Fruits défendus/La flèche d’or

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Fruits défendusLibrairie Universelle (Anthologie Contemporaine. vol. 16) (p. 3-7).

FRUITS DEFENDUS




LA FLÈCHE D’OR




Qui ne se rappelle la Messe de l’Athée, cette page qui a l’air d’un béquet dans l’œuvre de Balzac ? Le docteur Bianchon surprend son ancien maître Desplein assistant en cachette à la messe. Or, Desplein était un apôtre du matérialisme le plus absolu. « Pour lui, dit Balzac, l’atmosphère terrestre était un sac générateur ; il voyait la terre comme un œuf dans sa coque. Il ne croyait ni en l’animal antérieur, ni en l’esprit postérieur à l’homme. Desplein n’était pas dans le doute : il affirmait. Cette opinion ne devait pas être autrement chez un homme habitué depuis son jeune âge à disséquer l’être par excellence, avant, pendant et après la vie, à le fouiller dans tous ses appareils sans y trouver l’âme unique, si nécessaire aux théories religieuses.

— Me direz-vous, mon cher, dit Bianchon à Desplein, la raison de votre capucinade ?

Et Desplein raconte à son élève l’histoire de sa jeunesse. Pauvre jusqu’au dénûment, sans famille, sans ressources, sans espoir, il s’est rencontré avec un Auvergnat, un porteur d’eau nommé Bourgeat. L’homme du peuple, simple, naïf, sans instruction, comprend que l’autre avait une mission. Il sacrifie ses économies pour lui fournir l’argent nécessaire à ses examens ; il lui prête de l’argent pour acheter des livres ; il le nourrit, le sert, devient à la fois pour lui un père et un domestique. Il meurt enfin sans avoir eu la joie de contempler son ouvrage achevé ; il meurt avant que Desplein fût devenu l’illustre chirurgien, le savant admiré de sa génération.

Or, cet Auvergnat avait la foi du charbonnier ; il aimait la sainte Vierge, le petit Jésus, les saints. Il était convaincu qu’il y avait quelque part, dans le ciel, un palais des Tuileries où vivait la famille divine avec les anges pour cent-gardes et saint Pierre pour concierge.

Bourgeat avait timidement parlé de messes pour le repos des morts. Et, comme la seule chose que Desplein pût lui offrir était la satisfaction de ses pieux désirs, le célèbre professeur faisait dire à Saint-Sulpice quatre messes par an. Il y assistait, disant avec la bonne foi du douteur : « Mon Dieu, s’il est une sphère où tu mettes après leur mort ceux qui ont été parfaits, pense à Bourgeat ! »

Bianchon, qui soigna Desplein dans sa dernière maladie, n’ose pas affirmer que l’illustre chirurgien soit mort athée.

J’ai relu dernièrement cette histoire en sortant de chez l’un des hommes les plus instruits de notre époque, un philosophe, un professeur, qui a été l’ami de Littré et de Claude Bernard.

Comme il m’avait laissé seul quelques instants dans une pièce attenante à son cabinet de travail, je feuilletais les épreuves d’un de ses premiers ouvrages, dont l’éditeur prépare une nouvelle édition.

Le chapitre V est intitulé : « La nature de l’âme. Doctrine de l’émanation et de l’absorption. »

X…, rentrant, me surprit au milieu de ma lecture.

— Vous connaissez, me dit-il, avec un sourire qui présageait une confidence, vous connaissez la plupart de mes ouvrages !

— Je les connais tous, répondis-je.

— Eh bien, continua-t-il en s’asseyant, la nature humaine est si faible, si accessible aux faits extérieurs, qu’une impression forte reçue dans le premier âge peut s’imposer à l’homme jusqu’à la fin de sa vie sans que l’étude et le raisonnement triomphent jamais même d’une absurdité. Notre élévation intellectuelle et morale ne nous soustrait point aux opérations naturelles de notre organisme, pas plus que notre perfectionnement matériel ne nous soustrait à la maladie et à l’infirmité. Sauvages ou civilisés, nous portons avec nous un mécanisme qui nous montre le souvenir ou l’image de ce que nous avons éprouvé d’important dans notre vie. Ce mécanisme ne respecte personne. Les plus orgueilleux sont contraints de subir les avertissements qu’il leur donne. Ce mécanisme, puisant sa force dans ce qui nous paraîtrait la source la plus invraisemblable, nous conduit insensiblement à une croyance, au moyen de fantômes dès longtemps évanouis !

Ce professeur de matérialisme, cet athée célèbre, cet auteur mis à l’index, excommunié, frappa de la main sur la table qui se trouvait auprès de lui.

— Regardez-moi bien, me dit-il, je ne suis pas fou. Vous avez lu mon ouvrage sur l’indestructibilité de la matière et de la force ?

— Oui.

— Vous connaissez mon étude du système d’Averroës ?

— Oui.

— Eh bien ! mon cher ami, le soir, quand je suis seul, assis ou couché ; quand la lumière est éteinte, quand j’ai perdu le souvenir de ma bibliothèque… il me prend une soif inexplicable de mystérieux et il me semble que je sens un Dieu !

— Comment expliquez-vous cette contradiction de vos œuvres avec votre croyance intime !

— Ce n’est pas une croyance, c’est une superstition, un rêve, une folie, une vision qui, précisément, se rattache à ce mécanisme dont je vous parlais tout à l’heure…

X… passa la main sur son front et reprit :

— Mon père, vous le savez, était percepteur dans une petite ville du centre.

La maison où je suis né avait un grand jardin où je passais une partie de mes journées à jouer avec mes sœurs. Quand Mathilde, l’aînée, fut mise en pension, je restai avec la petite Berthe, de deux ans moins âgée que moi. Notre dialogue commençait à sept heures du matin pour ne s’arrêter qu’à huit heures du soir, quand la voix de notre mère se faisait entendre pour dire : Allons, mes enfants, il est temps de se coucher !

Alors, j’embrassais Berthe sur les deux joues, puis elle m’embrassait à son tour. Ne pouvant me résigner à la quitter, je disais : Encore ! et je recommençais. Puis elle reprenait : À moi, maintenant ! Il fallait nous arracher des bras l’un de l’autre.

Cette petite sœur était tout pour moi. Il me semblait que je ne vivais que par elle. Le matin, on nous habillait séparément, elle dans la chambre qu’elle partageait avec notre aînée, moi dans un cabinet où je couchais à côté de la chambre de notre mère.

Et comme les portes restaient ouvertes, je criais : Berthe, es-tu prête.

— Tout à l’heure, répondait-elle. On me passe mon jupon. Et toi ?

— Moi, je n’ai plus que ma veste à mettre.

— Il fait très-beau, ce matin.

— Dépêche-toi, nous irons dans la charmille.

On faisait le panier de Mathilde. Un morceau de viande froide et quelques fruits pour son déjeuner. Puis nous allions l’accompagner jusqu’à la porte et la bonne la conduisit à sa pension.

Alors seulement commençait notre journée. Berthe et moi, nous faisions un bouquet pour maman ; nous allions cueillir des fraises ou des groseilles, des raisins ou des pèches, suivant les ordres reçus.

Une fois ce devoir accompli, les jeux commençaient. Les voisins nous faisaient de nombreux cadeaux à l’époque du jour de l’an ; aussi, avions nous toute sorte d’amusements ; cordes à sauter, raquettes et volants, toupies, bilboquet, ballons de toutes les dimensions et même une boîte à couleurs pour les jours de pluie.

Nous savions diviser et varier nos plaisirs, tantôt assis sur un banc de bois peint en vert qu’ombrageait un épais feuillage. Là, les poupées de Berthe s’exprimaient, par sa bouche, comme des personnes naturelles, auxquelles répondaient avec à-propos mon polichinelle, mon pantin ou mes soldats de bois, moustachus comme des Brésiliens et raides comme la discipline.

Un jour, Berthe tomba malade. Elle avait une méningite. À peine me laissait-on entrer dans sa chambre une fois par jour l’embrasser. Elle était brûlante et appuyait péniblement ses lèvres sur ma joue ; après quoi, elle se tournait avec un petit soupir.

Je sortais le cœur gros et les yeux mouillés de larmes.

— Quand sera-t-elle guérie ? demandais-je.

— Bientôt, mon ami, bientôt.

Oh ! que les journées, alors, me parurent longues ! Je les passais presque entièrement assis sur une marche de la porte d’entrée, ne sachant que faire ni que devenir.

Puis, on m’interdit même l’entrée de la chambre… et, un jour, je vis « maman » se jeter en sanglotant dans les bras de mon père. Celui-ci la serrait sur son cœur ; il semblait respirer péniblement, sa poitrine avait des soubresauts et de grosses larmes coulaient sur son visage.

— Que se passait-il donc ? J’entendis une des servantes dire à la voisine : « Mlle Berthe est morte… »

Morte ? qu’est-ce que c’est que cela d’être morte ? pensais-je.

Je demandai à ma pauvre mère :

— Berthe reviendra, n’est-ce pas ?

Et ma mère ne me répondit point.


Le soir, après avoir longuement réfléchi, je résolus de revoir ma petite sœur. Ce projet m’avait absorbé toute la journée et j’avais fait mon plan. Je pensais qu’à l’heure du dîner des domestiques je pourrais me glisser jusque dans la chambre mortuaire.

Il devait être six heures du soir quand, sur la pointe des pieds, j’arrivai devant la porte. J’ouvris tout doucement. C’était à la fin du mois d’août ; le soleil avait tourné la maison, mais il faisait encore jour. On avait laissé la fenêtre ouverte ; pas un nuage au ciel, un bleu pâle, profond, l’image de l’infini.

Mes yeux allèrent droit au lit. Berthe était là, immobile, blanche comme le marbre. C’était bien encore le visage bien-aimé, mais qu’il me parut changé ! La nuit était tombée sur ces yeux naguère si pleins de vie et d’éclat. Les mains étaient jointes, comme pétrifiées. Un petit christ d’ivoire sur une croix d’ébène avait été placé sur la poitrine… Alors, je me penchai sur le cadavre et j’appuyai en pleurant mes lèvres sur le front glacé de ma petite Berthe…

Je ne sais quelle intuition m’avait élargi le cœur et le cerveau. Je comprenais…

Tout à coup… oh ! j’en suis sûr !… quand, dans l’égarement de ma douleur, je posais comme un fou mes lèvres sur ses lèvres, il me sembla voir s’élancer une petite flèche de feu, bleu et or, mais d’une telle ténuité qu’on eût dit un brin de fil tissé d’un feu follet…

Mon cœur d’enfant se souleva, comme porté par une vague, pour s’élancer à la poursuite éternelle de cette flèche. Mais la flèche disparut dans le ciel et je la suivis longtemps des yeux par la fenêtre ouverte…

Le professeur me regarda d’un air presque anxieux.

— Il y a de cela quarante-neuf ans, dit-il. Eh bien ! quand j’ai fini mes travaux, quand je me sens loin du monde, quand ma solitude est complète, absolue, je revois la petite flèche d’or qui s’envolait des lèvres de la morte… Et il me prend une soif d’au-delà… un besoin de me cramponner à une corde qui tomberait du ciel… Je regarde en haut par la fenêtre, dans le creux… et bêtement, malgré moi, tandis que je me ris au nez et que j’ai honte de ma faiblesse, j’éprouve une fascination… je, vois les tombeaux s’ouvrir… et furieux contre moi-même, je déçhire mes livres et mes manuscrits !