarder, dévorer des yeux son empereur, oubliant sa boutique et faisant résonner avec orgueil sa jambe de bois sur le pavé. Il savait bien que sa pauvre Francia était languissante, malade même, et ne pouvait venir partager sa joie. — Nous irons la voir ce soir, disait-il en s’appuyant sur le bras d’Antoine, qu’il forçait à marcher vite vers les Tuileries. Nous lui conterons tout ça ! nous lui porterons le bouquet de lauriers et de violettes que j’ai mis à mon enseigne !

Pendant qu’il faisait ce projet et criait vive l’empereur ! jusqu’à complète extinction de voix, la pauvre Francia, assise dans le jardin de l’hôpital Saint-Louis, s’éteignait dans les bras d’une des sœurs, qui croyait à un évanouissement et s’efforçait de la faire revenir. Quand son frère accourut avec le docteur Faure, elle leur sourit à travers l’effrayante contraction de ses traits, et, faisant un grand effort pour parler, elle leur dit : — Je suis contente ; il est venu, il est là avec ma mère ! il me l’a ramenée !

Elle se retourna sur le fauteuil où on l’avait assise, et sourit à des figures imaginaires qui lui souriaient, puis elle respira fortement comme une personne qui se sent guérie : c’était le dernier souffle. Un jour que l’on discutait la question du libre arbitre devant le docteur Faure : — J’y ai cru, dit-il, je n’y crois plus. La conscience de nos actions est intermittente, quand l’équilibre est détruit par des secousses trop fortes. J’ai connu une jeune fille faible, bonne, douce jusqu’à la passivité, qui a commis d’une main ferme un meurtre qu’elle ne s’est jamais reproché, parce qu’elle ne s’est jamais souvenue.

Et, sans nommer personne, il racontait à ses amis l’histoire de Francia.

George Sand.
  1. Voyez la Revue du 1er et 15 mai.