Fromont jeune et Risler aîné/Livre quatrième/V

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Charpentier et Cie (p. 352-372).

XXIII - LE CAFÉ CHANTANT


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Quel commis rare et consciencieux que ce nouveau commis de la maison Fromont !

Chaque jour sa lampe était la première allumée et la dernière éteinte aux vitres de la fabrique. On lui avait installé en haut, sous les combles, une petite chambre exactement semblable à celle qu’il occupait autrefois avec Frantz, vraie chambre de trappiste, meublée d’une couchette en fer et d’une table en bois blanc placée sous le portrait de son frère. C’était la même vie active, régulière et retirée que dans ce temps-là.

Il travaillait constamment, faisait venir ses repas de son ancienne petite crémerie. Mais, hélas ! la jeunesse, l’espoir à jamais disparus ôtaient leur charme à tous ces souvenirs. Heureusement, il lui restait encore Frantz et madame Chorche, les deux seuls êtres à qui il put penser sans tristesse. Madame Chorche était toujours présente, attentive à le soigner, à le consoler ; et Frantz lui écrivait souvent, sans jamais lui parler de Sidonie, par exemple. Risler pensait que quelqu’un l’avait mis au courant des malheurs survenus, et il évitait, lui aussi, dans ses lettres, toute allusion à ce sujet. « Oh ! quand je pourrai le faire revenir. » C’était son rêve, sa seule ambition : relever la fabrique et rappeler son frère.

En attendant, les journées se succédaient pour lui toujours pareilles, dans le bruit actif du commerce et la solitude navrante de sa douleur. Chaque matin il descendait, parcourait les ateliers, où le profond respect qu’il inspirait, sa physionomie sévère et silencieuse avaient rétabli l’ordre un instant troublé. Dans les commencements on avait beaucoup jasé, et différemment commenté le départ de Sidonie. Les uns disaient qu’elle s’était enfuie avec un amant, les autres que Risler l’avait chassée. Ce qui déroutait toutes les prévisions, c’était l’attitude des deux associés vis-à-vis l’un de l’autre, aussi naturelle qu’auparavant. Quelquefois pourtant, quand ils se parlaient seul à seul dans le bureau, Risler avait tout à coup un soubresaut, comme une vision de l’adultère passé. Il songeait que ces yeux qu’il avait là devant lui, cette bouche, tout ce visage lui avait menti dans ses mille expressions.

Alors une envie le prenait de sauter sur ce misérable, de le saisir à la gorge, de l’étrangler sans pitié ; mais la pensée de madame Chorche était toujours là pour le retenir. Serait-il moins courageux, moins maître de lui que cette jeune femme ?… Ni Claire, ni Fromont, personne ne se doutait de ce qui se passait en lui. À peine pouvait-on deviner dans sa conduite une rigidité, une inflexibilité qui ne lui étaient pas habituelles. Maintenant Risler aîné imposait aux ouvriers ; et ceux d’entre eux qui n’étaient pas frappés de respect devant ses cheveux blanchis en une nuit, ses traits tirés et vieillis, tremblaient sous son regard singulier, regard d’un noir bleui comme l’acier d’une arme. Toujours très bon, très doux avec les travailleurs, il était devenu redoutable pour la moindre infraction aux règlements. On aurait dit qu’il se vengeait de je ne sais quelle indulgence passée, aveugle et coupable, dont il s’accusait.

Certes, c’était un merveilleux commis que ce nouveau commis de la maison Fromont.

Grâce à lui, la cloche de la fabrique, malgré les chevrotements de sa voix vieille et fêlée, eut bien vite repris son autorité ; et celui qui menait tout se refusait à lui-même le moindre soulagement. Sobre comme un apprenti, il laissait les trois quarts de ses appointements à Planus pour la pension des Chèbe, mais il ne s’informait jamais d’eux. Le dernier jour du mois, le petit homme arrivait ponctuellement chercher ses petits revenus, roide et majestueux avec Sigismond comme il convient à un rentier en fonctions. Madame Chèbe avait essayé de parvenir jusqu’à son gendre, qu’elle plaignait et aimait ; mais la seule apparition de son châle à palmes sous le porche faisait fuir le mari de Sidonie.

C’est que tout ce courage dont il s’armait était bien plus apparent que réel. Le souvenir de sa femme ne le quittait jamais. Qu’était-elle devenue ? Que faisait-elle ? Il en voulait presque à Planus de ne pas lui en parler. Cette lettre surtout, cette lettre qu’il avait eu le courage de ne pas ouvrir, le troublait. Il y pensait constamment. Ah ! s’il avait osé, comme il l’aurait redemandée à Sigismond.

Un jour la tentation fut trop forte. Il se trouvait seul en bas dans le bureau. Le vieux caissier était parti déjeuner, laissant par extraordinaire la clef sur son tiroir. Risler n’y put pas résister. Il ouvrit, chercha, souleva les papiers. La lettre n’y était plus, Sigismond avait dû la serrer encore plus soigneusement, peut-être dans la prévision de ce qui arrivait en ce moment. Au fond, Risler ne fut pas fâché de ce contre-temps ; car il sentait bien que s’il avait trouvé sa lettre, c’eût été la fin de cette résignation active qu’il s’imposait si péniblement.

Toute la semaine, cela allait bien encore. L’existence était supportable, absorbée dans les mille soins de la maison et tellement fatigante, que Risler, la nuit venue, tombait sur son lit comme une masse inconsciente. Mais le dimanche lui était long et pénible. Le silence des cours, des ateliers déserts, ouvrait à sa pensée un champ plus vaste. Il essayait de travailler ; mais l’encouragement du travail des autres manquait au sien. Lui seul était occupé dans cette grande fabrique au repos, dont le souffle même s’arrêtait. Les verrous mis, les persiennes fermées, la voix sonore du père Achille jouant avec son chien dans les cours abandonnées, tout lui parlait de solitude. Et le quartier aussi lui donnait cette impression. Dans les rues élargies, où les promeneurs étaient paisibles et rares, le bruit des cloches sonnant vêpres tombait mélancoliquement, et quelquefois un écho du tumulte parisien, des roues en mouvement, un orgue attardé, la cliquette d’une marchande de plaisirs, traversaient ce silence comme pour l’augmenter encore.

Risler cherchait des combinaisons de fleurs et de feuillages, et pendant qu’il maniait son crayon, sa pensée, qui ne trouvait pas là une application suffisante, lui échappait, allait au bonheur passé, aux catastrophes inoubliables, souffrait le martyre, puis en revenant demandait au pauvre somnambule, toujours assis à sa table : « Qu’est-ce que tu as fait en mon absence ? » Hélas ! il n’avait rien fait.

Oh ! les longs, les tristes, les cruels dimanches ! Songez qu’il se mêlait à tout cela dans son âme cette superstition du peuple pour les jours fériés, pour ce bon repos de vingt-quatre heures où l’on retrouve du courage et des forces. S’il était sorti, la vue d’un ouvrier accompagné d’un enfant et d’une femme l’aurait fait sangloter, mais sa réclusion de trappiste lui gardait d’autres souffrances, le désespoir des solitaires, leurs révoltes terribles quand le dieu auquel ils se sont consacrés ne répond pas à leurs sacrifices. Or le dieu de Risler c’était ! le travail, et comme il ne trouvait plus en lui l’apaisement ni la sérénité, il n’y croyait plus et le maudissait.

Souvent, dans ces heures de combat, la salle de dessin s’ouvrait doucement, et Claire Fromont apparaissait. L’isolement du pauvre homme par ces longs après-midi du dimanche lui faisait pitié, et elle venait lui tenir compagnie avec sa petite fille, sachant par expérience ce que la douceur des enfants a de communicatif. La petite, qui maintenant marchait seule, glissait des bras de sa mère pour courir vers son ami. Risler entendait ces petits pas pressés. Il sentait ce souffle léger derrière lui, et tout de suite il en avait l’impression rajeunissante et calmante. Elle lui mettait de si bon cœur ses petits bras potelés autour du cou, avec son rire naïf et sans cause et le baiser de sa jolie bouche qui n’avait jamais menti. Claire Fromont, debout devant la porte, souriait en les regardant.

– Risler, mon ami, lui disait-elle, il faut descendre un peu au jardin… vous travaillez trop. Vous tomberez malade.

– Non, non, madame… au contraire, c’est le travail qui me sauve… Ça m’empêche de penser…

Puis, après un long silence, elle reprenait :

– Allons, mon bon Risler, il faut tâcher d’oublier.

Risler secouait la tête.

– Oublier… Est-ce que c’est possible ?… Il y a des choses au-dessus des forces. On pardonne, mais on n’oublie pas.

Presque toujours l’enfant finissait par l’entraîner au jardin. Il fallait bon gré mal gré jouer au ballon ou au sable avec elle ; mais la gaucherie, le peu d’entrain de son partenaire frappaient vite la petite fille. Alors elle se tenait tranquille, se contentait de marcher gravement entre les rangs de buis, la main dans celle de son ami. Au bout d’un moment, Risler ne songeait plus qu’elle était là ; mais sans qu’il y prit garde, la tiédeur de cette petite main dans la sienne avait un effet magnétique d’adoucissement sur son âme ulcérée.

On pardonne mais on n’oublie pas !…

La pauvre Claire en savait quelque chose, elle aussi ; car elle n’avait rien oublié, malgré son grand courage et l’idée qu’elle se faisait de son devoir. Pour elle comme pour Risler, le milieu où elle vivait était un rappel constant de ses souffrances. Sans pitié, les objets qui l’entouraient rouvraient sa blessure prête à se fermer. L’escalier, le jardin, la cour, tous ces témoins, ces complices muets de l’adultère, avaient à certains jours une physionomie implacable. Les soins mêmes, les précautions que prenait son mari pour lui épargner de pénibles souvenirs, l’affectation qu’il mettait à ne plus sortir le soir, à raconter les courses qu’il avait faites, ne servaient qu’à mieux lui rappeler la faute. Elle avait quelquefois envie de lui demander grâce, de lui dire : « N’en fais pas trop… » La foi était brisée en elle, et l’horrible souffrance du prêtre qui doute et veut pourtant rester fidèle à ses vœux, se trahissait dans son sourire amer, sa douceur froide et sans plaintes.

Georges était très malheureux. Il aimait sa femme maintenant. La grandeur de sa nature l’avait vaincu. Il y avait de l’admiration dans cet amour, et pourquoi ne pas le dire ! le chagrin de Claire lui tenait lieu d’une coquetterie qui n’était pas dans son caractère, et qui lui avait toujours manqué aux yeux de son mari Il était de ce singulier type d’hommes qui aiment à faire des conquêtes. Sidonie, capricieuse et froide, répondait à ce travers de cœur. Après l’avoir quittée sur un adieu plein de tendresse, il la retrouvait le lendemain indifférente, oublieuse, et ce perpétuel besoin de la ramener lui tenait lieu de passion véritable. La sérénité en amour le laissait, comme les marins une traversée sans tempêtes. Cette fois il avait été avec sa femme bien près du naufrage ; et à cette heure encore tout péril n’était pas passé. Il savait que Claire était détachée de lui, toute à l’enfant, le seul lien entre eux désormais. Cet éloignement la lui faisait paraître plus belle, plus désirable ; et il mettait à la reprendre tout son art de séduction. Il sentait combien ce serait difficile et qu’il n’avait pas affaire à une âme banale. Pourtant il ne désespérait pas. Parfois, au fond du regard si doux et en apparence si impassible qui contemplait ses efforts, une lueur vague lui disait d’espérer.

Quant à Sidonie, il n’y pensait plus. Et qu’on ne s’étonne pas de cette prompte rupture morale. Ces deux êtres superficiels n’avaient rien qui pût les attacher profondément l’un à l’autre. Georges était incapable d’éprouver des impressions durables, à moins qu’elles fussent sans cesse renouvelées ; Sidonie, de son côté, ne pouvait rien inspirer de tenace ou de grand. C’était un de ces amours de cocotte à gandin, faits de vanités, de dépits d’amour-propre, n’inspirant ni dévouement ni constance, seulement des aventures tragiques, des duels, des suicides d’où l’on revient presque toujours et d’où l’on revient guéri. Peut-être que, s’il l’avait revue, il aurait été repris de son mal : mais le coup de vent de la fuite avait emporté Sidonie trop vite et trop loin pour qu’un retour fût possible. De toute façon, c’était un soulagement pour lui de pouvoir vivre sans mentir ; et l’existence nouvelle qu’il menait, toute de travail et de privations, avec un but lointain de réussite, ne le rebutait pas. Heureusement, car ce n’était pas trop du courage et de la volonté des deux associés pour relever la maison.

Elle faisait eau de partout, cette pauvre maison Fromont. Aussi le père Planus passa encore bien de mauvaises nuits, tourmenté par le cauchemar de l’échéance et la vision fatale du petit homme bleu. Mais, à force d’économie, on arriva à payer toujours.

Bientôt quatre imprimeuses Risler, définitivement installées, fonctionnèrent à la fabrique. On commençait à s’en émouvoir dans le commerce des papiers peints. Lyon, Caen, Rixheim, les grands centres de l’industrie, s’inquiétaient beaucoup de cette merveilleuse « rotative et dodécagone ». Puis un beau jour les Prochasson se présentèrent, proposant trois cent mille francs, rien que pour partager le droit au brevet.

– Que faut-il faire ?… demanda Fromont jeune à Risler aîné.

Celui-ci haussa les épaules d’un air indifférent :

– Voyez, décidez… Cela ne me regarde pas. Je ne suis que le commis.

Dite froidement, sans colère, cette parole tomba sur la joie étourdie de Fromont et le rappela à la gravité d’une situation qu’il était toujours sur le point d’oublier.

Pourtant, une fois seul avec sa chère madame Chorche, Risler lui conseilla de ne pas accepter l’offre des Prochasson.

– Attendez… ne vous pressez pas, plus tard, vous vendrez plus cher.

Il ne parlait que d’eux dans cette affaire qui le concernait si glorieusement. On sentait qu’il se détachait d’avance de leur avenir.

Cependant les commandes arrivaient, s’accumulaient. La qualité du papier, les prix baissés à cause de la facilité de fabrication, rendaient toute concurrence impossible. À n’en plus douter, c’était une fortune colossale qui se préparait pour les Fromont. La fabrique avait repris son aspect florissant d’autrefois et son grand bourdonnement de ruche. Elle s’activait de tous ses bâtiments et des centaines d’ouvriers qui les remplissaient. Le père Planus ne levait plus le nez de son bureau ; on le voyait, du petit jardin, penché sur ses gros livres de recettes alignant en chiffres magnifiquement moulés les bénéfices de l’lmprimeuse.

Risler travaillait toujours, lui aussi, sans distraction ni repos. La prospérité revenue ne changeait rien à ses habitudes de réclusion ; et c’est de la fenêtre la plus haute du dernier étage de l’hôtel qu’il entendait venir vers lui le bruit actif de ses machines. Il n’en était ni moins sombre, ni moins silencieux. Un jour, pourtant, on apprit à la fabrique que l’lmprimeuse, dont on avait envoyé un exemplaire à la grande exposition de Manchester, venait d’y remporter la médaille d’or, consécration définitive de son succès. Madame Georges appela Risler au jardin, à l’heure du déjeuner, et voulut lui annoncer elle-même cette bonne nouvelle.

Pour le coup il eut un sourire d’orgueil qui détendit son visage vieilli et assombri. Sa vanité d’inventeur, la fierté de sa gloire, surtout l’idée de réparer aussi superbement le mal fait par sa femme à la maison, lui donnèrent une minute de vrai bonheur. Il serra les mains de Claire, et murmura comme aux heureux jours d’autrefois.

– Je suis content… Je suis content…

Mais quelle différence d’intonation ! c’était dit sans entrain, sans espérance, avec une satisfaction de tâche accomplie, et rien de plus. La cloche sonna pour le retour des ouvriers, et Risler remonta tranquillement se mettre à l’ouvrage comme les autres jours.

Au bout d’un moment, il redescendit. Malgré tout, cette nouvelle l’avait plus agité qu’il ne voulait le laisser paraître. Il errait dans le jardin, rôdait autour de la caisse, souriant tristement au père Planus à travers les vitres.

– Qu’est-ce qu’il a ? se demandait le vieux bonhomme… Qu’est-ce qu’il me veut ?

Enfin, le soir venu, au moment de fermer le bureau, l’autre se décida à entrer et à lui parler.

– Planus, mon vieux, je voudrais… Il hésita un peu.

– Je voudrais que tu me donnes… la lettre, tu sais, la petite lettre, avec le paquet.

Sigismond le regarda, stupéfait. Naïvement, il s’était imaginé que Risler ne songeait plus à Sidonie, qu’il l’avait tout à fait oubliée.

– Comment !… tu veux ?…

– Ah ! écoute, je l’ai bien gagné. Je peux bien penser un peu à moi maintenant. J’ai assez pensé aux autres.

– Tu as raison, dit Planus. Eh bien ! voici ce que nous allons faire. La lettre et le paquet sont chez moi, à Montrouge. Si tu veux, nous irons dîner tous deux au Palais-Royal, tu te rappelles, comme au bon temps. C’est moi qui régale… Nous arroserons ta médaille avec du vin cacheté, quelque chose de fin !… Ensuite nous monterons ensemble à la maison. Tu prendras tes bibelots ; et, si c’est trop tard pour rentrer, mademoiselle Planus, ma sœur, te fera un lit et tu coucheras chez nous… On est bien, là-bas… c’est la campagne… Demain matin, à sept heures, nous reviendrons ensemble à la fabrique par le premier omnibus… Allons, pays, fais-moi ce plaisir. Sans cela je croirai que tu en veux toujours à ton vieux Sigismond…

Risler accepta. Il ne songeait guère à fêter sa médaille, mais à ouvrir quelques heures plus tôt cette petite lettre qu’il avait enfin conquis le droit de lire. Il fallut s’habiller. C’était toute une affaire, depuis six mois qu’il vivait en veste de travail Et quel événement dans la fabrique ! Madame Fromont fut tout de suite prévenue :

– Madame, madame… Voilà monsieur Risler qui sort.

Claire le regarda de ses fenêtres ; et ce grand corps courbé par le chagrin, appuyé au bras de Sigismond, lui causa une émotion profonde, singulière, qu’elle se rappela toujours depuis. Dans la rue, des gens saluaient Risler avec intérêt. Rien que ce bonjour lui faisait chaud au cœur. Il avait tant besoin de bienveillance ! Mais le bruit des voitures l’étourdissait un peu :

– La tête me tourne,… disait-il à Planus.

– Appuie-toi bien sur moi, mon vieux,… n’aie pas peur.

Et le brave Planus se redressait, promenant son ami avec la fierté naïve et fanatique d’un paysan du Midi portant le saint de son village.

Ils arrivèrent enfin au Palais-Royal. Le jardin était plein de monde. On venait pour entendre la musique ; et dans la poussière et le fracas des chaises, chacun cherchait à se placer. Les deux amis entrèrent vite au restaurant pour échapper à tout ce train. Ils s’installèrent dans un de ces grands salons, au premier, d’où l’on aperçoit la verdure des arbres, les promeneurs et l’aigrette du jet d’eau entre les deux carrés de parterre mélancoliques. Pour Sigismond, c’était l’idéal du luxe, cette salle de restaurant, avec de l’or partout, autour des glaces, dans le lustre et jusque sur la tenture en papier gaufré. La serviette blanche, le petit pain, la carte d’un dîner à prix fixe le remplissaient de joie.

– Nous sommes bien, n’est-ce pas ?… disait-il à Risler.

Puis, à chacun des plats de ce régal à deux francs cinquante, il s’exclamait, remplissait de force l’assiette de son ami.

– Mange de ça… c’est bon.

L’autre, malgré son désir de faire honneur à la fête, semblait préoccupé et regardait toujours par la fenêtre.

– Te rappelles-tu, Sigismond ?… fit-il au bout d’un moment.

Le vieux caissier, tout à ses souvenirs d’autrefois, aux débuts de Risler à la fabrique répondit :

– Je crois bien que je me rappelle… tiens ! La première fois que nous avons dîné ensemble au Palais-Royal, c’était en février 46, l’année où on a installé les planches-plates à la maison.

Risler secoua la tête :

– Oh ! non…, moi je parle d’il y a trois ans… C’est là, en face, que nous avons dîné ce fameux soir.

Et il lui montrait les grandes fenêtres du salon de Véfour que le soleil couchant allumait comme les lustres d’un repas de noces, – Tiens ! c’est vrai…, murmura Sigismond un peu confus. Quelle idée malheureuse il avait eue d’amener son ami dans un endroit qui lui rappelait des choses si pénibles !

Risler, ne voulant pas attrister le repas, leva son verre brusquement.

– Allons ! à ta santé, mon vieux camarade.

Il essayait de détourner la conversation. Mais une minute après, lui-même la remettait sur ce sujet-la, et tout bas, comme s’il avait honte, il demandait à Sigismond :

– Est-ce que tu l’as vue ?

– Ta femme ?… Non, jamais.

– Elle n’a plus écrit ?

– Non…, plus du tout.

– Mais enfin, tu dois avoir des nouvelles. Qu’est-ce qu’elle a fait pendant ces six mois ? Est-ce qu’elle vit avec ses parents ?

– Non.

Risler pâlit. Il espérait que Sidonie serait retournée près de sa mère, qu’elle aurait travaillé comme lui, pour oublier et expier. Il avait pensé souvent que, d’après ce qu’il apprendrait d’elle quand il aurait le droit d’en parler, il réglerait sa vie future, et dans un de ces avenirs lointains qui ont l’indécision du rêve, il se voyait parfois s’exilant avec les Chèbe au fond de quelque pays bien ignoré où rien ne lui rappellerait la honte passée. Ce n’était pas un projet, certes, mais cela vivait au fond de son esprit comme un espoir et ce besoin qu’ont tous les êtres de se reprendre au bonheur.

– Est-ce qu’elle est à Paris ?… demanda-t-il après quelques instants de réflexion.

– Non… Elle est partie il y a trois mois. On ne sait pas où elle est allée.

Sigismond n’ajouta pas qu’elle était partie avec son Cazaboni dont elle portait le nom maintenant, qu’ils couraient ensemble les villes de province, que sa mère était désolée, ne la voyait plus et n’avait plus de ses nouvelles que par Delobelle. Sigismond ne crut devoir rien dire de tout cela, et après son dernier mot :

« Elle est partie », il se tut.

Risler, de son côté, n’osait plus rien demander.

Pendant qu’ils étaient là, en face l’un de l’autre, assez embarrassés de ce long silence, la musique militaire éclata sous les arbres du jardin. On jouait une de ces ouvertures d’opéra italien qui semblent faites pour le plein ciel des promenades publiques, et dont les notes nombreuses se mêlent, en montant dans l’air, aux « psst !… psst !… » des hirondelles, à l’élan perlé du jet d’eau. Les cuivres éclatants font bien ressortir la douceur tiède de ces fins de journées d’été si accablées, si longues à Paris, il semble qu’on n’entend plus qu’eux. Les roues lointaines, les cris des enfants qui jouent, les pas des promeneurs sont emportés dans ces ondes sonores jaillissantes et rafraîchissantes, aussi utiles aux Parisiens que l’arrosement journalier de leurs promenades. Tout autour les fleurs fatiguées, les arbres blancs de poussière, les visages que la chaleur rend pâles et mats, toutes les tristesses, toutes les misères d’une grande ville courbées et songeuses sur les bancs du jardin en reçoivent une impression de soulagement et de réconfort. L’air est remué, renouvelé par ces accords qui le traversent en le remplissant d’harmonie.

Le pauvre Risler éprouva comme une détente de tous ses nerfs.

– Ça fait du bien, un peu de musique… disait-il avec des yeux brillants.

Et il ajouta en baissant la voix :

– J’ai le cœur gros, mon vieux… Si tu savais…

Ils restèrent sans parler, accoudés à la fenêtre, pendant qu’on leur servait le café. Puis la musique cessa, le jardin devint désert. La lumière attardée aux angles remonta vers les toits, mit ses derniers rayons aux vitres les plus hautes, suivie par les oiseaux, les hirondelles qui, de la gouttière où elles se serraient les unes contre les autres, saluèrent d’un dernier gazouillement le jour qui finissait.

– Voyons… Où allons-nous ? dit Planus en sortant du restaurant.

– Où tu voudras…

Il y avait là tout près, à un premier étage de la rue Montpensier, un café chantant où on voyait entrer beaucoup de monde.

– Si nous montions ?… demanda Planus, qui voulait dissiper à tout prix la tristesse de son ami…, la bière est excellente.

Risler se laissa entraîner, depuis six mois il n’avait pas bu de bière… C’était un ancien restaurant transformé en salle de concert. Trois grandes pièces, dont on avait abattu les cloisons, se suivaient, soutenues et séparées par des colonnes dorées, une décoration mauresque, rouge vif, bleu tendre, avec de petits croissants et des turbans roulés en ornement.

Quoiqu’il fût encore de bonne heure, tout était plein, et l’on étouffait, même avant d’entrer, rien qu’en voyant cet entassement de gens assis autour des tables, et tout au fond, à demi cachées par la suite des colonnes, ces femmes empilées sur une estrade, parées de blanc, dans la chaleur et l’éblouissement du gaz.

Nos deux amis eurent beaucoup de peine à se caser, et encore derrière une colonne d’où ils ne pouvaient voir qu’une moitié de l’estrade, occupée en ce moment par un superbe monsieur en habit noir et en gants jaunes, frisé, ciré, pommadé, qui chantait d’une voix vibrante.

Mes beaux lions aux crins dorés
Du sang des troupeaux altérés,
Halte-là !… je fais sentinellô !…

Le public, des petits commerçants du quartier avec leurs dames et leurs demoiselles, paraissait enthousiasmé ; les femmes surtout. Il était si bien l’idéal des imaginations de boutique, ce magnifique berger du désert qui parlait aux lions avec cette autorité et gardait son troupeau en tenue de soirée. Aussi, malgré leur allure bourgeoise, leurs toilettes modestes et la banalité de leur sourire de comptoir, toutes ces dames, tendant leurs petits becs vers l’hameçon du sentiment, roulaient des yeux langoureux du côté du chanteur. Le comique était de voir ce regard à l’estrade se transformer tout à coup, devenir méprisant et féroce en tombant sur le mari, le pauvre mari, en train de boire tranquillement une chope vis-à-vis de sa femme : « Ce n’est pas toi qui serais capable de faire, sentinellô à la barbe des lions et en habit noir encore, et avec des gants jaunes… » Et l’œil du mari avait bien l’air de répondre : « Ah ! dame, oui, c’est un gaillard, celui-là ».

Assez indifférents à ce genre d’héroïsme, Risler et Sigismond savouraient leur bière sans prêter une grande attention à la musique, quand la romance finie, dans les applaudissements, les cris, le brouhaha qui suivirent, le père Planus poussa une exclamation :

– Tiens ! c’est drôle… on dirait… mais oui, je ne me trompe pas… C’est lui, c’est Delobelle !

C’était, en effet, l’illustre comédien qu’il venait de découvrir là-bas, au premier rang près de l’estrade. Sa tête grisonnante apparaissait de trois quarts. Négligemment il s’appuyait à une colonne, le chapeau à la main, dans sa grande tenue des premières ; liage éblouissant, frisure au petit fer, habit noir piqué d’un camélia à la boutonnière comme d’une décoration. Il regardait de temps en temps la foule d’un air tout à fait supérieur ; mais c’est vers l’estrade qu’il se tournait le plus souvent, avec des mines aimables, des petits sourires encourageants, des applaudissements simulés, adressés à quelqu’un que de sa place le père Planus ne pouvait pas voir.

La présence de l’illustre Delobelle dans un café-concert n’avait rien de bien extraordinaire, puisqu’il passait toutes ses soirées dehors ; pourtant le vieux caissier en ressentit un certain trouble, surtout quand il aperçut au même rang de spectateurs une capote bleue et des yeux d’acier. C’était madame Dobson, la sentimentale maîtresse de chant. Dans la fumée des pipes et la confusion de la foule, ces deux physionomies rapprochées l’une de l’autre faisaient à Sigismond l’effet de deux apparitions comme en évoquent les coïncidences d’un mauvais rêve. Il eut peur pour son ami, sans savoir précisément de quoi ; et tout de suite l’idée lui vint de l’emmener :

– Allons-nous-en, Risler… On meurt de chaud ici.

Au moment où ils se levaient, car Risler ne tenait pas plus à rester là qu’à partir, l’orchestre, composé d’un piano et de quelques violons commença une ritournelle bizarre. Il se fit dans la salle un mouvement de curiosité. On criait ; « Chut !… Chut !… Assis ! »

Ils furent obligés de reprendre leurs places. D’ailleurs Risler commençait à être troublé.

– Je connais cet air-là, se disait-il. Où l’ai-je entendu ?

Un tonnerre d’applaudissements et une exclamation de Planus lui firent lever les yeux.

– Viens, viens… sortons… disait le caissier, en essayant de l’entraîner dehors.

Mais il était trop tard. Risler avait déjà vu sa femme s’avancer au bord de l’estrade et s’incliner devant le public avec des sourires de danseuse.

Elle était en robe blanche, comme la nuit du bal ; mais il y avait maintenant moins de richesse dans toute sa tenue et un laisser-aller choquant. La robe tenait à peine aux épaules, les cheveux s’envolaient en un brouillard blond au-dessus des yeux, et autour du cou un collier de perles trop grosses pour être vraies s’étageait avec un brio de clinquant. Delobelle avait raison : c’est la vie de bohème qu’il lui fallait. Sa beauté y avait gagné je ne sais quelle expression insouciante qui la caractérisait, en faisait bien le type de la femme échappée, livrée à tous les hasards et descendant d’étape en étape jusqu’au plus profond de l’enfer parisien, sans que rien au monde soit assez fort pour la ramener à l’air pur et à la lumière.

Et comme elle semblait à l’aise dans son cabotinage ! Avec quel aplomb elle s’avançait sur cette estrade ! Ah ! si elle avait pu voir le regard désespéré et terrible qui la fixait là-bas dans la salle, embusqué derrière une colonne, son sourire n’aurait pas eu cette placidité impudique, sa voix n’aurait pas trouvé ces inflexions câlines et langoureuses pour roucouler la seule romance que madame Dobson eût jamais pu lui apprendre :

Pauv’ pitit mam’zelle Zizi
C’est l’amou, l’amou qui tourne
La tête à li.

Risler s’était levé, malgré les efforts de Planus.

– Assis… assis…, lui criait-on.

Le malheureux n’entendait rien. Il regardait sa femme.

C’est l’amou, l’amou qui tourne
La tête à li,

répétait Sidonie en minaudant.

Une minute il se demanda s’il n’allait pas bondir sur l’estrade et tout tuer. Il lui passait des lueurs rouges dans les yeux et comme un aveuglement de fureur. Puis tout à coup la honte et le dégoût le prirent, et il se précipita dehors en renversant les chaises, les tables, poursuivi par l’effarement et les imprécations de tous ces bourgeois scandalisés.