Fromont jeune et Risler aîné/Livre troisième/I

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Charpentier et Cie (p. 169-193).

XIII - LE JUSTICIER


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Les personnes qui vivent toujours enfermées, attachées à leur coin de vitre par le travail ou les infirmités, de même qu’elles se font un horizon des murs, des toits, des fenêtres voisines, s’intéressent aussi aux gens qui passent.

Immobiles, elles s’incarnent dans la vie de la rue, et tous ces affairés qui leur apparaissent, quelquefois tous les jours aux mêmes heures, ne se doutent pas qu’ils servent de régulateur a d’autres existences, que des yeux amis les guettent, auxquels ils manquent, s’il leur arrive de prendre par un autre chemin.

Les dames Delobelle, recluses toute la journée, avaient de ces observations muettes. Comme la fenêtre était étroite, la mère, dont les yeux commençaient à s’user à force de travail, se mettait près du jour, contre le rideau de mousseline relevé, le grand fauteuil de sa fille à côté d’elle, mais un peu plus loin. Elle lui annonçait leurs passants de la journée. C’était une distraction, un sujet à causerie ; et les longues heures de travail paraissaient plus courtes, espacées par des apparitions régulières de gens très occupés par eux aussi. Il y avait deux petites sœurs, un monsieur en paletot gris, un enfant qu’on menait au collège et qu’on en ramenait, et un vieil employé à jambe de bois, dont le pas sonnait sur le trottoir sinistrement.

Celui-là on le voyait à peine : il passait quand la nuit était déjà tombée, mais on l’entendait, et chaque fois ce bruit arrivait à la petite boiteuse comme un écho violent de ses pensées les plus tristes. Tous ces amis de la rue occupaient sans le savoir les deux femmes. S’il pleuvait on disait : « Ils vont être mouillés… L’enfant sera-t-il rentré avant l’averse ? » Et aux changements de saisons, que le soleil de mars inondât les trottoirs ruisselants ou que la neige de décembre les couvrit de ses bourrelets blancs et de ses plaques noires, l’apparition d’un vêtement nouveau sur un de leurs amis faisait penser aux deux recluses : « C’est l’été » ou bien « Voici l’hiver ».

Or ce jour-là était la fin d’un jour de mai, une de ces soirées lumineuses et douces, où la vie des maisons se répand dehors par les croisées ouvertes. Désirée et sa mère activaient leurs aiguilles et leurs doigts, épuisant le jour qui tombait, jusqu’à son dernier rayon, avant d’allumer la lampe. On entendait des cris d’enfants jouant dans les cours, des pianos assourdis, et la voix de quelque petit marchand du trottoir traînant sa charrette à moitié vide. On sentait du printemps dans l’air, un vague parfum de jacinthe et de lilas. La maman Delobelle venait de poser son ouvrage, et avant de fermer la croisée, les coudes appuyés à la rampe, écoutait toutes ces rumeurs d’une grande ville laborieuse, heureuse de circuler dans les rues, sa journée finie. De temps on temps, sans se retourner, elle parlait à sa fille :

– Tiens ! voilà monsieur Sigismond. Comme il sort de bonne heure, ce soir, de la fabrique… C’est peut-être l’effet des jours qui rallongent, mais il me semble qu’il n’est pas, encore sept heures… Avec qui est il donc le vieux caissier ?… Que c’est drôle !… On dirait… Mais oui… On dirait monsieur Frantz… Ce n’est pas possible pourtant… Monsieur Frantz est bien loin d’ici, en ce moment : et puis il n’avait pas de barbe… C’est égal ! Ça lui ressemble beaucoup… Regarde donc, fillette.

Mais fillette ne quitte pas son fauteuil ; elle ne bouge même pas. Les yeux perdus, l’aiguille en l’air, immobilisée dans son joli geste d’activité, elle est partie pour le pays bleu, cette contrée merveilleuse où l’on va librement, sans souci d’aucune infirmée. Ce nom de Frantz, prononcé machinalement par sa mère, au hasard d’une ressemblance, c’est pour elle tout un passé d’illusions, de chaudes espérances, passagères comme la rougeur qui lui montait aux joues, quand le soir, en rentrant, il venait causer un moment avec elle. Comme tout cela est loin déjà ! Dire qu’il habitait la petite chambre à côté, qu’on entendait son pas dans l’escalier, et sa table qu’il traînait près de la fenêtre pour dessiner. Quel chagrin et quelle douceur elle avait à l’écouter parler de Sidonie, assis à ses pieds sur la chaise basse, pendant qu’elle montait ses mouches et ses oiseaux.

Tout en travaillant, elle l’encourageait, le consolait, car Sidonie avait causé bien des petits chagrins à ce pauvre Frantz avant de lui en faire un grand. Le son de sa voix quand il parlait de l’autre, l’éclat de ses yeux en y pensant, la charmaient malgré tout, si bien que quand il était parti désespéré, il avait laissé derrière lui un amour plus grand encore que celui qu’il emportait, un amour que la chambre toujours pareille, la vie sédentaire et immobile garderaient intact avec tout son parfum amer, tandis que le sien au ciel ouvert des grandes routes se dissiperait, s’évaporerait peu à peu.

… Le jour baisse tout à fait. Une immense tristesse envahit la pauvre fille, avec l’ombre de ce soir si doux. La lueur heureuse du passé diminue pour elle comme le filet de jour dans l’embrasure étroite de la fenêtre où la mère est restée accoudée.

Tout à coup la porte s’ouvre… Quelqu’un est là, qu’on ne distingue pas bien… Oui cela peut-il être ? Les dames Delobelle ne reçoivent jamais de visites. La mère, qui s’est retournée, a d’abord cru qu’on venait de leur magasin chercher l’ouvrage de la semaine.

– Mon mari vient d’aller chez vous, monsieur… Nous n’avons plus rien ici. Monsieur Delobelle a tout reporté.

L’homme s’avance sans répondre, et à mesure qu’il approche de la fenêtre, sa silhouette se dessine. C’est un grand gars solide, bronzé, la barbe épaisse et blonde, la voix forte, l’accent un peu lourd.

– Ah ça, maman Delobelle, vous ne me reconnaissez donc pas ?

– Oh ! moi, monsieur Frantz, je vous ai reconnu tout de suite, dit Désirée bien tranquillement, d’un ton froid et posé.

– Miséricorde ! c’est monsieur Frantz.

Vite, vite, la maman Delobelle court à la lampe, allume, ferme la croisée.

– Comment ! c’est vous, mon ami Frantz… De quel air tranquille elle dit ça, cette petite… je vous ai bien reconnu… Ah ! le petit glaçon… Elle sera toujours la même.

Un vrai petit glaçon en effet. Elle est pâle, pâle : et dans la main de Frantz, sa main est toute blanche, toute froide.

Il la trouve embellie, encore plus affinée.

Elle le trouve superbe comme toujours, avec une expression de lassitude et de tristesse au fond des yeux, qui le rend plus homme qu’au départ.

Sa lassitude vient de ce voyage précipité, entrepris au reçu de la terrible lettre de Sigismond. Aiguillonné par ce mot de déshonneur, il est parti sur-le-champ sans attendre son congé, risquant sa fortune et sa place, et de paquebots en chemins de fer, il ne s’est arrêté qu’à Paris. Il y a de quoi être las, surtout quand on a voyagé avec la hâte d’arriver, et que la pensée impatiente s’est agitée tout le temps, faisant dix fois le chemin dans des doutes, des terreurs, des perplexités continuelles.

Sa tristesse date de plus loin. Elle date du jour où celle qu’il aimait a refusé de l’épouser pour devenir, six mois après, la femme de son frère ; deux coups terribles l’un après l’autre, et le second encore plus douloureux que le premier. Il est vrai qu’avant de faire ce mariage Risler aîné lui a écrit pour lui demander la permission d’être heureux, et cela dans des termes si touchants, si tendres, que la violence du coup porté en a été un peu atténuée ; puis, à la fin, le dépaysement, le travail, les longues courses sont venus à bout de son chagrin. Il ne lui en est resté qu’un grand fond de mélancolie. À moins cependant que cette haine, cette colère qu’il ressent en ce moment contre la femme qui déshonore son frère, ne soit encore quelque chose de son ancien amour.

Mais non ! Frantz Risler ne pense qu’à venger l’honneur des Risler. Ce n’est pas en amant, c’est en justicier qu’il arrive ; et Sidonie n’a qu’à bien se tenir.

Tout d’abord, en descendant de wagon, le justicier était allé droit à la fabrique, comptant sur la surprise, l’imprévu de son arrivée pour lui révéler ce qui se passait, d’un coup d’œil. Malheureusement, il n’avait trouvé personne. Les persiennes du petit hôtel au fond du jardin étaient fermées depuis quinze jours.

Le père Achille lui apprit que ces dames habitaient leurs campagnes respectives, où les deux associés allaient les rejoindre tous les soirs.

Fromont jeune avait quitté les magasins de très bonne heure, Risler aîné venait de partir.

Frantz se décida à parler au vieux Sigismond. Mais c’était samedi, soir de paye, et il dut attendre que la longue file d’ouvriers qui commençait à la loge d’Achille pour finir au grillage du caissier, se fût peu à peu écoulée. Quoique impatient et bien triste, ce brave garçon, qui avait eu depuis l’enfance la vie des ouvriers de Paris, éprouvait du plaisir à se retrouver au milieu de cette animation, de ces mœurs si spéciales. Il y avait sur tous ces visages honnêtes ou vicieux le contentement de la semaine finie. On sentait que le dimanche commençait pour eux le samedi soir, à sept heures, devant la petite lampe du caissier.

Il faut avoir vécu parmi les commerçants pour connaître tout le charme de ce repos d’un jour et sa solennité. Beaucoup de ces pauvres gens enchaînés à des labeurs malsains attendent ce dimanche béni comme une bouffée d’air respirable, nécessaire à leur santé et à leur vie. Aussi quel épanouissement, quel besoin de gaieté bruyante ! Il semble que l’oppression du travail de la semaine se dissipe en même temps que la vapeur des machines qui s’échappe en sifflant et en fumant au-dessus des ruisseaux.

Tous les ouvriers s’éloignaient du grillage, en comptant l’argent éclatant dans leurs mains noires. C’était des déceptions, des murmures, des réclamations, des heures manquées, de l’argent pris à l’avance ; et dans le tintement des gros sous on entendait la voix de Sigismond calme et impitoyable défendant les intérêts des patrons jusqu’à la férocité.

Frantz connaissait tous les drames de la paye, les fausses intonations et les vraies. Il savait que l’un réclamait pour la famille, pour payer le boulanger, le pharmacien, des mois d’école. L’autre pour le cabaret, et pis encore. Les ombres tristes, accablées, passant et repassant devant le portail de la fabrique, jetant de longs regards au fond des cours, il savait ce qu’elles attendaient, qu’elles guettaient toutes un père ou un mari pour le ramener bien vite au logis d’une voix grondeuse et persuasive.

Oh ! les enfants nu-pieds, les tout petits enveloppés de vieux châles, les femmes sordides, dont les visages noyés de larmes arrivent à la blancheur de linge des bonnets qui les entourent…

Oh ! le vice embusqué, rôdant autour de la paye, les bouges qui s’allument au fond des rues noires, les vitres troubles des cabarets où les mille poisons de l’alcool étalent leurs couleurs fausses.

Frantz connaissait toutes ces misères ; mais jamais elles ne lui avaient paru si lugubres, si poignantes que ce soir-là. La paye était finie, Sigismond sortait de son bureau. Les deux amis se reconnurent, s’embrassèrent : et, dans le silence de la fabrique, en arrêt pour vingt-quatre heures, muette de tous ses bâtiments vides, le caissier expliqua à Frantz l’état des choses. Il lui raconta la conduite de Sidonie, les dépenses folles, l’honneur du ménage détruit à jamais. Les Risler venaient d’acheter une campagne à Asnières, l’ancienne maison d’une actrice, et s’y étaient installés d’une façon somptueuse. Ils avaient chevaux, voitures, un luxe, un train de vie ! Ce qui inquiétait surtout le brave Sigismond, c’était la retenue de Fromont jeune. Depuis quelque temps, il ne prenait presque plus d’argent à la caisse, et pourtant Sidonie dépensait plus que jamais.

– Chai bas gonfianze !… disait le malheureux caissier en remuant la tête… chai bas gonfianze…

Puis, baissant la voix, il ajoutait :

– Mais ton frère, mon petit Frantz, ton frère ?… Qui nous l’expliquera ? Il s’en va dans tout cela les yeux en l’air, les mains dans les poches, l’idée à sa fameuse invention qui malheureusement ne sort pas vite… Tiens ! veux-tu que je te dise ? C’est un coquin ou c’est une bête.

Tout en parlant ils se promenaient de long en large dans le petit jardin, s’arrêtaient, reprenaient leur marche. Frantz croyait vivre dans un mauvais rêve La rapidité du voyage, ce changement brusque de lieu et de climat, le flot de paroles de Sigismond qui n’arrêtait pas, l’idée nouvelle qu’il fallait se faire de Risler et de Sidonie, cette Sidonie qu’il avait tant aimée, toutes ces choses l’étourdissaient, le rendaient comme fou.

Il était tard. La nuit venait, Sigismond lui proposa de l’emmener coucher à Montrouge ; il refusa, prétextant la fatigue, et, resté seul dans le Marais, à cette heure douteuse et triste du jour qui finit et du gaz qu’on n’a pas encore allumé, il alla machinalement vers son ancien logis de la rue de Braque.

À la porte de l’allée, un écriteau était pendu : Chambre de garçon à louer.

C’était justement la chambre où il avait vécu si longtemps avec son frère. Il reconnut la carte géographique piquée au mur par quatre épingles, la fenêtre du palier et la petite plaque des dames Delobelle : Oiseaux et mouches pour modes. La porte de ces dames était entr’ouverte ; il n’eut qu’à la pousser pour entrer.

Certainement il n’y avait pas pour lui dans tout Paris un abri plus sûr, un coin mieux fait pour accueillir et calmer son âme troublée que cet intérieur laborieux et immuable. Dans l’agitation actuelle de sa vie déroutée, c’était comme le port aux eaux tranquilles et profondes, le quai plein de soleil et de paix, où les femmes travaillent en attendant les maris et les pères, pendant qu’au dehors le vent gronde, la mer bouillonne. C’était surtout, sans qu’il s’en rendît bien compte, un enlacement de sûres affections, et ce doux miracle de tendresse qui nous rend précieux, même quand nous n’aimons pas, l’amour que l’on ressent pour nous.

Ce cher petit glaçon de Désirée l’aimait tant. Elle avait des yeux si brillants, en lui parlant de choses indifférentes. Comme les objets trempés de phosphore resplendissent tous également, les moindres mots qu’elle disait illuminaient sa jolie figure épanouie. Quel bon repos c’était pour lui après les brutalités de Sigismond.

Ils causaient tous deux avec animation, pendant que la maman Delobelle mettait le couvert :

– Vous dînerez avec nous, n’est-ce pas, monsieur Frantz ?… Le père est allé reporter l’ouvrage ; mais il rentrera sûrement pour dîner.

Il rentrera sûrement pour dîner !

L’excellente femme disait cela avec une certaine fierté. En effet, depuis la déconvenue de sa direction, l’illustre Delobelle ne mangeait plus dehors, même les soirs où il allait toucher la paye. Le malheureux directeur avait pris tant de repas à crédit à son restaurant, qu’il n’osait plus y retourner. En revanche, il ne manquait jamais, le samedi, de ramener avec lui deux ou trois convives affamés et inattendus, des « vieux camarades », des « déveinards », C’est ainsi que ce soir-là il fit son entrée, escorté d’un financier du théâtre de Metz et d’un comique du théâtre d’Angers, tous deux en disponibilité.

Le comique, rasé, ridé, ratatiné au feu de la rampe, avait l’air d’un vieux gamin ; le financier portait des espadrilles sans le moindre linge apparent. Delobelle les annonça pompeusement dès la porte, mais la vue de Frantz Risler interrompit la présentation.

– Frantz !… mon Frantz !…, cria le vieux cabotin d’une voix mélodramatique en battant l’air de ses mains convulsives ; puis, après une longue et emphatique accolade, il présenta ses convives les uns aux autres.

– Monsieur Robricart, du théâtre de Metz.

– Monsieur Chandezon, du théâtre d’Angers.

– Frantz Risler, ingénieur.

Dans la bouche de Delobelle, ce mot d’ingénieur prenait des proportions !

Désirée eut une jolie moue, en voyant les amis de son père. C’eût été si beau d’être en famille un jour comme aujourd’hui. Mais le grand homme se moquait bien de cela. Il avait assez à faire à débarrasser ses poches. D’abord il en tira, un superbe pâté ; « pour ces dames », disait-il, oubliant qu’il l’adorait. Un homard parut ensuite ; puis un saucisson d’Arles, des marrons glacés, des cerises, les premières !

Pendant que le financier enthousiasmé, rehaussait un col de chemise invisible, que le comique faisait « gnouf ! gnouf ! » d’un geste oublié des Parisiens depuis dix ans, Désirée pensait avec terreur au trou immense que ce repas improvisé allait creuser dans les pauvres ressources de la semaine, et la maman Delobelle, affairée, bouleversait tout le buffet pour trouver le nombre de couverts suffisant.

Le repas fut très gai Les deux comédiens dévoraient à la grande joie de Delobelle qui remuait avec eux de vieux souvenirs de cabotinage. Rien de plus lugubre. Imaginez des débris de portants, des lampions éteints, un vieux fonds d’accessoires moisis et tombant en miettes.

Dans une espèce d’argot familier, trivial, tutoyeur, ils se rappelaient leurs innombrables succès, car tous trois, à les entendre, avaient été acclamés, chargés de couronnes, portés en triomphe par des villes entières. Tout en parlant, ils mangeaient comme mangent les comédiens, assis de trois quarts, face au public, avec cette fausse hâte des convives de théâtre devant un souper de carton, cette façon d’alterner les mots et les bouchées, de chercher des effets en posant son verre, en rapprochant sa chaise, d’exprimer l’intérêt, l’étonnement, la joie, la terreur, la surprise, à l’aide d’un couteau et d’une fourchette savamment manœuvrés. La maman Delobelle les écoutait en souriant.

On n’est pas la femme d’un acteur depuis trente ans, sans avoir un peu pris l’habitude de ces singulières façons d’être.

Mais un petit coin de la table se trouvait séparé du reste des convives comme par une nuée qui interceptait les mots bêtes, les gros rires, les vanteries. Frantz et Désirée se parlaient à demi-voix, sans rien entendre de ce qui se disait autour d’eux. Des choses de leur enfance, des anecdotes de voisinage, tout un passé vague, qui ne valait que par la communauté des souvenirs évoqués, par l’étincelle pareille montant à leurs yeux, faisaient les frais de leur douce causerie. Tout à coup le nuage se déchira, et la terrible voix de Delobelle interrompit le dialogue :

– Tu n’as pas vu ton frère ? demanda-t-il à Frantz pour n’avoir pas l’air de trop le laisser de côté… tu n’as pas vu sa femme non plus ?… Ah ! tu vas en trouver une Madame. Des toilettes, mon cher, et un chic ! Je ne te dis que ça. Ils ont un vrai château à Asnières. Les Chèbe sont là-bas aussi… Ah ! tout ça, mon vieux, ça nous distance. On est riche, on dédaigne les camarades… Jamais un mot, jamais une visite. Pour moi, tu comprends, je m’en moque, mais c’est vraiment blessant pour ces dames.

– Oh ! papa, dit Désirée vivement, vous savez bien que nous autres, nous aimons trop Sidonie pour lui en vouloir.

Le comédien donna un grand coup de poing furieux sur la table :

– Eh ! c’est bien le tort que vous avez… Il faut en vouloir aux gens qui ne cherchent qu’à vous blesser, à vous humilier.

Il avait encore sur le cœur les fonds refusés à son projet de théâtre, et d’ailleurs, ne cachait pas sa rancune :

– Si tu savais, disait-il à Frantz, si tu savais quel gaspillage il y a là-dedans. C’est une pitié… Et rien de solide, rien d’intelligent. Moi qui te parle, j’ai demandé à ton frère une petite somme pour me faire un avenir et lui assurer à lui des bénéfices considérables. Il m’a refusé net…, Parbleu ! madame est bien trop exigeante. Elle monte à cheval, va aux courses en voiture et vous mène son mari du même train que son petit panier sur le quai d’Asnières… Entre nous, je ne le crois pas bien heureux, ce brave Risler… Cette petite femme-là lui en fait voir de toutes les couleurs…

L’ex-comédien termina sa tirade par un clignotement d’yeux à l’adresse du comique et du financier, et pendant un moment il y eut entre eux un échange de mines, de grimaces convenues, des « hé ! hé ! » des « hum ! hum ! » toute la pantomime des sous-entendus.

Frantz était atterré. Malgré lui, l’horrible certitude lui arrivait de tous côtés, Sigismond avait parlé avec sa nature, Delobelle avec la sienne. Le résultat était le même. Heureusement le dîner finissait. Les trois acteurs se levèrent de table et s’en allèrent à la brasserie de la rue Blondel, Frantz resta avec les deux femmes.

En le voyant là, tout près d’elle, affectueux et doux, Désirée eut tout à coup un élan de reconnaissance pour Sidonie. Elle se dit qu’après tout c’était à sa générosité qu’elle devait ce semblant de bonheur, et cette pensée lui donna du cœur pour défendre son ancienne amie.

– Voyez-vous, monsieur Frantz, il ne faut pas croire tout ce que mon père vous a raconté de votre belle-sœur. Il exagère toujours un peu, ce cher papa. Moi, je sais bien que Sidonie est incapable de tout le mal dont on l’accuse. Je suis sûre que son cœur est resté le même et qu’elle aime toujours ses amis, quoi qu’elle les néglige un peu… C’est la vie, cela. On est séparé sans le vouloir. N’est-ce pas vrai, monsieur Frantz ?

Oh ! comme il la trouvait jolie, pendant quelle lui parlait ainsi. Jamais il n’avait autant remarqué ces traits fins, ce teint aristocratique ; et, quand il partit ce soir-là, attendri par l’empressement qu’elle avait mis à défendre Sidonie, par toutes les charmantes raisons féminines qu’elle donnait au silence, à l’abandon de son amie, Frantz Risler pensait, avec un sentiment de plaisir égoïste et naïf, que cette enfant l’avait aimé, qu’elle l’aimait peut-être encore et lui gardait au fond de son cœur cette place chaude, abritée, où l’on revient comme au refuge quand la vie nous a blessé.

Toute la nuit, dans son ancienne chambre, bercé par le mouvement du voyage, par ce bruit de vagues et de grand vent qui suit les longues traversées, il rêva du temps de sa jeunesse, de la petite Chèbe, de Désirée Delobelle, de leurs jeux, de leurs travaux, de l’École Centrale dont les grands bâtiments dormaient tout près de lui, mornes, dans les rues noires du Marais. Puis, le matin venu, comme la lumière tombant des fenêtres sans rideau tourmentait ses yeux et lui ramenait le sentiment du devoir et des préoccupations de la journée, il rêva que c’était l’heure d’aller à l’École et que son frère, avant de descendre à la fabrique, entrouvrait la porte pour lui crier :

« Allons ! paresseux, allons !… »

Cette bonne voix aimante, trop vivante, trop réelle pour le rêve, lui fit ouvrir les yeux tout à fait.

Risler était debout près de son lit, guettait son réveil avec un adorable sourire un peu ému, et la preuve que c’était bien Risler, c’est que dans sa joie de revoir son frère Frantz, il ne trouvait rien de mieux à dire que : « Je suis content… Je suis content… »

Quoique ce jour-là fût un dimanche, Risler, selon son habitude, était venu à la fabrique profiter du silence et de la tranquillité pour travailler à son imprimeuse. Sitôt en arrivant, le père Achille lui avait appris que son frère était descendu rue de Braque, et il accourait joyeux, surpris, un peu vexé de n’avoir pas été averti d’avance et surtout que Frantz l’eût privé de la première soirée du retour. Ce regret revenait à chaque instant dans sa causerie à bâtons rompus, où tout ce qu’il avait à dire demeurait inachevé, interrompu par mille questions diverses, des explosions de tendresse et de joie. Frantz s’excusa sur la fatigue, le plaisir qu’il avait eu à se retrouver dans leur ancienne chambre.

– C’est bon, c’est bon, disait Risler ; mais maintenant, je ne te lâche plus… tu vas venir à Asnières tout de suite… Je me donne congé aujourd’hui… Tu comprends, il n’y a plus de travail possible du moment que tu arrives… C’est la petite qui va être surprise… et contente… Nous parlions si souvent de toi… Quel bonheur ! Quel bonheur !…

Et le pauvre homme s’épanouissait de joie, devenait bavard, lui, le silencieux, admirait son Frantz, trouvait qu’il avait grandi. Pourtant l’élève de l’École Centrale était déjà d’une belle taille au départ ; seulement ses traits s’étaient accentués, ses épaules élargies, et il y avait loin du grand garçon à tournure de séminariste parti deux ans auparavant pour Ismaïlia, à ce beau forban, tanné, sérieux et doux.

Pendant que Risler le contemplait, Frantz, de son côté, observait très attentivement son frère, et, le trouvant toujours le même, aussi naïf, aussi tendre, aussi distrait par moments, il se disait :

« Non ! ce n’est pas possible… il n’a pas cessé d’être honnête homme. »

Alors, songeant à ce qu’on osait supposer, toute sa colère se tournait contre cette femme, hypocrite et vicieuse, qui trompait son mari si effrontément, si impunément, qu’elle arrivait à le faire passer pour son complice. Oh ! quelle explication terrible il allait avoir avec elle, comme il allait lui parler durement. « Je vous défends, madame, vous m’entendez bien, je vous défends de déshonorer mon frère !… »

Il pensait à cela tout le temps de la route, en voyant filer les arbres encore grêles le long des talus du chemin de fer de Saint-Germain. Assis en face de lui, Risler bavardait, bavardait sans s’arrêter. Il parlait de la fabrique, de leurs affaires. Ils avaient gagné quarante mille francs chacun l’année dernière ; mais ce serait bien autre chose quand l’Imprimeuse marcherait. « Une imprimeuse rotative, mon petit Frantz, rotative et dodécagone, pouvant donner d’un seul tour de roue l’empreinte d’un dessin de douze à quinze couleurs, rouge sur rose, vert foncé sur vert clair, sans confusion, sans absorption, sans qu’un trait nuise à son voisin, sans qu’une nuance écrase ou boive l’autre… Comprends-tu ça frérot ?… Une mécanique qui sera artiste comme un homme… C’est une révolution dans les papiers peints. »

– Mais, demandait Frantz, un peu inquiet, l’as-tu trouvée, ton Imprimeuse, ou la cherches-tu encore ?

– Trouvée !… archi-trouvée !… Demain, je te montrerai tous mes plans. J’ai même inventé, par la même occasion, une accrocheuse automatique pour pendre le papier aux tringles du séchoir… La semaine prochaine, je m’installe chez nous, tout en haut, dans les greniers, et je fais fabriquer mystérieusement ma première mécanique, moi-même, sous mes yeux. Il faut que dans trois mois les brevets soient pris et que l’Imprimeuse fonctionne… Tu verras, mon petit Frantz, ce sera notre fortune à tous… tu penses si je serai content de pouvoir rendre à ces Fromont un peu du bien qu’ils m’ont fait… Ah ! tiens, vraiment, le bon Dieu m’a comblé dans la vie…

Là-dessus le voilà parti à énumérer tous ses bonheurs. Sidonie était la meilleure des créatures, un amour de petite femme qui lui faisait beaucoup d’honneur. Ils avaient un intérieur charmant. Ils voyaient du monde, du très beau monde. La petite chantait comme un rossignol, grâce à la méthode si expressive de madame Dobson. Encore un bien bon être que cette madame Dobson… Une seule chose le tourmentait, ce pauvre Risler : c’était sa brouille incompréhensible avec Sigismond. Frantz l’aiderait peut-être à éclaircir ce mystère.

– Oh ! oui, je t’y aiderai, frère, répondait Frantz les dents serrées ; et le rouge de la colère lui montait au front à l’idée qu’on avait pu soupçonner cette franchise, cette loyauté qui s’étalaient devant lui dans leur expression spontanée et naïve. Heureusement il arrivait, lui, le justicier ; et il allait remettre toutes choses en place.

Cependant on approchait de la maison d’Asnières. Frantz l’avait déjà remarquée de loin à un caprice d’escalier en tourelle tout luisant d’ardoises neuves et bleues. Elle lui parut faite exprès pour Sidonie, la vraie cage de cet oiseau au plumage capricieux et voyant.

C’était un chalet à deux étages, dont les glaces claires, les rideaux doublés de rose s’apercevaient du chemin de fer, miroitant au fond d’une pelouse verte, où pendait une énorme boule de métal anglais.

La rivière coulait tout près, encore parisienne, encombrée de chaînes, d’établissements de bains, de gros bateaux, et secouant à la moindre vague des tas de petits canots très légers, liés au port, avec la poussière du charbon sur leurs noms prétentieux et tout frais peints. De ses fenêtres, Sidonie pouvait voir les restaurants du bord de l’eau, silencieux en semaine, débordant le dimanche d’une foule bigarrée et bruyante, dont les gaietés se mêlaient aux plongeons lourds des rames et partaient des deux rives pour se rejoindre au-dessus de la rivière dans ce courant de rumeurs, de cris, d’appels, de rires, de chansons qui, les jours de fête, monte et redescend ininterrompu sur dix lieues de Seine.

En semaine, on voyait errer des gens débraillés, désœuvrés et flâneurs, des hommes en chapeaux de grosse paille larges et pointus, en vareuses de laine, des femmes qui s’asseyaient sur l’herbe usée des talus, inactives, avec l’œil qui rêve des vaches au pâturage. Tous les forains, les joueurs d’orgues, les harpistes, les saltimbanques en tournée, s’arrêtaient là comme à une banlieue. Le quai en était encombré, et les petites maisons qui le bordaient, s’ouvrant toujours à leur approche, des camisoles blanches, mal attachées, des chevelures en désordre, une pipe flâneuse se montraient aux fenêtres, guettant comme un regret de Paris tout voisin ces trivialités ambulantes.

C’était triste et laid. L’herbe à peine poussée jaunissait sous les pas. La poussière était noire ; et pourtant, chaque jeudi, la haute cocotterie passait par là, se rendant au Casino, au grand train de ses roues fragiles et de ses postillons d’emprunt. Tout cela plaisait à cette enragée Parisienne de Sidonie ; puis, dans son enfance, la petite Chèbe avait beaucoup entendu parler d’Asnières par l’illustre Delobelle, qui aurait voulu avoir dans ces parages, comme tant d’autres comédiens, une maisonnette, un coin de campagne où l’on rentre par les trains de minuit et demi, après la sortie des théâtres.

Tous les rêves de la petite Chèbe, Sidonie Risler les réalisait. Les deux frères arrivèrent près de la porte du quai, où la clef restait d’habitude. Ils entrèrent, traversant des massifs encore jeunes. Çà et là une salle de billard, la maison du jardinier, une petite serre vitrée apparaissaient comme les différentes parties de ces chalets suisses qu’on donne en jeu aux enfants ; le tout très léger, à peine planté au sol, prêt à s’envoler au moindre vent de faillite ou de caprice : une villa de cocotte ou de boursier.

Frantz regardait autour de lui, un peu ébloui. Au fond, sur un perron entouré de vases fleuris, le salon ouvrait ses hautes persiennes. Un fauteuil américain, des pliants, une petite table où le café était encore servi, s’étalaient auprès de la porte. À l’intérieur, on entendait des accords plaqués au piano, et un murmure de voix assourdies.

– C’est Sidonie qui va être étonnée, disait le bon Risler en marchant doucement sur le sable, elle ne m’attend pas avant ce soir… En ce moment, elle fait de la musique avec madame Dobson.

Et, poussant vivement la porte, du seuil, avant d’entrer, il cria de sa grosse voix bon enfant :

– Devine qui j’amène. Madame Dobson, assise toute seule devant le piano, fit un bond sur son tabouret, et au fond du grand salon, derrière les plantes exotiques qui montaient au-dessus d’une table dont elles semblaient continuer le dessin pur et élancé, Georges Fromont et Sidonie se dressèrent précipitamment.

– Ah ! vous m’avez fait peur… dit celle-ci en courant vers Risler.

Les ruches de son peignoir blanc, que des rubans bleus traversaient comme des petits coins de ciel emmêlés de nuages, tourbillonnèrent sur le tapis, et, déjà remise de son embarras, très droite avec un air aimable et son éternel petit sourire, elle vint embrasser son mari et tendit son front à Frantz en lui disant.

– Bonjour, mon frère.

Risler les laissa en face l’un de l’autre et s’approcha de Fromont jeune, qu’il était très étonné de trouver là :

– Comment ! Chorche, vous voilà ?… Je vous croyais à Savigny…

– Mais, oui, figurez-vous… J’étais venu… Je pensais que le dimanche vous restiez à Asnières… C’était pour vous parler d’une affaire…

Vivement, en s’entortillant dans ses phrases, il se mit à l’entretenir d’une commande importante. Après quelques paroles insignifiantes échangées avec Frantz impassible, Sidonie avait disparu. Madame Dobson continuait ses trémolos en sourdine, pareils à ceux qui accompagnent au théâtre les situations critiques.

Le fait est que celle-là était assez tendue. Seulement la bonne humeur de Risler chassait toute contrainte. Il s’excusait auprès de son associé de ne s’être pas trouvé là, voulait montrer la maison à Frantz. On alla du salon à l’écurie, de l’écurie aux offices, aux remises, à la serre. Tout était neuf, brillant, luisant, trop petit, incommode.

– Mais, disait Risler avec une certaine fierté, il y en a pour beaucoup d’argent !

Il tenait à faire admirer l’acquisition de Sidonie dans ses moindres détails, montrait le gaz et l’eau arrivant à tous les étages, les sonnettes perfectionnées, les meubles du jardin, le billard anglais, l’hydrothérapie, et tout cela avec des élans de reconnaissance à l’adresse de Fromont jeune qui, en l’associant à sa maison, lui avait positivement mis dans la main une fortune. À chaque nouvelle effusion de Risler, Georges Fromont se dérobait honteux et gêné sous le regard singulier de Frantz.

Le déjeuner manqua d’entrain. Madame Dobson parlait presque toute seule, heureuse de nager en pleine intrigue romanesque. Connaissant, ou plutôt croyant connaître à fond l’histoire de son amie, elle comprenait la colère sourde de Frantz, un ancien amoureux furieux de se voir remplacé, l’inquiétude de Georges troublé par l’apparition d’un rival, encourageait l’un d’un regard, consolait l’autre d’un sourire, admirait la tranquillité de Sidonie, et réservait tout son dédain pour cet abominable Risler, le tyran grossier et farouche. Ses efforts tendaient surtout à ne pas laisser s’établir autour de la table ce silence terrible que les fourchettes entrechoquées scandent d’une façon ridicule et gênante.

Sitôt le déjeuner fini, Fromont jeune annonça qu’il retournait à Savigny. Risler aîné n’osa pas le retenir, en songeant que sa chère madame Chorche passerait son dimanche toute seule ; et sans avoir pu dire un mot à sa maîtresse, l’amant s’en alla par le grand soleil prendre un train de l’après-midi, toujours escorté du mari, qui s’entêta à le reconduire jusqu’à la gare.

Madame Dobson s’assit un moment avec Frantz et Sidonie sous une petite tonnelle qu’une vigne grimpante étoilait de ses bourgeons roses ; puis, comprenant qu’elle les gênait, elle rentra dans le salon, et, comme tout à l’heure, pendant que Georges était là, elle se mit à jouer et à chanter doucement, expressivement. Dans le jardin silencieux, cette musique étouffée, glissant à travers les branches, faisait comme un roucoulement d’oiseau avant l’orage.

Enfin ils étaient seuls. Sous le treillage de la tonnelle, encore nu et vide de feuilles, le soleil de mai brûlait trop. Sidonie s’abritait de la main en regardant les passants du quai. Frantz regardait dehors, lui aussi, mais d’un autre côté ; et tous deux, en affectant d’être tout à fait indépendants l’un de l’autre, se retournèrent au même instant dans une conformité de geste et de pensée.

– J’ai à vous parler, lui dit-il, juste au moment où elle ouvrait la bouche.

– Moi aussi, répondit-elle d’un air grave ; mais, venez par ici… nous serons mieux.

Et ils entrèrent ensemble dans un petit pavillon bâti au fond du jardin.