Gérard et Delphine/La Porte rouge/25

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Ernest Flammarion, éditeur (1p. 276-283).


XXV


Gérard, descendant le perron sur la Cour Royale, vit au bas des marches, une traînée de sang séché. Un débris de bandoulière gisait à deux pas ; plus loin, une pique brisée, une serpe rouillée, des chiffons, un soulier boueux. Partout, dans la déserte étendue des trois cours, le flot de la populace, en se retirant, avait laissé des détritus immondes. Aux grilles, des miliciens remplaçaient les Suisses et les gardes du corps. Une douce lumière ambrée baignait le vaisseau gris de la Chapelle, mais la face du Château était dans l’ombre, face où rien ne bougeait, d’où ne venait aucun bruit, et qui regardait vers Paris avec les yeux crevés de ses fenêtres. Sur le grand cadavre de pierre, la journée du 7 octobre déclinait vers la paix du soir.

Le comte de Gouvernet causait dans la cour avec un officier de la garde nationale parisienne. En apercevant Gérard, il dit à son compagnon :

— Rejoignez-moi tout à l’heure dans la Galerie.

Et il alla vers Gérard. Celui-ci considérait le sang que pompaient les mouches noires et bleues.

— C’est ici, dit M. de Gouvernet, qu’ils ont assassiné le pauvre Des Huttes. Là-bas, sous le balcon du roi, ce fut Varicourt… et combien de blessés !

— Les gardes ont héroïquement défendu un roi qui ne leur permettait pas de se défendre, fit tristement Gérard. Et vous verrez qu’on les accusera d’avoir provoqué le peuple.

M. de Gouvernet, un peu embarrassé, parce qu’il avait insisté, pour le départ des gardes, dans la soirée du 5, avoua qu’on ne pouvait empêcher les légendes de se former et de courir. Et il convint que les précautions avaient été mal prises.

— Vous étiez si malade que vous n’avez pas connu ce qui se passait, presque sous votre appartement. Cela vaut mieux pour vous. La maladie vous a épargné un souvenir effroyable, mais vous paraissez bien faible encore et bien souffrant. Vous n’auriez pas dû sortir.

— Pouvais-je demeurer dans ma chambre, seul avec mes pensées ? Ce matin, un secrétaire de M. de Montmorin est venu me voir. J’ai su, par lui, l’assaut du Château et le départ du roi. Ces nouvelles m’ont accablé. J’ai pleuré sur nos malheureux souverains et sur nos pauvres camarades. Et puis, me sentant un peu plus fort, j’ai voulu descendre. Quelle impression m’a donnée ce grand bâtiment vide ! Les ministres, leurs familles, leurs serviteurs, leur personnel, tout est parti…

— Il y avait bien deux mille voitures qui suivaient le roi : les administrateurs, l’Assemblée, les services… et cette foule ! Ces femmes à cheval sur les canons, ce peuple portant des branches d’arbre, comme aux processions des Rameaux ! Lugubre fête ! La voiture du roi oscillait, tant elle était pressée par ce flot d’hommes. Le voyage a duré sept heures. Ils sont aux Tuileries, maintenant, et l’on a commencé ce matin à déménager Versailles.

— N’y reviendront-ils plus ?

— Je ne le crois pas. En partant le roi m’a dit : « Vous restez le maître ici. Tâchez de sauver mon pauvre Versailles. » Je redoutais le pillage. Aussi m’a-t-on laissé, en renfort, un bataillon de la garde parisienne, avec son commandant. M. de Montmorin était fort en peine de vous. Il souhaitait que vous allassiez à l’Infirmerie.

— Ce n’est pas nécessaire. Je partirai demain pour Paris.

Ils entrèrent dans le Château, par le vestibule de la Cour de Marbre.

— C’est ici que Varicourt a été haché de coups, dit M. de Gouvernet. Les assassins l’ont traîné dehors. Ses camarades défendaient le palier. Les plus jeunes auraient bien voulu tirer sur la canaille, mais leurs brigadiers ont empêché toute action par les armes ; et le seul émeutier qui ait été tué s’est fracassé le crâne en glissant sur les marches.

— On dira que les gardes l’ont frappé.

— On le dit déjà, et que des femmes ont été sabrées. Comptez sur M. Gorsas et sur le Palais-Royal pour en faire un roman, à seule fin d’exciter le populaire.

Au-dessus de l’escalier, un personnage en manteau cramoisi, dans un paysage de théâtre, souriait à ceux qui montaient les marches sanglantes. Gérard et M. de Gouvernet parcoururent les salles où les gardes s’étaient barricadés, et qu’ils avaient abandonnées l’une après l’autre, quand les panneaux des portes craquaient sous les massues des assiégeants. Un désordre de ville saccagée mêlait les meubles renversés, les rideaux arrachés, les éclats de vitres. Dans la chambre de la reine, les oreillers et les draps s’amoncelaient sur le tapis, derrière le balustre de l’alcôve. Dans l’Œil-de-Bœuf, gisaient les tabourets et les banquettes que les défenseurs avaient entassés contre les portes de ce dernier retranchement, refuge suprême, où le roi et la reine de France, serrant contre eux leurs enfants terrifiés, attendaient la mort.

M. de Gouvernet loua la générosité des gardes-françaises qui avaient racheté bien des fautes en sauvant les gardes du corps dans cet extrême péril.

— Ils se sont mieux conduits que vos miliciens versaillais, dit Gérard. Ceux-là pratiquent l’assassinat par derrière, et le sieur Le Cointre, le marchand de toile devenu commandant…

M. de Gouvernet, à ce nom de Le Cointre, éclata :

— Un vaniteux gonflé d’envie, un brutal, digne ami de Gorsas et de Marat. J’espère renoncer bientôt à commander sa troupe. C’est le devoir seul qui me retient ici. Par bonheur, l’officier parisien qu’on m’a donné comme adjoint est un homme déterminé et dévoué. Le voici dans la Galerie. Permettez que je lui dise un mot, et je vous retrouve.

Il laissa Gérard dans l’Œil-de-Bœuf bouleversé. La même fenêtre où le jeune homme s’était appuyé l’avant-veille, avait ses volets entr’ouverts. Gérard se rappela Vauvigné et son ami, causant près de lui, le Suisse écarlate avec sa hallebarde, les petites ouvrières effarouchées, tenant à la main leurs sabots. De la fenêtre, il voyait le balcon de la chambre royale. C’était là que Louis XVI avait dû paraître, livide et bouffi, n’ayant plus que la majesté du malheur. Et la reine aussi y était venue, seule, les bras croisés sur sa robe de toile jaune, ses cheveux blonds envolés autour de son fier visage, vraiment impériale et royale, devant les fusils braqués.

« C’était hier ! Et tout est fini : le roi, la royauté, la gloire de Versailles. La monarchie française n’est plus qu’une fiction. Un autre âge commence », se disait Gérard, en écoutant le bruit des volets et des contrevents qu’on repliait… « Cinq mois après l’ouverture des États Généraux, cinq mois, jour pour jour ! Où sont nos espérances de ce mois de mai, cette joie fraternelle, cette concorde ? Et que sera l’avenir ? »

Il songeait à cet avenir où l’aventure de sa vie particulière compterait pour si peu dans la formidable aventure de la France. Toute révolution est un règlement de comptes. Les fautes des rois, l’orgueil des privilégiés, l’ivresse intellectuelle des chimériques, l’âpre avidité des ambitieux, tout se paie. Un prince innocent payait le prix de sa faiblesse, et de n’avoir pas su régner en roi. Et le peuple qu’avaient déchaîné les beaux esprits philosophiques et les généreux utopistes, le peuple, colosse enfantin, saoulé du gros vin démagogique, se retournerait un jour contre ses nouveaux maîtres. D’immenses événements se levaient, comme les vagues du déluge. Portés à leur cime, les hommes devraient grandir pour dépasser le flot. Il ne serait plus permis à personne d’accepter un médiocre destin.

« Que suis-je, se disait Gérard, qu’est mon épreuve, auprès de la tragique infortune dont témoigne ce palais abandonné ? Qu’ai-je à faire, sinon de servir mon roi malheureux ? Les Sevestre accourent quand les courtisans repus s’en vont. Fortis et Fidelis. Qu’elle soit ma loi, notre vieille devise ! »

Ainsi, au delà de ses intérêts et de ses affections, il trouvait sa raison de vivre, comme si le choc qui l’avait meurtri libérait une part de lui-même : la plus hante. Les racines de son bonheur arraché saigneraient longtemps. Son douloureux amour, l’image de Delphine perdue, lui appartiendraient toujours, au plus secret de son âme, et jusqu’à son dernier souffle, mais il avait cessé de leur appartenir.


Dans la Galerie, M. de Gouvernet et l’officier parisien examinaient une glace brisée, et les déchirures d’un fauteuil. Gérard attendit la fin de leur colloque. Il revoyait l’aspect inoubliable de cette Galerie, pendant la soirée du 5 octobre : les hommes en habit de Cour ; les femmes assises sur les tables de marqueterie, recrues de fatigue et de frayeur. Il revoyait le fantôme du jardin nocturne, dans le cintre des fenêtres noires. Maintenant, la Galerie était déserte et souillée, mais le plafond aux ardentes couleurs montrait encore le grand roi triomphant parmi les dieux ; les statues étaient dans leurs niches ; les vases sur les piédestaux ; les dix-sept panneaux de miroirs reflétaient les dix-sept fenêtres, qui encadraient le noble paysage de charmilles et de bassins, et la paix triste et dorée d’un beau soir d’automne. Le soleil descendait sur le grand canal, et ses derniers rayons enflammaient la terrasse. Des gloires de nuages, comme le xviie siècle en dressait sur les autels, resplendissaient au miroir des eaux. Les nymphes des rivières s’appuyaient à leurs urnes ; les chasseresses tendaient leurs arcs ; les Termes, prisonniers de leurs gaines, interrogeaient les Saisons. Latone dans son île, Encelade foudroyé, Neptune entouré des Néréides, et l’Apollon solaire, qui purge la terre des monstres et fait reculer la nuit, s’étonnaient de la solitude.

— Il faut partir, dit M. de Gouvernet. Vous avez besoin de repos. Ne restez pas ici. Il y a de quoi pleurer de tristesse.

Les portes qui ne s’étaient pas fermées depuis Louis XIV, faisaient crier leurs gonds. Les reflets mouraient dans les glaces. Gérard croyait entendre l’écho prophétique des voix qui annonçaient :

« Le Roi est retiré, messieurs. Retirez-vous ! »

Avec Gouvernet, il redescendit l’Escalier de Marbre, où le sang de Varicourt assassiné mettait une coulée sombre. Le personnage en manteau cramoisi, dans son paysage théâtral, regardait s’en aller les deux officiers nobles, et derrière eux, l’officier de la milice.

— Ce commandant de bataillon dont vous êtes si content, qu’est-ce que c’est ? demanda Gérard à Gouvernet. Un ancien soldat, ou un bourgeois de Paris ?

Le comte répondit négligemment :

— Ni bourgeois, ni soldat. Un simple brasseur du Faubourg Saint-Antoine, patriote, mais bien dévoué au roi. Il s’appelle Santerre.


FIN


« La Clairière »
1934-1935