Friquettes et Friquets/13

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E. Flammarion (p. 109-116).


LA JACINTHE


Événement d’importance considérable : on a revu du soleil !

Le long des pentes quelques rayons ont fait fumer la mousse attiédie, et sur notre terre longtemps transformée en éponge, Mars, ce capricieux précurseur d’Avril, peut trouver enfin un endroit sec où poser le bout de son pied.

« Couronné de frais lilas,
De blanche aubépine,
Le printemps à petits pas
Descend la colline. »


comme chantait en son manoir de Bois-le-Roy, feutre sur l’oreille et la barbe en pointe, notre ami Gustave Mathieu.

À petits pas ! mais il descend, et l’on aurait tort de se plaindre.

Déjà, en l’honneur de sa prochaine arrivée, aux Tuileries, au Luxembourg, merles et ramiers vont par couples. À la fourche des hautes platanes, les corbeaux comiquement surexcités mènent de terribles vacarmes en construisant leurs nid rustique qui ressemblent à des fagots. Les moineaux sont fous. Piaillant et se poursuivant, ils s’accrochent, roulent en boule, et tombent trois d’un bloc sur la pelouse de fin gazon, autour du piédestal des statues.

Naïf, un bébé dit :

— « Vois, maman, les moineaux se battent. »

La maman, qui n’ignore point de quelle bataille il s’agit, ne répond rien et se contente de sourire.

Les bourgeons aigus, barbouillés de noire résine, n’éclatent pas encore aux branches des marronniers ; pourtant, dans l’air redevenu bleu par éclaircies, le regard illusionné des amants cherche la première hirondelle, et les lilas se poudrant de légère verdure songent qu’avant un mois le moment viendra de fleurir.

Un mois ! ce n’est pas le diable que d’attendre un mois. Mais, Parisiennes et Parisiens n’ont guère cette patience.

On veut le printemps tout de suite. Et tandis que chez ceux que le monde appelle les heureux, expédiée d’Antibes ou de Nice, la canestelle en roseau tressé s’ouvre ainsi qu’un écrin féerique pour laisser resplendir — incomparable joaillerie qui, à la gloire des formes et des couleurs, joint ce charme suprême d’être éphémère — les œillets et les mimosas, les anémones et les roses ; chez d’autres aussi heureux peut-être, quoique moins riches, l’industrieuse médiocrité, au coin abrité d’un balcon, sur le marbre d’une cheminée, avec des caisses, des pots minuscules, improvise sans bien grands frais un printemps modeste et artificiel.

Ce sont des crocus, des marguerites, un pied de précoces violettes ; et ce sont surtout des jacinthes si rapidement écloses dans la tiédeur du terreau, à moins que, posant votre jacinthe sur un de ces verres sveltes, au col étroit, de construction toute spéciale, comme en vendent les grainetiers, vous ne préfériez, horticulteur raffiné, la voir allonger et filer les fils blancs de ses racines dans l’eau claire où trempe la bulbe pendant que, concomitamment, la bulbe elle-même se couronne d’un cercle de feuilles lustrées autour d’un gros épis vert pâle qui bientôt va s’épanouir en thyrse fleuri.

Quelle joie de surprendre la nature en plein travail de création et d’admirer les trésors de beauté et de vie ainsi conservés tout l’hiver au cœur de cet oignon brunâtre pareil à une boule de bois mort !

Il faudra que je sois bien pauvre le jour où Mars, préludant à ses giboulées, ne trouvera pas au milieu du fouillis de mes papiers et de mes livres, une jacinthe en train de pousser.

En dehors de son charme personnel, la jacinthe a ceci encore pour elle qu’elle me rappelle un des plus douloureux et des plus agréables souvenirs de ma jeunesse.

J’étais alors étudiant, la chose peut arriver à tout le monde ! et j’occupais en haut d’une maison antique et noire, dont l’escalier vénérable m’avait séduit, une chambrette sous les toits.

Les chambrettes d’étudiants sont toutes à peu près meublées de la même façon : une table, un lit, une maîtresse.

Ma maîtresse s’appelait Céline. Nous nous aimions beaucoup. Je faisais pour elle de nombreux vers :

C’est un matin de mars qu’elle m’est revenue,
Éveillant le jardin d’un bruit de falbalas,
L’enfant toujours cruelle et toujours ingénue
Que je n’ai point aimée et qui ne m’aimait pas.

Le givre s’égouttait aux branches ; mais, plus bas,
La neige ourlait encor les buis de l’avenue,
Et le frisson d’hiver, sous leur écorce nue,
Emprisonnait le rire embaumé des lilas.

Un clair rayon brilla soudain : — C’est moi !… dit-elle.
Dans l’air moins froid passa comme un cri d’hirondelle,
Je la vis me sourire et crus avoir seize ans ;

Et depuis quelquefois je me surprends à dire,
Songeant à ce rayon, songeant à ce sourire :
C’était presque l’amour et presque le printemps !

Or précisément, ce matin de mars, pour célébrer l’heureux retour, nous étions allés avec Céline acheter des fleurs au marché Saint-Sulpice ; et, en même temps que les fleurs, à notre sens trop passagères, un oignon, symbole plus durable ! un superbe oignon de jacinthe que Céline voulut elle-même planter.

Ce qu’on la soigna, cette jacinthe !

Les rares rayons du soleil filtrant à travers les rideaux étaient pour elle ; quand il pleuvait, nous la posions sur le rebord de la fenêtre afin qu’elle bût l’eau du ciel, mais nous la rentrions aussitôt la nuit, par crainte des suprêmes gelées.

Enfin sa point perça la terre ; les feuilles parurent, puis la fleur : paresseuse d’abord, comme hésitante, mais qui une fois partie ne s’arrêta plus de croître à vue d’œil.

Oui ! à vue d’œil, littéralement ! si bien que Céline planta un petit bâton dans le terreau, près de la fleur, et chaque matin marquait dessus, s’extasiant, l’étiage de la poussée.

Un jour — et pourquoi le tairais-je ? — entraîné par des camarades dans de coupables vagabondages, un jour ou plutôt une nuit, Céline attendant, j’oubliai de rentrer.

Passe pour une nuit. Mais la nuit suivante, hélas ! je rentrai, s’il est possible, moins encore ; et ne sentis ma faute, le surlendemain, comme Pierre, qu’au troisième chant du coq.

Vous me croirez si vous voulez : Céline, quand je revins, ne se fâcha pas. Mais combien à ce calme douloureusement résigné j’eusse préféré sa colère !

Elle était assise, toute en larmes :

— « J’espérais ne vous revoir jamais plus, puisque maintenant vous me préférez les autres… »

Les autres, dans le vocabulaire des jalousies de Céline, représentait mes amis, l’univers et généralement tout ce qui n’était pas Céline.

Elle ajouta :

— « Qu’avez-vous pu faire tout ce temps ? car voici bien une semaine…

— Non, Céline ! à peine deux jours, répondis-je, cherchant des excuses philosophiques ; j’ai manqué deux jours seulement, et qu’est-ce que deux jours par rapport à l’éternité ? »

Mais Céline, d’un geste accablé, avec un sourire incrédule et des reproches plein les yeux, montra simplement la jacinthe.

Oh ! la jacinthe accusatrice !

Jamais fleur d’aloës, au bord de la mer bleue, entre les rocs calcinés des Maures, ne poussa si vite en deux jours.

Tige frêle dont une grappe de fleurs serrées ne fléchissait pas la rigidité, elle se dressait tragique et charmante.

Pour comble de malheur un malicieux rayon de soleil prolongeait encore démesurément sur le mur, pareille à l’aiguille de Balthazar, sa paradoxale ombre portée.

Je compris alors qu’en effet deux fois vingt-quatre heures marquées à l’horloge des jacinthes peuvent contenir une éternité de douleurs.

Mon crime me semblait avoir duré des siècles.

Et tandis que Céline, riant et pleurnichant, faisait au bâtonnet une encoche nouvelle, je l’embrassai d’abord et puis je baisai la jacinthe, mon âme soudain inondée d’un remords vraiment délicieux.