Franck - Dictionnaire des sciences philosophiques/2e éd., 1875/Albert le grand

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Dictionnaire des sciences philosophiques
par une société de professeurs et de savants

ALBERT le Grand (Albertus Teutonicus, fra­ter Albertus de Colonia, Albertus Ralisboniensis, Albertus Grotus), de la famille des comtes de Bollstadt, né en 1193, selon les uns, en 1205, se­lon les autres, à Lavingen, ville dé Souabe, fré­quenta les écoles de Padoue. Esprit laborieux et infatigable, il puisa de bonne heure, dans la lec­ture assidue d’Aristote et des philosophes arabes, une vaste érudition qui le rendit promptement célèbre. Vers 1222, il entra dans l’ordre des Do­minicains, où la confiance de ses supérieurs l’ap­pela bientôt à professer la théologie. Tour à tour il enseigna avec un succès prodigieux à Hildesheim, Fribourg, Ratisbonne, Strasbourg, Cologne, et, en 1245, vint à Paris, accompagné de S. Tho­mas d’Aquin. son disciple. Après avoir séjourné dans cette ville environ trois ans, il retourna en Allemagne vers 1248, fut élu en 1254 provincial de l’ordre de Saint-Dominique, et élevé, en 1260, au siège de Ratisbonne. Mais les fonctions de l’épiscopat, en le mêlant aux affaires publiques, et en le forçant de renoncer à la culture des scien­ces et de la philosophie, devaient contrarier ses habitudes et ses goûts. Aussi, au bout de quel­que temps, les résigna-t-il entre les mains du pape Urbain IV, et se retira-t-il dans un couvent de Cologne, pour s’y livrer tout entier à l’étude, à la prédication et à des exercices de piété. Ce­pendant sa soumission au saint-siége et son zèle pour la religion l’arrachèrent encore à sa solitude. En 1270, il prêcha la croisade en Autriche et en Bohême ; peut-être a-t-il assisté à un concile tenu à Lyon en 1274, et des historiens assurent qu’en 1277, malgré son grand âge, il entreprit le voyage de Paris pour venir défendre la doctrine de S. Thomas, qui y était vivement attaquée. Il mourut en 1280.

Albert le Grand est sans contredit l’écrivain le plus fécond et le savant le plus universel que le moyen âge ait produit. La liste de ses ouvrages ne remplit pas moins de douze pages in-folio de la Bibliothèque des frères Prêcheurs de Quétif et Echard, et dans cette vaste nomenclature, la théo­logie, la philosophie, l’histoire naturelle, la phy­sique, l’astronomie, l’alchimie, toutes les bran­ches des connaissancps humaines sont également représentées. Emerveillés de son étonnant savoir, ses contemporains le regardèrent comme un ma­gicien, opinion qui fut longtemps accréditée, et

Sue lé savant Naudé n’a pas dédaigné de com— attre (Apologie pour les grands hommes fausse­ment soupçonnés de magic, in-8, Paris, 1625). Il est douteux, quoi qu’on en ait dit, qu’il ait su l’arabe et le grec, car il défigure la plupart des mots appartenant à ces deux langues ; mais tous les principaux monuments de la philosophie orien­tale et de la philosophie péripatéticienne lui étaient familiers, comme le prouvent ses commentaires sur Aristote, sur Denys l’Aréopagite, et ses fré­quentes citations d’Avicenne, d’Averrhoès, d’Al— gazel, d’Alfarabi, de Tofail, etc. On s’est quelque­fois demandé s’il n’aurait pas eu entre les mains des ouvrages qui, depuis, se seraient égarés ; dans une curieuse dissertation insérée dans les Mé­moires de la Société royale de Goëttingue (de Fontibus unde Albertus Magnus libris suis xxv de Animalibus materien hauserit commentatio, Ap. Comment. Soc. Reg. Gotting., t. XII, p. 94), Buhle s’était prononcé pour l’affirmative ; cepen­dant des recherches ultérieures n’ont pas confirmé ce résultat, et il demeure aujourd’hui constant que, dans son Histoire des Animaux, par exem­ple, Albert n’a employé aucun traite important dont nous ayons à regretter aujourd’hui la perte (Rech. sur l’âge et l’orig. des trad. latines d’A­ristote, par Am. Jourdain, in-8, Paris, 1843, p. 325 et suiv.).

Si l’originalité chez Albert égalait l’érudition, l’histoire des sciences offrirait peu de noms su­périeurs au sien. Mais l’étude de ses ouvrages prouve qu’il avait plus de patience que de génie, plus de savoir que d’invention. Fruit d’une im­mense lecture, les citations s’y accumulent un peu au hasard ; les questions, péniblement débattues, y sont presque toujours tranchées par le poids des autorités ; rarement on y remarque l’empreinte d’un esprit vigoureux qui s’approprie les opinions même dont il n’est pas le premier auteur, et la critique n’v peut recueillir, au lieu d’un système fortement lie, que des vues éparses, dont voici les plus importantes.

A l’exemple de la plupart des docteurs scolas— tiques de cet âge, Albert, tout en proclamant la suprématie et les droits de la théologie, reconnaît à la raison le pouvoir de s’élever par elle-même à la vérité. La philosophie, suivant lui, peut donc être regardée comme une science à part, ou. pour mieux dire, comme la réunion de toutes les connaissances dues au libre travail de la pensée.

  • La logique, qui en est la première partie, est l’étude des procédés qui conduisent l’esprit du connu à l’inconnu. Elle a pour objet, non le syl­logisme, qui n’est qu’une forme particulière de raisonnement, mais la démonstration et indirec­tement le langage, instrument de la définition. Ici se présentait la célèbre question des univer— saux qu’un siècle et plus de débats n’avait point encore assoupie. Albert résume longuement la polémique des écoles opposées, et, comme on pou­vait s’y attendre, il se prononce en faveur du réa­lisme, principalement sur ce motif, que c’est l’opinion la plus conforme aux doctrines péripaté­ticiennes, mesure suprême du vrai et du faux. — En métaphysique, Albert néglige le point de vue de la cause, indiqué par quelques philosophes arabes, pour s’attacher à celui de l’être en soi, dont il examine les déterminations d’après les catégories, et suivant une méthode de distinc­tions subtiles, quelquefois puériles. Il esi ainsi conduit à analyser les idées de matière, de forme, d’accident, d’éternité, de durée, de temps, à re­chercher si, dans les objets sensibles, la matière et la forme sont séparables l’une de l’autre, à dis­tinguer dans la matière la substance qui est par­tout la même et une aptitude variable à recevoir différentes formes, etc. — La psychologie est peut-être celle des parties de la philosophie où il tempère le mieux les abus de la dialectique par la connaissance des faits. Il ne sépare pas l’étude de l’âme de l’étude générale de la nature, mais il considère l’âme tout à la fois comme la forme du corps, idée empruntée au péripatétisme, et comme une substance distincte et indépendante des organes, capable, même lorsqu’elle en est sé­parée, de se mouvoir d’un lieu dans un autre, lait dont il assure avoir reconnu la vérité dans des opérations magiques, cujus etiam veritatem nos ipsi experti sumus in magicis (Opp., t. III, p. 23). L’âme possède plusieurs facultés, la force végétative, la faculté de sentir, celle de se mou­voir et l’entendement, facultés qu’elle renferme toutes dans l’unité puissante de son être ; de là la dénomination de tout virtuel, totum potestati­vum, que lui donne Albert. Les sens sont un pou­voir purement organique, auquel se rattachent des pouvoirs secondaires, comme le sens commun, l’imagination, le jugement, qui occupent autant de cellules distinctes dans le cerveau. L’entende­ment, source des notions mathématiques et de la connaissance des choses divines, est actif ou pas­sif. L’entendement passif est une simple possibi­lité, variable cependant suivant les individus. L’en­tendement actif sépare les formes intelligibles en les rendant fixes et universelles, et féconde l’en­tendement passif. Il ne se confond pas avec l’âme, mais il s’unit à elle, comme une émanation et une image de l’intelligence suprême (Opp., t. III, p. 152, 153). L’âme ; ainsi éclairée, peut survivre au corps. — En theodicée, Albert s’attache à dé­terminer les bases, l’étendue et la certitude de notre connaissance rationnelle de Dieu. Il en ex­clut les dogmes positifs, et spécialement celui de la Trinité, l’âme ne pouvant connaître les vérités dont elle n’a pas l’image et le principe en elle— même -j mais il pense que l’existence de Dieu peut être demontrée de plusieurs manières, entre au­tres par l’idée de l’être nécessaire en qui l’essence et l’être sont identiques, et il énumère, d’après les Alexandrins et les Arabes, plusieurs des attri­buts divins, la simplicité, l’immutabilité, l’unité, la bonté, etc. (Opp., t. XVII, p. 1 et suiv.). Aces recherches, dit Tennemann, il mêlait souvent des distinctions subtiles et un fatras dialectique sous lequel est enveloppée plus d’une inconséquence Ainsi il explique la création par l’émanation (creatio univoca), et cependant il nie l’émanation des âmes. Il soutient d’un côté l’intervention universelle de Dieu dans la nature ; de l’autre, les causes naturelles déterminant et limitant la causalité de Dieu. — Enfin la morale est égale­ment redevable à Albert de quelques aperçus ori­ginaux. Il considère la conscience comme la loi suprême qui oblige à faire ou à ne pas faire, et qui juge de la bonté des actions. Il distingue dans la conscience la puissance ou disposition morale, qu’il appelle syndérèse, avec quelques Pères de
  1. Église, et la manifestation habituelle de cette puissance ou conscience proprement dite (Opp., t. XVIII, p. 469). La vertu, en tant qu’elle est une perfection qui fait agir l’homme et qui rend ses actions agreablesàDieu, est versée par la Divinité même dans les âmes (virtus infusa) ; de là la dis­tinction des vertus théologiques, la foi, l’espérance et l’amour, lesquelles conduisent au vrai bien et sont un effet de la grâce, et des vertus cardinales qui sont acquises et se bornent à maintenir les mouvements de l’esprit dans de justes bornes (Ib p. 476).

Albert forma de nombreux disciples, parmi lesquels nous avons déjà cité S. Thomas, qui, sous le nom d’Albertistes, propagèrent ses doc­trines. Cependant il a exercé moins d’influence comme chef d’école que par l’exemple de son érudition et de ses travaux. Dès qu’il eut en­trepris de commenter les écrits d’Aristote et des philosophes arabes nouvellement traduits en latin, il semble que l’Église se soit montrée moins dé­fiante envers des ouvrages que protégeait l’ad­miration du pieux docteur. Un concile, tenu à Paris en 1209, avait cru devoir en interdire la lecture ; cette défense, renouvelée en 1215, était déjà adoucie en 1231, " et à la mort d’Albert, les livres qu’elle frappait avaient acquis une immense autorité dans toutes les écoles de l’Europe chré­tienne. Ceux qui pensent que le règne d’Aristote au moyen âge a été funeste pour les sciences useront, sans doute, de sévérité à l’égard de l’écrivain infatigable, par l’influence duquel ce règne s’est affermi et consolidé ; mais ceux qui ne partagent pas cette manière devoir, qui jugent, loin de là, qu’au xme siècle le péripatétisme commenté par les philosophes arabes ne pouvait qu’offrir d’utiles directions et d’abondants ma­tériaux à l’activité des esprits, compteront parmi les titres de gloire d’Albert d’avoir contribué à le répandre et à le faire connaître.

La plupart des ouvrages d’Albert indiqués dans la Bibliothèque des frères Prêcheurs avaient été réunis à Cologne en 1621 par le dominicain Jammy. Cette collection forme 21 volumes in-fol. dont voici le contenu:t. I à VI, Commentaires sur Aristote ; t. VII à XI, Commentaires sur les livres sacrés ; t. XII et XIII, Commentaires sur Dcnys l’Aréopagite et Abrégé de Théologie ; X. XIV, XV et XVI, Explication des livres des Sentences de Pierre Lombard ; t. XVII et XVIII, Somme de Théologie ; t. XIX, Livre des Créatures (Summa de Creaturis) j t. XX, Traité sur la Vierge ; t. XXI, huit Opuscules, dont un sur l’alchimie. Indépendamment des ouvrages et dissertations que nous avons cités, on peut consulter sur la vie, les écrits et la doctrine d’Albert, Rudolphus Noviomagensis, de Vita Alberti Magni, libri III, Coloniæ, 1499 ; Bayle, Dictionnaire historique, art. Albebt ; Histoire littéraire de la France, t. XIX, et Albert le Grand, sa vie et sa science, d’après les documents originaux, par le Dr Joa— chim Sighart, trad. de l’allemand par un religieux de l’ordre des frères Prêcheurs. Paris, 1862, in-12.

C. J.