Gaëtana/Acte III

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ACTE TROISIÈME


Un salon au premier étage de la villa del Grido. — Au fond, grande fenêtre avec balcon. — Porte au troisième plan à gauche allant à l’extérieur. — À droite, premier plan, porte conduisant à l’appartement de Gaëtana. — À gauche, premier plan, porte du cabinet du baron. — Table à gauche. Chaises.





Scène PREMIÈRE.

LE COMTE. Une échelle de corde est attachée au balcon. Le comte arrive au niveau de la fenêtre et s’arrête un instant. Le comte enjambe le balcon et entre dans le salon.


LE COMTE.

Personne !…


LE BARON., au dehors.

Cardillo ! (Le comte se blottit dans les rideaux de la fenêtre. Entre le baron, par la porte de gauche, deuxième plan, il tient une lanterne à la main.)


Scène II.

LE COMTE, caché, LE BARON, CARDILLO.


LE BARON.

Cardillo !


CARDILLO, dans la coulisse.

Excellence ?


LE BARON.

Entre ici, vieux poltron !


CARDILLO, entrant, une vieille épée dans la main droite, un flambeau à deux branches dans la main gauche, deux pistolets à la ceinture. — Accoutrement ridicule sans exagération.

Me voici, monsieur le baron. « Ces maudites statues de l’escalier ne me font pas peur, mais je crains toujours qu’elles ne m’arrêtent au passage. »


LE BARON.

N’es-tu pas honteux de trembler ainsi ?


CARDILLO.

C’est parce que je suis armé, monsieur le baron. Quand on n’a pas l’habitude !…


LE BARON.

Tu as commandé le bateau pour cette promenade à Soria ?


CARDILLO.

Oui, monsieur le baron. Il sera prêt demain matin à huit heures.


LE BARON.

Ces deux messieurs qui doivent m’accompagner ?…


CARDILLO.

Ils sont venus pendant que monsieur le baron faisait sa ronde dans les massifs. Voici le petit mot qu’ils ont laissé.


LE BARON.

Donne donc ! Éclaire-moi. (Cardillo approche le flambeau. — Il lit.) « Nous n’avons pas trouvé le comte. » Ah ! « Mais deux de ses amis nous ont rendu notre visite. Tout le monde sera exact à l’heure indiquée. Mille amitiés, et à demain. » (À Cardillo.) L’armurier n’est pas venu ?


CARDILLO, replace le flambeau.

Il a dit que sa boutique ouvrait à six heures du matin et qu’on trouverait chez lui tout ce qu’il fallait. Mais il supplie monsieur le baron de ne pas le compromettre. Je n’ai pas très-bien compris.


LE BARON.

Je ne te paye pas pour comprendre. Les gens de la maison sont encore sur pied ?


CARDILLO.
Oui, monsieur le baron.

LE BARON.

Tu leur diras de se mettre au lit. Il n’y a rien à craindre pour ce soir.


CARDILLO.

Cependant, monsieur le baron…


LE BARON.

Cependant, quoi ?


CARDILLO.

Joseph a vu un homme de mauvaise mine qui rôdait autour de la maison.


LE BARON.

Ah !


CARDILLO.

Battista en a vu un autre ; Tobia en a vu deux autres ; moi-même, je ne suis pas bien sûr, mais il me semble que j’en ai vu quatre autres.


LE BARON.

Toute une armée alors ? Qui prouve trop ne prouve rien. As-tu vu le juge Martinoli ? Qu’est-ce qu’il t’a répondu ?


CARDILLO.

Je l’ai rencontré à deux portes d’ici, villa Mattei. Il y passe la soirée, ainsi que le docteur Capricana. M. Martinoli m’a donné deux sbires qui sont en bas.


LE BARON.

Armés ?


CARDILLO.

Comme moi.


LE BARON.

Où sont-ils ? dans la rue ?


CARDILLO.

Non, monsieur ; au jardin.


LE BARON.

C’est plus sûr. Les fenêtres de la rue sont grillées.


CARDILLO.

À l’étage d’en bas. Et quant au premier… (Il ferme la fenêtre et les volets.) Monsieur le baron est comme dans une forteresse. (Avec terreur.) Ah ! mon Dieu !


LE BARON.

Qu’y a-t-il ?


CARDILLO.

Monsieur le baron n’a pas entendu ? Là ! (Il désigne la porte de gauche.) On a remué !


LE BARON.

C’est la peur qui te trouble la cervelle. Va-t’en. Laisse-moi le flambeau, prends la lanterne.


CARDILLO, s’éloignant.

Fermerai-je la porte de l’escalier ?


LE BARON.

Oui. De mon côté je mettrai le verrou.


CARDILLO.

Mais par où entrerai-je demain matin chez monsieur le baron ?


LE BARON, montrant la droite.

Tu descendras par l’escalier de service.


CARDILLO.

C’est juste. J’ai l’honneur de souhaiter une bonne nuit à monsieur le baron. (Il s’avance vers la porte du fond.)


LE BARON.

Ah !… Cardillo ?


CARDILLO.

Monsieur ?


LE BARON.

Tu m’as dit que ce Birbone était une espèce de bravo ?


CARDILLO.

C’est bien connu.


LE BARON.

Et l’as-tu trouvé chez lui ?


CARDILLO.

J’y suis allé vers dix heures. Il loue une chambre dans les communs de la villa Corinaldi ; mais il n’était pas encore rentré.


LE BARON.

Tu y retourneras demain matin avant cette promenade. J’ai quelques arrangements à prendre avec lui en cas d’accident.


LE COMTE, écartant la portière qui le cache.

Lâche !


CARDILLO, avec terreur.

Cette fois, Monsieur, j’ai bien entendu.


LE BARON.

Quoi ?


CARDILLO.

On a parlé derrière les volets.


LE BARON, le poussant à la porte.

Tu rêves déjà, vieux fou ! va dormir !


CARDILLO.

« Si monsieur le baron n’a rien entendu, c’est qu’il n’y avait rien à entendre. Dans tous les cas, monsieur peut me sonner. Je ne dormirai que d’un œil. » Bonsoir, monsi…


LE BARON, lui poussant la porte au nez.

Bonsoir ! (Il ferme au verrou la porte de l’escalier.)


Scène III.

LE COMTE, caché ; LE BARON, LÉONORA.


LE BARON, s’approchant de la porte de droite.

Léonora ! Léonora !


LÉONORA, sortant à droite.

Monsieur ?


LE BARON.

Tout est fermé chez vous ?


LÉONORA.

Oui, Monsieur.


LE BARON.

Madame est au lit ?


LÉONORA.

Non, Monsieur ; elle pleure.


LE BARON.

Elle a raison. Couchez-vous.


LÉONORA.

Lorsque madame me le commandera. (Elle pousse la porte.)


LE BARON, poussant le verrou, prend son flambeau et se dirige vers sa chambre en disant :

Je te chasserai, toi ! (Il rentre chez lui.)


LE COMTE, se débarrassant du rideau qui le cache.

Ah ! enfin ! (Il se dirige vers l’appartement de Gaëtana, à gauche.) Il est parti !… Tout repose dans la maison… Gaëtana est seule… et si elle m’aime… (Il ôte le verrou.) elle me suivra !…


LE BARON, dans la coulisse.

À moi !… (Violent coup de sonnette.) À l’assassin ! Je suis mort !


LE COMTE, revenant sur ses pas.

Mais on s’égorge ici ! (Il court à droite, la porte s’ouvre, Birbone paraît, un poignard à la main.)


Scène IV.

LE COMTE, dans l’obscurité ; BIRBONE.


LE COMTE, courant à Birbone.

Qui es-tu ?


BIRBONE.

Monsieur Pericoli !


LE COMTE.

Birbone !… Qu’as-tu fait ?


BIRBONE, jetant son poignard.

J’ai réglé mes comptes !


LE COMTE.

Misérable ! tu viens d’assassiner M. del Grido !


BIRBONE.

Vous n’y êtes plus pour rien, c’est une affaire personnelle. (Il court à la porte de gauche, et s’apprête à tirer le verrou.)


CARDILLO, dans la coulisse.

Monsieur le baron !


BIRBONE, repoussant le verrou.

Il n’y est pas ! (Il court à la porte du fond. — Même jeu.)


LÉONORA, dans la coulisse.

Monsieur le baron !


BIRBONE.

Il est en voyage ! (Au comte.) Pour Dieu ! dites-moi par où l’on sort d’ici. (Il ouvre les volets et la fenêtre.) Une échelle de corde ! Ah ! monsieur le comte, voilà ce qui s’appelle une attention délicate !


LE COMTE, le saisissant par les épaules.

Je te tiens, misérable !


BIRBONE.

Merci ! on vous en « fera des veuves[1] ! » (Il se laisse couler jusqu’en bas de l’échelle, et disparaît.)


Scène V.

LE COMTE, CARDILLO, Domestiques.


CARDILLO, entrant par la porte de gauche.

À l’assassin !


LE COMTE.

C’est Birbone ! Mettez-vous à sa poursuite ; il ne saurait être bien loin ! (À Cardillo.) Tu connais son logement ? (Les domestiques paraissent avec des flambeaux.)


CARDILLO.

Oui, monsieur le comte. (Aux domestiques.) Vous deux, courez à la villa Corinaldi !… Prenez les sbires qui sont en bas !


LE COMTE.

Avertissez le juge ; amenez un médecin !


CARDILLO.

Oui, un juge, un médecin ! (Les domestiques sortent par la gauche, deuxième plan.) Tous les médecins du pays ! Ah ! monsieur le comte ! (Il tombe assis.) C’est le bon Dieu qui vous amène ! Qu’est-ce que je serais devenu, pauvre moi ! avec un mort sur les bras ?


LE COMTE.

Mais es-tu sûr que le baron soit mort ?


CARDILLO, se dirigeant vers la porte de Gaëtana.

Ah ! monsieur, est-ce que ces coquins-là manquent jamais leur coup ?


LE COMTE.

Où vas-tu ? Chut !… La baronne ne sait rien ?


CARDILLO.

Elle dort, la pauvre chère dame ! Quel réveil pour elle ! Veuve, Monsieur ! avant d’avoir été mariée ! J’avais bien dit à Monsieur de se méfier de ce Birbone ! « Le misérable était déjà à l’ouvrage. Ça grattait dans la chambre à coucher, ça parlait derrière la fenêtre ; ça remuait de partout. Mais Monsieur n’aurait pas entendu un coup de canon, tant il était aveuglé ! Hélas ! le poëte a bien raison de dire que rien ne saurait arrêter la pendule une fois que notre heure a sonné. Monsieur le comte m’excusera. (Il appelle deux domestiques.) Allez relever le corps, et couchez-le sur son lit, doucement, sans lui faire de mal. (Au comte.) Il a beau être mort ! un homme comme lui, plus de trois fois millionnaire, ne doit pas coucher sur le parquet. Et les autres qui ne reviennent pas ! La villa Corinaldi est pourtant tout près d’ici. » (Il s’approche de la fenêtre et ramasse le poignard de Birbone.) Tenez, Monsieur, voilà l’instrument du crime : un stylet ! « en acier ! Ah ! il y a des hommes bien féroces ! » Et voici l’échelle de corde ! (Il tire l’échelle à lui.) Un véritable instrument de malfaiteur ! Vous êtes témoin, Monsieur le comte, qu’il s’est introduit ici par escalade ! N’est-ce pas, que c’est prévu par la loi ?


LE COMTE.

Oui.


CARDILLO, crie par la fenêtre.

L’a-t-on pris ? (Il revient au comte.) Ils l’ont, monsieur le comte ! Ah ! scélérat ! je vais l’étrangler de mes propres mains ! (Il sort.)[2]


Scène VI.

Les Mêmes, MARTINOLI, Sbires, puis CAPRICANA.


MARTINOLI, à la cantonade.

Vous le garderez à vue et vous le protégerez contre toute violence. (Au comte.) Monsieur le comte… (Ils se serrent la main.)


CARDILLO.

Justice ! monsieur Martinoli !


MARTINOLI, sévèrement.

Taisez-vous. Vous parlerez quand on vous interrogera. (Avec bonté.) Attends, mon pauvre Cardillo ! (Aux personnes qui sont entrées avec lui.) Messieurs, je vous en prie, que personne n’entre ici. (Aux sbires.) Gardez la porte. (À Cardillo.) Le professeur Capricana est, dans la chambre avec son interne. Allez lui demander si notre présence…


CARDILLO.

Le voici, monsieur Martinoli.


MARTINOLI.

Eh bien, docteur ?


CAPRICANA, branlant la tête.

Mauvais symptômes ! Les extrémités glacées ; une syncope qui ressemble bien à la mort. (Au comte.) Bonsoir, cher comte. Mon élève est là qui s’exténue à le frictionner, mais je crois qu’il perdra sa peine. Et dire que nous avons déjeuné ensemble ce matin ! (À Martinoli.) Notre whist de ce soir a été tristement interrompu. J’avais trois fiches. (Au comte.) Ah çà, vous, comment étiez-vous ici ?


MARTINOLI, vivement.

Docteur, allez donc voir si l’on n’a pas besoin de vos secours ?


CAPRICANA.

J’y vole ! Le devoir avant tout ! (Il revient.) À propos ! la baronne sait-elle… ?


LE COMTE.

Non.


LÉONORA, dans la coulisse.

Monsieur le baron !


LE COMTE.

C’est Léonora !


MARTINOLI.

Silence !


LÉONORA.

Monsieur le baron !


CAPRICANA, courant à la porte.

Elle est enfermée ! (Il tire le verrou.) Entrez, ma fille !


Scène VII.

Les Mêmes, LÉONORA, puis CARDILLO.


LÉONORA, venant de droite.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-il arrivé ?


CAPRICANA.

Rien, mon enfant ; nous sommes ici ; nous passons la soirée… Ta maîtresse ne sait rien ?


LÉONORA.

Il y a donc quelque chose ? Madame n’est pas couchée ; nous avons entendu du bruit, et dame ! la peur nous a prises !


MARTINOLI.

Rassurez votre maîtresse. Dites-lui…


CARDILLO, entrant de gauche.

Monsieur Martinoli ! on vous demande en bas. Nous avons cru un instant que le misérable nous échappait.


MARTINOLI.

Pardon ! (Il sort, en courant avec Cardillo, par la porte de gauche au fond.)


Scène VIII.

LE COMTE, LÉONORA, CAPRICANA.


LÉONORA.

Quel misérable ? Qu’y a-t-il ? Instruisez-nous, au moins ! Il y a un instant, c’était un bruit à fendre la tête ; maintenant la maison est lugubre comme si l’on avait tué tout le monde… Monsieur Capricana ?


CAPRICANA.

Au fait, il faudra bien, tôt ou tard, qu’elle le sache. Ne te tourmente pas, mon enfant, ce n’est rien ; rassure ta maîtresse. Dis-lui qu’elle peut venir ici ; que j’ai à lui parler de choses sérieuses ; non ! de choses indifférentes. Va, Léonora, fais vite.


LÉONORA.

Oui, monsieur le docteur. (Elle sort.)


Scène IX.

LE COMTE, CAPRICANA.


LE COMTE.

Je vous laisse, mon ami.


CAPRICANA.

Pas du tout ! c’est moi qui vous laisse. J’ai affaire dans la chambre. Vous êtes un garçon d’esprit ; je suis un bonhomme tout rond ; vous saurez amener les choses en douceur ; moi, je commencerais par casser les vitres. Faites votre devoir, mon cher ; vous êtes l’ami de la maison. Mais au fait ! si je ne m’abuse, vous avez ici plus d’influence que moi. La mauvaise nouvelle deviendra presque bonne en passant par votre bouche.


LE COMTE.

Docteur !


CAPRICANA.

Ne faites pas le bon apôtre ! Vous serez plus tôt guéri de votre chagrin que le baron de sa syncope. Prenez une figure de circonstance. La porte s’ouvre ; adieu ! (Il sort.)


Scène X.

LE COMTE, GAËTANA.


GAËTANA, dans la coulisse de droite.

Cardillo !


LE COMTE.

Elle !


GAËTANA, entrant.

Que se passe-t-il donc ici, mon bon Cardillo ? (Apercevant le comte.) Gabriel !


LE COMTE.

Oui, Gaëtana, c’est moi. Je ne m’attendais pas…


GAËTANA.

Mais c’est de la folie ! Fuyez, malheureux !


LE COMTE.

Calmez-vous, madame, au nom du ciel !


GAËTANA.

Il vous tuera !


LE COMTE.

Je n’ai rien à craindre de lui, malheureusement !


GAËTANA.

Que dites-vous ?


LE COMTE.

Daignez m’entendre avec courage.


GAËTANA.

Je suis brave, puisque je ne suis pas morte en vous trouvant ici.


LE COMTE.

Un grand malheur est arrivé cette nuit.


GAËTANA.

Mon mari !


LE COMTE.

Il a été frappé dans sa maison par un malfaiteur !


GAËTANA.

Ma place est à son chevet !


LE COMTE, vivement.

N’y allez pas !


GAËTANA.

Mort !


LE COMTE.

Oui… (Gaëtana tombe assise. Long silence.) Je l’avais averti de son danger.


GAËTANA.

Je le sais. (Elle pleure.)


LE COMTE.

Pleurez, Gaëtana ; les larmes soulagent le cœur.


GAËTANA.

Il m’a tirée du couvent et de la pauvreté.


LE COMTE.

Il vous aimait.


GAËTANA.

J’avais promis de le rendre heureux toute sa vie ; je ne lui ai donné que des soucis.


LE COMTE.

Ne soyez pas si sévère à vous-même.


GAËTANA.

Oh ! j’ai été bien coupable envers lui !


LE COMTE.

Qu’avez-vous donc à vous reprocher ?


GAËTANA.

Aujourd’hui encore ! Ce matin… devant vous !… Oh ! Gabriel ! Je me déteste pour le mal que nous lui avons fait. Toute une vie de larmes et de prières suffira-t-elle à réparer… ?


LE COMTE.

Dieu serait bien injuste s’il ne pardonnait pas à la vertu même !


Scène XI.

Les Mêmes, CARDILLO.


CARDILLO, entrant avec fracas par la porte de droite.

Il vit ! Il a repris connaissance ! Il m’a parlé !


GAËTANA, se levant.

Il vit… je cours…


« LE COMTE.

« Allez, Gaëtana ! c’est votre devoir !


« CARDILLO.

« Oh ! oui, madame ! Votre vue lui fera tant de bien ! — Elle est déjà loin ! »


Scène XII.

CARDILLO, LE COMTE.


CARDILLO.

Ah ! monsieur le comte ! C’est Dieu qui l’a permis ! Un vrai miracle, quoi !


LE COMTE.

Mais le docteur ?…


CARDILLO.

Les docteurs n’y entendent rien. C’est moi qui l’ai remis sur pied, ou plutôt… « vous allez dire que je radote… » c’est vous !


LE COMTE.

Moi ! comment ?


CARDILLO.

« Ah ! Laissez-moi ramasser mes idées ! On ne voit pas tous les jours de ces choses-là. » Figurez-vous que j’étais dans la chambre avec « le jeune homme ; vous savez… l’apprenti médecin. Il m’avait mis dans les mains un tampon de flanelle, et je frottais monsieur à tour de bras. Ah ! bien oui ! c’est comme si j’avais voulu réchauffer un glaçon. Le docteur se promenait de long en large en haussant les épaules et en prisant du tabac comme s’il avait voulu se faire sauter la cervelle… Vous saurez qu’il n’est pas fort, ce docteur-là ! » Tout à coup, monsieur ouvre un œil languissant. Il demande où il est, ce qui est arrivé ? Je lui réponds, je lui raconte l’infamie de ce Birbone, comment il s’est sauvé par la fenêtre, comment Dieu a permis que vous fussiez chez nous par hasard quand nous avions si bien fermé les portes. À votre nom, les yeux de M. le baron s’illuminent ; il se lève de tout son corps. Ce n’était plus un malade, ce n’était plus un homme, c’était un Lazare ressuscité ! Il nous reconnaît tous ; la mémoire lui revient ; il appelle sa femme, il demande le juge, il veut venir ici.


LE COMTE.

Mais la blessure… ?


CARDILLO.

Ah ! oui, la blessure !… Je ne vous l’ai donc pas dit ?… C’était plus large que profond… Il avait des lettres plein sa poche… Là, sur son cœur, des lettres de son écriture. La Providence avait permis que M. le baron s’écrivît à lui-même !


LE COMTE.

Imbécile !…


CARDILLO, continuant.

Et c’est ce qui l’a sauvé.


LE COMTE.

C’est très-bien, Cardillo, vous êtes un bon serviteur. Prenez soin de votre maître. Quant à moi… (Il s’approche de la porte du fond ; Cardillo passe à droite.)


Scène XIII.


LE COMTE, CARDILLO, MARTINOLI, venant de gauche.



MARTINOLI, au comte.

Mon ami, vous ne pouvez pas sortir. Birbone va subir ici son premier interrogatoire ; je vous demanderai en même temps votre déposition.


LE COMTE.

Entre nous, j’aimerais mieux me rendre demain à votre cabinet.


MARTINOLI.

Ne craignez rien. Nous sommes ici pour rechercher un meurtre, et non pour autre chose.




Scène XIV.


LE COMTE, MARTINOLI, CARDILLO, BIRBONE, LE GREFFIER, SBIRES.



CARDILLO, courant à Birbone qui a remonté la scène.

Ah ! scélérat ! coquin ! misérable !


BIRBONE.

Monsieur le juge, ce rimeur me donne sur les nerfs. Vous plairait-il lui imposer silence !


CARDILLO.

Tenez, monsieur le juge, voici le poignard et l’échelle de corde !


MARTINOLI, tirant Cardillo à part.

Bien ! Allez savoir de M. Capricana si la confrontation est possible.


CARDILLO.

Oui, monsieur le juge. Mais au moins, condamnez-le bien, ce gibier de potence ! (Il sort à gauche.)




Scène XV.


LE COMTE, LE JUGE, BIRBONE, LE GREFFIER, SBIRES.



BIRBONE, à Cardillo.

Mille grâces ! (À Martinoli.) Et maintenant, monsieur, faites-moi l’honneur de m’expliquer les procédés au moins bizarres de « la police [3]. » Un honnête homme, qui a satisfait à la loi, vient passer l’été à Castellamare ; il espère échapper au tumulte de Naples, aux criailleries des cochers et des marchandes de poisson, se reposer l’esprit, se rafraîchir le sang et dormir la grasse matinée. Pas du tout ! La force armée envahit son domicile, interrompt son sommeil, l’arrache de ses couvertures et le traîne par les rues au beau milieu de la nuit ! Je croyais que « la police » était faite pour protéger le repos des citoyens !


MARTINOLI.

Assez !… Vous vous appelez Birbone ? Vous avez vingt-cinq ans ? Vous habitez la villa Corinaldi ?


BIRBONE.

Où vos agents m’ont trouvé ronflant dans mon lit.


MARTINOLI.

Tout habillé !


BIRBONE.

Je ne dors jamais autrement… de peur des moustiques.


MARTINOLI.

Vous êtes accusé d’avoir frappé M. del Grido d’un coup de poignard.


BIRBONE.

C’est une injustice de la justice.


MARTINOLI.

Vous avez été condamné pour meurtre il y a dix ans ?


BIRBONE.

«  J’étais mineur [4]. »


MARTINOLI.

Pour vol, il y a dix-huit mois ?


BIRBONE.

C’est ce qui vous prouve mon innocence : on n’a rien pris chez M. del Grido.


MARTINOLI.

Comment le savez-vous ?


BIRBONE.

Vous venez de me le dire. Je suis accusé de meurtre simple, j’en conclus qu’il n’y a pas eu de vol. « L’habitude des interrogatoires [5] ! »


MARTINOLI.

Assez !… Quel a été l’emploi de votre soirée ?


BIRBONE.

Désagréable, depuis que ces messieurs m’ont éveillé en sursaut.


MARTINOLI.

Qu’avez-vous fait depuis le coucher du soleil jusqu’à l’heure où la police est entrée chez vous ?


BIRBONE.

J’ai soupé chez le traiteur, médiocrement. Sur les neuf heures, j’ai pris une glace au café, excellente. Après quoi, je me suis promené sur la plage en compagnie de deux amis, fort honnêtes gens, ma foi, « et acquittés à plusieurs reprises par divers tribunaux de la capitale [6]. » Ils m’ont reconduit chez moi, à dix heures un quart, « j’ai fait mes prières en bon chrétien [7], » et je me suis coulé dans mon lit.


MARTINOLI.

L’effronterie ne peut qu’aggraver votre position. On vous a pris sur le fait.


BIRBONE.

Qui ?


LE COMTE.

Moi.


BIRBONE, allant au comte.

Oh ! monsieur le comte ! — Après ça, les honnêtes gens ont leurs idées à eux !… mais je récuse le témoignage.


MARTINOLI.

Pourquoi ?


BIRBONE.

Parce que M. le comte ne peut pas, ne doit pas m’avoir vu. Je suis sûr que don Gabriel ne répétera pas devant le tribunal la parole qui vient de lui échapper.


LE COMTE.

Et si je la répétais ?


BIRBONE, furieux.

Si vous osiez la répéter, je dirais… (Se calmant.) que la loi ne permet pas de condamner un homme sur la déposition d’un seul témoin.


MARTINOLI.

Et si nous en produisions un autre ?


BIRBONE.

Quel autre ?


MARTINOLI.

M. del Grido.


BIRBONE.

Il est trop loin d’ici pour venir à l’audience ! (Le comte va au fond.)


Scène XVI.


Les Mêmes, CARDILLO.



CARDILLO, entre bruyamment.

Le voici ! Il s’est mis sur pied, le cher homme ! (À Birbone.) Ton compte est bon, toi !


BIRBONE, tombant sur une chaise.

Eh bien ! Il « peut se vanter d’avoir la vie dure ! [8] »


MARTINOLI, à Birbone.

Vous vous asseyez !


BIRBONE, fièrement.

C’est pour attendre. Si le baron était assez effronté pour accuser un innocent, je prouverais qu’il est mon ennemi depuis dix ans.


MARTINOLI.

On entendra vos moyens de défense.


CARDILLO.

Ah ! monsieur le baron !




Scène XVII.


Les Mêmes, CAPRICANA, LE BARON, soutenu par le docteur et un domestique. La foule entre par la porte du fond.



CAPRICANA, au domestique qui soutient le baron.

Doucement, doucement ! ôte-toi de là, maladroit ! Tu le martyrises avec tes mouvements brutaux ! Cardillo ! un fauteuil !


CARDILLO, obéissant.

Voici, monsieur le docteur ! (Le baron se laisse aller dans son fauteuil comme un homme évanoui.)


CAPRICANA.

Laissez-lui le temps de se remettre. La blessure n’est pas mortelle… Dans six semaines ou deux mois, il n’y paraîtra plus.


CARDILLO, à Birbone.

Tu l’entends, scélérat !


BIRBONE.

« Poëte, tu m’agaces ! »


LE BARON.

Je suis mieux. Merci, docteur. (À Martinoli.) Monsieur, je suis en état de vous écouter et de vous répondre.


BIRBONE, à ses gendarmes.

On a tort, on va le fatiguer.


MARTINOLI, cachant Birbone aux yeux du baron.

Monsieur le baron, la justice a quelquefois des exigences cruelles, c’est que l’intérêt de la société doit passer avant tout. Vous avez la possession pleine et entière de vos facultés ?


LE BARON.

Oui, monsieur.


MARTINOLI.

C’est votre avis, monsieur le docteur ?


CAPRICANA.

J’en réponds.


BIRBONE, à ses gendarmes.

Il n’est pas compétent.


MARTINOLI.

Avez-vous pu distinguer les traits de l’homme qui vous a frappé ?


LE BARON.

Je suis entré dans ma chambre avec deux bougies allumées. L’homme qui m’attendait s’est retourné brusquement vers moi, et je l’ai vu face à face. Il aurait fallu que je fusse aveugle pour ne pas distinguer ses traits.


MARTINOLI.

Vous pourriez donc le reconnaître si nous le placions devant vous ? (Il fait signe de faire approcher Birbone.)


LE BARON, avec douceur.

Bonjour, Birbone. Approche, mon garçon. Tu es venu ce matin me demander un secours. Tu l’auras.


BIRBONE.

À qui diable en a-t-il ?


MARTINOLI.

Mais, monsieur le baron…


CAPRICANA.

Mais, cher ami…


CARDILLO.

Mais, monsieur…


LE COMTE.

Vous ne reconnaissez pas votre assassin ?


LE BARON.

Pardon, monsieur, je le reconnais parfaitement ; c’est vous !


LE COMTE.

Moi !…


BIRBONE, à part.

Ah ! scélérat ! Je vois son jeu !


MARTINOLI.

Silence ! (Au baron.) Monsieur, avez-vous bien compris la portée de vos paroles ? c’est M. le comte Pericoli que vous accusez d’un assassinat ?


CAPRICANA, à Martinoli.

Remettez l’affaire à demain. C’est un phénomène d’hallucination ! Le cerveau est affaibli par la secousse !


LE BARON.

Mon corps est affaibli, docteur, mais l’esprit n’est pas malade, et j’affirme de nouveau ce que j’ai dit.


BIRBONE, s’avançant vers lui.

Je vous baise les mains, monsieur le baron. Vous êtes la bonté même, et la justice en personne !


MARTINOLI.

Silence ! (Au baron.) Monsieur le baron, puisque vous avez le plein usage de toutes vos facultés, mon devoir est de vous rappeler le texte de la loi. Le témoin qui, dans un but d’intérêt ou de vengeance, accuse un innocent, encourt la peine des galères.


LE BARON.

J’affirme que voici l’homme qui m’a frappé.


LE COMTE, traversant et allant à Birbone.

Moi ! (Birbone se recule. Au juge.) Moi !


LE BARON.

Mon intendant pourra vous dire qu’il l’a trouvé dans ce salon, quelques minutes après le crime. Or, nous avions fermé nous-mêmes toutes les portes de la maison.


CARDILLO, au comte.

Tiens ! mais c’est vrai ! Par où Votre Excellence était-elle entrée chez nous ?


« CAPRICANA.

« Mais, mon ami, c’est impossible ! (Au comte.) Je suis désolé de vous avoir retenu tout à l’heure.


« LE BARON.

« M. le comte Pericoli voulait s’enfuir ?


« CAPRICANA.

« Je ne dis pas cela ! Il s’en allait, simplement, et je l’ai retenu. »


LE COMTE.

L’accusation que monsieur (désignant le baron) a cru pouvoir lancer contre moi est si étrange et si invraisemblable que je n’ai pas à m’en défendre. Tout le royaume sait de quel sang je suis né et quel homme j’ai toujours été.


MARTINOLI.

Bien ! (Au baron.) Monsieur le baron, maintenez-vous votre déposition contre don Gabriel ?


LE BARON, d’une voix ferme.

Oui, monsieur. (Entre Gaëtana.)


MARTINOLI.

Cela étant, je me vois obligé, à mon grand regret, mais à vos risques et périls, de mettre en état d’arrestation M. le comte Pericoli.




Scène XVIII.


Les Mêmes, GAËTANA.



GAËTANA, venant de gauche.

Don Gabriel !… Je rêve… De quel crime est-il accusé ?


MARTINOLI.

Du crime d’assassinat sur la personne de votre mari.


GAËTANA.

Gabriel, un assassin !… Qui donc a dit cela ?


LE BARON, se levant.

Moi.


GAËTANA, reculant.

Vous !… vous !… Dieu ! que c’est mal ! Vous le haïssez donc bien, que vous ne craignez pas de mentir contre lui ?


LE BARON.

Je ne mens pas… Taisez-vous !


GAËTANA.

Oh ! monsieur !… Mais vous, Gabriel, qu’avez-vous répondu ?


LE COMTE.

Rien, madame.


GAËTANA

Mais je parlerai, moi !… et M. Martinoli m’écoutera. Je dirai que ce matin vous êtes venu chez nous, noblement, pour l’avertir de son danger. (À Martinoli.) Oui, monsieur… et, pour tout remerciement, le baron l’a insulté, provoqué, menacé de sa vengeance ! La vengeance… la voici !


LE BARON.

La vérité, madame, est que toutes les portes de la maison étant fermées, cet homme a été trouvé seul ici, avec un poignard et une échelle de corde.


GAËTANA, allant à son mari.

Eh ! vous savez bien pourquoi il est venu !


LE BARON

Pourquoi ?… Dites-le, si vous l’osez.


GAËTANA.

Il est venu, parce qu’il m’aime, messieurs… et moi… je l’aime aussi ! (Le baron tombe assis.)


BIRBONE.

Morbleu ! c’est beau, les femmes ! c’est plus brave qu’un régiment !


LE COMTE.

Pardonnez-moi, madame ! Tout criminel que je suis, je ne suis pas encore assez lâche pour me sauver à vos dépens.


BIRBONE.

Allons, bon ! À l’autre, maintenant.


LE COMTE.

C’est moi qui ai frappé M. le baron del Grido.


GAËTANA.

Vous mentez ! Il ment !


LE COMTE.

Je ne vous aime pas. Toute la ville, grâce à Dieu, connaît ma maîtresse. C’est la Rosita, du théâtre Saint-Charles.


GAËTANA.

Gabriel ! Gabriel !…


« MARTINOLI.

« La Rosita n’a rien à faire ici, monsieur le comte : vous vous accusez d’un crime invraisemblable, et vous seriez dans un grand embarras si l’on vous mettait en demeure de le prouver. »


« LE COMTE, fièrement.

« Ah ! vous voulez des preuves ! en voici : l’échelle dont je me suis servi est une échelle de vingt-cinq pieds de long et du prix de trois écus. Je l’ai achetée moi-même, aujourd’hui, à quatre heures, chez Lagorio, rue de Tolède. Faites citer le marchand, il vous dira si j’ai menti. »


BIRBONE, bas au comte.

Mais malheureux ! vous savez qu’il y va de la vie !


LE COMTE.

L’honneur d’une femme est plus précieux que la vie d’un homme.


MARTINOLI.

Sauriez-vous aussi bien nous dire où et quand vous vous êtes procuré le poignard ?


LE COMTE, embarrassé.

Il y a plus longtemps…


BIRBONE, le souffle.

Huit jours.


LE COMTE.

Je l’ai acheté il y a huit jours.


BIRBONE, soufflant.

Fait acheter.


LE COMTE.

Non pas moi-même, ce qui aurait été une imprudence ; mais par l’intermédiaire d’un paysan.


MARTINOLI.

Où ?


BIRBONE, soufflant.

Ici.


LE COMTE.

Chez le seul coutelier de Castellamare. Ne me demandez pas le prix : j’ai donné à l’homme une pièce d’or en lui disant de tout garder. Habitude de joueur !


BIRBONE, agité.

Non ! je ne souffrirai pas… À mon tour ! Je demande la parole ! (Il court au juge.)


MARTINOLI.

Parlez ?


GAËTANA.

Parlez, Birbone, parlez ! (Le baron se lève et le regarde en face.)


BIRBONE, après un instant de réflexion.

Au fait, l’homme n’est pas mort ; madame n’est pas encore veuve… « Gendarmes, [9] » emmenez l’accusé !


fin du troisième acte.
  1. À la représentation Birbone dit : « On vous en rendra, des services ! » Commission d’examen.
  2. Les scènes 6, 7, 8 et 9 sont supprimées à la représentation.
  3. L’autorité. Commission d’examen.
  4. À la représentation Birbonne dit : « Affaire de Vendetta. » Commission d’examen.
  5. Oh ! la logique ! Commission d’examen.
  6. Oh ! je m’y connais ! Commission d’examen.
  7. Commission d’examen.
  8. Il tenait à la vie ! Commission d’examen.
  9. Messieurs les sbires. Commission d’examen.