Génie du christianisme/Partie 4/Livre 4/Chapitre I

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Garnier Frères (p. 435-440).

Chapitre I - Idée générale des Missions

Voici encore une de ces grandes et nouvelles idées qui n’appartiennent qu’à la religion chrétienne. Les cultes idolâtres ont ignoré l’enthousiasme divin qui anime l’apôtre de l’Evangile. Les anciens philosophes eux-mêmes n’ont jamais quitté les avenues d’Académus et les délices d’Athènes pour aller, au gré d’une impulsion sublime humaniser le sauvage, instruire l’ignorant, guérir le malade, vêtir le pauvre et semer la concorde et la paix parmi des nations ennemies : c’est ce que les religieux chrétiens ont fait et font encore tous les jours. Les mers, les orages, les glaces du pôle, les feux du tropique rien ne les arrête : ils vivent avec l’Esquimau dans son outre de peau de vache marine ; ils se nourrissent d’huile de baleine avec le Groenlandais ; avec le Tartare ou l’Iroquois ils parcourent la solitude ; ils montent sur le dromadaire de l’Arabe ou suivent le Cafre errant dans ses déserts embrasés ; le Chinois, le Japonais, l’Indien, sont devenus leurs néophytes ; il n’est point d’île ou d’écueil dans l’Océan qui ait pu échapper à leur zèle, et comme autrefois les royaumes manquaient à l’ambition d’Alexandre, la terre manque à leur charité.

Lorsque l’Europe régénérée n’offrit plus aux prédicateurs de la foi qu’une famille de frères, ils tournèrent les yeux vers les régions où des âmes languissaient encore dans les ténèbres de l’idolâtrie. Ils furent touchés de compassion en voyant cette dégradation de l’homme ; ils se sentirent pressés du désir de verser leur sang pour le salut de ces étrangers. Il fallait percer des forêts profondes, franchir des marais impraticables, traverser des fleuves dangereux, gravir des rochers inaccessibles ; il fallait affronter des nations cruelles, superstitieuses et jalouses ; il fallait surmonter dans les unes l’ignorance de la barbarie, dans les autres les préjugés de la civilisation : tant d’obstacles ne purent les arrêter. Ceux qui ne croient plus à la religion de leurs pères conviendront du moins que si le missionnaire est fermement persuadé qu’il n’y a de salut que dans la religion chrétienne, l’acte par lequel il se condamne à des maux inouïs pour sauver un idolâtre est au-dessus des plus grands dévouements.

Qu’un homme, à la vue de tout un peuple, sous les yeux de ses parents et de ses amis, s’expose à la mort pour sa patrie, il échange quelques jours de vie pour des siècles de gloire ; il illustre sa famille et l’élève aux richesses et aux honneurs. Mais le missionnaire dont la vie se consume au fond des bois, qui meurt d’une mort affreuse, sans spectateurs, sans applaudissements, sans avantages pour les siens, obscur, méprisé, traité de fou, d’absurde, de fanatique, et tout cela pour donner un bonheur éternel à un sauvage inconnu.. de quel nom faut-il appeler cette mort, ce sacrifice ?

Diverses congrégations religieuses se consacraient aux missions : les Dominicains, l’ordre de Saint-François, les Jésuites et les prêtres des Missions étrangères.

Il y avait quatre sortes de missions :

Les missions du Levant, qui comprenaient l’Archipel, Constantinople, la Syrie, l’Arménie, la Crimée, l’Ethiopie, la Perse et l’Égypte ;

Les missions de l’Amérique, commençant à la baie d’Hudson et remontant par le Canada, la Louisiane, la Californie, les Antilles et la Guyane, jusqu’aux fameuses Réductions ou peuplades du Paraguay ;

Les missions de l’Inde, qui renfermaient l’Indostan, la presqu’île en deçà et au delà du Gange, et qui s’étendaient jusqu’à Manille et aux Nouvelles-Philippines ;

Enfin, les missions de la Chine, auxquelles se joignent celles de Tong-King, de la Cochinchine et du Japon.

On comptait de plus quelques églises en Islande et chez les Nègres de l’Afrique, mais elles n’étaient pas régulièrement suivies. Des ministres presbytériens ont tenté dernièrement de prêcher l’Evangile à Otaïti.

Lorsque les Jésuites firent paraître la correspondance connue sous le nom de Lettres édifiantes, elle fut citée et recherchée par tous les auteurs. On s’appuyait de son autorité, et les faits qu’elle contenait passaient pour indubitables. Mais bientôt la mode vint de décrier ce qu’on avait admiré. Ces lettres étaient écrites par des prêtres chrétiens : pouvaient-elles valoir quelque chose ? On ne rougit pas de préférer, ou plutôt de feindre de préférer aux Voyages des Dutertre et des Charlevoix ceux d’un baron de La Hontan, ignorant et menteur. Des savants qui avaient été à la tête des premiers tribunaux de la Chine, qui avaient passé trente et quarante années à la cour même des empereurs, qui parlaient et écrivaient la langue du pays, qui fréquentaient les petits, qui vivaient familièrement avec les grands, qui avaient parcouru, vu et étudié en détail les provinces, les mœurs, la religion et les lois de ce vaste empire, ces savants, dont les travaux nombreux ont enrichi les Mémoires de l’Académie des Sciences, se virent traités d’imposteurs par un homme qui n’était pas sorti du quartier des Européens à Canton, qui ne savait pas un mot de chinois et dont tout le mérite consistait à contredire grossièrement les récits des missionnaires. On le sait aujourd’hui, et l’on rend une tardive justice aux Jésuites. Des ambassades faites à grands frais par des nations puissantes nous ont-elles appris quelque chose que les Duhalde et les Le Comte nous eussent laissé ignorer, ou nous ont-elles révélé quelques mensonges de ces Pères ?

En effet, un missionnaire doit être un excellent voyageur. Obligé de parler la langue des peuples auxquels il prêche l’Evangile, de se conformer à leurs usages, de vivre longtemps avec toutes les classes de la société, de chercher à pénétrer dans les palais et dans les chaumières, n’eût-il reçu de la nature aucun génie, il parviendrait encore à recueillir une multitude de faits précieux. Au contraire, l’homme qui passe rapidement avec un interprète, qui n’a ni le temps ni la volonté de s’exposer à mille périls pour apprendre le secret des mœurs, cet homme eût-il tout ce qu’il faut pour bien voir et pour bien observer, ne peut cependant acquérir que des connaissances très vagues sur des peuples qui ne font que rouler et disparaître à ses yeux.

Le Jésuite avait encore sur le voyageur ordinaire l’avantage d’une éducation savante. Les supérieurs exigeaient plusieurs qualités des élèves qui se destinaient aux missions. Pour le Levant, il fallait savoir le grec, le copte, l’arabe, le turc, et posséder quelques connaissances en médecine ; pour l’Inde et la Chine, on voulait des astronomes, des mathématiciens, des géographes, des mécaniciens ; l’Amérique était réservée aux naturalistes[1]. Et à combien de saints déguisements, de pieuses ruses, de changements de vie et de mœurs n’était-on pas obligé d’avoir recours pour annoncer la vérité aux hommes ! A Maduré, le missionnaire prenait l’habit du pénitent Indien, s’assujettissait à ses usages, se soumettait à ses austérités, si rebutantes ou si puériles qu’elles fussent ; à la Chine, il devenait mandarin et lettré ; chez l’Iroquois, il se faisait chasseur et sauvage. Presque toutes les missions françaises furent établies par Colbert et Louvois, qui comprirent de quelle ressource elles seraient pour les arts, les sciences et le commerce. Les pères Fontenay, Tachard, Gerbillon, Le Comte, Bouvet et Visdelou, furent envoyés aux Indes par Louis XIV : ils étaient mathématiciens, et le roi les fit recevoir de l’Académie des Sciences avant leur départ.

Le père Brédevent, connu par sa dissertation physico-mathématique. mourut malheureusement en parcourant l’Ethiopie ; mais on a joui d’une partie de ses travaux. Le père Sicard visita l’Égypte avec des dessinateurs que lui avait fournis M. de Maurepas. Il acheva un grand ouvrage sous le titre de Description de l’Égypte ancienne et moderne. Ce manuscrit précieux, déposé à la maison professe des Jésuites, fut dérobé sans qu’on en ait jamais pu découvrir aucune trace. Personne sans doute ne pouvait mieux nous faire connaître la Perse et le fameux Thamas Koulikan que le moine Bazin, qui fut le premier médecin de ce conquérant et le suivit dans ses expéditions. Le père Cœur-Doux nous donna des renseignements sur les toiles et les teintures indiennes. La Chine nous fut connue comme la France ; nous eûmes les manuscrits originaux et les traductions de son histoire ; nous eûmes des herbiers chinois, des géographies, des mathématiques chinoises ; et pour qu’il ne manquât rien à la singularité de cette mission, le père Ricci écrivit des livres de morale dans la langue de Confucius et passe encore pour un auteur élégant à Pékin.

Si la Chine nous est aujourd’hui fermée, si nous ne disputons pas aux Anglais l’empire des Indes, ce n’est pas la faute des Jésuites, qui ont été sur le point de nous ouvrir ces belles régions. " Ils avaient réussi en Amérique, dit Voltaire, en enseignant à des sauvages les arts nécessaires ; ils réussirent à la Chine en enseignant les arts les plus relevés à une nation spirituelle[2]. "

L’utilité dont ils étaient à leur patrie dans les échelles du Levant n’est pas moins avérée. En veut-on une preuve authentique ? Voici un certificat dont les signatures sont assez belles.

Brevet du roi.

" Aujourd’hui, septième de juin mil six cent soixante-dix-neuf, le roi étant à Saint-Germain-en-Laye, voulant gratifier et favorablement traiter les Pères Jésuites français, missionnaires au Levant, en considération de leur zèle pour la religion et des avantages que ses sujets qui résident et qui trafiquent dans toutes les échelles reçoivent de leurs instructions, Sa Majesté les a retenus et retient pour ses chapelains dans l’église et chapelle consulaire de la ville d’Alep en Syrie, etc.

" Signé Louis.

" Et plus bas, Colbert[3]. "

C’est à ces mêmes missionnaires que nous devons l’amour que les sauvages portent encore au nom français dans les forêts de l’Amérique. Un mouchoir blanc suffit pour passer en sûreté à travers les hordes ennemies et pour recevoir partout l’hospitalité. C’étaient les Jésuites du Canada et de la Louisiane qui avaient dirigé l’industrie des colons vers la culture et découvert de nouveaux objets de commerce pour les teintures et les remèdes. En naturalisant sur notre sol des insectes, des oiseaux et des arbres étrangers[4], ils ont ajouté des richesses à nos manufactures, des délicatesses à nos tables et des ombrages à nos bois.

Ce sont eux qui ont décrit les annales élégantes ou naïves de nos colonies. Quelle excellente histoire que celle des Antilles par le père Dutertre, ou celle de la Nouvelle-France par Charlevoix ! Les ouvrages de ces hommes pieux sont pleins de toutes sortes de sciences : dissertations savantes, pointures de mœurs, plans d’amélioration pour nos établissements, objets utiles, réflexions morales, aventures intéressantes, tout s’y trouve ; l’histoire d’un acacia ou d’un saule de la Chine s’y mêle à l’histoire d’un grand empereur réduit à se poignarder, et le récit de la conversion d’un paria à un traité sur les mathématiques des brahmes. Le style de ces relations, quelquefois sublime, est souvent admirable par sa simplicité. Enfin, les missions fournissaient chaque année à l’astronomie, et surtout à la géographie, de nouvelles lumières. Un Jésuite rencontra en Tartarie une femme huronne qu’il avait connue au Canada : il conclut de cette étrange aventure que le continent de l’Amérique se rapproche au nord-ouest du continent de l’Asie, et il devina ainsi l’existence du détroit qui longtemps après a fait la gloire de Behring et de Cook. Une grande partie du Canada et toute la Louisiane avaient été découvertes par nos missionnaires. En appelant au christianisme les sauvages de l’Acadie, ils nous avaient livré ces côtes où s’enrichissait notre commerce et se formaient nos marins : telle est une faible partie des services que ces hommes, aujourd’hui si méprisés, savaient rendre à leur pays.

  1. Voyez les Lettres édifiantes et l’ouvrage de l’abbé Fleury sur les qualités nécessaires à un missionnaire. (N.d.A.)
  2. Essai sur les Missions chrétiennes, cap. CXCV. (N.d.A.)
  3. Lettres édifiantes, t. I, p. 129, édition de 1780. (N.d.A.)
  4. Deux moines, sous le règne de Justinien, apportèrent du Serinde des vers à soie à Constantinople. Les dindes, et plusieurs arbres et arbustes étrangers naturalisés en Europe, sont dus à des missionnaires. (N.d.A.)