Galehaut, sire des Îles Lointaines/03

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 111-115).


III


Arrivés à une pierre nommée le perron de Merlin, messire Gauvain et ses vingt compagnons se séparèrent pour avoir plus de chances de trouver celui qu’ils cherchaient. Ils convinrent de porter leur écu à l’envers pour se reconnaître. Et chacun tira de son côté.

Un soir, messire Gauvain parvint à l’orée d’une forêt, où, à la clarté de la lune qui commençait de luire, il découvrit une pucelle assise sous un arbre, laquelle, en le voyant, se leva et lui dit :

— Ha, sire, il y a longtemps que je vous attends !

— Dieu vous donne bonne aventure ! répliqua-t-il.

Il mit pied à terre et attacha son cheval ; puis il ôta son heaume, s’allégea de ses armes et la pria d’amour. Mais elle lui répondit qu’elle était pauvre et peu belle, et qu’elle était envoyée pour le conduire à une dame beaucoup plus avenante qu’elle. Messire Gauvain se mit à rire et, la prenant dans ses bras, il la baisa le plus doucement qu’il put, puis voulut davantage ; mais elle résista, disant encore qu’elle devait le mener à la plus belle qui fût : si bien qu’il lui promit sur sa foi de ne faire que ce qu’elle voudrait.

Après avoir un peu marché, ils parvinrent à une maison si bien entourée de chênes serrés et de buissons de ronces et d’épines que nul passant n’eût pu la découvrir. La pucelle ouvrit sans bruit une fausse poterne et fit entrer monseigneur Gauvain, puis elle lui dit :

— Sire, maintenant il convient que je vous apprenne que votre amie est la fille du roi de Norgalles : elle a juré qu’elle ne serait jamais qu’à vous, parce qu’elle vous prise comme le meilleur chevalier du monde. Mais, par ma foi, elle est fort bien gardée !

Elle prit plein poing de chandelles et mena monseigneur Gauvain dans une étable où il vit jusqu’à vingt destriers aussi grands et forts qu’on les avait pu trouver, et vingt beaux palefrois tout noirs ; puis dans une volière où elle lui montra vingt faucons sur leurs perches ; et elle lui dit que tout cela appartenait à vingt chevaliers qui toutes les nuits gardaient la pucelle ; mais durant le jour ils s’allaient divertir où ils voulaient.

— Voici, ajouta-t-elle, la chambre où ils se tiennent et dans celle qui suit dort la plus belle du monde. Faites maintenant ce que le cœur vous dira.

Là-dessus elle s’en fut, et messire Gauvain tira son épée ; puis il vint prêter l’oreille à la porte : n’entendant rien que la respiration de vingt dormeurs, il traversa légèrement, au clair de la lune, la chambre aux chevaliers, et il entra dans celle de la pucelle dont il referma l’huis.

Dessus un des plus riches lits qu’il eût jamais vus, sous une couverture d’hermine, reposait une demoiselle de grande beauté. Messire Gauvain ôta son heaume, baissa sa ventaille et commença de la baiser tout doucement, si bien qu’elle s’éveilla en se plaignant un peu, comme femme qui sommeille.

— Sainte Marie Dame ! fit-elle en le voyant.

— Taisez-vous, douce amie, au nom de ce que vous aimez le plus au monde !

— Êtes-vous un des chevaliers de mon père ?

— Belle douce amie, je suis Gauvain, le neveu du roi Artus.

— Ha, fit-elle en souriant, vous m’avez causé la plus belle peur que j’aie jamais eue. Pourtant vous n’êtes pas fait d’une sorte à effrayer les pucelles.

Là-dessus, elle le baisa en le serrant dans ses bras, tout armé comme il était.

— Ôtez ce haubert, dit-elle encore : c’est un habit trop froid.

Alors il se dévêtit et se coucha ; et ils firent l’un de l’autre tout leur plaisir jusqu’à ce que le sommeil le vainquît ; et elle à son tour, qui était jeune et grasse, s’endormit dans la douceur de son ami.

Cependant le roi de Norgalles, qui s’était levé pour quelque affaire, ouvrit en revenant une petite fenêtre qui donnait dans la chambre de sa fille, et il la vit qui reposait aux bras d’un chevalier. Il courut chercher son épée ; mais en refermant la lucarne, il fit quelque bruit, de façon que messire Gauvain et la demoiselle s’éveillèrent. Le chevalier saisit ses armes que son amie l’aida à revêtir, et, comme il n’avait point son écu, il prit un échiquier en guise de bouclier.

— Savez-vous ce que vous ferez ? lui dit-elle. Voyez cette fenêtre : durant que vous sauterez, la porte tiendra bien, car elle est épaisse.

Déjà les vingt chevaliers criaient à la demoiselle d’ouvrir, tandis qu’on entendait le roi les injurier. Mais messire Gauvain craignait d’abandonner la belle au courroux de son père.

— Je n’ai garde de ce que j’ai fait, lui dit-elle, car messire le roi et madame la reine m’aiment plus qu’eux-mêmes, pour ce qu’ils n’ont plus auprès d’eux d’autre enfant que moi.

Alors messire Gauvain lui baisa les yeux et la bouche tendrement, et il sauta par la fenêtre. Dans la cour, un destrier l’attendait, que tenait la pucelle qui lui avait servi de guide.

— Sire, lui dit-elle, il faut que vous me meniez en sûreté, car tout l’or du monde ne me sauverait pas, si je restais ici.

Alors il lui dit de monter sur son palefroi et de chevaucher à ses côtés ; ce qu’elle fit. Et tous deux s’en furent, non sans que messire Gauvain occît quelques sergents qui voulaient l’arrêter.