Gaëtana/Acte I

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ACTE PREMIER

Le parc de la villa del Grido, à Castellamare. Massifs d’arbres. Buissons de fleurs. Une échappée de vue sur le golfe et le Vésuve. Table de joueurs à gauche. Un banc de jardin à droite. Un rosier à haute tige à droite, deuxième plan.





Scène PREMIÈRE[1]

Au lever du rideau, MARTINOLI, CAPRICANA entrent par la droite ; joueurs à gauche, à une table de jeu ; promeneurs ; gens de toute condition au fond ; puis LE COMTE. On entend dans le lointain une tarentelle exécutée par des pifferari sur leurs cornemuses.


CAPRICANA.

Le jeu ici ; la tarentelle là-bas ; l’amour partout : la beauté, la gaieté, la liberté ; rien ne manque à cette fête. C’est un Décaméron qui dure depuis trois mois. Il me semble que je ne suis pas médecin, que vous n’êtes pas juge « d’instruction[2], » et que nous ne sommes pas « en 1859[3]. »


MARTINOLI.

Pourquoi vous arrêter en si beau chemin ? Ajoutez, cher docteur, que le propriétaire de cette villa n’est pas un banquier parvenu, mais un grand seigneur de la renaissance. Voici votre pourpoint, voilà mon feutre à panache, et ceci (Montrant sa canne), corpo di Bacco ! représente l’épée de mes pères ! Heureux les hommes d’imagination ! Ils ont des lunettes sur le nez qui leur teignent le monde en rose.


CAPRICANA.

Parbleu ! mon cher magistrat, je serais aveugle et demi si je voyais la nature en noir ! Le plus riche et le plus généreux des Napolitains nous ouvre ses jardins de Castellamare ; tout l’univers y est admis, à l’italienne, sans acception de rang ni de fortune ; la maîtresse de la maison, qui nous honore d’un peu d’amitié, embellit nos plaisirs par le charme de sa présence : je suis content, moi ! Voilà un été qui marquera dans ma vie !


MARTINOLI.

Vous aimez bien la tarentelle, n’est-il pas vrai ?


CAPRICANA.

Je l’adore ! surtout quand les paysans et les villageoises sont dans les costumes de leurs montagnes !


MARTINOLI.

Eh bien ! courez là-bas rejoindre ces dames et hâtez-vous de vous amuser !


CAPRICANA.

Pourquoi ?


MARTINOLI.

Parce que le baron del Grido revient aujourd’hui et qu’on ne dansera plus demain.


CAPRICANA.

Qu’est-ce à dire ?


MARTINOLI.

Je dis que dès demain ce beau parc, où la foule s’est promenée comme chez elle pendant trois mois, cessera d’être un lieu public ; qu’avant deux jours le maître du logis aura su éloigner non-seulement les indifférents, mais ses amis eux-mêmes ; et qu’il s’enfermera hermétiquement avec la belle Gaëtana pour goûter en tête-à-tête les douceurs de la lune de miel.


« CAPRICANA[4].

« À d’autres ! Dans quel intérêt voulez-vous que notre bon vieux del Grido aille s’emprisonner ici avec sa femme ?


« MARTINOLI.

« Cher ami, dans quel intérêt un avare s’enferme-t-il avec ses écus ? C’est d’abord pour vérifier si le compte y est et si rien ne manque à la somme ; ensuite, pour s’assurer que le compte y sera toujours et que nul indiscret ne viendra partager sans permission. »


CAPRICANA.

Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que le baron est jaloux ?


MARTINOLI.

Parce que le mot ne serait peut-être pas assez fort.


CAPRICANA.

La jalousie ne va pas sans amour, et del Grido a plus de cinquante ans.


MARTINOLI.

C’est le bel âge pour aimer, parce que la rage s’en mêle.


CAPRICANA.

Ô magistrat ! tant pis !… Voulez-vous que je vous explique, moi, le caractère du baron, et son mariage, et toute sa conduite ? Del Grido est un homme fatigué. Les voyages en mer, le commerce, la banque, les affaires l’ont mis sur les dents. Le voilà deux ou trois fois millionnaire, et baron del Grido, de simple Poletti qu’il était. Bon ! il ne lui reste plus qu’à jouir de la vie, à recevoir, à donner des bals, à se faire honneur de sa fortune. Que fait-il ? Il était veuf depuis plus de quinze ans, il se remarie pour avoir une femme dans son salon. Il la prend au couvent, pauvre et de bonne famille, jeune et jolie par-dessus le marché. Le malade a bien le droit de choisir son infirmière. Mais amoureux, lui ? Jaloux, lui ?… Mon pauvre ami, vous me faites rire. N’est-il pas parti le jour même de son mariage, au sortir de la messe, pour un voyage de trois ou quatre mois ?


MARTINOLI.

Il avait reçu une dépêche de New-York.


CAPRICANA.

Mais s’en aller après la messe ! est-ce la conduite d’un amoureux ?


MARTINOLI.

Oui.


CAPRICANA.

Parbleu ! vous me la donnez belle !


MARTINOLI.

Mon cher ami, del Grido s’est marié par amour, j’en suis sûr. C’est l’hiver dernier, aux fêtes de Noël, qu’il a remarqué Gaëtana dans l’église de son couvent. Il a fait des sacrifices énormes pour gagner le tuteur, « le confesseur[5], » la supérieure et tous ceux qui avaient quelque autorité sur l’esprit de la jeune fille. Gaëtana se fit longtemps prier ; elle est d’une famille où l’on a du caractère. L’âge et le veuvage du prétendant lui faisaient peur ; elle préférait, disait-elle, épouser le cloître. Le baron, impatient comme un vieillard à la poursuite de sa dernière fantaisie, parla, promit, donna, pressa, supplia, et fit si bien qu’il arracha le consentement de la petite. Maintenant, croyez-vous qu’un être positif comme le baron del Grido aurait fait toutes ces folies pour le plaisir d’adopter une enfant de seize ans ? Et vous semble-t-il qu’un homme si bien épris soit d’humeur à se marier pour les autres ?


CAPRICANA.

Mais un jaloux ne voyage pas ! Ou bien il emmène sa femme, ou du moins il l’enferme à la maison sous triples verrous !


MARTINOLI.

Le voyage du baron était plus nécessaire qu’il ne l’a dit. Une grande moitié de sa fortune se trouvait compromise ; la rapidité de son départ a tout sauvé. Il n’a pas emmené madame, parce que Gaëtana, avec sa petite tête de fer, avait refusé tout net. Il n’a pas eu recours aux verrous, parce que les verrous ont perdu leur crédit. On sait depuis longtemps qu’ils conseillent le mal et ne l’empêchent jamais. Del Grido est très-fort, il a pris le bon parti. En invitant Naples et Castellamare à circuler librement dans sa villa, il se donnait un air de confiance et de générosité, et il enfermait Gaëtana dans une prison de verre : car il n’y a pas de portes mieux gardées que les portes ouvertes, et le seul espion qu’on ne puisse ni tromper ni corrompre s’appelle tout le monde.


CAPRICANA.

Parbleu ! vous m’étonnez ! Del Grido serait jaloux ?


MARTINOLI.

Vous ne savez donc pas l’histoire de son premier mariage ?


CAPRICANA.

Non.


MARTINOLI.

Je n’ai pas le droit de vous la raconter, mais c’est l’histoire d’une rancune féroce.


CAPRICANA.

Mais comment arrangez-vous cette férocité avec la douceur bien connue du bonhomme ?


« MARTINOLI.

« Il est féroce avec douceur, voilà tout.


« CAPRICANA.

« C’est un agneau !


« MARTINOLI.

« Nous avons un animal plus caressant, plus souple, plus moelleux que l’agneau… on l’appelle le tigre.


« CAPRICANA.

« Allons donc !


« MARTINOLI.

« Vous voulez des preuves, n’est-il pas vrai ? » Laissez-moi vous conter une anecdote où l’amour n’entre pour rien. Il y a dix ans, les foulards des Indes étaient encore à la mode. Del Grido en avait reçu douze admirables, un présent de quelque capitaine au long cours. Un beau matin, il sort avec un foulard dans sa redingote. Lorsqu’il rentre à la maison, plus de foulard. Même histoire le lendemain et les jours suivants, jusqu’au onzième. Il était furieux, en dedans, mais il ne se plaignit à personne. Il fait coudre le dernier foulard au fond de sa poche et il sort comme d’habitude. En arrivant sur la place d’Europe, il sent ou plutôt devine une main patiente et délicate qui le tirait doucement en arrière. Il se retourne et saisit le bras d’un jeune homme de quinze ans, un de ces enfants perdus qui fourmillent sur le pavé de Naples…


CAPRICANA.

Et il conduit son voleur en prison ?


MARTINOLI.

Non. Il prit à deux mains ce bras débile et mal nourri qui aurait ému la pitié d’un « gendarme[6] » ; il l’appuya sur son genou, le cassa comme une baguette de bois sec et poursuivit doucement, à petits pas, sa promenade matinale, tandis que le malheureux filou se roulait dans la poussière en hurlant de tous ses poumons.


CAPRICANA.

Brrr !… j’ai froid dans le dos. Vous garantissez le fait ?


MARTINOLI.

C’est moi qui ai « étouffé[7] » l’affaire.


CAPRICANA.

Alors les galants n’auront pas beau jeu dans la maison.


MARTINOLI.

Non.


CAPRICANA.

Heureusement, personne n’a songé à se mettre sur les rangs.


MARTINOLI.

Vous croyez ?


CAPRICANA.

Dame ! oui, je crois.


UN JOUEUR.

Messieurs, il y a mille ducats à faire.


LE COMTE, qui vient d’entrer par le fond, à droite.

Soit ! Mille ducats.


MARTINOLI.

Écoutez ce que dit le beau Gabriel comte Pericoli.


CAPRICANA.

Eh bien, il a dit mille ducats !


MARTINOLI.

Ce qui veut dire…


CAPRICANA.

Ce qui veut dire, en monnaie de France, 4,250 francs ; en monnaie d’Espagne…


MARTINOLI.

Ce qui veut dire, en bon Italien : J’adore madame, ou plutôt mademoiselle Gaëtana. Pour passer un été auprès d’elle, j’ai abandonné la Rosita, ma maîtresse. J’enrage de savoir que le baron revient aujourd’hui ; la vie m’est odieuse ; je me brûlerai la cervelle un de ces jours, et comme l’argent n’a pas cours dans l’autre monde, je m’empresse d’alléger mon bagage.


« LE COMTE.

« Deux mille ducats !


« MARTINOLI.

« Oui, mon cher ami, la fleur des pois, le prince de la jeunesse, le plus parfait cavalier, le gentilhomme le plus accompli de notre bonne ville de Naples, se ruine de tout son pouvoir ; et vous savez le dicton : Pericoli peut ce qu’il veut. »


LE COMTE.

Quatre mille !


CAPRICANA.

En effet, il n’y va pas de main morte. Et qu’est-ce que la baronne pense de tout cela ?


MARTINOLI.

Oh ! là-dessus, mon cher, je n’ai pas la prétention de vous répondre. Interrogez-moi sur les mystères d’Isis, sur le secret des francs-maçons, sur l’organisation des carbonari, on trouvera quelques vérités à vous dire. Mais la justice, qui sait tout, ne sait pas lire dans le cœur des jeunes filles. Ces petits êtres délicats, que leurs mères habillent de blanc, sont des abîmes plus profonds, plus insondables et plus mystérieux que le Vésuve. Vous le voyez à l’horizon : c’est une jolie montagne, n’est-il pas vrai ? mais qui peut dire ce qu’elle nous donnera demain ? Peut-être une illumination en feux de Bengale, pour le divertissement de messieurs les Anglais. (Birbone paraît au fond.) Peut-être un torrent de lave brûlante qui dévorera Portici ou Torre del Greco. Peut-être un flot de boue immonde qui salira tout aux environs. Lequel des trois ? Je n’en sais rien, ni le Vésuve non plus. Appliquez ce raisonnement à toutes les vierges de votre connaissance. Soyez persuadé que chacune d’elles porte innocemment dans les plis de sa robe blanche un avenir de bonheur tranquille, ou de passion dévorante ou d’ignominie basse ; mais ne pariez ni pour l’un ni pour l’autre : vous risqueriez trop de vous tromper.


CAPRICANA.

Bravo !


Scène II.

Les Mêmes, BIRBONE.


BIRBONE traverse la scène pour aller à la table de jeu ; il ramasse à terre un ducat que les joueurs ont laissé tomber par mégarde. Au mot Bravo ! il retourne vivement la tête.

Bravo, moi ? ce n’est pas vrai !


MARTINOLI.

Tu as cru qu’on t’appelait, parce qu’on a dit bravo ?


BIRBONE.

Je ne suis pas un bravo. J’ai joué du couteau par amitié, j’en jouerais par vengeance ; pour de l’argent, jamais ! Parce que nous nous sommes rencontrés çà et là dans le monde judiciaire, vous croyez avoir le droit de me compromettre ? Mais, monsieur, je suis un honnête homme aux yeux de la loi… J’ai fait mon temps.


MARTINOLI, à Capricana.

Je vous présente un honnête homme, capable de tout.


BIRBONE, saluant.

Même d’une bonne action.


MARTINOLI

Tu ne l’as pas encore prouvé.


BIRBONE

Nos points de vue ne sont pas les mêmes.


MARTINOLI

M. del Grido est bien bon d’ouvrir son parc à un drôle de ton espèce.


BIRBONE

Je ne connais pas M. del Grido. Il a ouvert son parc au public avec une générosité vraiment italienne, et j’ai suivi le monde.


MARTINOLI

Pour soulager les poches de ton prochain. Allons, va te faire pendre ailleurs ! (En passant devant Martinoli, Birbone lui enlève sa montre.)


BIRBONE

Illustre magistrat, n’en déplaise à votre seigneurie, ce n’est pas dans ce royaume que je serai pendu.


MARTINOLI

Où donc ?


BIRBONE
.

C’est loin, bien loin de Naples ; dans le pays où les honnêtes gens savent mieux défendre leur bien que les gens d’esprit ne savent le prendre.


MARTINOLI

Ma montre !


BIRBONE, lui rendant sa montre.

Ceci vous prouve que je ne suis pas venu pour alléger les poches de mon prochain.


CAPRICANA, à Martinoli.

Comme vous êtes dur pour ce pauvre garçon ! Il est très-adroit et il n’a pas mauvaise figure.


BIRBONE.

Merci, monsieur Capricana. Vous avez raison plus que vous ne pensez. Je suis ici dans un but d’amitié, de bon vouloir et de reconnaissance.


MARTINOLI.

Tu m’étonnes.


BIRBONE, la main sur son cœur.

Tâtez là, monsieur le juge ; il y a tout au fond quelque chose qui remue. Et ce cœur, monsieur Capricana peut vous le dire, est conformé, ou peut s’en faut, comme le cœur illustrissime de votre excellence.


MARTINOLI.

Et pouvons-nous savoir la belle action que tu médites ?


BIRBONE.

Ma main droite n’en a rien dit à ma main gauche. Contentez-vous d’apprendre qu’une des vingt ou trente dames qui se promènent céans m’a, comme qui dirait, sauvé la vie : et je ne désespère pas de m’acquitter un jour envers elle, si elle est malheureuse, comme je le crains.


CAPRICANA.

Mais c’est donc un roman ? Raconte, mon garçon, raconte !


BIRBONE.

Chut ! Madame la baronne del Grido ! (Il remonte à gauche, Capricana va au-devant de Gaëtana.)



Scène III.

Les Mêmes, GAËTANA, Dames.


GAËTANA, gaiement.

Pendez-vous, docteur ! On a dansé la tarentelle et vous n’y étiez pas !… (À Martinoli.) Salut, tribunal ambulant. Qui avez-vous condamné aujourd’hui ? Un peu tout le monde ? Vous savez que mon mari nous revient à cinq heures. Ne vous éloignez pas ; nous irons tous ensemble au-devant de lui.


MARTINOLI, s’inclinant.

Trop heureux, madame, d’être témoin de son bonheur.


GAËTANA, aux joueurs.

Messieurs, c’est un scandale impardonnable. Il fait beau, on danse en plein air, nous avons de la musique, les marionnettes représentent une tragédie là-bas, Roméo et Juliette, avec Polichinelle ; et vous jouez aux cartes dans un coin ! Faut-il que ces dames viennent demander à genoux la faveur de votre compagnie ? Où est la galanterie napolitaine ? Et que va dire mon mari, s’il apprend que vous n’avez pas trouvé d’autre passe-temps chez nous ? (Au comte, qui s’éloignait.) Don Gabriel Pericoli, vous avez beau vous cacher comme un enfant qui boude, vous êtes le plus coupable de tous, parce que vous êtes le plus regretté.


LE COMTE.

Madame…


GAËTANA.

Avez-vous bien perdu, au moins ?


LE COMTE, vivement.

Presque rien, madame, je vous jure.


GAËTANA.

Tant pis. Le sort aurait dû nous venger en vous ruinant. Il n’a pas fait son devoir.


MARTINOLI, à Capricana.

Hé ! hé ! si le comte lui était indifférent, elle ne le gourmanderait pas si fort.


CAPRICANA.

Si elle l’aimait, elle cacherait mieux son jeu.


MARTINOLI.

C’est peut-être une étourderie de l’amour.


CAPRICANA.

Ou l’intrépidité de l’innocence. (Capricana et Martinoli saluent et sortent à droite.)


GAËTANA, au comte.

Venez ici que je vous gronde dans la mesure de vos méfaits.


BIRBONE, les regarde en s’éloignant.

Pauvres enfants ! « Ils jouissent de leur reste ! » (Ils s’éloignent ; la foule se disperse lentement, et bientôt Gaëtana et le comte restent seuls en scène.)


Scène IV.

GAËTANA, LE COMTE.


GAËTANA.

N’êtes-vous pas honteux ? Comme vous voilà fait ! Monsieur, le jeu est un vice ; il faudra vous en corriger.


LE COMTE, d’un ton dégagé.

Croyez-vous, madame ? Il me semblait, à moi, que le jeu ne devenait un vice que le jour où il dégénérait en passion. Mais une petite partie innocente comme celle que vous avez interrompue est un exercice très-sain et très-moral.


GAËTANA.

Innocente !… Il y avait des monceaux d’or et de billets sur la table.


LE COMTE, même jeu.

Pas devant moi ; vous en êtes témoin. Je disais donc, madame, que le jeu, pris à petite dose, est très-sain, parce qu’il accélère la circulation du sang, et très-moral, parce qu’il nous apprend à mépriser les richesses.


GAËTANA.

Voilà bien la ferveur des nouveaux convertis ! Il y a huit jours, vous refusiez de toucher une carte. Ces messieurs jouaient presque tous et même assez gros jeu. Vous les appeliez barbares, et vous veniez causer avec nous !


LE COMTE, violemment.

Eh bien, oui ! le jeu est barbare, stupide, funeste ! Et c’est pour ces raisons que je joue depuis huit jours !


GAËTANA.

Quelle mouche vous pique ? Savez-vous que vous m’avez fait

peur ?

LE COMTE.

Pardonnez-moi : je souffre beaucoup. J’ai reçu il y a quelque temps une nouvelle qui m’a saisi. Je devais cependant m’y attendre ; ne cherchez pas à deviner, vous ne trouveriez pas. Depuis ce moment, j’ai joué comme un fou : d’abord pour m’étourdir, ensuite pour me ruiner. J’ai réussi passablement.


GAËTANA.

Vous souffrez, et vous n’en avez rien dit ! Vous avez fait des folies au lieu de demander des consolations !


LE COMTE.

Mon mal est sans remède.


GAËTANA, s’asseyant à droite.

Il n’y a que les gens heureux pour inventer des douleurs inconsolables. On a reçu tous les dons à la fois, naissance, fortune, esprit, figure ; on est envié des uns, admiré des autres ; aimé de toutes les femmes, estimé de tous les hommes : mais on s’est couché sur une feuille de rose pliée en deux, et l’on éprouve une douleur si cuisante qu’il ne reste plus qu’à mourir !


LE COMTE.

Non, madame, la mode des chagrins vagues et des mélancolies sans cause est passée. La douleur dont je souffre n’a rien d’imaginaire.


GAËTANA.

Eh bien, contez-la-moi !


LE COMTE,

Non, je ne serais pas un galant homme.


GAËTANA.

Pourquoi ?


LE COMTE,

Parce que ma confidence, supposé qu’elle ne vous parût pas offensante, ne pourrait que vous émouvoir d’une pitié stérile et troubler votre repos sans remédier à mon sort.


GAËTANA.

Alors, don Gabriel, vous en avez trop dit. Asseyez-vous là,

c’est moi qui vais vous faire vos confidences.

LE COMTE.

Mais, madame…


GAËTANA.

Asseyez-vous ! Vous êtes malheureux depuis que mon mari nous a annoncé son retour.


LE COMTE.

Si cela était…


GAËTANA.

C’est la vérité : je m’en doutais depuis quelque temps. Mais j’ai deviné bien autre chose. Je vous plais ; n’essayez pas de dire le contraire. Depuis trois mois que nous nous voyons du matin jusqu’au soir, vous vous êtes attaché à moi de jour en jour. Est-ce vrai ?


LE COMTE.

Qui pourrait ne pas vous aimer ?


GAËTANA.

Là !… J’en étais bien sûre. Mais nous ne sommes pas au bout. À mesure que vous m’avez mieux connue, vous vous êtes mis à regretter de ne pas m’avoir connue plus tôt. Vous vous êtes dit que si votre bonne étoile vous eût conduit avant le baron del Grido dans l’église de mon couvent, ce n’est pas lui qui m’aurait épousée, mais vous.


LE COMTE.

Gaëtana !


GAËTANA.

Il est certain, don Gabriel, que je ne me serais pas fait prier si longtemps ; car vous êtes plus noble, plus jeune et mieux fait pour être aimé que mon pauvre mari.


LE COMTE.

Gaëtana !


GAËTANA.

« Votre voix est charmante, mon ami ; votre regard est plein de de douceur et de fierté. » Quand je cause avec vous, le temps marche plus vite, et je crois fermement que j’aurais été une femme heureuse si l’on m’avait mariée à vous. Mais un autre est venu : j’ai disposé de moi ; c’est chose faite. J’appartiens au baron del Grido, et ni Dieu ni les hommes ne me permettent d’en épouser un autre. Il arrive aujourd’hui : j’irai me jeter dans ses bras, et je suivrai mon devoir, qui est de l’aimer.


LE COMTE.

Gaëtana, vous êtes un monstre de coquetterie ou un trésor d’innocence !


GAËTANA.

Je suis, monsieur, un trésor d’amitié. Je vous aime de tout mon cœur ; mon mari vous aimera aussi, j’en suis sûre.


LE COMTE.

Votre mari ! (Il se lève.)


GAËTANA.

Mon mari est un excellent homme ; il vous recevra toujours avec plaisir. De votre côté, vous l’aimerez bientôt, et vous nous logerez tous les deux dans un petit coin de votre cœur.


LE COMTE.

Gaëtana, si vous étiez une femme comme les autres, j’aurais bien des choses à répondre ; mais je vous estime trop pour ne pas approuver tout ce que vous avez dit. Aimez le baron del Grido, c’est un honnête homme, Feu mon père, qui l’avait pratiqué, ne m’en a jamais dit que du bien. Vous serez heureuse avec lui ; je le désire, je l’espère. Mais dispensez-moi de le connaître et de lui serrer la main : mon courage n’irait pas jusque-là ; je suis un peu lâche, entre nous. J’aime mieux me faire tuer en soldat dans l’armée italienne que d’assister les bras croisés au bonheur de votre mari.


GAËTANA.

Et pourquoi ne seriez-vous pas heureux, vous aussi ? Il y a dans Naples bien des jeunes filles qui méritent d’être épousées, et vous avez le droit de choisir.


LE COMTE.

On ne choisit pas deux fois, vous l’avez dit vous-même. Je ne puis aimer que vous ; quiconque se met entre vous et moi, homme ou femme, je le hais.


GAËTANA.

Cela étant, mon ami, vous avez raison de partir. La guerre italienne est une noble guerre. Vous combattrez pour notre patrie, et vous ne vous ferez pas tuer. Au revoir, don Gabriel ; quand vous reviendrez à Naples, vos idées auront changé, et vous nous conterez vos batailles, chez nous.


LE COMTE, se dirige vers un grand rosier, haut sur tige, et cueille une fleur qu’il présente à Gaëtana.

Avant que cette rose soit flétrie, j’aurai quitté Naples pour toujours. Oubliez-moi, Gaëtana ; je le souhaite sincèrement pour vous, pour moi, pour lui. Adieu !


GAËTANA.

Au revoir, grand enfant.


LE COMTE

Quand on renvoie les enfants, on les embrasse.


GAËTANA.

Oh ! vous êtes trop grand !


LE COMTE, tombant à genoux.

Je me ferai tout petit.


GAËTANA, avec émotion.

Soyez heureux ! Ne vous faites pas tuer ; « revenez bientôt ; épousez une bonne petite femme… Quand vous aurez des enfants… une fille… vous viendrez me chercher pour être sa marraine, et nous l’appellerons Gaëtana… si vous voulez. » Elle le baise au front et s’enfuit par la droite. — Vers la fin de cette scène, Birbone est entré à gauche et a écouté le dialogue.)


Scène V.

LE COMTE, BIRBONE


LE COMTE, à genoux, la tête plongée dans ses mains, avec désespoir.

Et pourtant elle m’aime !


BIRBONE, s’approchant de lui, avec émotion.

Certainement !


LE COMTE, se relevant.

Qui es-tu ? que dis-tu ? que sais-tu ?


BIRBONE.

Je suis Birbone ; je sais ce qui se passe et je dis que c’est joliment malheureux pour les âmes sensibles.


LE COMTE, furieux.

Tu écoutais, faquin ?


BIRBONE.

Je ne suis pas un espion pour écouter les personnes. Je me trouvais là par hasard… et j’ai entendu.


LE COMTE.

Quoi ?


BIRBONE.

Vous le savez bien.


LE COMTE.

Drôle !


BIRBONE.

Monsieur le comte me traite en ennemi quand je viens pour l’obliger.


LE COMTE, avec hauteur.

Merci, mon cher, je n’ai que faire de tes bons offices.


BIRBONE.

On a souvent besoin d’un plus petit que soi.


LE COMTE.

Je n’ai besoin de personne.


BIRBONE.

Il ne faut pas dire cela aux gens qui ont entendu.


LE COMTE, tourne le dos et s’éloigne.

Laisse-moi !


BIRBONE, s’assied et parle haut.

Un beau seigneur aime une belle dame qui de son côté ne le déteste aucunement. Par malheur, la dame est un ange de vertu, le gentilhomme est une fleur de délicatesse.


LE COMTE, qui s’est rapproché.

Que dis-tu ?


BIRBONE.

Entre ces amoureux s’élève un obstacle… âgé de cinquante à soixante ans. Deux personnes habiles pourraient le contourner agréablement et se rejoindre en secret sans qu’il en eût la moindre nouvelle, mais l’ange ne connaît d’autre sentier que celui du devoir.


LE COMTE.

C’est vrai !…


BIRBONE, se retournant vers lui.

Ah ! votre seigneurie écoutait ma conversation ? Cela me réconcilie avec moi-même. Vous plaît-il me donner une minute d’audience ? (Il se lève.)


LE COMTE.

Parle.


BIRBONE.

Épouserez-vous madame Gaëtana si j’aplanis l’obstacle ?


LE COMTE.

Comment ?


BIRBONE.

Si je le fais disparaître si bien qu’il n’en reste plus aucune trace ?


LE COMTE.

Ah ça ! toi, quel métier fais-tu ?


BIRBONE.

J’en ai plusieurs, excellence. Ma mère était une pauvre fille ; mon père, un passant qui n’a pas dit son nom. J’ai été orphelin à quatre ans sous la tutelle de la police ; et comme les dents veulent du pain, j’ai mendié. Les bons Napolitains me donnaient plus de coups de pied que de gros sous ; j’ai donc appris à chercher l’aumône dans leurs poches. Mauvaise spéculation et pleine de dangers. Non-seulement j’attrapais par-ci, par-la, quelques journées de prison, mais un digne bourgeois, qui avait bien déjeuné quand j’étais à jeûn, surprit mon bras en flagrant délit et le cassa tout net. J’avais cru jusque-là que la vie des hommes était quelque chose de sacré. Ce bon M. Poletti, que je n’ai jamais revu, mais que je ne désespère pas encore de rejoindre, modifia ma manière de voir. Il m’enseigna que le corps humain n’était pas d’une étoffe si précieuse, puisqu’un foulard de deux écus valait le même prix que le bras d’un enfant. Vous savez d’où je suis parti, excellence, vous devinerez facilement où je suis arrivé. La route est toute droite ; il n’y a pas d’embranchement qui mène à la fortune, aux honneurs, ni à la vertu. Ma naissance m’a conduit à cette industrie ; cette industrie m’a fait une réputation qui ne me permet plus d’en choisir une autre. Si je demandais une sous-préfecture, le roi ne me la donnerait pas. Cependant, il faut vivre ; c’est une nécessité qui nous accompagne jusqu’à la mort. On connaît ma figure ; c’est l’enseigne d’un homme qui tient boutique de discrétion et de courage. Lorsqu’un ami, un galant homme comme vous, vient me dire à l’oreille : Birbone, j’ai du chagrin ; Birbone, j’ai un ennemi ; le soir même, monsieur, sans que personne ait su comment, le chagrin a disparu, l’ennemi est rentré sous terre.


« LE COMTE, avec horreur.

« Assassin !


« BIRBONE., avec philosophie.

« Qu’est-ce qu’un assassin ? Le contraire de l’accoucheur. L’un aide les gens à venir au monde, l’autre leur donne la main pour en sortir[8]. »


LE COMTE.

Et tu crois ?…


BIRBONE.

Je crois que votre seigneurie est dans la peine, et je mets à sa disposition mes faibles moyens.


LE COMTE.

Tu as supposé que j’étais assez infâme pour acheter un crime ?


BIRBONE.

Qui vous parle d’argent ? Je sais que vous êtes ruiné.


LE COMTE.

Mais, alors ?…


BIRBONE, fermement.

Je veux que madame Gaëtana soit heureuse


LE COMTE.

Et qui t’a permis de t’intéresser à son bonheur ?


BIRBONE.

Oui m’a permis ?… Le jour où je suis tombé sur le pavé en poussant des cris de douleur et de rage, tandis que je regardais d’un œil hagard ma main droite ballottant contre le coude, une modeste voiture s’arrêta près de moi ; une femme en descendit, suivie d’une petite fille de six ans. Elles étaient simplement vêtues, et pourtant elles me parurent aussi resplendissantes que la madone de Piedigrotta. Elles m’aidèrent à me relever, elles me firent porter dans leur voiture et me conduisirent chez elles. Je vois encore la petite Gaëtana se pencher sur moi, et une larme, une belle et noble larme, descendre lentement le long de sa joue et tomber sur mes lèvres. Elle a pénétré jusqu’au fond de mon cœur, elle s’y est incrustée, je la sens là, solide et brillante, comme cette goutte de rosée qui devient une perle en tombant dans la mer.


LE COMTE.

Tu es un plaisant faquin ! Parce que madame del Grido t’a ramassé dans la poussière, tu veux l’acquitter envers elle en assassinant son mari !


BIRBONE.

Aimez-vous mieux que son mari la tue ? Je n’ai jamais vu M. del Grido, mais je sais qu’il l’a épousée en secondes noces et que l’autre mariage n’avait pas été plaisant. Sa première femme est morte jeune, tuée à coups d’épingle ou même autrement : personne ne l’a su. Elle l’avait trompé, c’est possible, mais si tous les maris de la confrérie se mettaient à égorger leurs femmes, le genre humain serait veuf en moins de quinze jours. Madame Gaëtana ne m’a pas consulté sur le choix de son futur, et c’est dommage. Enfin, le mal est fait ; c’est à moi de le réparer. Je prétends qu’elle soit heureuse ; elle ne peut l’être qu’avec vous ; elle le sera.


LE COMTE.

Tais-toi ! tu mériterais qu’on te livrât à la justice !


BIRBONE.

Oh ! la justice me connaît. Mais connaître les gens et les prendre sont deux. D’ailleurs, monsieur le comte n’est pas homme à vendre un pauvre garçon qui se donne à lui.


LE COMTE.

J’aime mieux être ton délateur que ton complice.


CRIS DANS LA COULISSE.

Vive monsieur le baron !


BIRBONE.

Allez donc me dénoncer à M. del Grido : le voici ! (Il remonte le théâtre.)


CRIS.

Vive monsieur le baron !


BIRBONE, regardant.

Excellence ! il me semble que je le connais… Assurément, je l’ai rencontré quelque part.


LE COMTE.

Que m’importe ?


BIRBONE.

A-t-il un frère ?


LE COMTE.

Je n’en sais rien.


BIRBONE.

S’est-il toujours appelé del Grido ?


LE COMTE.

Cela ne te regarde point.


BIRBONE.

Si ce n’est pas mon homme, c’est son proche parent… Je suis de Naples ; j’irai le voir demain.


LE COMTE.

J’irai avant toi, et je te jure que je le mettrai sur ses gardes.


BIRBONE.

Et moi… je ne jure pas : c’est un pêché !


Scène VI.

Les mêmes, LE BARON, CAPRICANA, MARTINOLI, CARDILLO, Foule


LA FOULE.

Vive monsieur le baron !


LE BARON, à Cardillo.

Cardillo : tu leur feras jeter de l’argent.


CARDILLO, un papier à la main, naturellement.

Oui. monsieur le baron.

(Déclamant.)

Oui, monsieur le baron, c’est un beau jour pour nous,
Et votre majordome est heureux entre tous !


LE BARON.

C’est bien ! c’est bien !


LA FOULE.

Vive monsieur le baron !


LE BARON.

Merci, mes braves gens ; on vous donnera pour boire ; mais…

(Il regarde autour de lui d’un air inquiet.)

LA FOULE.

Vive monsieur le baron !


CARDILLO, déclamant.

C’est un beau jour aussi pour votre tendre épouse…


LE BARON.

Où est-elle ?


CARDILLO, naturellement.

Je ne sais pas, monsieur le baron.

(Déclamant.)

Qui depuis trois grands mois, de vous revoir jalouse,

S’asseyait sur la rive, et tout le long du jour
Allait voir si Monsieur n’était pas de retour.


LE BARON, lui arrachant le papier des mains.

Assez, bavard ! Je lirai ton compliment à tête reposée. Tâche de savoir où est ta maîtresse.


CARDILLO.

Oui, monsieur le baron. (Il sort en courant.)


LA FOULE, en sortant.

Vive monsieur le baron ! Vive monsieur le baron !


LE BARON.

Diable soit des criards ! (Au docteur.) Vous n’avez pas vu ma femme ?


CAPRICANA.

Elle était ici tout à l’heure avec…


MARTINOLI, vivement.

Avec toutes ces dames, et elle nous invitait à aller de compagnie au-devant de vous.


LE BARON.

Elle s’est toujours bien portée, docteur ?


CAPRICANA.

Comme un charme ! pas un mal de tête.


CRIS EN DEHORS.

Vive madame la baronne !


CAPRICANA.

D’ailleurs, vous en jugerez par vous-même : la voici !


Scène VII.

Les mêmes, CARDILLO, GAËTANA.


LE BARON.

« Arrivez donc, chère enfant ! Je sèche d’impatience ! »


GAËTANA, vivement.

Mon cher ami ! (Elle aperçoit le comte, s’arrête, et fait à son mari une grande révérence.) Pardonnez-moi de n’avoir pas couru au-devant de vous. Nous ne vous attendions pas sitôt, et vous nous avez un peu surpris.


LE BARON.

Agréablement ?


GAËTANA.

Sans doute. (Le comte s’éloigne.)


LE BARON.

Dieu me pardonne ! on dirait que vous avez pleuré !


GAËTANA.

Ne regardez pas ma figure ; je suis à faire peur. Une migraine épouvantable ! j’ai beaucoup souffert aujourd’hui. Cela ne sera rien.


LE BARON.

Comment ! vous avez été souffrante ? Et le docteur qui ne m’en disait rien !


CAPRICANA.

Mais, c’est que… (Le juge lui fait un signe.) En effet, madame la baronne est sujette à ces petits malaises ; mais nous ne nous en inquiétons pas. C’est l’effet… de la saison… de la surprise… Tous les médecins vous diront cela.


LE BARON.

À la bonne heure ! voilà une consultation tout à fait satisfaisante.


CAPRICANA.

Quand je vous le disais, que c’était un bonhomme !


LE BARON.

Maintenant, cher docteur, je ne vous renvoie pas, mais à bientôt. Mesdames et messieurs, je vous remercie cordialement d’avoir bien voulu tenir compagnie à ma femme et abréger pour elle le temps de mon absence. Je compte que mon retour ne la privera pas du plaisir de vous voir.


CAPRICANA., à Marlinoli.

Eh bien ?


MARTINOLI.

Patience !


LE BARON, poursuivant.

Il ne se passera pas huit jours sans que j’aie le plaisir de vous inviter de nouveau et de vous rouvrir toutes mes portes.


MARTINOLI, à Capricana.

Là !… Est-ce un congé ? (Au baron.) Cher ami, n’essayez pas de nous retenir plus longtemps. Nous savons ce que la discrétion commande. Le tête-à-tête est la seule compagnie qui vous convienne aujourd’hui. À bientôt !


LE BARON, gaiement.

Nous sommes toujours voisins ?


MARTINOLI.

Oui ; je prends mes vacances à Castellamare. J’habite avec le docteur, qui a tous ses malades ici.


LE BARON, (même jeu).

La science qui guérit et la justice qui frappe ; la vie et la mort !


MARTINOLI.

Bah ! Si nous comptions nos victimes, vous verriez qu’il a condamné plus de monde que moi. (La foule s’éloigne.)


Scène VIII.

LE BARON, GAËTANA.


LE BARON.

Enfin, « mon cher amour[9]» nous voilà seuls ! J’ai cru que ces maudits importuns ne s’en iraient pas d’aujourd’hui ! Dire que je suis arrivé depuis une heure, et que le monde ne m’a pas encore permis de vous baiser la main !


GAËTANA., lui tendant la joue.

Embrassez-moi, mon ami. Moi aussi, je suis heureuse de vous voir.


LE BARON.

Bien vrai ?


GAËTANA.

Vous le dirais-je si cela n’était pas ?


LE BARON.

Merci. Ah ! j’ai bien pensé à vous durant cet éternel voyage. J’ai souvent tourné la tête en arrière et maudit la longueur du temps et des distances ! Mais c’était pour vous que je vous avais quittée. Vos intérêts étaient en jeu, votre fortune compromise. Cette idée ranimait mon courage. Je suis tombé comme la foudre sur ce « maudit » Américain qui menaçait de vous faire banqueroute. « Et je l’ai secoué ! » Et j’ai sauvé le joli petit argent de ma Gaëtana… Voulez-vous savoir au juste combien vous êtes riche ?


GAËTANA.

À quoi bon ? Nous ne manquerons de rien pour nous-mêmes, et nous aurons de quoi donner aux pauvres. Mon ambition ne va pas plus loin.


LE BARON.

Vous êtes un bon petit ange… l’ange gardien de mon honneur ! Oui, le monde est ainsi fait. L’honneur d’un soldat ne dépend que de son courage ; l’honneur d’un négociant ne dépend que de sa probité ; l’honneur d’un mari dépend de sa femme ! Le mien, ma chère, est dans vos mains ; dans vos petites mains blanches. C’est à vous de le garder intact ; si vous oubliez un instant ce devoir sacré, l’homme le plus honorable de Naples deviendra un barbon ridicule, et ceux qui me saluent jusqu’à terre me montreront au doigt. Morbleu ! j’y ai pensé souvent, tandis que je courais loin de vous. Plus d’une fois, les fantômes bizarres… Mais pardon ! je vous aime, vous m’aimerez aussi, n’est-il pas vrai ?


GAËTANA.

De toutes mes forces.


LE BARON., allant s’asseoir.

Et vous n’aimerez que moi ! Je lis cette douce vérité dans vos grands yeux. Ah ! si j’avais trouvé un de ces damoiseaux de Naples installé dans votre cœur à la place qui m’appartient, je l’aurais tué !


GAËTANA.

Comme vous avez dit cela ! Vous me faites peur !


LE BARON.

Je plaisantais. Vous ne me connaissez pas encore. Il ne faut pas que ma façon de parler vous effraye. Je suis quelquefois un peu vif, mais, Dieu merci ! je ne suis pas « assez vieux pour être[10] » jaloux. Vous serez heureuse, et même aussi libre que vous le voudrez. À Naples, ici, partout, vous irez où il vous plaira. Je ne demande que la permission de vous accompagner. Vous choisirez des amis de votre goût, pourvu qu’ils soient mes amis. Je veux que vous soyez entourée de tous les plaisirs de votre âge, que tous vos jours soient des jours de fête, que jamais une larme ne ternisse l’éclat de ces beaux yeux ! Pourquoi donc avez-vous pleuré aujourd’hui ?


GAËTANA, se levant.

Je vous l’ai dit, mon ami ; j’étais un peu souffrante, et, si vous voulez tout savoir, j’avais eu un peu de chagrin,


LE BARON, se levant.

Quel chagrin ?


GAËTANA.

Peu de chose.


LE BARON, souriant.

Ce n’est pas mon retour qui vous attristait, j’en suis sûr. Qu’est-ce donc ? montrez un peu de confiance à votre meilleur ami.


GAËTANA.

Si vous m’aimez autant que vous le dites, ne me questionnez pas ce soir.


LE BARON.

Vos caprices sont des ordres, mais je croyais avoir épousé la loyauté même.


GAËTANA.

Discrétion n’est pas déloyauté !


LE BARON.

Qui vous a enseigné cette belle maxime ?


GAËTANA.

Ma conscience !


LE BARON, avec colère.

Peste ! votre conscience est « une gaillarde[11] ! » (Doucement.) Pardon ! je voulais vous dire avec amitié que je n’aurai jamais de secret pour vous, et que j’espère obtenir une douce réciprocité. Cela viendra bientôt. En attendant que vous m’aimiez assez pour tout me dire, ma chère enfant, gardez votre secret.


GAËTANA.

Demain je vous dirai pourquoi j’ai pleuré.


LE BARON, souriant.

« On ne fait pas crédit dans notre commerce[12] ; » soyez bonne et gentille ! Ce que vous voulez me dire demain, contez-le-moi tout de suite. Si vous vous obstinez dans ce méchant silence, je croirai qu’un homme vous a manqué de respect.


GAËTANA.

À quoi pensez-vous ? Quel homme parmi ceux que nous voyons serait capable d’insulter une femme ?


LE BARON.

On peut offenser une femme sans lui donner des soufflets. Par exemple, l’aveu d’un sentiment coupable est une offense plus sanglante que toutes les autres. La femme qui l’a subie une fois demeure déshonorée et couverte de honte jusqu’à ce qu’elle ait été vengée par son mari. Voilà des choses que vous n’avez pas apprises au couvent, mais que je dois vous enseigner pour votre gouverne. Tout homme qui vous parle d’amour vous offense. Tout homme qui vous serre la main en dansant, ou vous sourit avec tendresse, ou vous fait un présent, si minime qu’il soit, nous offense l’un et l’autre, et c’est à moi de le punir.


GAËTANA.

Je vous remercie de m’instruire, monsieur, et je me conduirai de telle sorte que vous n’ayez jamais à vous venger de personne. Dieu ! que le mariage a des lois sévères ! Il ne faut qu’une parole, un sourire, un présent sans valeur pour condamner les femmes à la honte et les hommes à la mort ! Il n’y a donc pas de péchés véniels dans cette religion-là ?


LE BARON.

Non, car il n’y a pas de faveurs sans conséquences : une rose « de deux liards[13] » jetée à la tête d’un amoureux : peut l’enivrer pour toute la vie : elle peut donc empoisonner toute la vie d’un mari.


GAËTANA, épouvantée.

Vraiment ? une rose, dites-vous ?


LE BARON.

Je ne dis pas cela pour la rose que vous cachez.


GAËTANA.

Moi ! je ne la cache point.


LE BARON.

Jolie fleur ! Nous n’avons pas cette variété-là dans le jardin.


GAËTANA.

Pardonnez-moi : elle a été cueillie ici, et, si je ne me trompe, voici le rosier.


LE BARON.

En effet. Vous l’avez cueillie vous-même ?


GAËTANA, troublée.

Moi-même ? Oui, monsieur, moi-même.


LE BARON.

Alors, donnez-la moi ; vous me ferez plaisir.


GAËTANA.

Quelle singulière fantaisie !


LE BARON.

Vous tenez à celle-là ? Je respecte vos raisons. Soyez donc assez aimable pour m’en cueillir une autre !


GAËTANA.

Volontiers. (Elle lève le bras, et s’aperçoit que le rosier est trop haut pour qu’elle y puisse atteindre.) Mais pourquoi ne vous donnerais-je pas celle-ci ? Prenez, monsieur.


LE BARON.

Qu’avez-vous ? Votre main tremble.


GAËTANA.

En effet, le malaise dont je me plaignais tout à l’heure a augmenté depuis quelques instants ; je ne me sens pas bien, et, si vous le permettez, je rentrerai dans ma chambre. Le voulez-vous ?


LE BARON.

J’arrive de New-York pour vous obéir et non pour vous commander.


GAËTANA.

Merci, et à demain, n’est-ce pas ?


LE BARON.

Ah !… à demain ?


GAËTANA.

Oui,… à demain. (Elle s’éloigne à droite.)


Scène IX.

LE BARON, puis CARDILLO.


LE BARON, s’approchant du rosier, regarde attentivement le sol, se relève et s’écrie :

Cardillo ! Cardillo ! (s’approchant du fond.) Qui es-tu, toi, là-bas ? Joseph ! va me chercher Cardillo. Tobie ! amène-moi Cardillo. À Cardillo qui entre.) Cours, et trouve-moi Cardillo !


CARDILLO., venant de la droite.

Mais, monsieur le baron, je…


LE BARON.

Ah ! c’est toi ?


CARDILLO.

Monsieur le baron a daigné jeter les yeux sur mon modeste compliment ?


LE BARON.

Oui, c’est un chef-d’œuvre. Je t’ai chargé de surveiller ma femme.


CARDILLO.

Oui, monsieur le baron.


LE BARON.

Dis-moi tout !


CARDILLO.

Eh bien ! monsieur le baron, madame est un ange du ciel.


LE BARON.

Tu en es bien sûr ?


CARDILLO.

Aussi vrai que… que…


LE BARON.

Tu chercheras tes comparaisons plus tard. Elle n’aime personne ? Personne ne lui fait la cour ?


CARDILLO.

Oh ! ça non, monsieur le baron !


LE BARON.

Regarde-moi ceci !


CARDILLO.

Oui, monsieur le baron, c’est une rose.


LE BARON.

Et cela ?


CARDILLO.

C’est le rosier.


LE BARON.

Et cela ?


CARDILLO.

La terre.


LE BARON.
Et ceci ?

CARDILLO.

L’empreinte de deux bottes.



LE BARON.

Âne bâté ! cuistre ! maraud ! faquin ! tu vois bien qu’il y a un secret dans ma maison ! Trouve-le d’ici à demain, ou je te chasse ! (Il sort à droite.)


fin du premier acte.
  1. Ici le public impartial a commencé à siffler la pièce.
  2. « D’instruction, » coupé par la commission d’examen.
  3. « Au dix-neuvième siècle, » changement exigé par la commission d’examen.
  4. Les passages entre guillemets sont supprimés à la représentation.
  5. Coupé par la commission d’examen.
  6. La commission d’examen a substitué partout le mot sbire au mot gendarme.
  7. Instruit. Commission d’examen.
  8. Coupé par la commission d’examen.
  9. « Ma chère Gaëtana, » représentation.
  10. Coupé à la représentation.
  11. Coupé à la représentation.
  12. Idem.
  13. Coupé à la représentation.