Fresnel (Arago)/2

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 118-120).
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PREMIERS MÉMOIRES DE FRESNEL.


Le premier mémoire de science que Fresnel ait rédigé, remonte à cette même année 1814. C’était un essai destiné à rectifier l’explication fort imparfaite du phénomène de l’aberration annuelle des étoiles qui, généralement, est suivie dans les ouvrages élémentaires ; la géométrie et la physique pouvaient également avouer la nouvelle démonstration ; mais malheureusement, elle ressemblait beaucoup à celle de Bradley lui-même et de Clairaut, Je dis malheureusement, car si l’on croyait que de telles rencontres satisfont l’amour-propre d’un débutant et stimulent son zèle, on se ferait étrangement illusion. Et d’ailleurs, un auteur supporterait avec philosophie, je veux bien l’admettre, le déplaisir d’avoir inutilement usé ses forces pendant des années entières à la recherche d’une vérité déjà aperçue auparavant ; il renoncerait de la meilleure grâce à la flatteuse espérance de voir son nom attaché à quelque brillante découverte ; mais ne doit-il pas être vivement inquiet, quand il peut craindre que pour avoir ignoré l’existence de tel ouvrage auquel personne ne songeait, il sera peut-être traité de plagiaire ; quand il peut craindre qu’une vie sans tache ne soit pas une sauvegarde suffisante contre de telles imputations. Le public, nonobstant les dénégations les plus expresses, suppose presque toujours qu’un auteur a connu tout ce qu’il a pu connaître, et le droit dont il est investi de traiter avec une sévérité implacable ceux qui sciemment se sont emparés des travaux de leurs prédécesseurs, est l’origine de plus d’une injustice. Aussi Lagrange racontait-il que, dans sa jeunesse, il éprouva un si profond chagrin en trouvant, par hasard, dans les œuvres de Leibnitz, une formule analytique dont il avait parlé à l’Académie de Turin, comme d’une découverte à lui, qu’il s’évanouit complétement. Peu s’en fallut même, que dès ce jour, il ne renonçât tout à fait aux études mathématiques. La démonstration de l’aberration était trop peu importante pour inspirer à Fresnel un pareil découragement ; d’ailleurs, il ne l’avait point imprimée ; toutefois, cette circonstance le rendit extrêmement timide, et depuis il ne publia jamais de mémoire sans s’être assuré, par le témoignage d’un de ses amis à qui les collections académiques étaient plus familières, qu’il n’avait pas, suivant un dicton populaire devenu chez lui une formule habituelle, enfoncé des portes ouvertes.

Les premières recherches expérimentales de Fresnel ne datent que du commencement de 1815 ; mais à partir de cette époque, les mémoires succédèrent aux mémoires, les découvertes aux découvertes, avec une rapidité dont l’histoire des sciences offre peu d’exemples. Le 28 décembre 1814, Fresnel écrivait de Nyons : « Je ne sais ce qu’on entend par polarisation de la lumière ; priez M. Mérimée, mon oncle, de m’envoyer les ouvrages dans lesquels je pourrai l’apprendre. » Huit mois s’étaient à peine écoulés et déjà d’ingénieux travaux l’avaient placé parmi les plus célèbres physiciens de notre époque. En 1819, il remportait un prix proposé par l’Académie sur la question si difficile de la diffraction. En 1823, il devenait l’un des membres de cette compagnie, à l’unanimité des suffrages, genre de succès fort rare, car il ne suppose pas seulement un mérite du premier ordre, mais encore de la part de tous les compétiteurs, un aveu d’infériorité bien franc, bien explicite. En 1825, la Société royale de Londres admettait notre confrère au nombre de ses associés. Enfin, deux ans plus tard, elle lui décernait la médaille fondée par le comte de Rumford. Cet hommage d’une des plus illustres académies de l’Europe, ce jugement prononcé chez une nation rivale, par les compatriotes les plus éclairés de Newton, en faveur d’un physicien qui n’attachait guère de prix à ses découvertes qu’autant qu’elles ébranlaient un système dont ce puissant génie s’était fait le défenseur, me semble avoir tous les caractères d’un arrêt de la postérité. J’espère donc qu’il me serait permis de l’invoquer, si malgré tout mon désir de rester dans les strictes bornes de la vérité, et la conviction que j’ai de ne pas les avoir pas franchies, il arrivait par hasard qu’on trouvât cet éloge empreint d’une légère exagération. Ce serait là, au reste, je dois l’avouer, un reproche que je ressentirais faiblement, comme ami de Fresnel. S’il m’importe de le repousser, c’est seulement en qualité d’organe de l’Académie ; le ministère que je remplis aujourd’hui, au nom de mes confrères, doit être exact et sévère comme sont rigoureuses et exactes les sciences dont ils s’occupent.