Gargantua/Édition Marty-Laveaux, 1868/01

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Texte établi par Charles Marty-LaveauxAlphonse Lemerre (p. 9-11).

De la genealogie & antiquité de Gargantua.

Chapitre I.



IE vous remectz à la grande chronicque Pantagrueline recongnoistre la genealogie & antiquité dont nous est venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les Geands nasquirent en ce monde : & comment d’iceulx par lignes directes yssit Gargantua, pere de Pantagruel : & ne vous faschera, si pour le present ie m’en deporte. Combien que la chose soit telle, que tant plus seroit remembree, tant plus elle plairoit à voz seigneuries : comme vous auez l’autorité de Platon in Philebo & Gorgia, & de Flacce, qui dict estre aulcuns propos telz que ceulx cy sans doubte, qui plus sont delectables, quand plus souuent sont redictz.

Pleust à dieu q’vn chascun sceust aussi certainement sa genealogie, depuis l’arche de Noë iusques à cest eage. Ie pense que plusieurs sont auiourd’huy empereurs, Roys, ducz, princes, & Papes, en la terre, lesquelz sont descenduz de quelques porteurs de rogatons & de coustretz. Comme au rebours plusieurs sont gueux de l’hostiaire, souffreteux, & miserables, lesquelz sont descenduz de sang & ligne de grandz roys & empereurs. Attendu l’admirable transport des regnes & empires :

Des Assyriens es Medes,
Des Medes es Perses,
Des Perses es Macedones,
Des Macedones es Romains,
Des Romains es Grecz,
Des Grecz es Francoys.

Et pour vous donner à entendre de moy qui parle, ie cuyde que soye descendu de quelque riche roy ou prince au temps iadis. Car oncques ne veistes homme, qui eust plus grande affection d’estre roy & riche que moy : affin de faire grand chere, pas ne trauailler, poinct ne me soucier, & bien enrichir mes amys & tous gens de bien & de sçauoir. Mais en ce ie me reconforte, que en l’aultre monde ie le seray : voyre plus grand que de present ne l’auseroye soubhaitter. Vous en telle ou meilleure pensee reconfortez vostre malheur, & beuuez fraiz si faire se peut.

Retournant à noz moutons, ie vous dictz que par don souuerain des cieulx nous a esté reseruee l’antiquité & genealogie de Gargantua, plus entiere que nulle aultre. Exceptez celle du Messias, dont ie ne parle, car il ne me appartient, aussi les diables (ce sont les calumniateurs & caffars) se y opposent. Et fut trouuee par Iean Audeau, en vn pré qu’il auoit pres l’arceau gualeau, au dessoubz de L’oliue, tirant à Narsay. Duquel faisant leuer les fossez, toucherent les piocheurs de leurs marres, vn grand tombeau de bronze long sans mesure : car oncques n’en trouuerent le bout, par ce qu’il entroit trop auant les excluses de Vienne. Icelluy ouurans en certain lieu, signé au dessus d’vn goubelet, à l’entour duquel estoit escript en lettres Ethrusques Hic bibitvr, trouuerent neuf flaccons en tel ordre qu’on assiet les quilles en Guascoigne. Des quelz celluy qui au mylieu estoit couuroit vn gros, gras, grand, gris, ioly, petit, moisy, liuret, plus mais non mieulx sentent que roses.

En icelluy fut ladicte genealogie trouuee escripte au long, de lettres cancelleresques, non en papier, non en parchemin, non en cere : mais en escorce d’vlmeau, tant toutesfoys vsees par vetusté, qu’à poine en pouoit on troys recongnoistre de ranc.

Ie (combien que indigne) y fuz appellé : & à grand renfort de bezicles practicant l’art dont on peut lire lettres non apparentes, comme enseigne Aristoteles, la translatay, ainsi que veoir pourrez en Pantagruelisant, c’est à dire beuuans à gré & lisans les gestes horrificques de Pantagruel. A la fin du liure estoit vn petit traicté intitulé, Les Fanfreluches antidotees. Les ratz & blattes ou (affin que ie ne mente) aultres malignes bestes, auoient brousté le commencement : le reste i’ay cy dessoubz adiousté, par reuerence de l’antiquaille.