Génie du christianisme/Partie 1/Livre 6/Chapitre II

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Garnier Frères (pp. 126-128).

Chapitre II - Du Remords et de la Conscience

La conscience fournit une seconde preuve de l’immortalité de notre âme. Chaque homme a au milieu du cœur un tribunal où il commence par se juger soi-même, en attendant que l’Arbitre souverain confirme la sentence. Si le vice n’est qu’une conséquence physique de notre organisation, d’où vient cette frayeur qui trouble les jours d’une prospérité coupable ? Pourquoi le remords est-il si terrible, qu’on préfère de se soumettre à la pauvreté et à toute la rigueur de la vertu, plutôt que d’acquérir des biens illégitimes ? Pourquoi y a-t-il une voix dans le sang, une parole dans la pierre ? Le tigre déchire sa proie, et dort ; l’homme devient homicide, et veille. Il cherche les lieux déserts, et cependant la solitude l’effraye : il se traîne autour des tombeaux, et cependant il a peur des tombeaux. Son regard est mobile et inquiet ; il n’ose regarder le mur de la salle du festin, dans la crainte d’y lire des caractères funestes. Ses sens semblent devenir meilleurs pour le tourmenter : il voit, au milieu de la nuit, des lueurs menaçantes ; il est toujours environné de l’odeur du carnage ; il découvre le goût du poison dans les mets qu’il a lui-même apprêtés, son oreille, d’une étrange subtilité, trouve le bruit où tout le monde trouve le silence ; et sous les vêtements de son ami, lorsqu’il l’embrasse, il croit sentir un poignard caché.

O conscience ! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur des châtiments des hommes ? Je m’interroge ; je me fais cette question : Si tu pouvais par un seul désir tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir ? J’ai beau m’exagérer mon indigence ; j’ai beau vouloir atténuer cet homicide en supposant que par mon souhait le Chinois meurt tout à coup sans douleur, qu’il n’a point d’héritier, que même à sa mort ses biens seront perdus pour l’État ; j’ai beau me figurer cet étranger comme accablé de maladies et de chagrins ; j’ai beau me dire que la mort est un bien pour lui, qu’il l’appelle lui-même, qu’il n’a plus qu’un instant à vivre : malgré mes vains subterfuges, j’entends au fond de mon cœur une voix qui crie si fortement contre la seule pensée d’une telle supposition, que je ne puis douter un instant de la réalité de la conscience.

C’est donc une triste nécessité que d’être obligé de nier le remords pour nier l’immortalité de l’âme et l’existence d’un Dieu vengeur. Toutefois nous n’ignorons pas que l’athéisme poussé à bout a recours à cette dénégation honteuse. Le sophiste, dans le paroxysme de la goutte, s’écriait : " O douleur ! je n’avouerai jamais que tu sois un mal ! " Et quand il serait vrai qu’il se trouvât des hommes assez infortunés pour étouffer le cri du remords, qu’en résulterait-il ? Ne jugeons point celui qui a l’usage de ses membres par le paralytique qui ne se sert plus des siens ; le crime à son dernier degré est un poison qui cautérise la conscience : en renversant la religion on a détruit le seul remède qui pouvait rétablir la sensibilité dans les parties mortes du cœur. Cette étonnante religion du Christ était une sorte de supplément à ce qui manquait aux hommes. Devenait-on coupable par excès, par trop de prospérité, par violence de caractère, elle était là pour nous avertir de l’inconstance de la fortune et du danger des emportements. Etait-ce, au contraire, par défaut qu’on était exposé, par indigence de biens, par indifférence d’âme, elle nous apprenait à mépriser les richesses, en même temps qu’elle réchauffait nos glaces et nous donnait, pour ainsi dire, des passions. Avec le criminel surtout, sa charité était inépuisable : il n’y avait point d’homme si souillé qu’elle n’admît à repentir ; point de lépreux si dégoûtant qu’elle ne touchât de ses mains pures. Pour le passé elle ne demandait qu’un remords, pour l’avenir qu’une vertu : Ubi autem abundavit delictum, disait-elle, superabundavit gratia : " La grâce a surabondé où avait abondé le crime[1]. " Toujours prêt à avertir le pécheur, le Fils de Dieu avait établi sa religion comme une seconde conscience pour le coupable qui aurait eu le malheur de perdre la conscience naturelle, conscience évangélique, pleine de pitié et de douceur, et à laquelle Jésus-Christ avait accordé le droit de faire grâce, que n’a pas la première.

Après avoir parlé du remords qui suit le crime, il serait inutile de parler de la satisfaction qui accompagne la vertu. Le contentement intérieur qu’on éprouve en faisant une bonne œuvre n’est pas plus une combinaison de la matière que le reproche de la conscience lorsqu’on commet une méchante action n’est la crainte des lois.

Si des sophistes soutiennent que la vertu n’est qu’un amour-propre déguisé, et que la pitié n’est qu’un amour de soi-même, ne leur demandons point s’ils n’ont jamais rien senti dans leurs entrailles après avoir soulagé un malheureux, ou si c’est la crainte de retomber en enfance qui les attendrit sur l’innocence du nouveau-né. La vertu et les larmes sont pour les hommes la source de l’espérance et la base de la foi : or, comment croirait-il en Dieu, celui qui ne croit ni à la réalité de la vertu ni à la vérité des larmes ?

Nous penserions faire injure aux lecteurs en nous arrêtant à montrer comment l’immortalité de l’âme et l’existence de Dieu se prouvent par cette voix intérieure appelée conscience. " Il y a dans l’homme, dit Cicéron[2], une puissance qui porte au bien et détourne du mal, non seulement antérieure à la naissance des peuples et des villes, mais aussi ancienne que ce Dieu par qui le ciel et la terre subsistent et sont gouvernés : car la raison est un attribut essentiel de l’intelligence divine ; et cette raison, qui est en Dieu, détermine nécessairement ce qui est vice ou vertu. "

  1. Rom., c. v, v. 20. (N.d.A.)
  2. Ad. Attic., XII, 28, trad. de d’Olivet. (N.d.A.)