Fromont jeune et Risler aîné/Livre deuxième/II

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Charpentier et Cie (p. 94-104).

VII - PERLE VRAIE ET PERLE FAUSSE


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« Qu’est-ce qu’elle a ?… Que lui ai-je fait ? » se demandait souvent Claire Fromont en pensant à Sidonie. Elle ignorait absolument ce qui s’était passé autrefois entre son amie et Georges à Savigny. Avec sa vie si droite, son âme si tranquille, il lui était impossible de deviner quelle ambition jalouse et basse avait grandi à ses côtés depuis quinze ans. Pourtant le regard énigmatique qui lui souriait froidement dans ce joli visage, la troublait sans qu’elle s’en rendît compte. À une politesse affectée, singulière chez des amis d’enfance, succédait tout à coup une colère mal dissimulée, une intonation sèche et cinglante devant laquelle Claire restait interdite comme devant un problème. Parfois aussi un pressentiment singulier, l’intuition vague d’un grand malheur, se joignait à cette inquiétude ; car les femmes sont toutes un peu des voyantes et même, chez les plus candides, l’ignorance profonde du mal s’éclaire de visions subites d’une étonnante lucidité.

De temps en temps, à la suite d’une causerie un peu longue, d’une de ces rencontres imprévues où les visages pris au dépourvu laissent bien voir leurs pensées vraies, madame Fromont réfléchissait sérieusement à cette singulière petite Sidonie, mais la vie était là, active, pressante, avec son enveloppement d’affections, de préoccupations, et ne lui donnait pas le temps de s’arrêter à ces minuties.

Il arrive, en effet, un âge pour les femmes où l’existence a des tournants de route si subits que tous les horizons changent, tous les points de vue se transforment.

Jeune fille, cette amitié qui s’en allait d’elle pièce à pièce, comme déchirée par une main mauvaise, l’eût beaucoup attristée. Mais elle avait perdu son père, la plus grande, l’unique affection de sa jeunesse ; puis elle s’était mariée. L’enfant était venu avec ses adorables exigences de toutes les minutes. En outre, elle gardait près d’elle sa mère presque en enfance, abêtie encore par la mort tragique de son mari. Dans une vie si occupée, les caprices de Sidonie tenaient peu de place ; et c’est à peine si Claire Fromont avait songé à s’étonner de son mariage avec Risler. Évidemment, il était trop âgé pour elle ; mais, après tout, puisqu’ils s’aimaient.

Quant à se vexer que la petite Chèbe fût arrivée à cette haute position, devenue presque son égale, sa nature très supérieure était incapable de pareilles petitesses. Elle eût désiré de tout cœur, au contraire, voir heureuse et considérée cette jeune femme qui habitait près d’elle, vivait pour ainsi dire de sa vie, et avait été sa compagne d’enfance. Très affectueusement, elle essaya de l’instruire, de l’initier au monde, comme on fait d’une provinciale bien douée à qui il manque peu de chose pour devenir charmante.

Entre deux femmes jolies et jeunes, les conseils ne s’acceptent pas facilement. Quand madame Fromont, un jour de grand dîner, prenait madame Risler dans sa chambre et lui souriait bien en face, pour lui dire sans la fâcher. « Trop de bijoux, mignonne… Et puis, vois-tu avec les robes montantes on ne met pas de fleurs dans les cheveux… » Sidonie rougissait, remerciait son amie, mais au fond de son cœur inscrivait un grief de plus contre elle.

Dans le monde de Claire, on l’avait assez froidement accueillie.

Le faubourg Saint-Germain a ses prétentions ; mais si vous croyez que le Marais n’a pas les siennes !

Ces femmes et ces filles d’industriels, de riches fabricants, savaient l’histoire de la petite Chèbe, l’auraient devinée rien qu’à sa façon de se présenter, d’être parmi elles.

Sidonie avait beau s’appliquer. Il restait en elle de la demoiselle de magasin. Ses amabilités un peu forcées, trop humbles quelquefois, choquaient comme le ton faux des boutiques ; et ses attitudes dédaigneuses rappelaient les mines superbes de ces « premières » qui, dans les magasins de nouveautés, parées de robes de soie noire qu’elles remettent au vestiaire le soir en partant, regardent d’un air imposant, du haut de leurs coiffures à grandes boucles, les petites gens qui se permettent de marchander.

Elle se sentait examinée, critiquée, et sa timidité était obligée de s’armer en guerre. Les noms prononcés devant elle, les plaisirs, les fêtes, les livres dont on parlait lui étaient inconnus. Claire la mettait de son mieux au courant, la maintenait au niveau, d’une main amie toujours tendue ; mais parmi ces dames, beaucoup trouvaient Sidonie jolie. C’était assez pour lui en vouloir d’être entrée dans leur monde. D’autres, fières de la position de leur mari, de leur richesse, n’avaient pas assez de mutismes insolents, de politesses condescendantes pour humilier la petite parvenue.

Sidonie les confondait toutes dans un seul mot. Les amies de Claire, c’est-à-dire mes ennemies à moi !… Mais elle n’en voulait sérieusement qu’à une seule.

Les deux associés ne se doutaient guère de ce qui se passait entre leurs femmes.

Risler aîné, toujours absorbé dans son invention d’imprimeuse, restait quelquefois jusqu’au milieu de la nuit à sa table de dessin. Fromont jeune passait ses journées dehors, déjeunait à son cercle, n’était presque jamais à la fabrique. Il avait ses raisons pour cela.

Le voisinage de Sidonie le troublait. Ce caprice passionné qu’il avait eu pour elle, cet amour sacrifié aux dernières volontés de son oncle lui traversaient trop souvent la mémoire avec tout le regret de l’irréparable, et, se sentant faible, il fuyait. C’était une nature molle, sans ressort, assez intelligente pour se connaître, trop faible pour se diriger. Le soir du mariage de Risler, marié lui-même depuis quelques mois à peine, il avait retrouvé auprès de cette femme toute l’émotion des soirs orageux de Savigny. Dès lors, sans s’en rendre bien compte, il évita de la revoir, de parler d’elle. Malheureusement, comme ils habitaient la même maison, que les femmes se visitaient dix fois par jour, le hasard des rencontres les mettait en présence ; et il se passa cette chose singulière que ce mari, voulant rester honnête, désertait tout à fait son ménage et cherchait des distractions dehors.

Claire voyait cela sans étonnement. Elle avait été habituée par son père à ce perpétuel « en l’air » de la vie de commerce : et pendant ces absences, toute zélée dans ses devoirs de femme et de mère, elle s’inventait de longues tâches, des travaux de toutes sortes, des promenades pour l’enfant, des stations au soleil prolongées et calmes, dont elle revenait ravie des progrès de la fillette, pénétrée des joies et des rires des tout petits en plein air, avec un peu de leur rayonnement au fond de ses yeux sérieux.

Sidonie sortait aussi beaucoup. Souvent, vers la nuit, la voiture de Georges, qui passait le portail, faisait se ranger vivement madame Risler en superbe toilette, rentrant après de grandes courses dans Paris. Le boulevard, les étalages, des emplettes longuement choisies comme pour savourer le plaisir nouveau d’acheter, la tenaient très tard hors de chez elle. On échangeait un salut, un froid regard au détour de l’escalier ; et Georges entrait vite chez lui comme dans un refuge, cachant, sous un flot de caresses à l’enfant qu’on lui tendait, le trouble tout à coup ressenti.

Sidonie, elle, semblait ne plus se souvenir de rien, et n’avoir gardé que du mépris pour cette nature lâche et douce. D’ailleurs, elle avait bien d’autres préoccupations.

Dans leur salon rouge, entre les deux fenêtres, son mari venait de faire installer un piano.

Après bien des hésitations, elle s’était décidée à apprendre le chant, pensant qu’il était un peu tard pour commencer le piano ; et, deux fois par semaine, madame Dobson, une jolie blonde sentimentale, venait lui donner des leçons de midi à une heure. Dans le silence des cours environnantes, ces a… a… a…, ces o… 0… 0…, prolongés avec insistance, recommencés dix fois, les fenêtres ouvertes, donnaient à la fabrique l’aspect d’un pensionnat.

C’était bien, en effet, une écolière qui s’exerçait là, une petite âme inexpérimentée et flottante, pleine de désirs inavoués, ayant tout à apprendre et à connaître pour devenir une vraie femme. Seulement son ambition s’en tenait à la superficie des choses : « Claire Fromont joue du piano ; moi je chanterai… Elle passe pour une femme élégante et distinguée, je veux qu’on en dise autant de moi. »

Sans songer une minute à s’instruire, elle passait sa vie à courir les boutiques, les fournisseurs « Que portera-t-on cet hiver ? » Elle allait aux somptuosités d’étalage, à tout ce qui saute aux yeux des passants.

De ces perles fausses qu’elle avait si longtemps maniées, il lui était resté quelque chose au bout des doigts, un peu de leur nacre factice, de leur fragilité creuse, de leur éclat sans profondeur. Elle était bien elle-même une perle fausse, ronde, brillante, bien sertie, où le vulgaire pouvait se prendre ; mais Claire Fromont était une perle véritable, d’un feu riche et discret à la fois, et quand on les voyait ensemble, la différence se sentait. On devinait que l’une avait été perle toujours, une toute petite perle dès l’enfance, accrue des éléments d’élégance, de distinction qui en avaient fait une nature rare et précieuse. L’autre, au contraire, était bien l’œuvre de Paris, ce bijoutier en faux qui dispose de mille futilités charmantes, brillantes, mais peu solides, mal assorties, mal rattachées : un vrai produit du petit commerce dont elle avait fait partie.

Ce que Sidonie enviait par-dessus tout à Claire, c’était l’enfant, le poupon luxueux, enrubanné depuis les rideaux de son berceau jusqu’au bonnet de sa nourrice. Elle ne songeait pas aux devoirs doux, pleins de patience et d’abnégation, aux longs bercements des sommeils difficiles, aux réveils rieurs, étincelants d’eau fraîche. Non ! dans l’enfant, elle ne voyait que la promenade… C’est si joli cet attifement de ceintures flottantes et de longues plumes qui suit les jeunes mères dans le tourbillon des rues.

Elle, pour se faire accompagner, n’avait que ses parents ou son mari. Elle aimait mieux sortir seule. Il avait une façon si drôle d’être amoureux, ce brave Risler, jouant avec sa femme comme avec une poupée, lui pinçant le menton et les joues, rôdant autour d’elle avec des cris : « Hou ! hou ! » ou bien la regardant de ses gros yeux attendris comme un chien affectueux et reconnaissant. Cet amour bêta qui faisait d’elle un joujou, une porcelaine d’étagère, la rendait honteuse. Quant à ses parents, ils la gênaient pour le monde qu’elle voulait voir, et sitôt après son mariage, elle s’en était à peu près débarrassée en leur louant une maisonnette à Montrouge. Cela avait coupé court aux invasions fréquentes de M. Chèbe en longue redingote, et aux visites interminables de la bonne madame Chèbe, chez qui le bien-être revenu ranimait d’anciennes habitudes de commérage et de vie oisive.

Du même coup, Sidonie aurait bien voulu éloigner aussi les Delobelle, dont le voisinage lui pesait. Mais le Marais était un centre pour le vieux comédien, à cause de la proximité des théâtres du boulevard : puis Désirée tenait, comme tous les sédentaires, à l’horizon connu, et sa cour triste, assombrie l’hiver dès quatre heures, lui semblait une amie, un visage de connaissance que le soleil éclairait quelquefois comme un sourire à son adresse. Sidonie, ne pouvant pas se débarrasser d’eux, avait pris le parti de ne plus les voir. En somme, sa vie eût été solitaire et assez triste sans quelques distractions que Claire Fromont lui procurait. Chaque fois c’était une colère. Elle pensait :

« Tout me viendra donc par elle. »

Et lorsque, au moment de dîner, on lui envoyait de l’étage au-dessous un numéro de loge ou une invitation pour le soir, tout en s’habillant, ravie de se montrer, elle ne songeait qu’à écraser sa rivale. Ces occasions, d’ailleurs, devenaient rares, Claire étant de plus en plus occupée de son enfant, Pourtant, lorsque le grand-père Gardinois faisait un voyage à Paris, il ne manquait jamais de réunir les deux ménages. La gaieté du vieux paysan avait besoin pour s’épanouir de cette petite Sidonie que ses plaisanteries n’effarouchaient pas. Il les faisait dîner tous quatre chez Philippe, son restaurant de choix, dont il connaissait les patrons, les garçons, le sommelier, dépensait beaucoup d’argent, et de là les conduisait dans une loge louée d’avance à l’Opéra-Comique ou au Palais-Royal.

Au théâtre, il riait fort, parlait familièrement aux ouvreuses comme aux garçons de chez Philippe, réclamait tout haut des tabourets pour les dames, et à la sortie voulait avoir les paletots, les fourrures avant tout le monde, comme s’il eût été le seul parvenu trois fois millionnaire dans la salle.

Pour ces parties un peu vulgaires, où son mari le plus souvent évitait de se trouver, Claire, avec son tact habituel, s’habillait sobrement, passait inaperçue. Sidonie, au contraire, toutes voiles dehors, étalée au-devant des loges, riait de tout son cœur aux histoires du grand-père, heureuse d’être descendue des troisièmes ou des secondes, ses places d’autrefois, à ces belles avant-scènes ornées de glaces, dont le bord de velours lui semblait fait exprès pour ses gants clairs, sa lorgnette d’ivoire et son éventail à paillettes. La banalité des endroits publics, le rouge et l’or des tentures, c’était du vrai luxe pour elle. Elle s’y épanouissait comme une jolie fleur en papier dans une jardinière en filigrane.

Un soir, à une pièce en vogue du Palais-Royal, parmi les femmes présentes, des célébrités peintes, coiffées de chapeaux microscopiques, armées d’immenses éventails et dont les têtes fardées sortaient de l’ombre des baignoires dans l’échancrure des corsages comme des portraits vaguement animés, l’allure de Sidonie, sa toilette, sa façon de rire et de regarder furent très remarquées. Toutes les lorgnettes de la salle, guidées par ce courant magnétique si puissant sous le lustre, se dirigeaient peu à peu vers la loge qu’elle occupait. Claire finit par en être gênée ; et, discrètement, elle fit passer à sa place son mari qui, par malheur, les avait accompagnés ce soir-là.

Georges, jeune, élégant à côté de Sidonie, avait l’air de son compagnon naturel, tandis que, derrière eux, Risler aîné, toujours si calme, si éteint, semblait bien à sa place près de Claire Fromont qui gardait dans ses vêtements, un peu sombres comme un incognito d’honnête femme au bal de l’Opéra.

En sortant, chacun des deux associés prit le bras de sa voisine. Une ouvreuse dit à Sidonie, en parlant de Georges : « Votre mari… », et la petite femme en eut un rayonnement de plaisir.

Votre mari.

Ce mot si simple avait suffi pour la bouleverser et remuer au fond de son cœur un tas de choses mauvaises. Pendant qu’ils traversaient les couloirs, le foyer, elle regardait Risler et madame « Chorche » marcher devant eux. L’élégance de Claire lui semblait écrasée, vulgarisée par la démarche lourde de Risler, Elle se disait : « Comme il doit m’enlaidir quand nous marchons ensemble !… » Et le cœur lui battait à l’idée du couple charmant, heureux, admiré qu’ils auraient fait, elle et ce Georges Fromont dont le bras frémissait sous le sien.

Alors, quand le coupé bleu vint prendre les Fromont à la porte du théâtre, pour la première fois elle se mit à songer qu’après tout cette femme lui avait volé sa place et qu’elle serait dans son droit en essayant de la reprendre.