Galehaut, sire des Îles Lointaines/33

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Plon-Nourrit et Cie (2p. 208-213).


XXXIII


Le lendemain, Lancelot eut assez de hauts hommes pour l’armer, car Galehaut et tous les barons y étaient, et messire Gauvain lui confia Escalibor, sa bonne épée, qui valait une comté, en le priant de la porter pour l’amour de lui.

Les gardes du champ furent Galehaut, Gauvain, le roi d’Estrangore, le roi d’Outre les Marches, le roi Agustan d’Écosse, le roi Ydier et trente autres rois ou princes. Et messire Gauvain chargea un chevalier de sonner du cor pour donner le signal quand il le commanderait. Le roi Artus et la fausse Guenièvre étaient à une fenêtre et celle pour qui Lancelot combattait à une autre, sous la garde de Keu, accompagnée de Sagremor le desréé, de Giflet fils de Do et de beaucoup d’autres seigneurs. Et toutes les maisons de la place étaient garnies de chevaliers et de bourgeois.

Lancelot parut, sur un palefroi ; Lionel, son cousin, portait son écu et son heaume ; un autre écuyer tenait ses lances et menait en main son destrier couvert d’une cuirasse neuve de cuir matelassé. Quand il vit les trois chevaliers de Carmélide, il se hâta de se mettre en selle et de prendre ses armes, et cria aussitôt à monseigneur Gauvain :

— Beau sire, ne sonnera-t-il jamais, ce cor ?

Le signal fut donné, et les champions laissèrent courre. Le chevalier de Carmélide perça l’écu, mais brisa sa lance sur le haubert, tandis que Lancelot poussait la sienne de telle force qu’elle traversa comme beurre les armes et le corps et parut au delà de l’échine : ainsi tomba le premier champion et ses armes sonnèrent, et jamais on ne le vit plus remuer ni main ni pied.

Les gardes du camp accoururent, et quand ils l’eurent vu tué, ils firent sonner du cor à nouveau, et le second chevalier s’élança. Mais au premier choc il vola par-dessus la croupe de son destrier. Durant qu’il se relevait, Lancelot fut poser sa lance contre un arbre ; puis il revint au galop, l’épée à la main. Et quand l’autre le vit accourir ainsi, il eut grand’peur. Mais Lancelot lui cria :

— N’ayez crainte, sire chevalier, car jamais on ne me reprochera d’avoir requis à cheval un homme à pied.

Ce disant, il descendit, attacha son destrier à un arbre, ôta de son cou la courroie de son écu, et, courant sus à son ennemi, il le chargea de tant de coups forts et pressés, que l’autre, blessé en treize endroits, le front ouvert, aveuglé par le sang qui lui coulait dans les yeux, cria bientôt merci.

— Tu auras merci comme l’a eue ton compagnon ! cria Lancelot.

Ce disant, il lui fendit la tête. Puis, essuyant sa lame souillée de sang et de cervelle :

— Ha, bonne épée, dit-il, comme il doit avoir un cœur de prud’homme, celui qui vous porte !

Il revint à son cheval, le détacha, se remit en selle, reprit sa lance et attendit le troisième champion. Mais les barons de Carmélide crièrent à ce moment que la bataille n’était pas faite selon le droit, car Lancelot n’avait pas juré que la reine Guenièvre était innocente, ni ses adversaires qu’elle était coupable.

— Une bataille pour une si grande chose que de fausser un jugement ne doit pas être menée sans serment. Nous savons bien, pour notre part, que nous n’avons pas fait de faux jugement.

Le roi hésitait, mais Galehaut, qui n’était pas tout à fait sûr que la reine fût innocente et qui voulait éviter à Lancelot de jurer, fit sonner le cor. Et les deux chevaliers ne perdirent pas leur temps à se faire des menaces : ils mirent leurs écus peints et vernis devant leurs poitrines, baissèrent leurs grosses lances et rendirent la main en brochant des éperons.

Or le troisième champion de Carmélide, qui avait vu la prouesse de Lancelot, s’était dit que, s’il en tuait le cheval, il aurait grand avantage ensuite : il détourna donc sa lance et occit le destrier. Mais cela lui servit de peu, car, dans le même temps, Lancelot l’arrachait des arçons.

Tous deux se relevèrent et, comme ils étaient vites, forts et roides, bientôt les mailles de leurs hauberts jonchèrent la terre et leur sang rougit leurs armes. Lancelot toutefois frappait plus adroitement, si bien que l’autre faiblit peu à peu et finit par tomber sur les mains. Lancelot, aussitôt, de lui sauter dessus et de lui arracher son heaume ; puis il se tourne vers la fenêtre où était la reine et crie à Keu le sénéchal :

— Sire Keu, sire Keu, voici le troisième ! Je pense que, pour toute la terre du roi Artus, vous ne voudriez maintenant être le quatrième !

Cependant son adversaire s’était relevé et, se voyant le chef désarmé, il se jeta sur Lancelot et le prit à bras-le-corps ; mais l’autre se défendit à coups de pommeau d’épée, si bien que le sang coulait à flots du visage meurtri.

Quand messire Gauvain et les autres gardes du camp virent le chevalier de Carmélide si vaillant, ils en eurent pitié. Et à cause de sa prouesse, le roi Artus voulut le sauver.

— Dame, vint-il dire à la reine Guenièvre qui se leva devant lui, vous êtes maintenant quitte, et le chevalier qui se bat contre Lancelot est mort si vous n’en avez souci. Je vous prie de le faire délivrer.

Alors la reine descendit sur la place. Lancelot était assis sur la poitrine du vaincu et se préparait à lui couper le cou. Elle vint à lui et s’agenouilla :

— Beau doux ami, je vous prie de laisser la vie à ce chevalier, car messire le roi m’a accordé ma grâce.

— Ha, dame, pour Dieu levez-vous ! Je confesserais qu’il m’a vaincu, si vous le vouliez.

Aussitôt on emporta le blessé, et les barons de Carmélide eurent grand’honte de se voir ainsi convaincus de faux jugement.