Galehaut, sire des Îles Lointaines/38

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Plon-Nourrit et Cie (2p. 221-223).


XXXVIII


Le duc chevaucha tant par la route qu’il avait choisie qu’il parvint à un verger clos de bons murs et attenant à une maison forte appelée Pintadol. Il descendit de son cheval, frappa : un valet ouvrit le guichet.

— Sire chevalier, dit-il, si vous voulez être reçu céans, il vous faut accomplir une aventure assez périlleuse.

Galessin répondit qu’il s’y essaierait volontiers ; alors le valet mena son cheval à l’écurie et, après lui avoir fait poser sa lance, le conduisit dans le verger. Là, quatre sergents, tous grands, forts et vites à merveille, faisaient assaut ensemble avec une habileté surprenante, armés de chapeaux de fer, de solides et légers boucliers, tout ronds, en cuir bouilli, et de bâtons à bouts d’acier tranchant et aigu.

— Il vous faut vaincre ces quatre escrimeurs, dit l’écuyer, ou bien passer votre chemin.

— Ce ne sont là que des vilains : ils ne dureront pas contre moi, s’il plaît à Dieu.

Et, dégainant son épée, Galessin entra dans le verger.

À peine fut-il au milieu, les quatre escrimeurs, dont l’un était le père et les autres les trois fils, lui coururent sus et le frappèrent si bien qu’il sentit du premier coup les pointes d’acier à travers ses armes. S’étant adossé au mur pour n’être pas tourné, il commence de se défendre et de riposter aussi adroitement qu’il peut ; mais toujours à ses coups les habiles sergents opposent leurs écus. Pourtant il taille si fort que les boucliers finissent par tomber en pièces ; puis, d’un tranchant heureux, il coupe le bras gauche de l’un de ses ennemis. C’était le père ; à le voir ainsi, ses trois fils ont grand deuil et grande honte : ils redoublent de hardiesse, mais l’un d’eux a bientôt la tête fendue, l’autre l’épaule ouverte, en sorte que le troisième se jette à genoux et crie merci. Aussitôt une grosse cloche sonne, la porte du clos s’ouvre, et un chevalier richement vêtu entre dans le verger, accompagné d’une dame très belle et de tous ses gens.

— Beau sire, dit le chevalier, l’an passé je fus pris dans une guerre que je menais contre un mien voisin, et il advint que le vilain que vous avez occis me délivra par ruse. Mais il m’avait fait jurer sur les reliques que je lui donnerais ce qu’il demanderait. Il me requit de lui céder le tiers de ma terre et un enfant par maison. Et il choisissait des pucelles pour en faire son plaisir et des valets pour le servir, lui et ses fils. En revanche, ils devaient combattre tous les quatre chaque chevalier qui se présenterait. En les outrant, vous avez rompu la coutume.

Alors le sire de Pintadol demanda à Galessin comment il avait nom, et quand il sut qu’il était de la Table ronde, il lui fit grande joie ; puis il lui apprit que le ravisseur de monseigneur Gauvain ne pouvait être que Karadoc de la Tour Douloureuse. Et certes, le duc de Clarence fut bien hébergé cette nuit-là.

Mais le lendemain, aussitôt qu’il eut entendu l’alouette chanter et le cor du guetteur sonner le lever du jour, il demanda son cheval et ses armes, et, la messe ouïe, il partit accompagné d’un écuyer que son hôte lui donna pour le guider.