Frankenstein, ou le Prométhée moderne (trad. Saladin)/1

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Traduction par Jules Saladin.
Corréard (1p. 5-10).




PRÉFACE.




Le fait sur lequel repose cette fiction, n’a point paru impossible au docteur Darwin, et à quelques-uns des Écrivains physiologiques de l’Allemagne. Je ne veux pas laisser croire que je suis porté à y ajouter sérieusement foi. Cependant, en le prenant pour base d’un ouvrage d’imagination, je n’ai pas voulu simplement offrir une suite d’histoires effrayantes et surnaturelles. L’événement dont dépend l’intérêt de cette histoire, sans présenter aucun des défauts d’un pur conte de spectres ou d’enchantemens, se recommande par la nouveauté des situations qui y sont développées ; et, malgré l’impossibilité du fait matériel, retrace à l’imagination les passions humaines, d’un point de vue plus étendu et plus élevé que ceux où l’on peut se placer dans le cours ordinaire de la vie.

Ainsi, j’ai essayé de conserver la vérité des principes élémentaires de la nature humaine, tandis que je ne me suis pas fait scrupule d’innover dans leurs combinaisons. Homère, dans l’Iliade ; les Poètes tragiques de la Grèce ; Shakespeare, dans la Tempête et le Songe au milieu d’une nuit d’été ; et plus particulièrement Milton, dans le Paradis perdu, se conforment à cette règle ; et le plus modeste nouvelliste, qui cherche à plaire ou à s’amuser par son travail, peut, sans présomption, appliquer à ce qu’il raconte, une licence ou plutôt une règle de l’adoption de laquelle sont résultées tant de combinaisons profondes des sentimens humains dans les chefs-d’œuvre les plus sublimes de la poésie.

La circonstance sur laquelle mon histoire est fondée, m’a été suggérée par hasard dans une conversation. Elle fut commencée en partie comme source d’amusement, et en partie comme moyen d’exercer les facultés négligées de l’esprit. D’autres motifs s’y sont mêlés, à mesure que le travail avançait. Je ne suis nullement indifférent aux sensations morales dont sera affecté le lecteur sur les sentimens et les caractères qui y sont tracés ; cependant mon premier soin s’est borné à éviter l’effet énervant que produisent les romans du jour, et à montrer le charme des affections domestiques ainsi que l’excellence de la vertu universelle. Les opinions, produites naturellement d’après le caractère et la position du héros, ne doivent pas être considérées comme le fruit de ma conviction personnelle ; et rien de ce qui est contenu dans cet ouvrage, ne doit être regardé comme portant attaque à quelque doctrine philosophique, de quelque genre que ce soit.

Un autre motif, qui ajoute à l’intérêt de l’auteur, c’est que cette histoire a été commencée dans le pays majestueux où se passe la plus grande partie de l’action, et dans une société qu’il ne peut cesser de regretter.

Je passai l’été de 1816 dans les environs de Genève. La saison était froide et pluvieuse : nous nous réunissions le soir autour d’un foyer, et nous nous amusions à lire, de temps en temps, quelques histoires allemandes d’êtres surnaturels, que le hasard faisait tomber entre nos mains. Ces contes nous donnaient un vif désir de les imiter. Nous convînmes avec deux de mes amis (dont l’un composa un roman qui ferait plus de plaisir au Public que je ne puis l’espérer pour moi-même), d’écrire chacun une histoire fondée sur quelqu’aventure extraordinaire.

Cependant le temps devint beau tout-à-coup, et mes deux amis me quittèrent pour faire un voyage dans les Alpes. Ils perdirent, au milieu des scènes magnifiques que présentent ces montagnes, tout souvenir de nos visions spirituelles. Le Roman suivant est le seul qui ait été achevé.