Gambetta (RDDM)

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Revue des Deux Mondes6e période, tome 60 (p. 5-23).
Gambetta


J’ai vu Gambetta de près pendant les dernières années de sa vie : sa belle et généreuse nature, sa carrière prompte, toute d’énergie et de lumière, sa bonté haute et familière fascinaient ceux qui l’approchaient. Je suis de ceux qui ont conservé l’empreinte.

Il me semble, pourtant, que la liberté de mon jugement reste entière et que, — quarante ans révolus, — je puis parler de lui comme il faut parler des morts qui furent pour nous des vivants, avec respect, mais avec impartialité.

En 1878, j’avais achevé mes études de droit ; je m’étais mis aux recherches historiques par goût, pour mon plaisir, sans projet de carrière ni d’ambition : probablement, j’avais cela dans le sang, étant né d’un pays frontière, la Picardie, et d’une famille dont le personnage notoire était Henri Martin. Je ne me sentais nullement porté vers la politique ; je ne lisais même pas les journaux. C’était pourtant une époque où les passions étaient vives ; mais les faits du passé m’intéressaient plus que ceux du présent, — j’ai compris depuis que ce qui me passionne dans l’histoire, c’est l’énigme. — Après une courte excursion vers le haut moyen âge, notre XVIIe siècle m’attira. J’aimais sa raison, sa splendeur, ses créations puissantes et bien ordonnées. Ayant vu la guerre de 1870, je souffrais de la diminution de la patrie et je cherchais d’instinct les lois de sa grandeur. Du siècle de Louis XIV remontant à ses origines, mes études se fixèrent sur l’époque de Henri IV et de Richelieu.

Richelieu me conduisit au ministère des Affaires étrangères où les dossiers de son administration sont conservés. J’obtins par l’intervention d’Henri Martin, l’autorisation de pénétrer dans ces archives, alors fermées au public. Je m’assis à une table où venait s’asseoir chaque jour un travailleur d’une assiduité incomparable. C’était Albert Sorel. Nous fîmes connaissance, et, dans une concurrence d’application, silencieux pendant de longues heures, je me plongeai près de lui dans les études nécessaires à la connaissance du sujet que j’avais adopté, la vie du cardinal de Richelieu.

Je commençai à me débrouiller dans le vaste amas de documents et je m’étais arrêté sur certains épisodes ; j’essayais de rédiger, lorsque de bienveillantes interventions m’ouvrirent un accès vers le journal de Gambetta, la République Française. Colani y remplissait les fonctions de rédacteur en chef ; il connaissait ma famille et accueillit mes premières et timides esquisses. Je publiai quelques articles sous la forme de Variétés historiques ; et j’indiquai, à propos de Henri IV, un programme de politique nationale : « l’Édit de Nantes des Partis, » à propos de Richelieu, un programme de politique extérieure : « l’Equilibre européen. » Ces études juvéniles attirèrent l’attention de Gambetta. Elles n’étaient pas signées. On lui dit mon nom. Il voulut me voir et je me rendis sur convocation au Palais-Bourbon à l’issue d’une des séances de la Chambre dont il était le président.

Gambetta était alors à l’apogée de sa carrière. Après de longues luttes, il avait conquis l’autorité, le prestige, une action unique sur l’opinion. Tout lui réussissait. Il lui restait, du gouvernement de la Défense nationale, une auréole. Il avait fondé la République avec M. Thiers : il avait renversé Mac Mahon et déjoué la tentative du 16 mai ; il venait de porter Jules Grévy à la présidence. S’il l’eût voulu, il eût été élu lui-même : se refusant à cet honneur périlleux, il était resté au milieu du Parlement, près de cette tribune où résidait sa force. Président de la Chambre, il n’avait que quelques marches à descendre pour se retrouver sur son piédestal naturel. Au point d’intersection entre les deux pouvoirs, il tentait de gouverner du haut du fauteuil ; mais le régime est ainsi conçu et combiné qu’il ne laisse guère de place à une action personnelle prépondérante. Gambetta m’accueillit avec une simplicité et une bonté parfaites. Assis devant un bureau chargé de livres et de dossiers, bien installé dans un large fauteuil qu’il emplissait de sa corpulence, les cheveux et la barbe encore noirs, le teint fleuri, l’œil unique d’où jaillissaient des étincelles, la voix sonore quoique parfois voilée, une conversation abondante en traits frappants, en tours sinueux, en retours imprévus, tout cela plein de charme, avec un roulement de gasconnade à la Henri IV, avec une belle humeur fine et légère à la française et, dominant le tout, une autorité naturelle qui laissait percer, cependant, les origines méridionales et la veine populaire, cet ensemble avait de quoi surprendre, séduire et conquérir le jeune Picard, bien embarrassé de sa personne, qui comparaissait devant « le Président. »,

Gambetta voulut bien parler de mes articles sur Richelieu et sur Henri IV ; .il dit aussi quelque chose de Mirabeau et de Talleyrand, auxquels son ami M. G. Pallain venait de consacrer de belles études. Il me pressait, me questionnait, voulait arracher à ma jeune érudition des aperçus ou des préceptes qu’elle était bien incapable de lui livrer. Et puis, il fit un crochet, mit sur le tapis la politique du jour, me questionna sur la jeunesse d’alors, sur ses travaux, ses tendances et, finalement, il insista sur le devoir politique de la génération qui arrivait à l’existence en même temps que la République : il me dit qu’il ne fallait pas me confiner dans les études abstraites, loin de l’action ; il me convia à ne pas m’écarter de la vie publique et à suivre la carrière des Affaires étrangères : « Il nous faut des jeunes hommes, » disait-il. Il ajouta qu’il en parlerait de lui-même au ministre des Affaires étrangères qui venait de remplacer le duc Decazes, M. Waddington. Il m’invita à revenir le voir souvent, à le tenir au courant de mes études, à collaborer assidûment à la République Française. Sa porte m’était ouverte. Je trouvai, désormais, auprès de lui le même accueil, avec une nuance croissante de bienveillance et d’affection. Quand il devint Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, il m’appela à son cabinet.

Ce fut alors la période vraiment humaine et mélancolique de cette prestigieuse carrière ; et cette période si courte, mais si dramatique, je la vécus près de lui. J’ai vu l’ascension attendue et la chute soudaine ; j’observai la jalousie du destin, la cruauté des partis, la misère des choses humaines, la facilité du mal et la difficulté du bien. Gambetta, dans cette crise haletante où il jouait son honneur et sa vie, m’apparut plein d’ardeur et de foi, mais déjà comme appesanti par le fardeau du devoir : ses fortes épaules s’inclinaient, sa physionomie devenait plus tendue et parfois douloureuse. Il se trouvait enserré par la mécanique gouvernementale dans la complexité des décisions à prendre, dans le réseau de l’intrigue, dans le fourré des polémiques atroces mordant sa chair jusqu’au sang. Il me parut ému par cette nouvelle face de la fortune et attendri par je ne sais quel affaiblissement soudain de sa nature puissante, mais d’un organisme délicat.

Je le vois encore, appuyé au marbre de la cheminée de son cabinet de ministre, la figure tirée, le teint pâli, l’œil inquiet et s’étonnant ce jour-là, — sur je ne sais quelle injustice imprévue, — qu’on ne lui laissât pas une heure de répit : « Que me veulent-ils ? Pourquoi ces haines ? Que leur ai-je fait ? Qu’ils me laissent agir ! Je ne veux que le bien ! »

J’assistai à la séance du 26 janvier 1882 où, après un ministère de deux mois, la Chambre le renversa. J’entends sa voix un peu lasse laissant tomber sa pensée suprême avec le pouvoir qui lui échappait : « Je ne puis mettre en face de vos appréhensions que ma loyauté, que la sincérité de mes paroles, que les projets que nous avons préparés, enfin que mon passé. Je fais appel à vos consciences… Oui, je pense que cette légion républicaine avec laquelle j’ai passé à travers les luttes et les épreuves, ne nous fera pas plus défaut au jour du succès qu’elle ne nous a fait défaut au jour de la bataille. Dans tous les cas, ce sera sans amertume, surtout sans l’ombre d’un sentiment personnel blessé que je m’inclinerai sous votre verdict. Car, quoi qu’on en ait dit, il y a quelque chose que je place au-dessus de toutes les ambitions, fussent-elles légitimes, c’est la confiance des républicains, sans laquelle je ne puis accomplir ce qui est, — j’ai bien le droit de le dire, — ma tâche dans ce pays : le relèvement de la patrie. »

J’ai vu la petite maison de Ville-d’Avray assaillie par l’angoisse des fidèles quand le bruit se répandit que la blessure à la main pouvait, par ses suites, devenir mortelle. J’ai veillé le corps au Palais-Bourbon, quand Paris, par un flot discontinu, vint saluer la dépouille. La couronne de Thann fut déposée sur le cercueil et le cortège se développa à travers la longue ville pour se rendre au Père-Lachaise. Au nom de l’histoire de France, Henri Martin, penchant sa tête blanche et son corps voûté sur la tombe, plaignit « cette destinée épuisant en quatorze rapides années, trois phases dont chacune eût suffi à créer une gloire. » Il répéta le mot qu’un illustre royaliste avait dit d’un illustre républicain : « Il était magnanime… »

Les ans ont passé. Les luttes ont pris fin. Le recul de l’histoire met à son plan la figure de l’homme illustre, qui fut, personne ne le conteste maintenant, un des grands serviteurs du pays. A Ville-d’Avray, à Nice, le culte du souvenir se maintient pieusement. Demain, le cœur de Gambetta sera porté au Panthéon.

Essayons de définir les services qu’a rendus à son temps et à son pays, l’orateur, l’homme d’État fauché dans sa fleur, et, pour tout dire en un mot, plein de latinité et d’accent, le tribun.


I

En Gambetta, on distingue, dès l’abord, trois traits essentiels : le méridional, le maître des « couches nouvelles, » le patriote.

La France du Midi a reçu les premières semences de la civilisation : elle est phénicienne par Nice, grecque par Marseille, romaine par Aix et Toulouse. Les plus vieilles traditions humaines ont longé les rivages méditerranéens et pénétré par les terres jusqu’à l’Océan, la Manche et le Rhin. Au sud de la Loire, naquit de bonne heure une Gaule précoce qui porta en son sein la future Europe. La région qui s’appela excellemment « la Province, » reçut la première empreinte de l’urbanité. César s’appuya sur cette Gaule méditerranéenne pour conquérir l’autre et pour fonder l’Empire.

De cette formation antique et privilégiée, il est resté à la Gaule du Midi un héritage très spécialement romain, je veux dire le sens de l’organisation, de la politique, de l’architecture des sociétés, avec un tour de main, une aptitude à conduire les hommes. Militaires, orateurs, légistes, ces méridionaux sont des chefs et des fondateurs.

Nous nous plaignons, nous, gens du Nord, de la part que les gens du Midi s’attribuent dans le gouvernement de la France. Nous luttons contre leur éloquence, — en la subissant. Nous voudrions échapper à leur emprise : c’est en vain. A peine le joug secoué, ils nous l’imposent de nouveau.

Il y a des raisons à cela. S’ils nous séduisent, c’est qu’ils nous persuadent ; si nous obéissons, c’est qu’ils savent commander. Au temps des grands périls, la France entière se retourne vers eux. Que Thiers et Gambetta aient apparu en 1870-1811, que Joffre et Foch aient été nos chefs en 1914 et 1918, cela n’est pas uniquement le fait du hasard. Peut-être, en creusant ce problème de notre histoire, trouverait-on dans notre histoire même sa solution.

Reconnaissons, d’abord, que sans les pays d’outre-Loire, il n’y aurait pas de France. Une France uniquement septentrionale ne se conçoit pas. A diverses reprises elle s’est essayée, si je puis dire ; mais, elle devenait tout de suite, une Normandie, une Angleterre, une Belgique, une Bourgogne, que sais-je ? mais plus la France. Ce qui nous distingue en Europe, c’est notre côté midi, face à l’Orient, à l’aurore.

Dans les périodes de grand péril extérieur, le Nord et l’Est soutiennent, il est vrai, les grandes luttes et supportent les grandes misères. Notre frontière continentale est le champ de bataille : Ces populations héroïques souffrent et endurent. Mais, exposées à l’assaut immédiat des masses extérieures, offrant leurs territoires largement ouverts aux Azincourt et aux Sedan, elles subissent trop souvent le prompt écrasement de l’invasion et de la conquête : le « lion d’Arras, » le beffroi de Saint-Quentin sont bloqués dans l’étroite enceinte de leurs murailles : leurs tocsins appellent la France à l’aide. Ils réclament du corps entier un secours, un point d’appui organisé, persévérant et capable de durer. La langue d’oïl crie à la langue d’oc.

Remontons jusqu’à la guerre de Cent ans : le parti de Charles VII est Armagnac ; ses adversaires sont Bourguignons. Cela veut dire que les terres frontières, toujours calamiteuses, sont surprises, subordonnées, ligotées avant d’avoir pu se ressaisir. Seulement, il reste la France, tant qu’il reste ces pays d’outre-Loire dont les Capétiens ont saisi la porte en occupant Orléans. Quand la proximité de la frontière accable Paris, le roi de France devient « le roi de Poitiers » ou « le roi de Bourges ; » et c’est parce que les régions centrales et méridionales présentent à l’ennemi une résistance suprême que l’invasion est chassée finalement et le territoire libéré. Précisément à l’époque de la Guerre de Cent ans, les Etats-Généraux d’Auvergne, les Etats-Généraux de Languedoc ont énergiquement soutenu la cause de Charles VII : ce trait est un des plus frappants de nos annales.

Même dans une unité achevée et parfaite, nous ne pouvons oublier ni ces origines, ni ces services. Et, que se passe-t-il quand, le péril passé, le pays se développe dans la paix et s’applique à son perpétuel travail de perfectionnement sur lui-même ? Quelle part revient à ce lointain Midi, au Midi de la politique, de l’organisation et de la clientèle ?

Eh bien ! tandis que Paris et les villes laborieuses du Nord s’ingénient à se fortifier pour parer aux futures crises, à développer les ressources nationales pour encaisser les épargnes nécessaires aux nouvelles luttes, tandis que, par le rayonnement du travail, de l’art et de la pensée, elles répandent au loin la gloire et le prestige de la France, le Midi, qui collabore nonchalamment à la tâche commune, s’attache surtout à ce qu’il considère comme sa mission : gouverner Paris. Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Et cela ne date pas d’hier : l’éloquence méridionale n’a pas fasciné seulement le parterre des assemblées. De tous temps et bien longtemps avant que l’autorité fût à la parole publique, ces hommes d’Etat-nés s’insinuaient dans les conseils et leur subtile astuce se glissait à l’oreille du Roi. Dès le haut moyen âge, l’Ecole de Toulouse était la maîtresse de la politique ; la forte volonté unitaire de la nation, c’est la sienne ; ils veulent la France une, puisqu’ils la veulent à eux. Fomentant les ambitions absolutistes du pouvoir royal, leurs légistes mettaient en langue française la formule du Code : « Si veut le Roi, si veut la loi. » Ils luttent contre l’impérialisme allemand, contre le pontificalisme romain. Autour des Valois et des Bourbons, — branches d’outre-Loire qui finalement ont hérité des Capétiens de Paris, — ils groupent leurs chefs, les Tournon, les Duprat, les d’Ossat, les Richelieu, les Talleyrand-Périgord, politiciens raffinés dont le génie de Fénelon, un peu exsangue, est la quintessence épuisée. Ils sont les organisateurs et les fondateurs jusqu’au moment où la France, achevée, cherche dans le génie plus grave des provinces septentrionales la réalité des profits économiques et la fermeté des revendications jacobines. Nos méridionaux ont gouverné en souplesse dans les temps de crise et d’enfantement ; nos septentrionaux gouvernent en force et en labeur dans les temps d’expansion et d’épanouissement.

La carrière de Gambetta, c’est donc, d’abord, un retour du Midi. « Génois, Gascon et Cadurcien, » dit Paul Deschanel dans sa brillante biographie de Gambetta [1]. Et, en effet, autour de son enfance et pour la formation de son adolescence, ce sont des perspectives où se dessinent les grands horizons méditerranéens : A dix-huit ans, premier voyage ; lettres enthousiastes à sa mère : « Montpellier, Lunel, Aigues-Mortes ! A Aigues-Mortes, j’ai vu la mer pour la première fois… Marseille à nos pieds, la Corse dans le lointain ; — tableau enchanteur et enivrant qui fait entrevoir les merveilles de l’Italie ! »

Le jeune homme est formé et c’est à son père qu’il révèle, un peu plus tard, ces ambitions politiques qui, d’homme à homme et du fils au père, s’entendent et s’excitent mutuellement : « La grand’route est ouverte devant nous. Il faut la prendre résolument, la tête haute et lutter. Je suis tout prêt. Oh ! qu’il me tarde de plaider ! La langue me brûle. Quand viendra ce beau jour ? Je lis, je relis les maîtres de la parole. Pourquoi te le cacher, mon bon père, l’ambition me dévore… »

La parole, l’ambition, le forum. Peut-on être plus Romain ?…

C’est ce jeune homme ainsi né et formé, — et nous n’oublierons pas, auprès de lui, la ferme influence d’une mère aux traits antiques, — qui arrive à Paris au moment où un trouble immense agite la politique française, où une fermentation ardente fait bouillir la cuve des temps nouveaux, où l’Empire et la démocratie enlacés luttent aveuglément sans craindre de livrer la France au perpétuel guet-apens de l’invidia germanica. Epoque de crise, époque de péril, époque de douleur et, bientôt, époque de réparation et de création.

C’est l’heure de nos méridionaux. Thiers a renversé l’Empire. Gambetta fonde le gouvernement du 4 septembre. En plein tumulte, ce jour-là, il adresse au peuple qui a envahi l’Assemblée, des paroles exprimant sa préoccupation dominante : « La première condition de l’émancipation populaire, c’est la règle, » et, dès le 5 septembre, il annonce à l’Europe qu’il existe un gouvernement : « Il faut que l’Europe sache, par d’irrécusables témoignages, que le pays tout entier est avec nous : il s’agit d’un peuple entier debout, organisé, représenté, d’une Assemblée enfin qui puisse porter en tous lieux et en dépit de tous les désastres, l’âme vivante de la patrie. » De Tours, de Bordeaux, il organise la lutte suprême, il fait sortir de terre les armées de la Défense Nationale et jette 200 000 hommes sur les pas de l’envahisseur. Il veut combattre ; il veut vaincre ; il se refuse à capituler. Il tiendra jusqu’au dernier homme, jusqu’à la dernière motte de terre. Il supplie Jules Favre de ne pas joindre la négociation de la Paix à celle de la capitulation de Paris : « C’est Paris qui est réduit, ce n’est pas la France. Toute autre immixtion sur un autre terrain vous amènerait à consentir à l’ennemi des avantages qu’il est loin d’avoir conquis. » Et il ajoute fortement : « Tout ce que vous accompliriez en dehors des intérêts propres de Paris, sans notre consentement ou notre ratification, serait nul et de nul effet. »

Est-ce assez le méridional ?… Certes, il voit de plus loin et de plus haut, les yeux sur les horizons de la France éternelle.

Quand il s’agit de signer la paix au prix de l’Alsace-Lorraine, Gambetta est parmi les protestataires : le Midi veut la France « ronde, » comme jadis la couronne des rois : il tient aux grandes solidarités nationales. La Commune, qui a pour système de disloquer l’unité, le surprend, l’abat, le décourage. Au premier appel de la France une, il renaît. Il rentre à l’Assemblée Nationale qui a pour mission de refaire la France.

Le voilà, de nouveau, dans son rôle, il construit

Je ne vais pas exposer l’œuvre de Gambetta à l’Assemblée nationale, cette œuvre constitutionnelle à laquelle il se donne passionnément. Au fond, ce qui est de lui se résume en un mot : transaction.

La Constitution de 1875 finit par confier le pouvoir à une sorte d’assemblée aux deux chambres, se prolongeant jusque dans le ministère et jusqu’à la Présidence, et où les divers intérêts français sont, proportionnellement, représentés. Aucune force ne prédomine, elles se font équilibre les unes aux autres. Le suffrage, les communes, l’opinion, les services rendus, l’ambition, l’autorité, la valeur ont leur place et combinent leur action dans un organisme savamment articulé. L’époque ayant la haine et la méfiance du pouvoir personnel qui venait de perdre la France, les décisions suprêmes appartiendront désormais non à un seul, mais à plusieurs. La Constitution fondait un gouvernement collectif à la fois sur le suffrage et sur la délibération : ce fut la République parlementaire [2].

Gambetta ne crée pas l’opportunisme, puisque c’est le génie même des affaires : mais il le nomme. Chose déjà assez extraordinaire que ce baptême ait attendu cet homme. C’est encore le génie du Midi, instruit par Machiavel et par Montesquieu, qui dicte cette manière nouvelle d’agir et de parler, de chercher, avec bon vouloir, tous ensemble, sans absolutisme d’idées, sans violence de langage ou de faits, ce qui est la sagesse et la raison. Voilà exactement ce qui appartient à Gambetta. On attribue à Mirabeau ce propos : « Je suis indigné à l’idée que je n’aurai contribué qu’à une vaste démolition. » Gambetta bâtit. Il jette les fondements d’un édifice qui dure depuis cinquante ans, et à l’abri duquel la France a refait ses forces et reconquis sa grandeur.

Mais Gambetta n’a été que le maître de l’œuvre : il appelait au travail ces « nouvelles couches » dont il annonçait l’avènement.


II

« N’a-t-on pas vu apparaître depuis la chute de l’Empire une génération neuve, ardente, quoique contenue, intelligente, propre aux affaires, amoureuse de la justice, soucieuse des intérêts généraux ?… N’a-t-on pas vu les travailleurs des villes et des campagnes, ce monde du travail à qui appartient l’avenir, faire son entrée dans les affaires politiques ?… Oui, je pressens, je sens, j’annonce la venue et la présence dans la politique d’une couche sociale nouvelle, qui est loin à coup sûr d’être inférieure à ses devancières… On a senti que la démocratie actuelle était sortie du sentimentalisme un peu vague qui avait été le caractère dominant de nos devanciers ; on a senti qu’il y avait là quelque chose de plus positif, de plus pratique, et permettez-moi l’expression qui seule peut rendre ma pensée, de plus scientifique. »

« Scientifique » ou non, l’avènement des nouvelles couches sociales est un fait dont Gambetta est le prophète. Il annonce le mouvement et il le crée en le définissant. Cinquante ans d’histoire française ont vécu là-dessus, et la vertu de ce verbe n’est pas épuisée. Jusqu’à la Révolution, la machine politique, c’est-à-dire, en somme, le gouvernement, était aux mains des privilégiés. Le Roi menait les affaires publiques avec le concours de la noblesse, du clergé et des parlementaires : les classes faisaient naturellement la politique des classes. Le Tiers-Etat resta longtemps parlementaire ; puis, avec les encyclopédistes, il réclama le gouvernement de l’opinion. Ecrivains, journalistes, publicistes, orateurs, établirent la prépondérance des assemblées sur les conseils. Mais le nombre de ces « élus, » qui, la plupart du temps, se choisissent eux-mêmes, est encore restreint ; la masse n’est pas l’opinion, tant s’en faut : si elle vote, son vote même est capté, canalisé, dévié ; elle est menée.

Pendant la Révolution, la « machine » se compose des sociétés, des comités, des clubs, des « communes : » un très petit nombre d’hommes, qui n’ont d’autres titres que leur violence même, exercent une dictature d’autant plus tyrannique qu’elle est moins nombreuse. Ses excès et ses violences la renversent ; le système consulaire met fin à la Révolution en retirant la « machine » aux Comités et aux Assemblées et en la confiant aux compétences. C’est l’ère des « Jacobins arrivés, » commissaires devenus préfets, administrateurs, jurisconsultes, militaires. Ceux-ci notamment représentent un grand élément d’ordre et de discipline. Mais ils ont pour fonction la guerre ; la paix de l’Empire est la paix des soldats : contradiction. Dès que l’Empire est battu, le système s’écroule. La « machine » finalement reste aux mains des administrateurs et des hommes de loi. Une nouvelle catégorie se joint à eux, celle qui représente essentiellement la paix : les Industriels. Les personnages de Balzac gouvernent la France. La transition est très frappante, de Molé à Guizot et de Guizot à Thiers. L’argent règne. Ces derniers « privilégiés, » les censitaires, préparent, par leurs querelles, la Révolution nouvelle. 1848 institue le suffrage universel et Napoléon III est élevé sur le pavois de la démocratie. En fait, il gouverne encore avec les derniers grands bourgeois.

En effet, les hommes qui sont nés sous le régime du suffrage universel n’auront vingt-et-un ans, — l’âge du vote — qu’en 1870 ; les premiers arrivés de ces « nouvelles couches » ne seront aptes à voter consciemment qu’après cette date ; même, elles ne se présenteront en masses profondes devant l’urne que dix ou quinze ans après. Cela n’a pas été historiquement observé : c’est un fait, pourtant, qui explique bien des choses. Le premier citoyen français qui ait reçu, dès sa naissance, l’éducation ambiante du suffrage universel, qui n’ait pas connu un autre régime et qui ait eu pleine conscience de son vote, n’atteindra la maturité qu’aux alentours de l’année 1880. Et c’est pourquoi Gambetta en était encore à dire, en septembre 1872, quand il prononçait son discours de Grenoble : « Je pressens, je sens, j’annonce la venue, etc.. »

Ces votants « de plein exercice, » si j’ose dire, vont-ils donc s’emparer de la « machine ? » Par le suffrage et pendant le temps du vote, oui ; mais, comme l’a parfaitement expliqué Jean-Jacques, à peine le vote est-il rendu, que l’autorité leur échappe. Il reste toutes les survivances des « machines » antérieures : parlementaires, administrateurs, hommes de lois, publicistes, écrivains, industriels, membres des comités, des loges, des groupes, tous puissamment munis et secondés pour s’interposer entre le suffrage et le pouvoir, pour se servir de celui-là et s’emparer de celui-ci.

Et c’est précisément une nouvelle organisation de la « machine » par l’avènement des masses que prévoit Gambetta. Ce politique, ce spécialiste de l’architecture sociale introduit ces hommes qu’il qualifie expressément « un nouveau personnel du suffrage universel, » et dont il fait un éloge parfaitement réfléchi, quand il dit que ce personnel représente non plus « un sentimentalisme vague, » mais quelque chose de « positif » et de « pratique ; » il n’hésite pas même à leur appliquer le qualificatif, cher à son temps, de « scientifique. »

En fait, Gambetta est à la fois l’introducteur et l’ambassadeur de ce personnel qui n’est ni le corps des « privilégiés, » ni le grand bourgeois, ni même exclusivement le bourgeois ; c’est, si l’on veut, le bourgeois des petites villes, des bourgades, des, villages, tout ce qui sort immédiatement de la classe populaire, et qui n’est séparé du peuple proprement dit que par une ou deux générations, — personnel auquel le fils de l’épicier de Cahors appartient, — personnel plein de jeunesse, d’ardeur et d’élan, et qui, pourtant, à l’heure où il s’avance pour mettre la main au timon, est en droit de se retourner vers le peuple et de lui dire : « Je suis vôtre. »

Car ces « nouvelles couches » ne sont, en somme, que le peuple tendant à s’élever lui-même. Elles reposent tout au fond sur nos assises rurales et sont séparées, à peine de notre paysan-petit-propriétaire, déjà à demi bourgeois par son goût du travail, de l’économie, par son conservatisme fondamental, avec son âpreté au gain et à l’épargne, où apparaît, qu’on le veuille ou non, bien plus que dans le luxe du riche, le véritable, capitalisme. Si cette observation est exacte, Gambetta, fils du Midi, fils de la province, aurait tout simplement découvert l’avenir dans la forte ossature traditionnelle de ce pays si foncièrement latin et rural et où le mot capital veut dire troupeau. Son fameux discours sur les « nouvelles couches » aurait mis à nu les bases de la Société française.

Quoi qu’il en soit, ce sont ces « nouvelles couches » appelées au pouvoir par la voix de Gambetta qui ont fondé et défendu la République, qui ont mené les campagnes de l’enseignement et de l’anticléricalisme, qui ont préféré régler une à une « les questions sociales » plutôt que d’aborder d’un bloc la question sociale, qui ont géré les intérêts du pays, depuis 1870, en apportant, dans nos affaires financières, l’esprit d’ordre et d’épargne, dans nos affaires diplomatiques, l’esprit de fidélité et de loyauté, dans nos affaires coloniales, l’esprit de prévoyance et de persévérance, qui ont fait de la « riche » France la maîtresse des capitaux mondiaux, qui se sont assuré, par la netteté et la loyauté de leur conduite, l’estime universelle et une sorte d’autorité exemplaire, jusqu’au jour où, l’ennemi héréditaire tombant sur elle, la France de la République a combattu héroïquement et, avec le concours de ses Alliés, a vaincu. Les « nouvelles couches » de Gambetta ont été, à tous les points de vue, capables de la grande guerre. Elles ont rendu l’Alsace-Lorraine à la France. En leur confiant la machine politique, le tribun ne s’était pas trompé.


III

Il est autant de manières d’aimer sa patrie qu’il est de patries diverses. Regulus a une autre inspiration que Jeanne d’Arc. Guillaume Tell est autrement patriote que le chevalier d’Assas. Gambetta vint en un temps où la France devait être aimée d’une manière nouvelle, en raison de tout ce qu’elle avait souffert.

C’était la France de 1871, la France malheureuse, très malheureuse. Elle était tombée soudainement du haut de l’empyrée et la blessure qui lui était faite était la plus cruelle de toutes parce que l’âme même était atteinte. De 1870 à 1870, la France, héritière de l’épopée révolutionnaire et napoléonienne, avait oublié, dans la prospérité matérielle, la défaite d’un jour. Elle jouissait de la plénitude de ses forces reconquises et d’une sorte d’hégémonie européenne. Elle avait pris l’habitude de délivrer les peuples, d’aider les faibles, de réparer les injustices et de modifier les frontières. La Grèce, l’Italie, la Pologne, la Syrie, d’autres encore s’étaient appuyées sur elle. Les malheurs des autres pays l’attendrissaient. Pas une plainte ou une aspiration auxquelles elle ne prêtât son oreille et son cœur. Toute à ce rôle de bonne tourière de l’Europe, elle en était à s’oublier elle-même. Cependant ses rivales séculaires s’emparaient du domaine de la mer et du domaine de la terre. En plus, elles l’entraînaient adroitement dans leurs desseins ambitieux. Au nom de la cause libérale, on l’avait prise dans un piège qui la séparait de ses alliés naturels : on la lançait contre la catholique Autriche et contre la Russie absolutiste ; on lui laissait le soin de délivrer les peuples en la brouillant avec les gouvernements. Bismarck paraît. Il s’empare de tous ces fils encore dispersés. Il s’appuie sur le grand Empire de l’Est que la savante polémique prussienne avait donné jusque-là comme « l’ennemi de l’Europe ; » il immobilise l’Autriche et se dresse soudain contre la France. Elle se réveille sous le pied de l’ennemi.

Jamais désillusion plus profonde et plus cruelle. Tous les rêves faits en commun par l’opposition et par le pouvoir, — car Napoléon III avait au fond la même politique extérieure que Jules Favre, — tous ces rêves sont dissipés d’un seul coup. La grande douleur, pour un peuple vif et sensible, c’est ce contraste entre les espérances et les résultats. Et on se trouve en présence d’une Europe hostile, réactionnaire, à genoux devant Bismarck. Pauvre France qui se croyait « l’amie du genre humain ! »

Cette patrie démembrée, meurtrie, abandonnée, comment fallait-il l’aimer, la servir ?

Il y avait la manière classique, celle dont M. Thiers avait recueilli la tradition, qui remontait à Lyonne et à Richelieu, par Talleyrand : la sage et lente trituration des grandes affaires européennes, le travail de l’équilibre avec l’art des gradations et des nuances, les longues préparations et dissimulations de manière à gagner le but, selon le précepte du cardinal de Richelieu, « comme les rameurs en lui tournant le dos. »

Mais, comment régler les élans et les bonds de la démocratie sur les pas mesurés de la diplomatie ? Comment atteler le suffrage universel à un organisme si délicat ? Et puis, ce sentiment refoulé de la défaite n’explosera-t-il pas un jour et ne fera-t-il pas voler en éclats les savantes combinaisons de « l’intrigue du cabinet ? » Aujourd’hui que nous lisons la correspondance de M. Thiers avec ses ambassadeurs, nous nous rendons compte des difficultés au milieu desquelles il pilotait sa barque fragile. L’adroit navigateur provençal avait vingt ans de trop pour voir aboutir ce travail de longue patience et de finesse subtile où Bismarck, d’ailleurs, était passé maître plus que lui.

Il y avait, par ailleurs, le prompt déchaînement de la revanche, le risque d’une crise violente et désespérée, où la France jouerait son va-tout, en sautant à la gorge de son vainqueur. Un élan furieux de la vieille France militaire l’abattrait peut-être avant qu’il eût organisé sa force et assis son hégémonie.

Gambetta, qui s’était élevé jusqu’à la fureur contre la « capitulation » de Jules Favre, paraissait, au premier chef, l’homme de la revanche. Ayant établi fortement ses liens ou du moins ses contacts avec les vigueurs nationales et jacobines, il se gardait bien de les affaiblir. Bien en vue, au sommet lumineux de la protestation, dans le plein jour de « la justice immanente, » il ne rejeta pas comme un manteau troué le patriotisme ardent et sentimental, aux revendications immédiates.

Et, cependant, il aima autrement et plus savamment la France. Le méridional, fils de l’Italie et disciple de M. Thiers, se fit, sous l’enveloppe aux plis flottants du tribun, un esprit d’homme d’Etat et s’imposa une conduite de grand Européen. Il voulut tout savoir, tout apprendre, essayer de tout, combiner tout, accueillant dans son jeu tous les calculs, surtout celui du temps, toutes les combinaisons, même celles qui feraient monter les enchères de la Russie par celles de l’Autriche et aussi, toutes les dignités, même celle d’une passe d’armes diplomatique très serrée avec l’Angleterre.

La France reprendrait son rang et essaierait sa force par cette escrime au fer moucheté ! Ayant vu la guerre, commandé les armées, n’ignorant pas l’incertitude de ces coups de fortune que sont les batailles, il ne voulait jouer la partie qu’à coup sûr, s’il devait la jouer un jour ; mais il entendait cependant ne renoncer à rien. La France trouverait son compte dans sa persévérance et dans sa loyauté : sa cause et sa réclamation seraient sans cesse exposées devant le monde qui finirait bien par les comprendre et les admettre. Ce qui distinguerait cette nouvelle diplomatie, c’est qu’elle serait celle du juste et qu’elle se ferait au grand jour.

Gambetta comprit aussi que jamais on ne formerait un faisceau de forces trop puissant et trop lié contre le terrible adversaire. Pour l’heure, — quand elle sonnerait, — il fallait s’assurer d’avance tous les concours, toutes les confiances, tous les crédits errants dans l’univers. Et, pour les obtenir, il fallait affermir et préparer l’âme de la France.

C’est donc ainsi qu’il l’aima pour la faire aimer, en lui imposant les plus lourds sacrifices et le plus lourd de tous, la modération, l’abnégation, la patience.

Des phrases célèbres reviennent à la mémoire, et la plus célèbre de toutes : « N’en parler jamais, y penser toujours. » Des lumières aveuglantes jaillissent de la correspondance inédite, citée par Paul Deschanel. Au moment de l’alerte de 1875, Gambetta écrit : « Le falsificateur de la dépêche d’Ems va tenter une autre trahison ; mais notre sang-froid, notre possession de nous-mêmes nous ’éviteront de tomber dans le même piège qu’en 1870. Bismarck a su transformer l’Allemagne divisée et impuissante en un grand Empire discipliné et fort. Il a été, pour nous et pour lui-même, moins bien inspiré en exigeant l’annexion de l’Alsace-Lorraine, germe de mort pour son œuvre. A une époque de civilisation raffinée comme la nôtre, on ne conquiert pas les peuples malgré eux. La conquête morale n’a jamais suivi la conquête matérielle… Les Allemands ont meurtri le cœur de l’Europe… »

Avec une finesse extraordinaire, il comprend le rôle que jouera, dans la reconstitution de la future Europe, le principe des nationalités, mais il ne se laisse pas séduire à la vieille romance : « Il nous faut retarder de vingt ans, croyez-le, l’avènement du principe des nationalités avec toutes les suites qu’il comporte,… du principe des nationalités destructeur de tous les équilibres et germe nouveau de complications dans les relations entre les États. C’est l’équilibre européen, tel que les diplomates l’ont conçu à la fin du XVIIIe siècle, à la veille de la Révolution que je préfère… »

Il avait saisi toute l’importance de la question danubienne, si l’Autriche se refusait à détacher son sort de celui de la Prusse. Il devinait l’avenir des peuples yougo-slaves « pour le jour où il faudra étreindre le monstre germanique entre les Latins et les Slaves. » « C’est en mettant notre main dans la main des Slaves du Sud et du Bas-Danube que nous préparerons la victoire contre le Babel germanique. Ils se préparent, ces vigoureux Serbes, ajoutait-il dans cette belle lettre à Mme Adam, à jouer le rôle de Piémontais d’Orient. Quand ils auront fait la Slavie du Sud, les Prussiens auront vécu comme dictateurs de l’Europe. »

Il savait aussi que cela ne suffirait pas. Il préparait de loin ses amis radicaux à l’idée d’une alliance avec l’autocratie moscovite. Il écrit à Ranc, le 10 février 1877 : « Une note de la chancellerie prussienne dont je vous ferai tenir le texte dès que possible, veut rejeter dans les pays slaves la dynastie du Habsbourg pour la dresser contre la Russie. Voilà notre rôle tout tracé ; suivre les destinées de la Russie, nous associer à ses horizons, les modifier au besoin. D’un autre côté, l’Allemagne gardera la suprématie dans l’alliance avec l’Autriche jusqu’au jour où le poids de sa brutalité provoquera, je l’espère, une réaction. Indiquer aux Habsbourg que les Hohenzollern se servent d’eux pour affermir la constitution de l’unité allemande, quel homme en France pourrait faire cela ?… Je voudrais tant réaliser mon ambition pour la grandeur de notre pays, conclure un accord franco-russe, dissoudre l’alliance Habsbourg-Hohenzollern, rapprocher l’Italie de la France… Tout, en Roumanie, hait le Hongrois et le Magyar. Malgré cette haine, la Roumanie oscillera entre les puissances germaniques et la Russie et indirectement avec la France. Serons-nous seulement témoins du drame qui se prépare ?… »

Ce drame, il n’entend pas le précipiter : il laisse à l’histoire le temps de mesurer ses pas.

Sa première pensée est pour l’armée. Avant tout, protéger la frontière et assurer l’avenir. Quand il obtient une première sécurité, il respire. Il s’écrie, le 13 janvier 1875 : « Quelle belle et immense victoire nous avons remportée aujourd’hui ! L’armée française est sauvée ; l’avenir est assuré ; la patrie se refera. Nous vivrons juste assez pour saluer les revanches du droit et de l’honneur national. » (A Léonie Léon, janvier 1875.)

Ceci dit, il ne provoquera rien : « Pour nous, la paix reste notre règle. Un jour viendra où nous trouverons la bonne occasion. Nous ne rentrerons dans l’action extérieure que pour rétablir l’ordre et le droit en Europe. Jusque-là il nous suffira de maintenir l’union entre les races-sœurs et de développer nos forces. »

« L’ordre et le droit européens, » il entendait, même au besoin, les chercher à Rome. On a publié un plan de concordat rajeuni, si j’ose dire, dont il avait fait entamer la négociation auprès du Pape Léon XIII. Si on l’eût suivi, que de maux et que de difficultés eussent été évités !

L’homme d’Etat qui s’élevait ainsi de crête en crête jusqu’aux sommets lumineux se transformait. La dignité, la gravité, l’autorité régnaient sur son visage et sur toute sa personne. Il marchait plus lentement, car il savait où il allait. Il était devenu consulaire. Aux réceptions des ambassadeurs, sa mâle et chaleureuse intelligence, qui savait intéresser, éclairer et convaincre, savait aussi recevoir et écouter. Il était de plain pied avec n’importe quel personnage européen. Il avait fréquenté le prince de Galles, le futur Edouard VII, et avait découvert en lui « l’étoffe d’un grand politique. » Il ne se refusait pas à l’idée de se rencontrer avec Bismarck. De plus près, il eut plus exactement mesuré « le monstre. »

Finalement, il s’abstint. Mais il ne négligea pourtant aucune occasion de convaincre l’Europe, et même, si c’était possible, de pousser cette propagande et cette conquête jusque dans le camp ennemi. Il savait ce que serait l’affreuse calamité ; il ne voulait pas que la France en assumât la responsabilité : « Dans tous les cas, notre rôle est d’être comme le Sosie de Molière « ami de tout le monde, » libre de tout engagement et, tout au fond, de reculer la dernière collision le plus longtemps possible. » (A Léonie Léon, juin 1875.)

Son patriotisme allait jusque-là. Et c’est ce patriotisme fait de sagesse, de patience et encore une fois, de sacrifices qu’il enseigna à ceux qui l’écoutaient.

Oui, il y a plusieurs façons d’aimer la patrie : l’aimer avec opportunité, c’est l’aimer parfois sans éclat et sans espoir de récompense.

Mais, d’autre part, aborder le grand risque sans avoir toutes les chances, c’eût été une si affreuse erreur que la claire intelligence et le cœur loyal de Gambetta se refusaient à se livrer à un tel jeu.

D’abord, relever le pays, puis lui assurer la force militaire, la stabilité politique, l’union, puis, au dehors, le secours des alliances et de l’estime universelle, confirmer en elle la conscience du Droit pour l’heure où la provocation inévitable jaillirait de l’injustice elle-même, — tel était le programme de cet homme d’ardente foi, mais de bon jugement, qui osait à peine se demander s’il verrait « l’heure du drame. »

C’est ce patriotisme nouveau, ce feu sous la cendre, cet enthousiasme dompté, attendant son heure, que la parole de Gambetta sut nourrir en lui-même et répandre autour de lui…

Il mourut.

Il était mort depuis trente ans quand cet amas des vieilles vertus nationales flamba et illumina le Destin aux journées d’août 1914. Qui dirait que la vie et la mort de Gambetta n’aient pas entretenu le foyer ?

Tels sont les services rares et j’oserais dire exquis que le méridional, le démocrate et le patriote ont rendus au pays. Son empreinte est marquée sur un demi-siècle de notre histoire.

Gambetta a senti que la France se transformait, se mûrissait, se repliait plus gravement et s’appuyait plus solidement sur sa force. Elle renonçait au « sentimentalisme vague, » elle rompait avec le romantisme verbal dont les derniers accents retentissaient encore, pourtant, dans l’éloquence fougueuse qui avait voilé les sages, adroits et vigoureux desseins. Reprenons le mot de Gambetta sur lui-même : « Sous les formes de la violence, préparer le triomphe de la raison et de la justice. » C’est l’homme tout entier.

La France a trouvé, dans tous les temps, les serviteurs qui la représentent, l’orientent et la sauvent, selon les nécessités diverses et les alternatives de sa longue histoire.


GABRIEL HANOTAUX.

  1. Gambetta, par M. Paul Deschanel. Hachette, in-8° 1919.
  2. V. la théorie de la Constitution de 1875, dans mon Histoire de la France contemporaine, t. III, ch. V.