Garnier (Sand, Livre rose)

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Le Livre roseUrbain Canel & Adolphe Guyot Date2 (p. 364-385).

GARNIER.


Il y a peu de traits dans l’histoire des peuples et dans les révolutions des empires qui puissent servir de matière à plus d’observations philosophiques et psychologiques, que la manière dont mon ami Garnier devint l’amant de sa maîtresse.

Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de mœurs pures, modéré en politique, plein d’idées neuves et de respect pour les convenances. C’est un garçon si rangé, qu’on ne l’entend jamais parler de ses dettes ; point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique s’il en avait un, conservant d’ailleurs un juste orgueil, principalement ses jours de barbe. Son extrême propreté et la douceur de ses manières ont toujours suffi, dans le petit cercle où il vit, pour lui faire pardonner certain penchant pour l’école satanique. Je ne pense cependant pas qu’il se soit jamais cru absolument lord Byron ; mais il s’en faut de si peu, que ce n’est pas la peine d’en parler, et la chose est d’ailleurs si simple et commune à tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il aurait eu la modestie de s’en priver.

Non-seulement il est très-facile aujourd’hui d’être lord Byron, mais il est encore très-difficile de ne pas l’être. Je ne parle pas des littérateurs ; s’en abstenir leur est entièrement impossible. La raison en est aisée à concevoir, puisqu’on ne saurait faire un livre sans que les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient parler sans mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles littéraires imprimés depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie privée, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries, se propage de jour en jour dans tous les rangs de la société. Le dandysme a commencé, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rôle on boitât d’une manière assez marquée ; mais on a aujourd’hui des idées plus tolérantes à cet égard, il suffit qu’on s’en reconnaisse la vocation ; et dans le cas où elle serait faible, un valet de chambre bien appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec respect : « Et que monsieur ait la bonté de se rappeler qu’il imite Byron. »

Garnier, selon ses facultés, avait fait à tout cela quelques petites modifications. La tranquillité de ses occupations et l’éloignement de son quartier ne lui permettaient pas de mépriser les hommes. J’ai dit, d’autre part, qu’il avait peu de dettes ; il ne faisait point de vers et détestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il n’avait pas de maîtresse, point de gastrite et un seul habit. En un mot, il n’avait de notablement commun avec le noble lord que les bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d’une seule, Garnier étant d’une construction ordinaire et très-ferme sur ses deux larges pieds.

Quoi qu’il en soit, le sort avait réservé à cette douce et bonne créature un de ses coups les plus frappans. Deux incidens d’une faible importance déterminèrent l’épisode le plus critique de sa vie. Ceux qui liront cette histoire verront qu’il était né pour justifier deux proverbes opposés l’un à l’autre, et ils ne s’en étonneront pas, puisque tous les proverbes ont leur contraire, et que la sagesse des nations s’arrange toujours, quand on la consulte, pour répondre oui et non tout à la fois, comme, par exemple : « Qui ne risque rien n’a rien. — Tout vient à point à qui sait attendre. » Bien supérieure en cela aux oracles anciens, qui ne répondaient jamais ni oui ni non.


Certain jour d’un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuyé sur son poêle éteint, réfléchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa provision de bûches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son habit vert ; et il se disait, en secouant la tête, que ce n’était pas là le véritable bonheur.

Cette provision, il faut l’avouer, était mesquine, ces livres étaient noirs et enfumés, cette chandelle était mourante, et l’habit vert était attendrissant. Oui, si vous l’aviez vu, étalé sur cette chaise à demi rompue, avec ces plis misérables et cet air de bonhomie, lui, l’habit de fête, l’étendard du dimanche ! les paremens vous eussent navré, le collet vous eût tiré des larmes des yeux.

Ce n’est pas que Garnier n’eût l’âme bien placée : il ne s’aveuglait sur quoi que ce soit, et n’accordait pas à un tailleur plus de respect qu’il ne devait. Mais, s’il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours, n’est-il pas vrai aussi que la pauvreté n’est pas faite pour les adoucir ? La mélancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d’un melon mal digéré ou d’un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi réelle que celle qui habite le toit d’un pauvre diable sous la forme d’un mémoire de blanchisseuse ou d’un bouton de moins à un unique habit. Cela n’est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n’est que la sœur de l’ennui ; elle entre parfois par les balcons entr’ouverts, pour traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries ; elle s’accroche un instant aux lambris sculptés et aux angles des cadres gothiques. Puis l’aboiement d’un chien, le parfum d’une tasse de thé la chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle étend dans les mansardes, de la porte à la fenêtre, sa longue toile d’araignée ; de faibles rayons de soleil glissent à peine et se font jour entre ses réseaux épais ; un insecte y danse çà et là au milieu d’un flot de poussière, tandis que le monstre aux pattes velues s’y accroche et s’y suspend dans tous les sens.

Garnier ouvrit sa fenêtre. Hélas ! quel beau froid il faisait ! comme s’il y avait de beaux froids quand on compte ses bûches ! le soleil était sans nuages, la terre sèche et nette comme une assiette d’étain. Les voitures allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie ! et lui aussi il était abonné à un cabinet de lecture, et il était plein de désirs, plein de sève et de fermentation, comme un drame moderne !

Et lui aussi il voyait passer dans ses rêves des légions de frêles jeunes filles, des armées d’êtres angéliques et des Andalouses échevelées, tout comme un autre ! lui aussi il comprenait profondément le moyen âge, et lui aussi il était l’homme de son temps, l’expression du siècle comme une préface nouvelle ! et lui aussi il était allé aux Italiens la veille ; il y avait vu un ange de lumière en robe orange.

Voilà ce qui navrait Garnier. Oh ! si à cette heure d’angoisse il avait eu une voiture de remise, il serait allé au bois de Boulogne, et il aurait cherché dans la foule bigarrée et étincelante, dans la grande foule aux mille têtes, la robe orange de sa beauté. Oh ! s’il avait eu un coursier espagnol, à la fauve crinière, longue et effilée comme de la soie, au pied sonore, à l’œil sanglant ! s’il avait eu un traîneau russe, avec ses grelots d’argent et ses mules bondissantes sous les panaches empourprés ! une gondole vénitienne avec son fallot sur sa tête de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes ! oh ! s’il avait eu un dromadaire égyptien, renne laponne, un éléphant siamois ! oh ! s’il avait eu cent écus !

Damnation ! tous les jours le même dîner, le même poêle, le même habit vert ! La vie est-elle donc si douce ? le suicide n’est-il pas un des besoins du siècle, une des conséquences de la littérature ?

Garnier regardait de travers un pistolet accroché à son mur, un pauvre pistolet sans pierre, incapable de nuire à personne.

« Sombre et fidèle ami, s’écria le jeune homme, que renfermes-tu dans tes entrailles de fer ? quel secret mystérieux de doute et de terreur diras-tu à l’oreille de l’homme assez osé pour te poser sur sa tempe amaigrie ? quelle vérité terrible jaillira dans l’éclair de ta vieille batterie noircie par la fumée ?

— Hélas ! semblait répondre modestement le pauvre pistolet sans fiel, je n’ai plus de ressort, et toi-même tu n’as pas de poudre. Une détonation funeste, si tu me tournais contre toi, annoncerait l’instant de ma propre mort et non de la tienne ; les éclats que tu recevrais dans le nez et dans les yeux seraient les seules marques que je pourrais te laisser de mes longs et cruels services. »

N’est-ce pas quelque chose de hideux que l’influence d’un quantième ? Quand je pense que le premier du mois Garnier voltigeait sur les prairies émaillées, semblable à une bergeronnette des champs ! Les rosettes de ses escarpins étaient humides de rosée, de douces larmes erraient dans ses yeux. « Et qui donc lui donnait le bras ? — Que vous importe ? — Eh bien ! oui, c’était une lingère. » Ô solitude de Meudon ! Ô jouissance du pauvre ! celui qui ne vous connaît pas n’a jamais ni ri ni pleuré.

Garnier prit donc son violon et commença à se frotter les mains ; il joua Di tanti palpiti. Un orgue qui passait dans la rue fit entendre aussitôt le chœur des montagnards de la Dame blanche ; une grisette se mit à sa fenêtre ; le son d’un cor de chasse partit de l’entresol d’un marchand de vin, et fit pousser à un petit chien les plus affreux gémissemens. Garnier se sentit inondé du sentiment de l’harmonie, et un déluge de pleurs s’apprêtait à le soulager, lorsqu’on tira le cordon de la sonnette.

Un domestique en livrée parut à la porte. Garnier le reconnut, c’était celui du jeune trois étoiles, son ami d’enfance et son camarade de collége. Souvent l’équipage bruyant de l’homme de plaisir s’était arrêté à la porte du modeste étudiant ; souvent Garnier, rasant les boutiques sur la pointe du pied, comme une hirondelle en temps de pluie, s’était rendu à l’hôtel splendide du père de trois étoiles, après avoir, du bout de ses gants beurre frais, soulevé légèrement le marteau nouvellement verni ; ses bas de soie mouchetés de crotte s’étaient enfoncés avec onction dans la laine moelleuse des tapis. Souvent inondé de vin, Garnier avait passé de bonnes heures au bruit des verres et des assiettes, et parfois au dessert, les coudes sur la table, il avait décoché l’anecdote concise dont le trait, tant soit peu satanique, déridait le noble foyer. — Jamais la figure osseuse et abasourdie du laquais qui venait de sonner ne s’était présentée devant lui dans un moment plus opportun ; une lettre fut bientôt ouverte. Voici ce qu’elle contenait :

« Mon cher ami, prêt à partir pour, etc., où je reste trois semaines, j’ai à te dire que, etc.

» Signé Trois étoiles.

» Post-scriptum. Fais-moi le plaisir de m’envoyer deux douzaines de crayons, et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras ; tu sais qu’ils sont à toi et que cela m’oblige. Adieu, au revoir, Garnier. »

Que pensez-vous que fit Garnier ? qu’il se montra joyeux, qu’il courut à son habit vert ? Il ne se montra point joyeux ; il courut à son habit vert, c’est vrai, je n’en disconviens pas, mais il fronça les sourcils : ses mains allèrent naturellement s’enfoncer dans ses poches, comme pour en braver la profondeur. Son menton disparut dans sa cravate, sa clef dans son gousset ; et au moment où il tira sa porte, en disant à François de le suivre, l’ariette la plus folle s’élança de ses lèvres entr’ouvertes.

Je vous prie de remarquer que je ne plaisante point, et que cette histoire n’est point un conte. Garnier demeure rue Poirée ; sa famille est de Lons-le-Saulnier.

Dès que Garnier fut chez trois étoiles, il monta à cheval. Dès qu’il fut à cheval, il fut au bois ; dès qu’il fut au bois, il chercha de côté et d’autre la beauté qu’il avait vue aux Bouffes.

Elle passa aussitôt près de lui, très-lentement et en voiture découverte. Il la regarda à plusieurs reprises ; mais il ne la reconnut pas, attendu qu’elle avait oublié de mettre sa robe orange, et qu’elle était en douillette bleue. Quant à elle, elle ne le reconnut pas non plus, quoiqu’il eût toujours son habit vert, attendu que la veille elle n’avait fait aucune attention à lui.

Garnier, depuis trois heures jusqu’à cinq, ne cessa de s’évertuer de la manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre à la porte Maillot ; les voiles se baissaient, les capotes des voitures se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier, perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée, une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier s’arrêta court, c’est-à-dire voulut s’arrêter court ; mais son cheval étant d’un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour continuer sa route, que Garnier faillit s’y rendre en tombant à la renverse. Il ne s’entêta pas, et élevant les guides, il partit comme un trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientôt à côté de la voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent qu’œillades meurtrières et soupirs à la dérobée.

Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur, lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de Werther crépu. Tant que le cheval de trois étoiles pensait à ses affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d’aisance. Son unique habit, par la grande habitude qu’ils avaient de vivre ensemble, avait fini par s’accommoder à sa taille ; d’autre part, la pluie augmentait le mérite de sa démarche.

La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée ; elle avait de la bouche jusqu’aux oreilles, et du front jusqu’à l’occiput : bien faite d’ailleurs, d’une grande et belle taille ; une de ces beautés parisiennes qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu’un a dit qu’elles devraient aller aux Tuileries avec un bougeoir à la main.

Garnier lui revint à la tête au moment où, en rentrant chez elle, sa femme-de-chambre lui apporta ses pantoufles ; elle y pensa jusqu’à six heures un quart, heure où elle fut dîner en ville.

En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante : à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois, apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop, et escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot jusqu’à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles, jusqu’à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez elle.

Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j’attendais Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange ; un frisson mortel le parcourut : c’était la lune rousse qui commençait.

Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de Garnier. L’habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue, et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque soir.

Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit :

« Madame, depuis long-temps que je vous suis partout, peut-être ne m’avez-vous pas fait l’honneur… »

Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu’il écrivit ; il écrivit ce que tout le monde écrit, ce qu’Adam écrivait à Ève, ce que vous avez écrit hier et ce que vous écrirez demain.

La dame orange fut émue ; elle demanda l’adresse de Garnier, et lui défendit, dans sa réponse, de songer à elle plus long-temps. Garnier, rempli du désespoir le plus affreux, passa le reste de la journée sous ses fenêtres. À la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le concierge, faute d’argent, avec la plus grande politesse. La femme-de-chambre lui entr’ouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit chien, il se précipita aux pieds de la belle Amélie.

Garnier, comme on l’a dit, comprenait la passion échevelée, l’amour dramatique et quantité d’autres belles choses qui sont dans nos habitudes. La dame le fit mettre à la porte après s’être laissé baiser la main.

Le lendemain, contre toute attente, il fit un beau soleil ; Garnier, enivré de langueur, envoya chez la dame orange ; il lui demandait un rendez-vous, qui lui fut accordé. À quatre heures il monta à cheval ; le rendez-vous était pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses yeux étaient à demi fermés pour indiquer la fatigue d’une nuit de remords ; elle s’était penchée beaucoup plus que de coutume dans le fond de sa voiture, et le peu de rouge qu’elle avait, marquait la crainte et l’espérance.

Il arriva qu’un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s’étaient jetés la dame orange à la tête, dans un cotillon de deux heures et demie, s’arrêta autour de sa voiture. Elle avait dansé comme un ange ; sa parure était la plus délicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses doigts, sentit qu’il fallait payer de sa personne.

J’ai dit plus haut que deux événemens, frivoles en apparence et entièrement dus au hasard, décidèrent du sort de Garnier. En ce moment il était parvenu au plus haut degré du bonheur, son étoile était à son zénith ; celle de la dame orange s’en approchait en scintillant comme une tremblante planète. Son idéal descendait sur la terre ; et comme le Théodore de Lope de Véga, il était prêt à tendre les bras au ciel, en s’écriant : « Fortune, mets un clou d’or à l’essieu de ta roue ! car ici tu dois t’arrêter ! »

Il s’élança vers la dame orange, voulant se mêler au groupe qui la félicitait. Malheureusement, pour s’élancer, il enfonça imprudemment ses deux éperons dans le ventre du cheval de trois étoiles, qui pensait à ses affaires. Il y eut encore une petite contestation ; mais cette fois les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier, convaincu, tomba la tête la première sans se faire le moindre mal.

J’ai annoncé que cette histoire est vraie ; j’ai dit la demeure de Garnier ; la vérité m’oblige à ajouter que la calèche continua sa marche, et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excès de la joie, se rendit à l’hôtel de la dame orange, il trouva la porte fermée.

La dame s’était-elle moquée du pauvre garçon, ou sa chute malencontreuse l’avait-elle dégoûtée de lui ? Rien, il est vrai, n’avait motivé cet accident ; mais si elle eût connu Garnier, elle aurait su que bien rarement les innombrables accidens qui lui arrivaient étaient motivés.

Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les déboires les plus ironiques. Qu’on me permette d’en citer un exemple. Un jour, Garnier, voulant écrire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha dessus. Il en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. Il ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d’Angleterre : le tiroir résista ; puis, cédant tout-à-coup avec violence, il renversa toute son encre rouge sur sa provision de papier blanc. L’encre gagnait de plus en plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui menaçaient de s’étendre jusqu’à son pantalon neuf. Cependant Garnier, sa plume entre les dents, n’osait porter sur rien ses doigts ensanglantés ; il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que lui causa la clef qu’il avait heurtée, il fit aussitôt un soubresaut en arrière. Sa chaise manqua des quatre pieds ; ce fut alors que son paravent, placé derrière lui, perdit équilibre, et, s’abattant avec une majestueuse lenteur, couvrit de ses ailes déployées la table, la chaise, la chandelle et Garnier.

Ceci paraîtra peut-être puéril au lecteur ; c’étaient là cependant les plus grands malheurs de Garnier ; mais comme sa vie en était tissue, ses désagrémens les plus légers, se succédant ainsi sans relâche, finissaient, comme autant de gouttes d’eau, par composer un torrent implacable sous lequel Garnier se débattait en vain dans le plus affreux désespoir.

Dépérissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une chute de cheval dans une allée sablée pouvait suffire pour lui faire perdre un cœur de femme. Il jura de ne plus aller au bois, de ne plus revoir Amélie, et sa bulle de savon, crevée par une épingle, lui remplit la cervelle de gaz méphitique en s’évaporant dans les airs. « Je ne m’étais pourtant pas fait le moindre mal, » se disait-il un matin en regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c’était là le mal précisément. S’il s’était seulement enfoncé une côte, tout était sauvé, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient coulé le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l’Ancien, déchirer l’appareil sanglant et mourir pour celle qu’il aimait. Mais il s’était relevé à l’instant même, et il avait cru bien faire, en recevant avec un sourire la cruelle insulte du destin.

La plus noire mélancolie s’empara de lui : jamais il n’avait été plus complètement Byron. Pour la première fois de sa vie, il était en droit de haïr l’espèce humaine. Il renonça au monde, et écrivit d’une main ferme sur la première feuille d’une belle main de papier blanc le titre d’un roman par lettres avec cette épigraphe :


« Frailty thy name is woman. »

Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes. C’était un gros baril de bière mousseuse. Son nez ne saurait être comparé qu’à la trompette du jugement dernier. Tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il disait, ressemblait au bruit d’une charrette. Si l’idée lui était jamais venue de se cacher dans l’appartement de sa femme pour surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris à coup sûr, comme dans la chanson italienne, un effroyable éternûment. Mais jamais pareille idée ne lui était venue. Entre deux profondes ornières, sa vie s’écoulait doucement, soulevée çà et là par les cahots de son gros rire. Depuis quinze ans de mariage, il s’était pris régulièrement de passion pour tous les adorateurs de sa femme. Il n’avait jamais vu Garnier qu’une fois ou deux ; mais cette irrésistible sympathie n’avait pas manqué son effet, et dès qu’il eut organisé pour le printemps ses dîners périodiques à la campagne, il fallut, bon gré malgré, que sa nouvelle connaissance en fût.

Me promenant un jour à cette époque dans le jardin de ce brave homme avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dépend ici-bas de peu de chose : que se serait-il passé le 27 juillet s’il avait fait une pluie battante ? Que serait devenu l’univers, si Brutus, aux ides de mars, eût avalé, comme Anacréon, un grain de raisin de travers ? Que feriez vous vous-même si vous gagniez à la loterie ?

Garnier, ne mettant point à la loterie, niait positivement la chose. Il détestait la littérature philosophique, et s’était opiniâtré toute sa vie à s’abandonner avec confiance à ce même hasard qui le mystifiait si assidument. Il leva les yeux au ciel. Hélas ! sa brillante étoile avait disparu. La planète de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse dans un éther sans nuages. Un léger coup de vent fit frémir les feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines, s’éleva tout-à-coup de l’horizon. Elle monta silencieusement vers la voie lactée ; puis, s’épaississant de plus en plus, elle s’arrêta, comme incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pièce d’eau ; les fleurs s’épanouissaient sous la rosée. Un bruit sourd et éloigné annonça que l’air se chargeait d’électricité ; alors la nue s’abaissa sur la terre, et, comme par un ressort magique, étendit deux sombres ailes de l’orient à l’occident. Une faible fissure, semblable à une meurtrière profonde, laissait seule encore apercevoir l’immensité. La planète de la dame orange y scintillait pleine d’audace. Comme une flèche lancée par un arc mogol, ses rayons acérés traçaient du ciel à la terre une hyperbole de feu. Mais c’est en vain qu’elle luttait contre l’orage, et la nuée, crevant tout-à-coup avec un fracas terrible, la dévora et l’anéantit.

La pluie nous avait forcés à rentrer dans le salon, et nous prîmes bientôt place à table. Garnier, ne pouvant guérir son fatal amour, ne manquait pas de faire la plus sotte figure partout où il se montrait. La dame orange, il faut en convenir, le dédaignait complètement. Jamais elle n’avait été plus à la mode.

Ce jour-là surtout, il n’avait jamais été en butte à des railleries plus mordantes, à de plus cruelles agaceries. L’ironie est une figure de rhétorique qui, lorsqu’elle n’est pas trop prodiguée, est du plus grand effet. Ce qui portait la belle Amélie à rire outre mesure, c’est qu’elle avait les dents fort belles. À chaque trait piquant qui sortait de ses lèvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trépignement des laquais, croassait la gaîté bruyante de l’amphytrion. Garnier se montra d’abord très-peu sensible à tout ce qui se passait autour de lui ; tout en se dandinant à trois pieds de la table et en marchant sur sa serviette, il se conformait scrupuleusement à ses habitudes dévorantes : la tête penchée sur son assiette, il ne laissait jamais le maître-d’hôtel effleurer en vain, dans sa tournée, sa crinière hérissée ; et si, par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de se balancer à droite et à gauche en regardant ses voisins d’un air inquiet.

Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards s’étant pris à déraisonner, le curé du village baissa la tête, il aperçut devant lui un bowl d’eau tiède dont il ignorait complètement l’usage. C’était la première fois qu’il sortait de son presbytère pour dîner au château ; et après avoir hésité quelques momens, il prit le parti courageux d’avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s’en aperçut, et, charmée de cette aventure, fixa ses grands yeux sur Garnier, espérant qu’il en ferait autant. Garnier était, de son naturel, la plus distraite créature du monde. On le rencontrait quelquefois sans chapeau, et toutes les fois qu’il se trouvait chargé, dans la rue, d’un paquet assez fort pour l’obliger à prendre un fiacre, il oubliait infailliblement dans la voiture ce qui l’avait forcé à y monter.

Il n’avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire, et s’arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa voisine. La dame orange n’y put tenir, et pour étouffer un grand éclat de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu’elle prit pour une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l’amande était une noisette ; mais le fait est qu’elle se cassa net une dent du milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se trouvait derrière l’enleva aussitôt. Amélie n’avait pas poussé un cri ; elle posa le coude sur la table, et regarda autour d’elle si on s’en était aperçu. Tout le monde l’avait vu distinctement, tous les regards étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas de crier à tue tête.

Impossible de faire remettre la dent funeste. « Madame une telle a une dent postiche. » Déjà elle entendait chuchoter, sa beauté était perdue, son règne était passé.

Garnier la dévorait des yeux. Comme il la plaignait sincèrement, lui, que cette fatale beauté avait réduit au désespoir ! Comme il serait tombé de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle qui en était tombée ! comme il souffrait pour elle ! comme de grosses larmes roulaient dans ses yeux ! comme il la suivit tristement lorsque, prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour y pleurer à chaudes larmes !

Amélie était au désespoir ; son étoile était tombée dans l’immensité. De tant de plaisirs et d’orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde, et quarante ans à vivre avec une dent de moins.

La belle Amélie prit Garnier pour amant ; elle est partie avec lui pour l’Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est parfaitement remplacée, et qu’elle a les noisettes en horreur.

GEORGE SAND.