Fromont jeune et Risler aîné/Livre deuxième/V

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Charpentier et Cie (p. 132-145).

X - SIGISMOND PLANUS TREMBLE POUR SA CAISSE


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– Une voiture, mon ami Chorche ?… Une voiture à moi ? Et pourquoi faire ?

– Je vous assure, mon cher Risler, que cela vous est indispensable. Chaque jour, nos relations, nos affaires s’étendent, le coupé ne nous suffit plus. D’ailleurs, il n’est pas convenable de voir toujours un des associés en voiture et l’autre à pied. Croyez-moi, c’est une dépense nécessaire, et qui rentrera, bien entendu, dans les frais généraux de la maison. Allons, résignez-vous.

Ce fut une vraie résignation. Il semblait à Risler qu’il volait quelque chose en se payant ce luxe inouï d’une voiture, pourtant, devant l’insistance de Georges, il finit par céder, songeant à part lui :

« C’est Sidonie qui va être heureuse ! »

Le pauvre homme ne se doutait pas que depuis un mois Sidonie avait choisi elle-même chez Binder, le coupé que Georges Fromont voulait lui offrir, et qu’on passait soi-disant aux frais généraux pour ne pas effaroucher le mari.

Il était si bien l’être destiné à se faire tromper toute la vie, ce bon Risler. Son honnêteté native, cette confiance aux hommes et aux choses qui faisaient le fond de sa nature limpide se doublaient encore depuis quelque temps des inquiétudes que lui donnait la poursuite de cette imprimeuse Risler destinée à révolutionner l’industrie des papiers peints, et qui, à ses yeux, représentait son apport dans l’association. Sorti de ses épures, de son petit atelier du premier, il avait constamment la physionomie absorbée des gens qui ont leur vie d’un côté et leurs préoccupations d’un autre. Aussi quel bonheur pour lui de trouver en rentrant son intérieur bien calme, sa femme de bonne humeur, toujours parée et souriante. Sans s’expliquer le pourquoi de ce changement, il constatait que depuis quelque temps la « petite » n’était plus la même à son égard. Maintenant elle lui permettait de reprendre ses anciennes habitudes : la pipe au dessert, le petit somme après diner, les rendez-vous à la brasserie avec M. Chèbe et Delobelle. Leur intérieur aussi s’était transformé, embelli. De jour en jour le confort y faisait place au luxe. De ces inventions faciles de jardinières fleuries, de salon ponceau, Sidonie arrivait aux raffinements de la mode, aux manies de meubles antiques et de faïences rares. Sa chambre était tendue de soie bleu tendre, capitonnée comme un coffre à bijoux. Un piano à queue d’un facteur célèbre s’étalait dans le salon à la place de l’ancien, et ce n’était plus deux fois par semaine, mais tous les jours qu’on voyait apparaître sa maîtresse de chant, madame Dobson, une romance roulée à la main.

Type assez singulier que cette jeune femme d’origine américaine, dont les cheveux d’un blond acide comme une pulpe de citron s’écartaient sur un front révolté et des yeux de métal bleui. Son mari l’empêchant d’entrer au théâtre, elle donnait des leçons et chantait dans quelques salons bourgeois. À force de vivre dans ce monde factice des mélodies pour chant et piano, elle avait contracté une espèce d’exaspération sentimentale.

C’était la romance elle-même. Dans sa bouche, les mots « amour, passion » semblaient avoir quatre-vingts syllabes, tellement elle les disait avec expression. Oh ! l’expression. Voilà ce que mistress Dobson mettait avant toute chose, et ce qu’elle essayait vainement de communiquer à son élève.

On était alors au beau temps de cette « Ay Chiquita » dont Paris s’est gargarisé des saisons entières. Sidonie l’écoutait consciencieusement, et toute la matinée on l’entendait chanter :

On dit que tu te maries,
Tu sais que j’en puis mourir…

« Mouriiiiir ! » interrompait l’expressive madame Dobson, on s’alanguissant sur l’ébène du piano ; et elle mourait en effet, levait au plafond ses yeux clairs, renversait éperdument sa tête. Sidonie n’y arrivait jamais. Ses yeux de malice, sa lèvre gonflée de vie n’étaient pas faits pour ces sentimentalités de harpe éolienne. Les refrains d’Offenbach ou d’Hervé, piqués de notes imprévues, où l’on s’aide du geste, d’un coup de tête ou d’un coup de reins, lui auraient bien mieux convenu ; mais elle n’osait pas l’avouer à son langoureux professeur. Du reste, quoiqu’on l’eût beaucoup fait chanter chez mademoiselle Le Mire, sa voix était encore jeune et assez jolie.

Privée de relations, elle en vint peu à peu à se faire une amie de sa maîtresse de chant. Elle la gardait à déjeuner, l’emmenait en course avec elle dans le coupé neuf, la faisait assister aux emplettes, aux achats de toilettes et de bijoux. Le ton sentimental et compatissant de madame Dobson disposait aux confidences. Ses plaintes continuelles semblaient vouloir en attirer d’autres. Sidonie lui parla de Georges, de leur amour, atténuant sa faute par la cruauté de ses parents qui l’avaient mariée de force à un homme riche et beaucoup plus âgé qu’elle. Madame Dobson se montra tout de suite disposée à les aider ; non qu’elle fût vénale, mais cette petite femme avait la passion de la passion, le goût des intrigues romanesques. Malheureuse dans son ménage, mariée à un dentiste qui la battait, tous les maris pour elle étaient des monstres, et le pauvre Risler surtout lui faisait l’effet d’un tyran épouvantable que sa femme était en droit de haïr et tromper.

Ce fut une confidente active et d’une grande utilité. Deux ou trois fois par semaine elle apportait une loge pour l’Opéra, les Italiens, ou quelqu’un de ces petits théâtres à succès qui, pendant une saison, font traverser Paris à tout Paris. Aux yeux de Risler, les places venaient de madame Dobson ; elle en avait tant qu’elle voulait dans les théâtres de chant. Le malheureux ne se doutait pas que la moindre de ces loges à une « première » à la mode avait souvent coûté dix ou quinze louis à son associé. C’était vraiment trop facile de tromper un mari comme celui-là. Son inépuisable crédulité acceptait tranquillement tous les mensonges, et puis, il ne connaissait rien de ce monde factice où sa femme commençait déjà à être connue Jamais il ne l’accompagnait. Les quelques fois où, dans tout le commencement du mariage, il l’avait conduite au théâtre, il s’était endormi honteusement, trop simple pour se préoccuper du public, et d’esprit trop lent pour s’intéresser au spectacle. Aussi, savait-il un gré infini à madame Dobson de le remplacer auprès de Sidonie. Elle le faisait avec si bonne grâce.

Le soir, quand sa femme partait, toujours splendidement mise, il la regardait avec admiration, sans se douter du prix que coûtaient ses toilettes, ni surtout de celui qui les payait, et, libre de tout soupçon, il l’attendait au coin du feu en dessinant, heureux de se dire : « Comme elle doit s’amuser ! »

À l’étage au-dessous, chez les Fromont, la même comédie se jouait, mais avec un renversement de rôles. Ici, c’était la jeune femme qui gardait le coin du feu. Tous les soirs, une demi-heure après le départ de Sidonie, le grand portail se rouvrait pour le coupé des Fromont, emportant monsieur à son cercle. Que voulez-vous ? Il y a les exigences du commerce. C’est au cercle, autour d’une table de bouillotte, que se brassent les grosses affaires, et il faut y aller sous peine d’amoindrir sa maison. Claire croyait cela naïvement. Son mari parti, elle avait d’abord un moment de tristesse. Elle aurait tant aimé le garder près d’elle ou sortir à son bras, prendre un plaisir en commun. Mais la vue de l’enfant, qui gazouillait devant le feu et faisait aller ses petits pieds roses pendant qu’on la déshabillait, avait bien vite calmé la mère. Puis le grand mot « les affaires », cette raison d’État des commerçants, était toujours là pour l’aider à se résigner.

Georges et Sidonie se rencontraient au théâtre. Ce qu’ils éprouvaient d’abord à se trouver ensemble, c’était une satisfaction de vanité On les regardait beaucoup. Elle était vraiment jolie maintenant, et sa physionomie chiffonnée, qui avait besoin de toutes les excentricités de la mode pour faire son véritable effet, se les appropriait si bien qu’on les eût dites inventées exprès pour elle. Au bout d’un moment, ils s’en allaient, et madame Dobson restait seule dans la loge. Ils avaient loué un petit appartement avenue Gabriel, au rond-point des Champs-Élysées, le rêve de ces demoiselles à l’atelier Le Mire, deux pièces luxueuses et calmes où le silence des quartiers riches, traversé seulement des voitures qui roulaient, enveloppait délicieusement leur amour. Peu à peu, quand elle eut pris l’habitude de sa faute, il lui vint des audaces, des fantaisies. De ses anciens jours de travail, elle avait gardé au fond de sa mémoire des noms de bals, de restaurants fameux où elle était curieuse d’aller à présent, de même qu’elle prenait plaisir à se faire ouvrir à deux battants les portes des grandes faiseuses dont toute sa vie elle n’avait connu que l’enseigne. Car c’était cela surtout qu’elle cherchait dans cet amour, une revanche aux tristesses, aux humiliations de sa jeunesse. Rien ne l’amusait, par exemple, en revenant du théâtre ou d’une promenade de nuit au Bois, comme un souper au café Anglais, avec le bruit du vice luxueux autour d’elle. De ces excursions continuelles elle rapportait des façons de parler, de se tenir, des refrains risqués, des coupes de vêtements qui faisaient passer dans l’atmosphère bourgeoise de l’antique maison de commerce la silhouette exacte et extravagante du Paris-Cocotte de ce temps-là.

À la fabrique, on commençait à se douter de quelque chose Les femmes du peuple, même les plus pauvres, ont si vite fait de vous éplucher une toilette !… Quand madame Risler sortait, vers trois heures, cinquante paires d’yeux envieux et clairs, embusqués aux vitres des ateliers de polissage, la regardaient passer, voyant jusqu’au fond de sa conscience de coupable à travers son dolman de velours noir et sa cuirasse de jais scintillant.

Sans qu’elle y prit garde, tous les secrets de cette petite tête folle volaient autour d’elle comme les rubans qui flottaient sur sa nuque découverte ; et ses pieds finement chaussés dans leurs bottines dorées à dix boutons, racontaient en marchant toutes sortes de courses clandestines, les escaliers tendus de tapis qu’ils franchissaient la nuit pour aller souper, et les fourrures chaudes dont ils s’enveloppaient quand le coupé faisait le tour du lac dans l’ombre tachée des réverbères.

Les ouvrières ricanaient, chuchotaient : « Mais regardez-la donc cette Tata Bébelle !… En voilà une façon de s’habiller pour sortir… Bien sûr que ce n’est pas pour aller à la messe qu’elle s’attife comme ça… Et dire qu’il n’y a pas trois ans, elle partait à l’atelier tous les matins avec son waterproof et deux sous de marrons dans ses poches pour se tenir chaud aux doigts… Maintenant ça roule carrosse… » Et dans la poussière du talc, au ronflement des poêles toujours rouges hiver et été, plus d’une pauvre fille pensait à ces caprices de la chance transformant tout à coup l’existence d’une femme, et se prenait à rêver d’un avenir vaguement magnifique qui l’attendait peut-être aussi sans qu’elle s’en doutât.

Pour tout le monde, Risler était un mari trompé. À l’impression, deux tireurs, fidèles habitués des Folies-Dramatiques, déclaraient avoir vu plusieurs fois madame Risler à leur théâtre accompagnée d’un citoyen quelconque qui se cachait dans le fond de la loge. Le père Achille, lui aussi, racontait des choses étonnantes… Que Sidonie eût un amant, qu’elle eût même plusieurs amants, personne n’en doutait plus. Seulement on n’avait pas encore songé à Fromont jeune.

Pourtant elle n’apportait aucune prudence dans ses relations avec lui. Au contraire, elle semblait y mettre une sorte d’ostentation ; c’est justement cela peut-être qui les sauvait. Que de fois sur le perron elle l’avait abordé effrontément pour convenir du rendez-vous du soir. Que de fois elle s’était plu à le faire tressaillir en lui parlant dans les yeux devant tous. La première stupeur passée, Georges lui savait gré de ces audaces qu’il attribuait à l’excès de la passion. Il se trompait.

Ce qu’elle aurait voulu, sans bien se l’avouer, c’est que Claire les aperçût, qu’elle entr’ouvrit les rideaux de sa croisée, qu’elle eût un soupçon de ce qui se passait. Il lui manquait cela pour être complètement heureuse : l’inquiétude de sa rivale. Mais elle avait beau faire, Claire Fromont ne s’apercevait de rien, et vivait comme Risler dans une sérénité imperturbable.

Il n’y avait que le vieux caissier Sigismond de véritablement inquiet. Et encore ce n’était pas à Sidonie qu’il pensait, lorsque la plume à l’oreille il s’arrêtait une minute dans ses comptes, les yeux fixés à travers son grillage sur la terre détrempée du petit jardin. Il ne pensait qu’à son patron, à M. Chorche, qui prenait maintenant beaucoup d’argent à la caisse pour ses dépenses courantes, et lui embrouillait tous ses livres. Chaque fois c’était un nouveau prétexte. Il venait au guichet d’un petit air léger :

« Avez-vous un peu d’argent, mon bon Planus ? J’ai encore été rincé hier soir à la bouillotte, et je ne voudrais pas envoyer à la Banque pour si peu… »

Sigismond Planus ouvrait sa caisse comme à regret pour prendre la somme demandée, et il se rappelait avec effroi certain jour où M. Georges, qui n’avait alors que vingt ans, était venu avouer à son oncle quelques mille francs de dettes de jeu. Du coup le bonhomme prit le Cercle en grippe et tous ses membres en mépris. Un riche commerçant qui en faisait partie étant venu un jour à la fabrique, il lui dit avec une naïveté brutale :

– Le diable l’emporte votre Cercle du Château-d’Eau… En deux mois monsieur Georges a laissé plus de trente mille francs chez vous.

L’autre se mit à, rire :

– Mais vous vous trompez, père Planus… voilà au moins trois mois que nous n’avons pas vu votre patron.

Le caissier n’insista pas ; mais dans son esprit une terrible pensée s’installa, qu’il retourna toute la journée.

Puisque Georges n’allait pas au Cercle, où passait-il ses soirées ? où dépensait-il tant d’argent ?

Évidemment il y avait quelque histoire de femme là-dessous.

Des que cette idée lui fut venue, Sigismond Planus commença à trembler sérieusement pour sa caisse. Ce vieil ours du canton de Berne, resté garçon toute sa vie avait des femmes en général et des Parisiennes en particulier une terreur épouvantable, Avant tout, pour mettre sa conscience en repos, il crut devoir prévenir Risler. Il le lit d’abord d’une façon un peu vague :

– Monsieur Chorche dépense beaucoup d’argent, lui dit-il un jour.

Risler ne s’en émut pas :

– Que veux-tu que j’y fasse, mon vieux Sigismond ?… C’est son droit.

Et le brave garçon pensait comme il le disait. À ses yeux, Fromont jeune était le maître absolu de la maison. C’eût été beau, vraiment, qu’il se permît de faire des observations, lui, Risler, un ancien dessinateur. Le caissier n’osa plus en parler jusqu’au jour où on vint d’une grande maison de châles lui présenter une facture de six mille francs pour un cachemire.

Il alla trouver Georges dans son bureau :

– Faut-il payer, monsieur ?

Georges Fromont fut un peu ému. Sidonie avait oublié de le prévenir de cette nouvelle emplette ; elle en prenait à son aise vis-à-vis de lui maintenant.

« Payez, payez, père Planus… » fit-il avec une nuance d’embarras, et il ajouta : « Vous passerez cela au compte de Fromont jeune… C’est une commission dont on m’avait chargé… »

Ce soir-là, le caissier Sigismond, tout en allumant sa petite lampe, vit Risler qui traversait le jardin et tapa aux carreaux pour l’appeler.

– C’est une femme, lui dit-il tout bas… À présent j’en ai la preuve…

En prononçant ce mot terrible « une femme », sa voix grelottait de peur, perdue dans la grande rumeur de la fabrique. Le bruit du travail environnant paraissait sinistre en ce moment au malheureux caissier. Il lui semblait que toutes les machines en mouvement, l’immense cheminée lançant sa vapeur à flocons, le tumulte des ouvriers à leurs travaux divers, tout cela grondait, s’agitait, se fatiguait pour un petit être mystérieux vêtu de velours, paré de bijoux.

Risler se moqua de lui et ne voulut pas le croire. Il connaissait de longue date cette manie de son compatriote de voir en toute chose l’influence pernicieuse de la femme. Pourtant les paroles de Planus lui revenaient quelquefois à l’esprit, surtout le soir, dans ses moments de solitude, quand Sidonie, partant au théâtre avec madame Dobson, s’en allait après tout le train de sa toilette, laissant l’appartement bien vide sitôt que sa longue traîne avait passé le seuil. Des bougies brûlaient devant les glaces ; des menus objets de toilette dispersés, abandonnés, disaient les caprices extravagants et les dépenses exagérées. Risler ne voyait rien de tout cela, seulement, quand il entendait la voiture de Georges rouler dans la cour, il éprouvait comme une impression de malaise et de froid en pensant qu’à l’étage au-dessous madame Fromont passait ses soirées toute seule. Pauvre femme. Si c’était vrai pourtant ce que disait Planus… Si Georges avait un ménage en ville… Oh ! ce serait affreux.

Alors, au lieu de se mettre au travail, il descendait doucement demander si madame était visible, et croyait de son devoir de lui tenir compagnie.

La fillette était déjà couchée ; mais le petit bonnet, les souliers bleus traînaient encore devant le feu avec quelques jouets. Claire lisait ou travaillait, ayant à côté d’elle sa mère silencieuse, toujours en train de frotter, d’épousseter fiévreusement, s’épuisant à souffler sur le boîtier de sa montre, et dix fois de suite, avec cet entêtement des manies qui commencent, remettant le même objet à la même place, d’un petit geste nerveux. Le brave Risler, lui non plus, n’était pas une compagnie bien égayante ; mais cela n’empêchait pas la jeune femme de l’accueillir avec bonté. Elle savait tout ce qu’on disait de Sidonie dans la fabrique ; et bien qu’elle n’en crût que la moitié, la vue de ce pauvre homme, que sa femme abandonnait si souvent, lui serrait le cœur. Une pitié réciproque faisait le fond de ces relations tranquilles, et rien n’était plus touchant que ces deux délaissés se plaignant mutuellement et essayant de se distraire.

Assis à cette petite table bien éclairée au milieu du salon, Risler se sentait peu à peu pénétré par la chaleur du foyer, l’harmonie des choses environnantes. Il retrouvait là des meubles qu’il connaissait depuis vingt ans, le portrait de son ancien patron, et sa chère madame « Chorche », penchée près de lui sur quelques mignons ouvrages de couture, lui paraissait plus jeune et plus aimable encore parmi tous ces vieux souvenirs. De temps en temps elle se levait pour aller voir l’enfant endormi dans la pièce à côté et dont le souffle léger s’entendait aux intervalles de silence. Sans s’en rendre bien compte, Risler se trouvait mieux, plus chaudement que chez lui, car certains jours son joli appartement, qui s’ouvrait à toute heure pour des départs ou des retours précipités, lui faisait l’effet d’une halle sans portes ni fenêtres, livrée aux quatre vents. Chez lui, on campait ; ici on demeurait. Une main soigneuse disposait partout l’ordre et l’élégance. Les chaises en cercle avaient l’air de causer entre elles à voix basse, le feu brûlait avec un bruit charmant, et le petit bonnet de mademoiselle Fromont avait gardé dans tous ses nœuds de rubans bleus des sourires doux et des regards d’enfant.

Alors, pendant que Claire pensait qu’un si excellent homme aurait mérité une autre compagne dans la vie, Risler, en voyant ce calme et beau visage tourné vers lui, ces yeux indulgents et spirituels, se demandait pour quelle coquine Georges Fromont délaissait une aussi adorable femme.