Friquettes et Friquets/29

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E. Flammarion (p. 251-257).


LES NONPAREILLES DE LA MARQUISE


Que de linge, mademoiselle, que de linge, quand vous dansez, apparaît aux yeux éblouis ! et comme j’approuve vos sages discours, un soir, dans cette brasserie littéraire où le hasard, au sortit du bal, vous avait placée près de la table des poètes.

Car, parlant de je ne sais quel prince dont la richesse, énorme certes ! ne l’est cependant pas assez pour qu’il espère votre conquête, on vous entendit vous écrier de cette voix rauque un peu et canaille avec grâce qui plaît si fort aux raffinés :

— « Non, zut ! a-t-on idée de ce gros mufle qui ose vos offrir cinq louis pour se payer de tels dessous ? »

Et vous montrâtes vos dessous, professionnellement indignée.

Je dois le dire en conscience : jamais ni moi ni mes amis, plus experts que moi cependant, n’eussions osé rêver des dessous aussi considérables.

J’en avais bien parfois entrevu quelque chose pour ma part, tandis que, sous les irradiations électriques, au milieu d’un cercle d’admirateurs émus et de rivales tout ensembles impressionnées et jalouses, relevant des deux mains, avec une savante eurythmie, l’amas des tissus précieux et plissés menu qui semblaient à chaque mouvement caresser les chairs tentatrices et cachées d’une préventive caresse, vous daigniez, le torse rejeté, Fanfreluche ! montrer un bout de bottine et de jambe dans un bouillonnement d’ineffables blancheurs.

Mais ainsi, au repos, ces dessous dont l’obligatoire virginité représente pour le moins, chaque soir, la dot d’une paysanne cossue, m’ont mieux que jamais fait comprendre l’éternelle malice des femmes qui toujours se rendirent plus désirables en voilant, ne fût-ce que, comme Ève et Lilith, d’une feuille verte cueillie sur l’arbre, le mystère de leur beauté.

Ce voile primordial ne resta pas longtemps à devenir parure ; et Lilith un matin tentée agrémenta innocemment sa feuille verte de quelques fleurs.

Dès lors on ne s’arrêta plus.

Dans leur frénésie d’être belles, aussi belles qu’elles se rêvent, plus belles que Dieu ne le fit, les femmes décrétèrent qu’à l’avenir les éléments et leurs secrètes alchimies ne travailleraient que pour elles.

Et pour elles, pendant des siècles et des siècles, l’or vierge, avant de se transformer en bijoux, dut mûrir au creux des caverne que connaissent seuls les dieux cabires ; la perle sous la grotte où dorment les sirènes aggloméra sa dure nacre teinte du reflet des flot clairs ; le lapis refléta le ciel ; le diamant emprisonna la vive clarté des étoiles ; la topaze fut jaune, l’émeraude verte ; le rubis s’ensanglanta aux braises des feux souterrains ; et l’opale qui parfois meurt emprunta la douce pâleur des légères peaux féminines.

Puis, sur les mûriers, le ver de Chine fila la soie, et l’homme, qui lui aussi s’ingénie à parer les femmes, inventa les velours, inventa les brocarts.

Pendant ce temps nous avions quelque peu oublié le point de départ de la mère Ève. Le sens ornemental se dispersait et s’égarait, ne s’attachant plus qu’aux dehors et négligeant les trésors intimes, ceux dont, par une irrespectueuse parodie, certain sacripant de mes ami osa dire qu’on y pense toujours sans en parler jamais.

Une réaction devenait nécessaire.

Alors la Montmartroise apparut, la Montmartroise votre sœur, ô mademoiselle Fanfreluche !

Laissant perles et pierreries aux épaules millionnaire, tandis que le lin dans les champs ouvrait ses fleurs pareilles à des yeux d’amoureuse, tandis que le chanvre semait, espoir d’innombrables chenevières, sa graine dont l’odeur rend fou, la Montmartroise, bravement, ouvrit un compte chez sa blanchisseuse, et les dessous furent inventés.

Chacun, n’est-ce pas ? place son amour-propre et son luxe à l’endroit qui lui fait plaisir.

Soyez fière de vos dessous blancs, comme des lys hypocrites, ô mademoiselle Fanfreluche ! et que leurs doux frissons neigeux ne craignent pas la concurrence des serpentines d’outre-Manche, salamandres faites d’artifice, Vénus qu’Edison retoucha.

Soyez fière de vos dessous. Pas trop cependant, Fanfreluche ! de peur que le démon d’orgueil un de ces soirs ne vous emporte pour mettre à vos pieds Paris vaincu, en haut de la butte qu’un moulin décore et d’où votre gloire descendit.

Le culte des dessous et de leurs dépendances n’est pas précisément aussi nouveau que votre ingénuité pourrait le croire.

Autrefois, au pays français, de très nobles et honnêtes dames en eurent même souci que vous.

Il court là-dessus des histoires qui pourraient vous intéresser.

Mais vous ne savez peut-être pas lire, ô mademoiselle Fanfreluche ? Hier du moins on me l’affirmait. Et c’est en vérité grand dommage, car l’amour trouve bénéfice à un peu de bibliophilie bien entendue, et rien ne sied mieux, dans le retrait d’une jeune personne, qu’un vieux livre alors qu’il est galamment relié.

J’en ai l’autre jour découvert un tout à fait joli, joli comme un bijou ancien et qui dut appartenir pour le moins à une princesse, car les gardes en sont de satin et les plats ornés de lacs d’amour et de fleurs de lys d’or, par le temps un peu effacés.

Je vous l’enverrai en marquant d’un signet la page ; et si en effet vous ne lisez point, par quelque ami, par quelque amie, vous vous ferez lire ceci :

Que la marquise d’Estrées, né Françoise Babou de la Bourdaisière, sœur, car bon sang ne peut mentir, de l’abbesse de Maubuisson et mère de la belle Gabrielle, fut tuée dans une sédition à Issoire, ville d’Auvergne.

« Apparemment, ajoute le naïf rédacteur, que son corps resta dans la rue, très indécemment exposé, puisqu’on s’aperçut d’une mode qui s’était introduite depuis quelque temps parmi les femmes du grand monde ; ce n’étaient pas seulement leurs cheveux qu’elles tressaient avec de la nonpareille de diverses couleurs. »

Pas seulement leurs cheveux… Tâchez de comprendre, ô Fanfreluche, et sachez subsidiairement que la nonpareille dont Molière, d’ailleurs, a parlé :

Ton beau galant de neige avec ta nonpareille


était un ruban fort étroit que d’habiles ouvrier fabriquaient à Lille, et qu’il y avait, selon les besoins du teint et des goûts, des nonpareilles unies, des nonpareilles à fleurs, d’autres rayées et bigarrées.

Mon vieux petit livre ne dit pas de quelle sorte était la nonpareille de la belle marquise d’Estrées.

Parions pourtant, ô Fanfreluche, qu’en fait de dessous, malgré vo coquetterie raffinées, vous n’aviez pas encore songé à celui-là.