Galehaut, sire des Îles Lointaines/35

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 214-217).


XXXV


Cependant la reine Guenièvre, après le combat, s’était retirée en Sorelois, où Galehaut, avec la permission du roi, lui avait offert asile. Quand elle apprit que la fausse reine avait tout avoué, elle fut très contente. Mais Lancelot ne le fut qu’à moitié, car il songea qu’il n’aurait plus désormais la compagnie de sa dame autant qu’il venait de l’avoir. Et Galehaut fut dolent à merveille, en songeant que sans nul doute Lancelot le quitterait pour suivre son amour : car ainsi voyait-il sa fin approcher.

Peu après, le roi envoya chercher la reine par un grand nombre de ses barons, évêques, clercs et prélats. Mais elle leur dit qu’elle n’avait que faire de tant d’honneurs et qu’elle ne se remettrait jamais en la sujétion d’autrui, puisque Dieu l’en avait délivrée.

— Si je voulais me marier, ajouta-t-elle, je pourrais avoir un des plus hauts hommes du monde, et qui ne souhaiterait pas ma mort comme fit naguère messire le roi, mais qui me protégerait contre tous.

— Dame, vous ne pouvez faire cela, dirent les barons, car vous avez été unie à monseigneur par loyal mariage et par sainte Église.

— J’en suis délivrée de droit, répondit-elle, puisqu’il me condamna à mort : sainte Église n’exigera pas que je retourne auprès de lui.

Mais les clercs lui représentèrent que c’était au jour du Jugement que le roi aurait à répondre de sa déloyauté, et qu’à elle, il lui convenait seulement de reprendre son seigneur. De sorte qu’elle se mit en route avec sa compagnie pour regagner le royaume de Logres. Et le roi vint à sa rencontre et fut tout honteux quand il la vit. Il s’efforça de son mieux, désormais, à faire ce qu’il croyait qui pût lui être agréable, et elle avait le cœur si doux, si débonnaire et si franc, qu’il n’était nul forfait qu’elle ne pût pardonner.

Or, toutes les fois que le roi croyait la sentir mieux disposée envers lui, il la priait de s’employer auprès de Lancelot pour que celui-ci consentit à redevenir compagnon de la Table ronde. Mais elle répondait qu’elle n’osait lui demander rien, après tout ce qu’il avait fait pour elle qui ne lui avait jamais rendu qu’un seul service.

— Ha, dame, disait le roi, suppliez-l’en de tout votre pouvoir !

À la fin, elle feignit de se laisser fléchir.

— Sire, j’y consens, dit-elle. Mais auparavant vous prierez Lancelot vous-même, devant toute votre maison. S’il vous refuse, alors je me jetterai à ses pieds.

Ainsi en fut-il, et Lancelot ne répondit pas un seul mot au roi, mais il ne put souffrir de voir la reine à genoux devant lui : il courut la relever, disant qu’il ferait la volonté de sa dame. Et il vint après cela s’agenouiller devant le roi, qui l’accola à grande joie.

De la sorte, il reprit sa place à la Table ronde. Chacun en fut heureux, hormis Galehaut qui voyait ainsi avancer l’heure de sa propre mort. Et le roi décida qu’il tiendrait, le jour de la Pentecôte, la plus riche et la plus joyeuse cour de sa vie, et à Londres, afin que ceux de Gaule, de Petite Bretagne, d’Écosse, d’Irlande, de Cornouailles, et de maintes autres terres pussent s’y rendre.