Frankenstein, ou le Prométhée moderne (trad. Saladin)/3

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Traduction par Jules Saladin.
Corréard (1p. 23-33).


LETTRE II.

À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.
Archangel, 28 mars 17-

« Que le temps passe lentement ici, entouré comme je suis par la glace et la neige ! Cependant, j’ai fait un second pas dans mon entreprise ; j’ai loué un vaisseau, et je suis occupé à rassembler mes marins, ceux que j’ai déjà engagés paraissent être des hommes sur lesquels je puis compter, et sont doués, sans en pouvoir douter, d’un courage intrépide.

» Mais il est un objet, un seul objet dont je n’ai pu encore jouir, et l’absence de ce bien est pour moi le plus grand des maux. Je n’ai pas d’amis, Marguerite : si je suis animé par l’enthousiasme du succès, je n’aurai personne pour partager ma joie ; si je tombe dans le découragement, personne n’essaiera de relever mon courage. Je confierai mes pensées au papier, il est vrai ; mais c’est une triste ressource pour l’épanchement de ce qu’on éprouve. Je voudrais avoir pour compagnon un homme capable de sympathiser avec moi, dont les yeux répondissent aux miens. Vous pouvez me croire romantique, ma chère sœur ; mais je sens cruellement le manque d’un ami. Que n’ai-je auprès de moi une personne qui soit en même temps douce et courageuse, douée à la fois d’un esprit cultivé et capable, dont les goûts ressemblent aux miens, et qui puisse approuver ou corriger mes plans. Combien un semblable ami réparerait les fautes de votre pauvre frère ! Je suis trop ardent dans l’exécution, et trop impatient des difficultés : mais ce qui est pour moi un malheur encore plus grand, c’est que je n’ai reçu qu’une demi-éducation ; car pendant les quatorze premières années de ma vie, je courais dans les bois çà et là, et ne lisais que les livres de voyages de notre bon oncle Thomas. À cet âge je devins familier avec les poètes célèbres de notre patrie ; je sentis aussi la nécessité d’apprendre d’autres langues que celle de mon pays natal ; mais cette conviction fut chez moi trop tardive pour que je pusse en recueillir les plus précieux avantages. J’ai maintenant vingt-huit ans, et suis en vérité plus illettré que bien des écoliers de quinze ans. Il est vrai que j’ai réfléchi davantage, et que mes idées sont plus étendues et plus grandes ; mais, comme disent les peintres, elles manquent de fond, et j’ai bien besoin d’un ami qui ait assez de bon sens pour ne pas me regarder comme un romantique, et qui m’affectionne assez pour essayer de régler mon esprit.

» Plaintes inutiles ! ce n’est certainement pas sur le vaste Océan que je trouverai un ami, non plus qu’à Archangel au milieu des marchands et des marins. Cependant il y a place, dans ces cœurs, à des sentimens qui semblent ne pouvoir s’allier avec l’écume de la nature humaine. Mon lieutenant, par exemple, est un homme d’un grand courage et d’une audace étonnante. Il aime la gloire avec passion. C’est un Anglais ; et au milieu des préjugés de son pays et de son état, qui ne sont pas adoucis par la culture, il conserve quelques-unes des plus nobles qualités de l’humanité. J’ai fait autrefois sa connaissance à bord d’un bâtiment destiné à la pêche de la baleine ; je l’ai retrouvé dans cette ville sans occupation, et je l’ai facilement engagé à m’assister dans mon entreprise.

» Le maître est un homme d’un talent très-distingué, et se fait remarquer sur le vaisseau par sa modération et la douceur de sa discipline. Il est vraiment d’un naturel si bon, qu’il ne chassera pas (amusement favori, et presque le seul qu’on trouve ici), parce qu’il ne peut souffrir de verser le sang ; en outre, il est d’une générosité héroïque. Il y a quelques années qu’il était amoureux d’une demoiselle Russe, qui n’avait qu’une fortune médiocre. Possesseur d’un capital considérable, amassé dans ses courses maritimes, il obtint sans peine que le père de la jeune fille consentît au mariage. Il la vit une fois avant le jour de la cérémonie : elle était baignée de larmes ; elle tomba à ses pieds, le supplia de l’épargner, et lui avoua en même temps qu’elle aimait un jeune Russe, mais qu’il était pauvre, et que son père ne voudrait jamais les unir. Mon généreux ami rassura cette malheureuse personne, s’informa du nom de son amant, et abandonna de suite toute prétention. Il avait déjà acheté, de son argent, une ferme dans laquelle il avait le dessein de passer le reste de sa vie ; mais il donna tout à son rival, et pour qu’il pût acheter du bétail, il joignit à son premier don le reste de ses profits dans les prises. Il sollicita lui-même le père de la jeune fille, pour qu’il consentît à l’unir avec celui qu’elle aimait ; mais le vieillard se croyant engagé d’honneur avec mon ami, refusa obstinément. Celui-ci, pour fléchir l’inexorable père, quitta son pays, et n’y revint que lorsqu’il apprit que sa maîtresse était mariée suivant son inclination. « Quel noble compagnon » ! vous écrierez-vous. Tel est son caractère ; mais il a passé sa vie entière à bord d’un vaisseau, et à peine a-t-il une idée hors des cordages et d’un hauban.

» Mais si je me plains un peu, ou si je puis concevoir dans mes travaux une consolation que peut-être je ne connaîtrai jamais, ne croyez pas que je sois incertain dans mes résolutions ; elles sont invariables comme le destin ; et mon voyage n’est maintenant différé, que jusqu’à ce que le temps me permette de mettre à la voile. L’hiver a été horriblement dur ; mais le printemps s’annonce favorablement, et cette saison paraît même fort avancée. Ainsi, je m’embarquerai peut-être plutôt que je ne m’y étais attendu. Je ne ferai rien avec témérité ; vous me connaissez assez pour avoir confiance en ma prudence et en ma circonspection, toutes les fois que la sûreté des autres est commise à mes soins.

» Je ne puis vous dépeindre tout ce que j’éprouve en me voyant si près de mettre mon entreprise à exécution. Il est impossible de vous donner une idée de cette sensation incertaine, agréable et pénible à la fois, qui m’agite au moment de mon départ. Je vais dans des régions inconnues, dans la patrie des brouillards et de la neige ; mais je ne tuerai aucun albatross[1], ne soyez donc pas alarmée sur mon sort.

» Vous reverrai-je encore, après avoir traversé des mers immenses, et après avoir doublé le cap le plus au sud de l’Afrique ou de l’Amérique ? Je ne puis m’attendre à un pareil bonheur ; et cependant je n’ose regarder le revers du tableau. Continuez à m’écrire par toutes les occasions : je puis recevoir vos lettres (quoique la chance soit fort douteuse) au moment où j’en aurai le plus besoin pour soutenir mon courage. Adieu, adieu, je vous aime bien tendrement. Souvenez-vous de moi avec affection, dussiez-vous même ne plus entendre parler de votre affectionné frère.

» Robert Walton ».



  1. Oiseau de mer.