G. J. Holyoake et la coopération en Angleterre

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M. G. J. Holyoake et la coopération en Angleterre


Un grand vieillard aux longs cheveux blancs, à la barbe blanche, aux traits creusés, la physionomie âpre et impérieuse, les yeux bleus ardens à demi cachés sous des sourcils broussailleux : peut-être quelques-uns des lecteurs de la Revue se rappelleront-ils l’avoir vu si, par hasard, ils ont assisté, dans les dernières années du XIXe siècle ou les premières du XXe, aux Congrès internationaux de la Coopération. Les assistans se le montraient avec des marques de respect et d’admiration : « c’est G. J. Holyoake, le père de la coopération anglaise. » Ceux-là mêmes qui, en France, le louaient le mieux connaissaient-ils son histoire ? Savaient-ils que, fils d’ouvrier et lui-même ouvrier dans sa jeunesse, puis journaliste, conférencier, propagandiste, disciple d’Owen, il avait été durant un demi-siècle l’apôtre (d’ailleurs malheureux) de l’athéisme en Angleterre, qu’il s’était adonné pendant ce même temps à toutes les agitations sociales qui transformèrent alors le milieu britannique, et que, ami ou correspondant de la plupart des grands révolutionnaires continentaux de 1850 à 1870, il s’était vu mêler par eux à d’étranges aventures ? Ceci n’est pas pour diminuer le mérite qui lui revient dans le développement anglo-saxon de la coopération, de cette forme économique originale et puissante que nous ne croyons certes pas appelée, comme le prétendent ses plus fervens adeptes, à régénérer la société, mais qui a rendu et qui rendra encore, dans un domaine limité, les plus appréciables services., Du moins ne nous semble-t-il pas sans intérêt de recueillir ici quelques traits de cette curieuse vie, en nous aidant à cet effet non seulement des nombreux ouvrages et mémoires laissés par notre auteur, mais aussi de deux gros volumes intitulés Life and letters of G. J. Holyoake que M. J. Mac Cabe a récemment publiés sous les auspices de la Bationalist Press Association ; et, l’occasion paraissant favorable, nous en profiterons pour rappeler brièvement l’histoire de la coopération en Angleterre, ses humbles origines et ses merveilleux progrès, et pour examiner enfin son état actuel, ses caractères et ses limites.


I

George Jacob Holyoake naquit le 13 avril 1817, à Birmingham, d’un ménage de modestes ouvriers dont il fut le deuxième enfant, — le deuxième sur treize. — On sait ce qu’était l’état industriel et social de l’Angleterre à l’époque de la réaction qui suivit les guerres napoléoniennes : c’est le temps où, très rapidement, la population se multiplie, l’industrie s’enrichit, les salaires s’abaissent et la misère s’étend. Le machinisme, après avoir fait la ruine des petits métiers, fait celle des ouvriers eux-mêmes, réduits à la condition de ce qu’on a appelé l’esclavage blanc. Les tisserands du Lancashire reçoivent six à huit pence pour douze à quinze heures de travail ; la paie descend jusqu’« à un penny pour les enfans qui, malgré les récentes lois protectrices du travail, encombrent les ateliers dès l’âge de six ou huit ans : la « loi des pauvres, » qui date d’Elisabeth, de la « bonne reine Bess, » favorise ce « massacre des innocens. » Hors l’usine, l’ouvrier ne connaît que la débauche, l’agitation et l’émeute ; les Luddites brisent les machines, les radicaux sous Cobbett soulèvent le pays ; l’habeas corpus est suspendu, les prisons s’emplissent, on déporte et on pend par masses. Le jeune Holyoako, avant ses dix ans, vit brûler des usines à Bury ; il vit condamner à la relégation un jeune ouvrier coupable d’avoir volé une lime qui valait bien quinze sous. Les Forges de l’Aigle, à Birmingham, où son père, ouvrier respecté, travailla durant quarante ans, n’étaient d’ailleurs pas au nombre des pires établissemens. ; Lui-même y entra dès neuf ans et y passa treize années de sa vie ; il devint comme son père un travailleur adroit, épris de son métier ; écrivant plus d’un demi-siècle après, en 1892, il décrit avec une précision frappante l’aspect de la triste cour d’usine telle qu’il la vit de sa fenêtre pendant ces treize ans, « à gauche la maison du gardien de nuit, les rails menant aux fourneaux, les ateliers de fonte, de l’autre côté les hangars aux tôles, les piles de fer forgé parterre, et tout au loin, devant la grille ouverte, les promeneurs allant et venant sous le soleil qui éclairait la large route au dehors ; le soleil, pour nous, ne luisait jamais… »

Avant d’entrer à l’usine, du temps où il s’ingéniait à gagner quelques sous en soudant des manches de lanternes, — et en s’y brûlant les doigts, — il avait appris à lire dans une dame school, dont la maîtresse savait à peine signer son nom, puis à écrire dans une école du dimanche où les enfans n’avaient pour cahier qu’une planche carrée recouverte de sable fin. Ce n’est qu’à dix-sept ans qu’il commença réellement son instruction dans une de ces Méchantes Institutions qui venaient d’être fondées par le Dr Birkbeck, avec bibliothèque, musée de modèles, etc., et où chaque soir des classes étaient faites aux ouvriers désireux de s’instruire. Il fit de rapides progrès, sous des maîtres capables, owenistes pour la plupart, avec lesquels il se lia d’assez près. Chaque soir alors, il travaille jusqu’à minuit ; une, fois par semaine, il passe toute la nuit sur ses livres, à la lueur d’une bougie, s’abîmant les yeux pour la vie. Frêle de nature, mais doué d’une vigoureuse volonté, il poursuivra longtemps ainsi de droite et de gauche, suivant les hasards des circonstances, une éducation qu’il ne terminera d’ailleurs jamais. En 1847, il empruntera cinquante livres sterling à un ami pour payer son droit d’entrée à l’université. Il apprendra, tant bien que mal et plutôt mal que bien, le latin, le grec, le français, tout en donnant des leçons pour vivre, tour à tour élève et maître, enseignant et enseigné : tel jour, il fera une conférence historique à Londres, et le même soir suivra à Gower street une classe de latin ou commencera l’étude de Blackstone. Belle ténacité d’autodidacte, qui ne pouvait d’ailleurs suppléer au manque de culture suivie et de direction régulière : Holyoake restera toujours un « primaire. »

L’étude intensive ajoutée au dur travail manuel ne devait pas manquer d’altérer une santé délicate. Forcé de choisir, Holyoake, bien que sans le sou, quitte l’usine en 1838 et garde ses livres ; il se marie cette même année. Il débute dans le journalisme par un article sur les Méchantes Institutions qui, payé en nature, lui rapporte un poulet rôti et une bouteille de porto. Pendant bien des mois, il mène une vie plus que précaire, tour à tour comptable chez un commerçant, guide à l’exposition de Birmingham, enfin professeur dans la Mechanics’ Institution où il avait été élève et où il retrouve ses amis owenistes, qui le recueillent officiellement dans leurs rangs et, en 1840, le présentant à Owen., Owen avait alors soixante-neuf ans. Grand capitaliste, manufacturier émérite, philanthrope utopiste, il avait vu échouer ses expériences de réformateur pratique, sombrer sa colonie de New Harmony et son Equitable Banque d’échange, si bien que, renonçant à l’action personnelle, il se consacrait avec une ardeur juvénile à la propagation de la doctrine dont il était l’initiateur anglo-saxon, le communisme, et l’on sait qu’en dépit de ses divagations économiques, il eut du moins ce mérite d’être l’un des premiers en Angleterre à dévoiler les misères de la classe ouvrière et à poser devant l’opinion le problème de l’amélioration du sort des travailleurs. Le vieux prophète avait, pour sa propagande, besoin d’apôtres : Holyoake fut l’un d’eux. D’abord conférencier à Worcester, il fut bientôt appelé à titre de « missionnaire » à « évangéliser » le « diocèse » de Sheffield. Il répandit la bonne parole oweniste dans les « Temples de Science, » ajoutant en homme pratique à l’enseignement social l’enseignement plus utile de la lecture, de l’écriture, du calcul. La paie était modique, seize shillings la semaine ; il l’améliora en donnant des leçons privées dans d’honnêtes familles chez qui, pour cacher sa personnalité déjà compromettante, il se présentait comme M. Jacobs. Au bout d’un an, il se fit remercier, avec plusieurs de ses collègues, lorsque, fidèle aux principes, mais non à l’opportunisme d’Owen, il refusa le serment religieux qu’on voulait imposer aux « missionnaires » owenistes (ceci sera le début de sa propagande athéistique). Tout en restant attaché à des « branches » owenistes, il se sépare donc de l’owenisme officiel, et en 1844 il lance de vives attaques contre la malheureuse tentative de communisme appliqué qu’Owen avait inaugurée à Queenwood, de sorte que, quand Queenwood sombrera en 1845, comme avait déjà sombré New Harmony en Amérique, c’est Holyoake que les chefs du parti tiendront pour responsable : de ce jour, d’ailleurs, l’owenisme était fini en Angleterre, et ses restes allaient se dissoudre dans le chartisme et l’agitation libre-échangiste. — De son passage dans l’owenisme, Holyoake ne laissa d’ailleurs pas de garder une profonde empreinte : je veux parler de la fidélité qu’il conserva toujours au dogme du déterminisme oweniste ; d’après lequel le caractère de l’homme est « un produit dont l’homme même ne représente que la matière première. » C’est le « milieu » qui fait « l’homme. » Owen, disait : « Le caractère de l’homme est fait pour l’homme et non pas par l’homme. » On voit les conséquences de la thèse, que n’aurait pas désapprouvée Helvétius : les caractères étant des produits, on les fabrique, on les manufacture comme des produits ; l’éducation d’une part, la législation de l’autre, sont toutes-puissantes dans la formation des individus. Comment Holyoake associait-il ce principe déterministe et cette utopie socialiste avec la loi du self help dont il ne cesse jamais de prôner les mérites ? Cela est difficile à dire, mais on avouera que, pour un « agitateur » social, le terrain n’était pas mal choisi !


II

Holyoake prit aussi à Owen sa doctrine antireligieuse, corollaire de son déterminisme, et bien vite ici l’élève dépassa le maître. Enfant, il avait reçu quelques vagues notions religieuses tour à tour chez les Wesleyens, chez les Baptistes et chez les Unitariens ; mais ces leçons laissèrent finalement bien moins de trace dans sa mémoire que, par exemple, certaine visite domiciliaire de l’huissier réclamant à ses parens une demi-couronne pour une taxe ecclésiastique impayée de 4 pence, ou bien la vue des marguilliers paroissiaux, porteurs de leurs baguettes d’argent, se saisissant le dimanche de tous les ivrognes et de tous les fainéans qu’ils pouvaient trouver pour les mener à l’église, dans des bancs réservés, puis, cela fait, s’empressant d’aller prendre leur place au cabaret pendant le sermon. Il est certain que ces souvenirs furent pour beaucoup dans son hostilité contre le clergé officiel, hostilité qu’il ne tarda pas à étendre, sous l’influence des owenistes, à la religion elle-même. C’est alors que, selon la légende, il « brûla » sa Bible (en réalité cet homme pratique la vendit), et du jour où on lui réclame, comme conférencier oweniste, une profession de foi protestante, il se déclare athée, et se lance dans la propagande athéistique avec son collègue Southwell, des mains duquel il prend le journal l’Oracle, lorsque Southwell est condamné pour insultes au clergé dans cette feuille de scandale. En mai 1842, Holyoake lui-même est arrêté à Cheltenham, au sortir d’une conférence socialiste au cours de laquelle, questionné par un auditeur, il avait été amené à exprimer en termes assez violens son anticléricalisme, devant une salle plus amusée que révoltée, et dès le lendemain il est mené enchaîné à la prison de Gloucester ; le jury le déclare coupable, et il doit subir une peine de six mois de prison, avec régime des condamnés de droit commun. Avant M. William O’Brien, il refuse de revêtir l’uniforme des prisonniers ; il passe son temps à rédiger des réfutations aux traités religieux que le gouverneur du lieu lui fait, obligeamment passer, et c’est tout au plus s’il n’est pas mené de force à la chapelle le dimanche : étrange façon, en plein XIXe siècle, de convertir les gens !…

Libéré, il trouve sa famille dans le dénûment ; sa petite fille Madeleine venait de mourir, de faim, disait-on ; mais rien n’empêche le nouvel apôtre, consacré par la réclame et la prison, de reprendre plus que jamais, par la plume et la parole, sa propagande irréligieuse. Tout de suite il retourne à Cheltenham pour y recommencer une conférence qu’il a, dit-il, acquis le droit de prononcer, en ayant payé le prix. Dans tous les coins de l’Angleterre, il prêche l’anticléricalisme dans des discours, des réunions publiques, d’ailleurs souvent troublées. Il fonde des associations de libre-pensée, il fonde des journaux ou périodiques qui meurent, pour la plupart, peu de semaines après leur naissance et qu’il ne se lasse pas de ressusciter sous d’autres noms. Il publie nombre d’ouvrages antireligieux, aussi peu lus que peu lisibles. En 1853, il achète un fonds de librairie dans Fleetstreet ; il y édite et y vend toute une littérature « avancée » au point de vue moral comme au point de vue politique, et fait peu à peu, du front parlour de sa boutique, le rendez-vous londonien des « hérétiques » de toute espèce, anglais ou non, qui foulent le sol britannique.

Toute occasion lui est bonne pour manifester. Ayant perdu sa femme en 1884, il conduit le service en personne, faute de clergyman, et prononce lui-même le discours d’usage, au cours duquel il reproduit, d’après la Bible (au fait, lui en restait-il donc encore une ? ), les paroles de l’ange Uriel au prophète Esdras sur l’inconnaissable. Un certain jour, appelé à siéger comme juré, il refuse le serment préalable et se fait condamner à 25 livres sterling d’amende ; soutenu par Stuart Mill et par sir J. Trelawny, il organise une agitation en vue de la suppression du serment judiciaire, ce qui d’ailleurs ne l’empêche pas, pour ses affaires et dans la vie courante, d’avoir son frère Austin ou quelque « chrétien » à ses gages, pour prêter serment en justice en son lieu et place.

Longtemps chef reconnu du petit groupe des libres penseurs anglais, Holyoake eut la surprise de se voir d’abord concurrencé, puis supplanté dans les faveurs des « athéistes » par un jeune rival, ardent et passionné, aux cheveux sombres et au regard noir, dont la rapide célébrité fit quelque peu pâlir la sienne, grâce surtout à des scandales politiques habilement utilisés, je veux dire Charles Bradlaugh. L’histoire des relations de Charles Bradlaugh avec Holyoake est celle d’une jalousie réciproque et inavouée, d’une coquetterie affectée, qui n’empêche pas les brouilles fréquentes et supporte mal les raccommodemens précaires. Holyoake publie le Reasoner ? Bradlaugh lance un journal rival, l’Investigator, que Holyoake s’empresse, au reste, de vendre dans sa boutique de Fleet street. Plus tard, c’est Holyoake qui éditera la Secular Review pour battre en brèche le National Reformer de Bradlaugh, de sorte qu’ils seront à deux de jeu. En fait de susceptibilité, d’aigreur, ils n’ont rien a s’envier, et ne peuvent rien se reprocher. Ils sont en procès fréquens. N’empêche que, lors d’une grave maladie de Holyoake, Bradlaugh ouvre les colonnes de son journal à une souscription en faveur de son confrère. Et pareillement, après la mort de Bradlaugh, Holyoake organisera lui-même une collecte pour sa veuve ; il parlera abondamment et « laïquement » sur sa tombe.

Sous la rivalité des personnes, il y avait une divergence de doctrines qu’il n’est pas inutile de faire ressortir pour montrer ce qu’était en réalité l’irréligion chez Holyoake. Tandis que Bradlaugh, violent en idées comme en paroles, professait un athéisme combatif et outrancier, une négation absolue, sûre d’elle-même, Holyoake ne voyait, dans ce qu’il appelait du nom de « sécularisme, » qu’un rationalisme intellectuel doublé d’anticléricalisme politique. Il rejette le mot athéisme comme impliquant une négation dogmatique de l’existence d’un être suprême ; il est purement « agnostique, » et remercie Huxley d’avoir inventé le mot. Il ne veut considérer qu’un monde, le monde présent, lequel contient déjà assez de problèmes pour occuper l’humanité, et en dehors duquel rien ne peut exister que le doute : métaphysique et théologie lui sont lettre close. « Mon esprit est comme une société commerciale limitée (limited) dans sa responsabilité quant à l’existence de l’inconnaissable, » dit-il. Il écrit à Gladstone : « Le sécularisme a été inventé pour substituer l’inspiration éthique à la théologie inopérante. J’espère qu’il y a une vie future, et s’il en est ainsi, le fait que je n’en suis pas sûr ne l’empêchera pas de venir à moi. Je ne vois pas de meilleure manière de la mériter que de servir consciencieusement l’humanité. La croyance en un Dieu personnel est un bien précieux. Toute conviction est force. Mais ce ne peut être une offense au Dieu de vérité que ne pas dire qu’on sait ce qu’on ne sait pas… J’avoue que l’ignorance est une privation ! Mais accepter de ne pas savoir, quand le savoir vous est refusé, ne semble être qu’un des sacrifices que nous impose le respect de la vérité. » A quoi Gladstone avait, semble-t-il, répondu par avance lorsqu’il avait écrit sur le même sujet à Holyoake qu’il lui semblait « qu’un tel sécularisme devait toute sa « matière » au christianisme, dont il était une représentation par amputation, et qu’il n’aurait jamais pu exister sans l’Evangile. »

Autre contraste avec Bradlaugh : Holyoake n’admet l’agnosticisme que lorsqu’il est soutenu, élargi, par une vigoureuse action sociale ayant pour but le progrès humain, surtout la culture et la formation des caractères. S’il rejette ce qui est au-dessus du monde, du moins veut-il réserver toutes ses forces pour l’amélioration matérielle et morale de l’humanité souffrante. « Il faut, dit-il, compenser l’infériorité d’un sécularisme négatif en se dévouant activement à une culture rationnelle en matière d’art, de science et de moralité. On ne vient pas en aide à un homme faible ou malade en jetant simplement au feu ses béquilles : il faut lui fortifier les membres. » La grande affaire est d’améliorer cette vie-ci par des moyens matériels, par la science, la vraie providence de l’homme, par l’éducation, la toute-puissante éducation, par la propagande sociale. Au cri populaire en ce temps-là à Londres : « Plus de papisme, » il veut substituer cet autre : « Plus de pauvreté. » Au lieu et place de la thèse destructrice de Bradlaugh, il entend mettre, en bon oweniste, une doctrine et une action positive et bienfaisante. La vraie religion à ses yeux, c’est la religion de l’humanité.

Ce qui enfin est remarquable chez Holyoake, c’est le caractère de modération, d’équité, de fairness, qu’il apporte à l’exposé de ses convictions et à la lutte contre ses adversaires. C’est en quoi il s’oppose encore bien nettement à Charles Bradlaugh, et c’est pourquoi il fut toujours critiqué et honni par les violens de son parti. Si passionné qu’il fût, cet agitateur n’apporte à l’agitation que des moyens modérés, des armes loyales. Ce n’est pas chez lui affaire de timidité ni de crainte, — on l’a vu afficher à sa vitrine de Fleet street des pamphlets écrits contre lui, — c’est gravité et équilibre de caractère, avec cette conviction que la violence nuit plus qu’elle ne sert. Il n’a pas d’amertume dans l’âme. « Je n’ai jamais ressenti de colère ni de haine contre un être vivant, » écrit-il vers la fin de sa vie. Anticlérical, il entretient de cordiales relations avec nombre de clergymen, avec Stopford Brooke, avec Kingsley, avec le Dr Parker ; il va au temple écouter les prédicateurs célèbres. « J’avais, écrit-il dans la lettre précitée à Gladstone, pour voisine à Harrow une vieille femme qu’un missionnaire avait incitée à lire la Bible. Elle n’avait pas de quoi s’acheter des lunettes. Je lui en ai payé une paire. Je suis pour que chacun soit fidèle à sa foi. »

Même mitigé, l’athéisme affiché de Holyoake ne pouvait manquer, dans un pays comme l’Angleterre, de le faire mettre hors de la société, de le faire honnir par la bourgeoisie « respectable, » et par contre-coup de le rejeter vers les élémens les plus avancés du pays. Ses conférences en province sont constamment troublées ; on lui refuse les salles, on lui refuse parfois une chambre à l’hôtel. Reçu en ami par Francis Newman, le frère du cardinal, il est invité à dissimuler aux yeux du portier sa vraie personnalité. La Quarterly Review cite des ouvrages de lui sans oser imprimer son nom. Il faut dire qu’il est naturellement porté, en politique, vers les idées extrêmes. Il aime l’agitation, par tempérament. Un fils lui étant né, il lui donne, entre mille, le prénom de « Robespierre. » Il affecte de se dire, — en théorie, — républicain. Polémiste, journaliste, il prend d’instinct les points de vue extrémistes et s’attache aux causes les plus impopulaires. Passionné de journalisme, il écrit partout et sur tout, — « vous feriez un article sur votre grand’mère, » lui disait en plaisantant un de ses amis, — il fait du reportage, en amateur, jusque sur les pendaisons sensationnelles et les matches de boxe, écrivant parfois dans la rue, sur le dos d’un voisin au milieu de la foule, et attaquant toujours, comme à plaisir, tout ce que les Anglais considèrent comme « respectable. » Il joue son rôle dans l’agitation chartiste ; il est avec Stuart Mill, le pionnier de l’agitation féministe en Angleterre. Tout jeune, il avait fait partie d’une société secrète dont l’objet, à ce qu’il vint à découvrir, était d’assassiner Palmerston, et, toute sa vie, il entretiendra d’étranges relations, ingénument racontées dans ses mémoires, avec des assassins, des voleurs ou des faussaires, qui, cherchant un défenseur, font appel à son cœur naïf et sensible ; il donne, dans son autobiographie, la liste de ceux de ses « amis douteux » qui finirent par être pendus, et il ajoute : « Je ne dis rien de tous ceux qui, d’après l’opinion de juges compétens, auraient mérité de l’être. C’en est assez pour prouver que je suis une personne à relations suspectes. »

Ajoutons qu’en bon Anglais, ce qu’il y a en lui d’anarchique, ou de révolutionnaire, il en réserve surtout l’application pour la propagande à l’étranger : il ne rêve que peuples à libérer, — sur le continent, — et tyrans à abattre, — chez les peuples voisins. — Dès 1853, il organise une campagne et ouvre des souscriptions pour la « libération » des Hongrois, des Polonais, des Italiens. Il se lie avec tous les « patriotes » du continent qui viennent chercher asile en Angleterre, et fait partie du conseil de la « Ligue des Réfugiés : » c’est Kossuth, c’est Bakounine, c’est Mazzini, qui cherche à le convertir au catholicisme, ce sont Louis Blanc, Ledru-Rollin, Schœlcher, Félix Pyat ; c’est parfois aussi, — simple erreur, — quelque espion en surveillance à Londres et à la solde de Napoléon III. L’empereur des Français jouit de sa haine particulière. Il est en rapports avec Orsini et il a deux amis dans le fameux complot qui devait aboutir à l’attentat de la rue Lepeletier ; l’un d’eux fabrique des bombes et charge Holyoake d’en essayer le mérite explosif en quelque lieu solitaire, au cours d’une de ses pérégrinations en province, ce qu’il fit à travers mille complications dont il a laissé le récit tragi-comique dans un de ses volumes. Il édite dans sa librairie de Fleet street toute une littérature « tyrannicide, » et intitule un chapitre de ses souvenirs : Du meurtre comme moyen de progrès. Il prend enfin part à tous les préparatifs de l’envoi d’une Légion britannique à Garibaldi pour le soutenir dans l’Expédition des Mille en 1860.

Si l’âge devait peu à peu mettre un frein à cette passion révolutionnaire, Holyoake resta du moins fidèle à sa doctrine athéistique jusqu’à la fin. En 1890, il devint président de, la Rationalist Press Association. Les dernières lignes qu’il écrivit furent une affirmation de sa foi agnostique, ou, comme il disait parfois, positiviste. Lorsqu’il mourut en 1906, sa dépouille mortelle fut, selon sa volonté, livrée à la crémation. Il n’avait cependant pu se dissimuler que sa propagande antireligieuse avait échoué en Angleterre, dans ce pays où l’esprit de foi est si profondément ancré et fait si intimement partie de la vie nationale. Mais il faut bien dire que sa vraie carrière n’a pas été celle de l’anticléricalisme, ni celle de la propagande révolutionnaire : c’est dans la coopération qu’il faut la chercher. C’est là qu’il a fait œuvre utile et durable, c’est là que fut son succès, et c’est dans cette œuvre-là qu’il faut l’étudier, c’est cette œuvre-là qu’il faut maintenant étudier.


III

On sait ce que c’est que la coopération : c’est l’union, l’association, soit d’ouvriers, soit de consommateurs, en vue de « produire » ou d’ « acheter » en commun, en supprimant ainsi l’intermédiaire, c’est-à-dire l’entrepreneur ou le patron, et son bénéfice, c’est-à-dire le « profit. » La coopération de consommation est la seule que nous envisagions ici, la seule qui ait réussi en Angleterre. Représentons-nous donc une société de consommateurs qui se sont entendus pour acheter en gros les denrées qui leur sont nécessaires, société gérée par les consommateurs eux-mêmes, j’entends par leurs mandataires élus, et dont le capital est fourni par eux, chacun d’eux devant posséder un certain nombre de parts ou d’actions, lesquelles produisent un intérêt fixe et modéré, 5 pour 100 au maximum. La société achète en gros, puis répartit les denrées achetées entre les consommateurs sociétaires, non pas au prix coûtant, car il faut pourvoir aux risques et aux frais généraux, mais à un prix voisin du prix du marché libre. Périodiquement, elle leur restitue, au prorata de leurs achats individuels, sous le nom de boni, de dividende, ou de ristourne, le surplus que lui laissent ses opérations après paiement des frais généraux, de l’intérêt fixe du capital, etc. : je dis surplus, ou trop-perçu, et non pas bénéfice, car la société, théoriquement, ne fait pas acte de commerce et ne poursuit pas un but de lucre, bien qu’en pratique elle prenne forcément le caractère commercial lorsque, comme c’est le cas ordinaire, elle ne se contente pas de répartir ses denrées entre ses membres, mais étend ses affaires à la vente aux tiers, c’est-à-dire au public, et ces tiers participeront même, habituellement, à la ristourne proportionnelle aux achats. Ajoutons enfin que la société n’est pas fermée, — autre différence avec les sociétés anonymes, — et que de nouveaux associés sont toujours admis moyennant retenue de tout ou partie de leurs bonis ou dividendes d’achats jusqu’à concurrence du montant des actions dont chaque sociétaire doit être possesseur. On voit tout de suite les avantages matériels que présente l’organisation coopérative dont nous venons de résumer les traits. Les consommateurs obtiennent des denrées sûres et de bonne qualité, à un prix modique ; ils font sur leurs achats des économies automatiques dont le produit leur est versé en fin d’année : ils vivent mieux, en épargnant davantage.

L’idée de la coopération est vieille comme le monde. Le fait même de la coopération est ancien : mais ce n’est qu’au XIXe siècle, en Angleterre, que la coopération a trouvé sa théorie raisonnée et son application en grand, et en Angleterre même G. J. Holyoake est certainement l’un des hommes qui l’ont le mieux servie. « J’ai connu, dit-il, la coopération à sa naissance. J’étais près de son berceau. J’ai soigné son jeune âge quand personne ne croyait qu’elle vivrait. Pendant des années, je fus dans la presse son seul ami, et j’ai assez vécu pour voir l’enfant grandir en vigueur et gagner l’âge de la virilité indépendante. » Il a lui-même raconté la naissance de la coopération anglaise, l’histoire de ces quinze pauvres vieux ouvriers tisserands du Lancashire, — les « pionniers de Rochdale, » — disciples d’Owen, et « sécularistes » pour la plupart, qui, un jour de novembre 1844, cherchant le moyen de relever leur condition, mirent en commun les quelques livres et shillings qui leur restaient afin d’organiser un approvisionnement en commun ; il a raconté comment ils réunirent quelques fonds, et comment, le soir du 21 décembre de cette année-là, au milieu des rires des gamins, des moqueries des boutiquiers, ils ouvrirent furtivement, dans la « ruelle du Crapaud, » un magasin coopératif qui, malgré les immenses difficultés du début, réussit assez vite et assez bien pour qu’on vît peu à peu se multiplier les sociétés analogues dans les villes environnantes. Chose curieuse, du premier coup, ces vieux tisserands trouvèrent et inscrivirent dans leurs statuts, avec une admirable précision, tous les principes qui ont fait depuis lors le succès de la coopération anglaise et dont la méconnaissance, lorsqu’on s’en écarta parfois, ruina toujours les successeurs infidèles à la doctrine : distribution des bonis au prorata de la consommation, achat au prix courant du commerce, intérêt fixe au capital, fonds d’éducation, etc. — Dans cette fondation proprement populaire de la coopération de consommation, le rôle de G. J. Holyoake fut celui, non d’un père, mais d’un parrain. En 1843, il était venu à Rochdale faire une conférence devant les ouvriers tisserands sur ce sujet : le self help. Il venait alors même d’écrire une série d’articles sur cet autre sujet : la coopération et la concurrence. Il fut le premier à comprendre l’importance du mouvement de Rochdale, et ne cessa de le conseiller, de le propager, de s’en faire l’avocat dans la presse, le défenseur à la tribune. Il trouva bientôt pour cette campagne des alliés inattendus dans un groupe d’hommes dont tout, à première vue, semblait devoir le séparer, et avec lesquels il resta toute sa vie dans les rapports d’une étroite affection, ce qui fait leur éloge comme le sien : les socialistes chrétiens, qui, sous la direction de F. D. Maurice, de Kingsley, de V. Neale, tous hommes respectables, très religieux, s’efforçaient alors, en se mêlant au peuple, de comprendre ses besoins, de remédier à ses maux, cherchant avant tout à améliorer l’individu pour améliorer la société selon les principes de l’Evangile, et qui, se disant ou se croyant « socialistes, » voulaient du moins « christianiser le socialisme. » Après avoir essayé sans succès de créer en Angleterre des associations ouvrières de production, ils s’étaient ralliés à la doctrine et à la pratique de la coopération de consommation, telles qu’ils les avaient vues sortir de l’expérience de Rochdale. Aux coopérateurs owenistes et libres penseurs, ils surent faire accepter avec l’appui de leur autorité, de leur expérience, de leur esprit d’ordre et de méthode, l’influence de leur haut et fervent christianisme. Ce ne fut naturellement pas sans aigreur que l’athée Holyoake vit ces nouveaux venus infuser à la coopération anglaise un sentiment religieux dont elle devait d’ailleurs garder toujours la marque ; il se révoltait à l’idée qu’à un si beau et libre mouvement de rénovation sociale on vint à donner un point d’appui « théologique. » Et pourtant, il sut non seulement garder toujours avec les socialistes chrétiens des relations cordiales, mais encore leur donner, et accepter d’eux en retour, le concours le plus efficace en vue du développement de l’œuvre coopérative ; souvent il rendit un hommage public à leur action, et plus tard, lorsque les divisions s’introduisirent au camp des coopérateurs, il n’eut pas de meilleur soutien que le leur.

Malgré l’appui des socialistes chrétiens et les efforts de Holyoake, les débuts de la coopération anglaise ne furent rien moins qu’aisés. A Rochdale même, la société fut, dès ses premières années, l’objet d’un run (assaut) de la part de ses déposans qui, inquiets de la tournure des affaires, venaient réclamer leur argent, et la crise ne fut conjurée que grâce au sang-froid d’un trésorier habile. Bien des coopératives, incapables de surmonter les difficultés du jeune âge, durent fermer leurs portes après quelques mois ou quelques années d’existence, et l’histoire de la fondation de chaque société nouvelle est un véritable tour de force de patience, d’énergie, d’esprit de ressources. A Newcastle, dit la chronique, « chaque soir, les administrateurs devenaient garçons de magasin. » Ce n’est que quand les pesages et empaquetages étaient terminés qu’assis sur des caisses, barils ou autres sièges improvisés, ils « entraient en séance. » Souvent faute de local, les magasins s’installent dans le logement particulier d’un de leurs gérans ; à Derby, on s’établit pour commencer dans un grenier à foin. — Peu à peu, malgré tout, par la contagion de l’exemple, l’idée coopérative prit pied en Angleterre, et les sociétés se développèrent en nombre et en importance, surtout dans le Nord, dans le Lancashire et le Yorkshire, puis en Ecosse, dans l’Ouest et les Midlands, enfin dans le midi de l’Angleterre. En 1852, il y a une centaine de coopératives ; de 1852 à 1860, il s’en crée près de 200, et plus de 300 dans les deux années suivantes. Il s’en fonde beaucoup à la suite et sous l’influence de la publication, en 1857, du livre de Holyoake sur l’histoire de la coopération à Rochdale ; celle de York note dans son Historique : « En 1858, plusieurs habitans de York, ayant lu l’ouvrage intitulé Self help ou Histoire de la coopération à Rochdale, par G. J. Holyoake, résolurent de former dans cette ville une société selon les mêmes règles. » Holyoake sert de lien, de trait d’union, entre les groupemens ; il est l’écrivain officiel, le propagandiste reconnu de la coopération ; il voyage à l’étranger pour la faire connaître ; il lui apporte l’adhésion de Stuart Mill, lequel prononce son premier discours public à l’Association des coopératives de Londres. En 1868, Holyoake fonde avec Greening le premier journal coopératif, le Social Economist, qui fera place peu après aux Cooperative News. L’année suivante, il organise, avec l’aide du même collaborateur, le premier congrès annuel de la coopération, qui se tient à Londres, en présence du Comte de Paris, sous la présidence de Th. Hughes, et dont Holyoake rédige le compte rendu. C’est à ce congrès de 1869 que la coopération anglaise prend conscience de sa force, compte ses amis et ses adversaires, précise ses idées, ses besoins, son organisation. C’est là que se crée le Central Board ou bureau central, où Holyoake prend place avec ses amis les socialistes chrétiens, et qui se transformera, en 1873, en Cooperative Union, avec cette fonction d’assurer l’unité et la direction du mouvement. C’est là enfin que se précise le but des deux ((sociétés de gros, » des Wholesales d’Ecosse et d’Angleterre, qui s’étaient fondées en 1864 et en 1868 pour fabriquer ou acheter en gros les denrées à livrer aux sociétés locales : c’est la coopération à la seconde puissance qui vient couronner l’œuvre de la coopération primaire. Dès lors, la coopération anglaise a conquis le droit de cité, elle vit de sa vie propre, et son développement ne fera plus que suivre le cours normal des choses.


IV

Les difficultés, pourtant, ne lui manquèrent pas, même en son plein épanouissement. Ce ne furent pas de celles que suscite, comme on le voit en d’autres pays, l’intrusion de la politique ou de la religion. Il n’y a pas en Grande-Bretagne, comme il y a ailleurs, une coopération socialiste et une coopération confessionnelle, il n’y a qu’une coopération, ouverte à tous, où les divisions politiques ne pénètrent pas, et qui, bien qu’imprégnée de l’esprit religieux, ne l’est que dans la mesure où ce sentiment pénètre toute la vie sociale du peuple anglais, et sans que jamais, depuis les premières rivalités entre Holyoake et les socialistes chrétiens, il ait provoqué de dissensions ou d’abus. Les difficultés rencontrées par la coopération vis-à-vis du commerce local, des détaillans, n’ont pas été pires qu’ailleurs en Angleterre. Ses rapports avec les Trades Unions, les grands syndicats ouvriers, sont restés froids, mais corrects. D’où lui sont donc venues les traverses, les épreuves, dont toute institution comme toute existence humaine a sa part en ce monde ? Elles sont nées, elles ont grandi dans son sein même, du fait de l’opposition naturelle entre deux tendances, deux écoles, dont la rivalité se découvre, je crois bien, au fond de toutes les questions sociales. Ses premiers fondateurs, les vieux tisserands de Rochdale, et avec eux leur inspirateur et leur guide, G. J. Holyoake, comme aussi plus tard les socialistes chrétiens, étaient des idéalistes, des enthousiastes, qu’animait non pas tant l’appât d’un intérêt matériel, qu’une préoccupation plus haute : la foi dans un idéal, l’ambition d’élever l’ouvrier, de le rendre indépendant et fort, de l’améliorer moralement en même temps que matériellement. Mais peu à peu, dans les rangs des coopérateurs, avait pénétré, à côté des vieux pionniers, une armée de nouveaux venus, plus positifs, plus pressés d’arriver au bénéfice tangible, imbus d’un esprit plus mercantile et qui ne voyaient plus dans la coopération un idéal, mais une affaire. Entre ceux-ci et ceux-là, la lutte était inévitable, elle dure encore. Elle s’est précisée particulièrement sur ce point : une société coopérative réalisant des profits nets annuels, — je devrais dire des bonis ou trop-perçus, — que fera-t-on de ces profits ? Les répartira-t-on en entier, une fois payés les frais généraux et l’intérêt du capital, entre les consommateurs sociétaires ? N’en réservera-t-on pas une partie à l’intention de certains services d’utilité générale, instruction, assistance ?… Et ne faudra-t-il pas, d’autre part, faire participer à la répartition, à côté des consommateurs, les employés et ouvriers de la société ?

Dès l’origine, les tisserands de Rochdale avaient inscrit dans leurs statuts un article décidant que, sur les surplus annuels, une subvention de 2 pour 100 serait affectée à des œuvres d’instruction ou d’éducation. A partir de 1849, un comité spécial s’occupa de l’exécution de cette règle ; on créa une bibliothèque, une salle de lecture, puis une école primaire (on sait combien l’instruction publique était encore négligée à cette époque en Angleterre), enfin des cours d’adultes. L’élan était donné, l’exemple fut suivi dans la plupart des sociétés, non sans résistance de la part des coopérateurs de la deuxième heure qui trouvaient que ces largesses réduisaient abusivement leurs « dividendes » de consommation, et qui s’écriaient, comme certain coopérateur de Leeds : « Nous n’avons pas besoin d’éducation, donnez-nous des bonis ! » Les attaques contre le « fonds d’éducation » furent constantes et violentes ; Holyoake fut des plus ardens pour sa défense, et il est remarquable que, sur ce point au moins, les « idéalistes » ont en somme eu gain de cause : actuellement, la coopération anglaise réserve dans son budget une somme annuelle d’au moins 1 700 000 francs pour, l’éducation, et un observateur très averti a pu noter que « les sociétés les plus solides sont justement celles qui, depuis leur origine, ont considéré l’éducation comme la fonction supérieure de la coopération. »

Nos coopérateurs « idéalistes » furent moins heureux sur la seconde question, la participation des employés et ouvriers aux « surplus » annuels. Elle ne se posa pas dès le début, mais il fallut bien l’envisager du jour où la société de Rochdale, ayant acheté un moulin, puis deux filatures, un abattoir, une boucherie, etc., se trouva à la tête d’un personnel salarié assez considérable. Ouvriers et employés auraient-ils part au « surplus, » non pas comme consommateurs-sociétaires et à proportion de leur consommation, mais à titre de salariés, à proportion de leur salaire ? Les vieux pionniers en décidèrent ainsi, soutenus par Holyoake et par les socialistes chrétiens. « Tous ceux qui ont eu part à la création de la richesse doivent avoir part à la répartition, » disaient-ils : on reconnaît dans cette formule l’influence oweniste qui est à l’origine de la coopération anglaise. Mais voici qu’en 1862 les nouveaux venus, ayant pour eux le nombre, et peu soucieux de l’idéal primitif, firent supprimer la participation des salariés au « surplus » dans la société de Rochdale, à la profonde humiliation des vieux pionniers que désespérait ce reniement des principes, cet abandon des espérances de la première heure. « Les salariés n’ont droit qu’à leur salaire, » clamaient alors les « réalistes, » et répètent encore aujourd’hui leurs successeurs avec l’appui des socialistes et des Trades Unions. « Ils ne sont que les serviteurs de la communauté. Vous violez les principes mêmes de l’institution coopérative, qui veulent que la coopération soit faite par et pour les consommateurs, en tant que consommateurs, et non pas en tant que travailleurs. Que ferez-vous quand, au lieu d’un surplus, la société enregistrera une perte ? Loin de réformer le régime individualiste et compétitif de l’industrie, vous provoquez un retour en arrière, vous en revenez à l’ère industrielle du travailleur-patron : c’est l’échec de l’idéal oweniste de la fraternité ouvrière. »

A quoi les idéalistes répliquaient : « C’est nous qui seuls sommes fidèles à la loi de la coopération, qui implique l’union des travailleurs, fidèles au principe oweniste de la responsabilité de l’employeur à l’égard de l’employé, fidèles à la charité chrétienne, qui veut qu’on traite l’ouvrier non en machine, mais en personne. Sous couleur de socialisme, vous ne voyez que le profit à réaliser, vous n’êtes que des faiseurs de bénéfices, des « chasseurs de dividendes, » en qui revit l’esprit capitaliste. La coopération doit donner l’exemple à l’industrie libre, montrer la voie aux améliorations sociales. Vous ne voulez voir dans la coopération qu’un régime économique ; nous y voyons, nous, un idéal social, un instrument de progrès ; sa valeur éthique nous importe plus que tout le reste. »

La lutte entre les représentans des deux thèses s’est poursuivie depuis cinquante ans au sein des coopératives anglaises. Holyoake, appuyé par les socialistes chrétiens, ne cessa de poursuivre une vigoureuse propagande en faveur de la thèse idéaliste dans ses journaux, ses brochures, ses conférences. Malheureusement, à mesure que la coopération grandissait, que les coopérateurs se multipliaient, la petite phalange restée fidèle à l’esprit de Rochdale se trouvait peu à peu débordée, l’élite se voyait submergée sous la marée montante des indifférens, des égoïstes, des « chasseurs de dividendes. » Depuis 1873, elle réussit presque toujours à faire approuver par les congrès annuels, après des débats plus ou moins orageux, le principe de la participation des salariés au « surplus ; » mais, en pratique, après comme avant ces solennelles déclarations, les réfractaires, restés sur leurs positions, opposaient, aux revendications des idéalistes, l’inertie d’une résistance passive. De fait, nombreuses sont les sociétés coopératives qui n’ont jamais appliqué à leurs salariés la participation aux bénéfices, ou qui, l’ayant appliquée pendant un temps, y ont renoncé ; il n’y a guère actuellement en Grande-Bretagne qu’une société sur six ou sept qui pratique cette participation, et un salarié de coopérative sur quatre qui en profite. La Wholesale d’Ecosse donne à ses employés une participation égale au chiffre du dividende à la consommation, ce qui représente environ 4 pour 100 des salaires ; en revanche, la Wholesale anglaise (Manchester) n’a jamais accordé la participation à son personnel, se refusant, dit-elle, à créer une classe d’ouvriers privilégiés, ce qui est d’un fâcheux exemple de la part de la plus importante société coopérative qui soit au monde et de celle qui occupe le personnel le plus considérable (plus de 18 000 ouvriers).

Découragés d’une lutte inégale, Holyoake et les socialistes chrétiens résolurent, en 1886, de constituer une association spéciale de propagande, la Labour Copartnership Association, dans le dessein de développer la participation aux bénéfices dans l’industrie et de provoquer la fondation d’usines ou de fabriques coopératives où les ouvriers auraient part à la fois aux bénéfices et à la direction. Ainsi, Ludlow, Hughes, Neale, les anciens socialistes chrétiens, en revenaient à cette forme de la coopération dont ils avaient au milieu du siècle commencé par se faire les pionniers, la coopération de production. « Nous avons moralisé la distribution, il faut moraliser la production, » disait Neale au congrès de 1888. Il n’est que juste d’observer que la propagande de la nouvelle société n’a pas été inutile, quant au premier de ses objets, la participation aux bénéfices dans l’industrie ; un certain nombre de sociétés manufacturières auxquelles elle fit adopter la participation, virent leurs bénéfices s’accroître d’une manière remarquable. Quant à la coopération de production, elle n’a pas rencontré dans ces dernières années plus de succès qu’un demi-siècle auparavant ; ses établissemens restent isolés et peu actifs ; pas plus qu’en France, elle n’a réussi en Angleterre. Combattue par les socialistes et les Trades Unions comme anti-démocratique, elle est mal soutenue par la coopération de consommation qui tend à l’absorber plutôt qu’à l’aider : il est fréquent de voir de petites associations ouvrières de production rachetées par quelque grande société de consommation ; et, par ailleurs, les sociétés de consommation, au lieu de s’approvisionner auprès des sociétés de production, s’adressent plus volontiers à leurs sociétés de gros, aux Wholesales, institutions très puissantes dont la concurrence écrase les coopératives ouvrières. De plus en plus, les Anglais ont fait, de la coopération de consommation, la base de l’organisation, et n’admettent la production coopérative que comme l’étape finale, le couronnement de la consommation coopérative. N’est-ce pas une raison de plus pour regretter que la coopération anglaise de consommation n’ait pas fait, ou n’ait fait que de si mauvaise grâce, une place à cette participation ouvrière aux bénéfices que prônaient Holyoake et les socialistes chrétiens ?
V

Malgré ses débuts modestes et ses difficultés intérieures, la coopération de consommation est actuellement parvenue en Angleterre à un remarquable degré de développement, à une situation exceptionnelle de puissance et de vitalité. En 1862, la Grande-Bretagne ne comptait encore que 331 sociétés coopératives de consommation ; il y en a aujourd’hui près de 1 500. En 1862, les coopérateurs britanniques n’étaient que 89 000 ; il y en a aujourd’hui 2 615 321, ce qui équivaut au quart de la population, chaque membre inscrit représentant une famille. Si le nombre des sociétés reste stationnaire depuis une quinzaine d’années, celui de leurs membres ne cesse d’augmenter très rapidement : il s’accroit d’environ 100 000 par an. Dans bien des villes, on trouve presque autant de sociétaires que de familles ; on quelques endroits, par exemple à Plymouth et à Dunfermline, il y en a même davantage, ce qui s’explique par le fait que, là comme ailleurs, les sociétés ont créé des succursales dans les villages avoisinans et ajouté une clientèle rurale à leur clientèle urbaine. Le capital-actions des sociétés s’élève à 33 888 721 livres sterling ; le chiffre des ventes annuelles atteint la somme énorme de 111 239 503 livres sterling sur laquelle le profit net ou surplus se monte à 11 247 303 livres, sterling, soit 10 pour 100 environ. Les très grandes villes sont moins avancées, au point de vue de l’effort coopératif, que les villes moyennes ou les petites villes ; c’est un fait curieux que la coopération, au sens propre du mot, n’a jamais pu s’implanter avec succès à Londres, et cela se comprend, si l’on réfléchit que pour réussir elle a besoin d’une population stable, qui ne soit ni trop riche, car les riches se passent d’elle, ni trop pauvre, car les très pauvres n’en sauraient tirer bénéfice.

Les statuts des sociétés restent modelés sur ceux de Rochdale. Chaque sociétaire doit posséder cinq actions de 1 livre sterling, il peut en avoir davantage, dans la limite d’un maximum qui varie de 100 à 200 ; l’intérêt fixe payé sur les actions est de 4 ou 5 pour 100. Tout nouvel inscrit paie un droit d’entrée de 1 shilling, et voit ses bonis retenus jusqu’à libération de ses actions, s’il ne préfère opérer cette libération par versemens hebdomadaires. L’assemblée générale, où sont admis, avec une voix par tête et une seule, tous les sociétaires, nomme le conseil d’administration et les auditors chargés de vérifier les comptes ; ces réunions, où l’assistance est fort nombreuse, se tiennent en général dans le calme, comme entre gens d’affaires ; il y règne un esprit de business sérieux et pondéré où se révèlent le sens pratique et le sang-froid de l’Anglais moyen. Le directeur salarié est choisi par le conseil d’administration ; c’est lui le vrai gérant ; directeurs et hauts fonctionnaires ont souvent été, dans les anciens temps, en difficulté avec les conseils d’administration, qui ne voulaient leur allouer que des salaires de famine ; quelques expériences malheureuses apprirent aux sociétés que la compétence et l’honorabilité se paient, et il faut reconnaître que les agens supérieurs des coopératives sont maintenant rémunérés convenablement, sinon encore en proportion de ce qu’ils seraient dans le commerce libre. Disons encore que la plupart des sociétés vendent au public, sous cette réserve qu’elles ne distribuent aux acheteurs non sociétaires que la moitié du boni afférent aux achats, l’autre moitié revenant au fonds de réserve ; et, bien que vendant au public, elles échappent à l’impôt sur le revenu, à la condition que leur capital ne soit pas limité, c’est-à-dire que chacun puisse s’affilier à volonté, ce qui est la règle ordinaire des sociétés.

Les sociétés coopératives anglaises offrent à la petite bourgeoisie et à la classe ouvrière la plus grande partie de ce qu’elles consomment : l’acheteur y trouve « à peu près tout ce qui sert à l’homme, de sa naissance à sa mort, depuis la layette jusqu’à la couronne mortuaire, » selon l’expression de M. Gide. Toutes les sociétés vendent l’épicerie, le pain, le charbon, la mercerie, les objets de ménage ; la plupart, la viande, le lait et les comestibles, la chaussure, le vêtement et ses accessoires ; un grand nombre, les meubles, les tissus, les articles de Paris, etc. Quelques-unes ont réussi à établir des restaurans coopératifs, qui fonctionnent dans de bonnes conditions, malgré les difficultés bien connues de cette œuvre très spéciale. Beaucoup construisent des maisons qu’elles louent ou vendent à leurs membres ; il y à peu d’années, il y avait déjà en Angleterre 38 000 maisons bâties par les sociétés, — ou par les sociétaires sur avances fournies par les sociétés, — représentant une valeur de plus de 200 millions de francs. D’autres ont créé des Penny Banks, où elles attirent la petite épargne dont elles font fructifier les dépôts. Quelques-unes ont acquis des propriétés agricoles pour l’élevage du bétail de boucherie.

Tout ce que vendent les sociétés coopératives locales, elles ne le fabriquent pas, sauf exception, par elles-mêmes. Bien qu’il y en ait qui possèdent des terres, des manufactures et des usines, bien qu’elles subventionnent souvent de petites sociétés de production qu’elles font travailler pour leur clientèle, la « production » n’est pas leur fait : elles sont proprement « distributives. » La production ne peut être entreprise avec avantage par des sociétés isolées, sans débouchés suffisans, sans moyens adéquats : c’est l’affaire de sociétés plus vastes, plus puissantes, constituant un degré supérieur de la coopération, et c’est ici que nous trouvons la « Fédération coopérative, » sous la forme de Wholesale Societies ou coopératives de gros. Ces Wholesales, qui sur le continent n’ont jamais réussi à se développer normalement, ont atteint en Grande-Bretagne une extraordinaire prospérité. Elles sont au nombre de deux, la Wholesale anglaise, qui a son siège à Manchester, et la Wholesale écossaise, qui réside à Glasgow ; elles n’ont, comme actionnaires et comme cliens, que des sociétés coopératives. Leur organisation se ressemble fort. La Wholesale anglaise, qui réunit 1 139 sociétés adhérentes représentant 1 845 415 coopérateurs inscrits, a son capital-actions (1 570 732 livres sterling) constitué en actions de 5 livres : chaque société adhérente doit posséder au moins autant de fois trois actions qu’elle-même comprend de fois vingt actionnaires ; elle a reçu de plus en prêts et dépôts plus de 3 millions sterling. Son chiffre annuel de ventes, qui n’atteignait pas 2 millions en 1875, s’est élevé, en 1908, à 25 millions de livres sterling, sur quoi, le « surplus » net n’est que de 371 497 livres sterling, la Wholesale ne cherchant pas à faire des profits, mais à servir sa clientèle au meilleur compte ; sur le « surplus, » les sociétés adhérentes reçoivent un dividende proportionnel à leurs achats, selon le principe de Rochdale. Son conseil d’administration est nommé par les assemblées générales trimestrielles, qui se composent des délégués des sociétés participantes ; la direction effective est aux mains d’un secrétaire général. Elle possède et exploite une quarantaine de grandes manufactures ou usines de toute espèce dans le Royaume-Uni, une plantation de thé à Ceylan, des « fruitières » en Irlande, deux exploitations agricoles à Roden et à Marden en Angleterre, deux manufactures de jambons (en Irlande et en Danemark), une imprimerie à Manchester (où elle imprime son journal le Wheatsheaf). Pour les achats en gros à l’étranger, elle a de nombreux comptoirs, un à Rouen, cinq en Danemark, un en Suède, puis à Sidney, à New-York, à Montréal, etc. Elle a quatre bateaux à vapeur, et deux services de navigation entre Rouen et l’Angleterre ; elle a une maison de convalescence à bon marché pour les coopérateurs inscrits aux sociétés affiliées. — De la Wholesale écossaise, qui, un peu moins puissante que sa sœur anglaise, est pourtant fort prospère aussi, tout ce que nous pourrions dire ne serait guère qu’une répétition de ce qui précède. A elles deux, ces sociétés, qui ne sont pas rivales, mais alliées, exercent sur le commerce britannique une influence considérable ; leur puissance peut être rapprochée de celle des grands Trusts américains [1] : en face des grands syndicats industriels ou commerciaux s’élève la Fédération coopérative, en face des trusts capitalistes le syndicat des consommateurs. L’opposition, la lutte, ne s’est encore manifestée que sur de rares points de contact ; ces germes d’hostilité ne se développeront-ils pas un jour en de graves conflits ? Cela est possible, et l’avenir le dira.

A côté des Wholesales, voici enfin la Cooperative Union, avec une constitution et un but tout différens. Elle ne s’occupe pas de l’action industrielle ou commerciale, elle se contente d’exercer sur l’ensemble du mouvement coopératif anglais une influence, une direction à la fois morale, juridique et éducatrice : elle est la tutrice de l’œuvre. Son « bureau central, » siégeant à Manchester, comprend 13 membres représentant les huit « bureaux de section » entre lesquels est réparti tout le territoire de la Grande-Bretagne et auxquels est réservée la surveillance régionale ; ces bureaux de section sont eux-mêmes une émanation des « bureaux de district » (70 en tout) dont les membres sont élus par les sociétés coopératives du district et qui exercent l’action et le contrôle locaux : bien que compliquée, cette organisation fonctionne d’une manière satisfaisante. Les ressources de l’Union se composent des cotisations versées par les sociétés adhérentes à raison de 2 pence par membre individuel ; les quatre cinquièmes des coopérateurs anglais sont affiliés à l’Union. Par l’intermédiaire des comités locaux et régionaux, et par l’organe de son secrétaire général, l’Union fait sentir à toute la coopération britannique une autorité qui, pour être purement morale, n’en est pas moins efficace. Elle maintient les grands principes coopératifs, prévient la concurrence entre sociétés voisines, fournit aux coopératives tous renseignemens, conseils, statistiques et statuts, elle défend la coopération contre son adversaire le commerce de détail, elle poursuit au Parlement le vote des lois favorables, organise la propagande, les expositions, publie un journal très lu, les Cooperative News, elle s’attache surtout à l’éducation coopérative : à Manchester, elle a des cours secondaires de coopération, avec examens et diplômes pour les fonctions de professeur, d’auditor, etc. C’est elle enfin qui organise en Angleterre les congrès coopératifs, où toutes les questions touchant à la coopération sont examinées et discutées. Ces congrès s’ouvrent par des cérémonies religieuses et se célèbrent en grande pompe dans chacune des provinces anglaises à tour de rôle.


VI

Cet extraordinaire développement de la coopération anglaise a servi de texte, d’illustration, à certains théoriciens du mouvement, surtout sur le continent, pour édifier toute une thèse sur la toute-puissance de la coopération et annoncer au monde, comme un Evangile nouveau, l’avènement prochain de la « coopération intégrale. » Voyez, disent-ils, les admirables résultats obtenus en Angleterre, qui pourtant ne sont que l’aube de l’ère attendue. D’ores et déjà, la coopération organisée est devenue un État dans l’État, une puissance avec laquelle tous doivent compter dans la nation. Le consommateur, d’esclave, est devenu maître et souverain ; il gère par ses représentans l’industrie et le commerce, il fait la loi des échanges. Avec le règne du consommateur, voici venir une révolution économique dont les résultats sont déjà en vue : la concurrence abolie, et, en même temps que la concurrence, le profit, le fils de la concurrence ; éliminé le capitaliste, sinon le capital ; le capital lui-même mis à portion congrue, réduit au rôle de subordonné, de serviteur à gages ; supprimée la lutte entre consommateurs et producteurs, entre salariés et capitalistes ; c’est la fin de la guerre des classes. Pacifiquement, la « république coopérative » s’appropriera tous les moyens de production et jusqu’au sol lui-même, elle absorbera les forces capitalistes et créera de toutes pièces un régime économique complet, un tout se suffisant à lui-même dans la société transformée : la « coopération intégrale, » voilà la solution définitive de la question sociale. »

Les Anglais ne se sont pas laissé prendre à de pareilles utopies. Ceux d’entre eux qui ont le plus magnifié les espérances de la coopération, — ce sont les socialistes, — ont eu soin de marquer qu’ils savaient les limites d’un mouvement dont ils ne laissaient d’ailleurs pas d’attendre de grandes choses. Ils ont montré que la coopération ne peut espérer une clientèle dans la vraie richesse non plus que dans la vraie misère, qu’elle verra forcément lui échapper bien des grandes industries telles que transports, commerce extérieur, monopoles naturels ou artificiels, et que « sa fonction se réduit en fait à la distribution d’un certain nombre d’articles d’usage personnel dont la production n’est pas nécessairement un monopole, dont la consommation n’est pas absolument obligatoire et qui sont l’objet d’une demande considérable et constante. » D’où il résulterait, selon nos socialistes anglo-saxons, que la coopération ne serait qu’un pas vers le socialisme et qu’il faudrait toujours en arriver à la révolution sociale : corollaire sur lequel nos lecteurs feront d’eux-mêmes les plus expresses réserves.

Ce qui est certain, et ce que les enthousiastes de la coopération oublient trop souvent, c’est qu’à côté de ses succès, la coopération a dû enregistrer, en Angleterre même, bien des échecs. La Wholesale de Manchester elle-même, si puissante soit-elle, n’a guère à se louer du résultat de ses opérations agricoles. Voici qui est plus symptomatique : des 600 sociétés qui s’étaient fondées en Angleterre jusqu’en 1862, il ne reste aujourd’hui que 285 ; les autres ont disparu, comme auraient disparu des commerçans malheureux, pour faire place à d’autres. Et c’est la même chose sur le continent. « En France, écrit M. Gide, la liste serait longue, si on pouvait la dresser, des sociétés défuntes : plus longue même, il ne faut pas se faire illusion, que celle des sociétés actuellement vivantes… Comptez vos morts ! »

Pourquoi tant d’échecs ? C’est que nos théoriciens utopistes oublient ou négligent ce qui est l’élément essentiel du commerce et de l’industrie, des affaires en général, je veux dire le risque, qu’il vienne des modalités de la gestion, de la situation, des inventions ou perfectionnemens nouveaux, ou du hasard même, de la force majeure. Le risque est partout, il est dans la coopération comme dans les autres formes d’entreprise, inéluctable, irréductible ; il n’y a pas de garantie préventive qui le supprime, il n’y a pas d’assurance contre les pertes au bilan. Négliger cette inconnue dans la position du problème n’est pas faire disparaître l’a ; de l’équation. C’est, dit-on, la concurrence qui fait le profit. Eh non ! c’est le risque qui le fait, et qui le légitime, c’est le risque qui fait et qui fera toujours que le capital ne se prêtera qu’à bon escient, à un taux d’intérêt justement proportionnel au risque. Pertes et profits, ces deux contre-parties du risque, en sont inséparables, indestructibles comme lui : l’utopie est de penser que parce que, dans la coopération, les consommateurs associés se réservent a eux-mêmes le « surplus, » ils ont supprimé le risque et supprimé le profit. Ont-ils d’autre part aboli la concurrence ? Pas davantage. La concurrence, à vrai dire, est elle aussi irréductible, car elle est dans la nature des choses, elle est de l’essence de la société humaine et de la vie économique. L’abolit-on sur un point ? Elle reparait sur un autre. Chassez-la par la porte, elle rentrera par la fenêtre. La coopération, qu’elle le veuille ou non, vit, baigne, dans la concurrence, concurrence active ou latente. Et c’est tant mieux pour elle, car si le régime de la concurrence a ses duretés, ses abus, ses tristesses, — dura lex, sed lex, — il n’en est pas moins vrai qu’il est après tout l’une des meilleures formations des hommes, des caractères et des énergies.

Il est d’ailleurs curieux à noter que, dès à présent, les faits se chargent de donner un démenti à la thèse des utopistes qui prédisent l’abolition, par la coopération, du « capitalisme. » La coopération anglaise, au fur et à mesure de ses progrès, a pris en effet, de plus en plus, un caractère capitaliste ; elle n’a pu réaliser ces progrès qu’en abandonnant une partie de son programme originaire. Les grandes sociétés coopératives de Grande-Bretagne ont vu les fonds affluer dans leurs caisses par les dépôts de leurs cliens-sociétaires : ne pouvant toujours les employer, elles les placent, bourgeoisement, en bonnes valeurs mobilières et capitalistes. La société de Rochdale, la société-mère de la coopération, a placé, dit-on, deux millions de francs dans les chemins de fer, dans l’entreprise du canal de Manchester et autres grandes industries. Une statistique montre qu’en 1902, les sociétés coopératives britanniques, dans leur ensemble, avaient une somme d’environ 40 millions de francs placée en valeurs mobilières : on se demande ce qu’auraient pu faire de mieux de simples sociétés anonymes ?


VII

Limitée dans son action par ses caractères intrinsèques comme par les conditions extérieures, la coopération n’en a pas moins à jouer de nos jours un rôle important et utile dans la vie économique et sociale, ainsi qu’il résulte de l’exemple de ce qu’elle a réussi à faire en Angleterre. Elle ne révolutionnera pas la société, elle n’abolira ni la concurrence ni le capitalisme, elle ne supprimera ni le commerce privé ni l’industrie libre. Elle remplit cependant, et remplira sans doute de plus en plus, une place considérable. Née de l’effort des travailleurs seuls, non seulement elle procure aux consommateurs associés, comme nous l’avons dit, de notables avantages matériels, mais elle supprime des intermédiaires inutiles, elle régularise dans une certaine mesure la distribution des richesses en tendant à établir un « juste prix » des marchandises, elle exerce sur le commerce local, de même que sur la condition des salariés, une influence heureuse en luttant contre la fraude des denrées et contre le sweating des ouvriers.

Au point de vue social, elle est à la fois une école mutuelle d’administration et un instrument d’éducation individuelle : le consommateur associé acquiert dans la coopération le goût de l’ordre, de l’exactitude, de l’économie, il apprend à faire usage de sa libre initiative, à prendre des décisions et à assumer des responsabilités, il se forme à la pratique des affaires, au contrôle et à la direction des hommes et des choses. Si l’on ne peut dire sans exagération qu’elle rapproche les classes, elle rapproche du moins de la petite bourgeoisie une très grande partie de la classe ouvrière, et au sein de cette large et féconde couche sociale, elle agit à la manière d’un instrument de sélection spontanée qui sépare « les abeilles industrieuses des bourdons fainéans » et pousse en avant les hommes les plus intelligens, les plus énergiques, les plus méritans. C’est ici qu’apparait la profonde différence qui sépare de la coopération le socialisme. Celui-ci tend à absorber et à annihiler l’individu au profit de la communauté ; celle-là, au contraire, l’élève et le forme en développant sa capacité personnelle et sa valeur sociale. L’un vise à l’égalité et à l’uniformité imposées par la loi ; l’autre, à la sélection par l’expérience, à l’éducation de l’individu, et, par la pratique de cette vertu collective : aidez-vous les uns les autres, à l’exercice de cette vertu individuelle : aide-toi toi-même, de cette vertu du self help, selon le mot anglais dont la paternité a été revendiquée par Holyoake.

C’est dans cette voie du self help et de la liberté que G. J. Holyoake, au cours de sa longue carrière, s’efforça toujours de diriger le mouvement coopératif en Angleterre. Jusqu’à la fin, à côté de ceux qui restaient de ses amis, les socialistes chrétiens, il travailla avec une inlassable énergie à développer dans la coopération la préoccupation éthique, le point de vue de l’éducation, le training individuel, a montrer qu’il ne fallait pas chercher seulement dans la coopération un instrument économique, mais encore et davantage une force morale. Jusqu’à la fin, il maintint le principe de l’indépendance de la coopération à l’égard des pouvoirs publics, et protesta énergiquement chaque fois qu’il sentit chez certains coopérateurs le désir de rechercher l’aide de l’Etat, comme il eût protesté si l’Etat ou les municipalités eussent prétendu en Angleterre intervenir, fût-ce par dons ou subventions, dans la marche de la coopération indépendante : « Les vrais coopérateurs, dit-il un jour, croient que c’est le devoir du peuple de soutenir l’Etat, et non le devoir de l’Etat de soutenir le peuple. » Jusqu’à la fin, il se dévoua aux intérêts de la coopération, participa aux congrès annuels, où il restait presque « le seul survivant des temps héroïques, » suivit les assises de la coopération à l’étranger, en France, en Italie, à Milan où on le « vénéra comme un maître. » En 1902, il présidait l’inauguration d’un monument élevé à Robert Owen, et, deux ans après, fidèle à son tempérament d’agitateur comme à ses préjugés antireligieux, il était au nombre des passive resisters qui refusaient le paiement de la taxe ecclésiastique ; en 1905 encore, il publiait deux volumes de souvenirs sous le titre de Bygones. Il mourut l’année suivante, à l’âge de quatre-vingt-huit ans, après avoir vu, dans son étrange vie, d’étranges choses, fait quelque mal et quelque bien, et mérité, par de longs services rendus à une cause intéressante, le nom qui lui fut alors décerné de « grand vieillard » de la coopération anglaise.


L. PAUL-DUBOIS.

  1. Voyez notre article sur Les Monopoles industriels aux Etats-Unis dans la Revue du 1er février 1897.