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George Eliot (Arvède Barine)

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Œuvres complètes. — George Eliot’s Life, par J.-W. Cross. Londres, 3 vol. ; William Blackwood. — George Eliot, par Mathilde Blind. Londres, I vol. ; Allen.


La vie que nous allons raconter est pauvre en événemens et n’a rien de ce qui séduit et retient la curiosité de la foule. Je crois que, si George Eliot avait été un homme, on se serait contenté de connaître l’écrivain par ses œuvres ; mais dès que le mot génie est prononcé à propos d’une femme, l’intérêt s’éveille et avec raison. Une femme de génie, même contestée, est une apparition trop rare pour ne pas mériter toute notre attention, et si George Eliot a eu contre elle, dans son propre pays, l’opinion de juges tels que MM. Swinburne, Matthew Arnold, Ruskin et Disraeli, beaucoup d’autres, là-bas ou ici, l’ont comparée à Shakspeare ou placée sur la même ligne que Goethe ; deux de ces exagérations formidables auxquelles leurs auteurs eux-mêmes ne croient qu’à moitié, mais qui n’en donnent pas moins envie d’étudier de près celle qui les a provoquées. Nous n’avons pas, pour notre part, à juger George Eliot écrivain, n’en ayant sans doute que peu de chose à dire après la délicate et pénétrante étude que lui a consacrée ici-même M. Emile Montégut [1] : c’est la femme, la femme seule qui va nous occuper.

George Eliot s’est attachée dans ses livres à nous faire sentir que toutes nos actions nous suivent dans la vie, et que leurs influences combinées forment pour une grande part ce que nous appelons à tort le hasard de la destinée. C’est, disait-elle, une loi inexorable de l’âme humaine, que nos actions les plus soudaines et les plus irréfléchies sont préparées par une succession de libres choix entre le bien et le mal, qui, peu à peu et à la longue, déterminent notre caractère. Elle trouvait la confirmation de cette loi dans toutes les biographies qui font ressortir la physionomie d’un homme, ses luttes avec les autres et avec lui-même, ses visées et le résultat de ses efforts, de façon à mettre en lumière la signification que peut avoir pour ses semblables son expérience de la vie. Aussi aurait-elle voulu qu’on écrivît dans cet esprit l’histoire de tous les personnages intéressans à un titre quelconque. Nous allons essayer, dans la limite très étroite de nos forces, de faire pour elle-même ce qu’elle souhaitait qu’on fit pour les autres. Le sujet se prêle merveilleusement à fournir la leçon morale qui doit se dégager d’une biographie entendue comme George Eliot les entendait. L’auteur d’Adam Bede n’était pas une héroïne. Pas plus que la plupart des personnages de ses romans, elle n’avait un de ces caractères exceptionnels grâce auxquels l’homme triomphe de tout, et domine les circonstances au lieu d’être dominé par elles. Ses luttes ont eu leurs défaites aussi bien que leurs victoires, et il n’est pas impossible, quoique la tâche soit malaisée avec une nature aussi compliquée, de démêler les causes qui ont amené les unes et les autres. Elle-même nous met sur la voie dans les fragmens de lettres et de Journal publiés par son mari, M. Cross, sous le titre de Vie de George Eliot. L’excellente petite biographie de Mlle Mathilde Blind et les parties autobiographiques des romans nous seront d’un secours au moins égal. Enfin nous devons un tribut de reconnaissance aux travaux de la critique anglaise, en particulier à un essai tout à fait supérieur de lord Acton et à un article de M. Frédéric Harrison.


I

George Eliot se nommait de son vrai nom Mary-Ann Evans. Elle était née le 22 novembre 1819 dans le comté de Wanvick, d’où elle ne bougea de toute sa jeunesse et où elle fut élevée en campagnarde. L’habitation de ses parens, appelée Griff, était moitié ferme, moitié manoir. La maison, délicieusement vieillotte, était tout enveloppée de lierre, avec des murs de brique très épais, de hautes fenêtres à petits carreaux et une porte à auvent ouvrant sur une pelouse semée de grands arbres. Derrière les étables et les hangars était le jardin, fouillis de légumes, de fleurs et d’arbres fruitiers, de choux et de roses, de vieux poiriers noueux et de massifs de framboisiers, un de ces jardins exquis pour les enfans, où pousse le dessert et où l’on trouve toujours à observer et à butiner. George Eliot en avait conservé un souvenir poétique et aimait à le décrire. Tout autour de Griff s’étendait un pays plat, boisé et vert, monotone et endormi, où les idées circulaient remarquablement peu il y a soixante ans. A Griff même, l’existence était paisible, les livres rares et les innovations mal vues. Deux fois le jour, le matin à dix heures et l’après-midi à trois heures, les enfans couraient jusqu’à la grande route pour voir passer la diligence. C’était la seule communication qu’ils eussent avec le monde.

Les Evans étaient d’origine galloise. Le fait est à noter, car on s’est plu quelquefois à reconnaître à George Eliot, qui tenait beaucoup de son père, un génie essentiellement germanique, possédant à un degré frappant les qualités et les défauts importés d’Allemagne par les Saxons. Le grand-père Evans était charpentier. Robert Evans, le père de George Eliot, avait aussi été charpentier. Il s’était fait ensuite fermier, puis arpenteur et régisseur. C’était un homme capable, probe, très estimé dans le pays, aimant les opinions correctes et respectant les autorités. Il avait une manière de dire : « le gouvernement, » qui remplissait ses enfans de vénération, et quand il parlait des « rebelles, » par où il entendait tous ceux qui font de l’opposition au gouvernement, le ton de sa voix rappelait tout de suite que Satan avait été le premier des rebelles. Travailleur, courageux, tenant de sa race paysanne une grande ténacité et la faculté de beaucoup endurer, il en avait aussi l’absence d’épanchement, l’habitude de garder pour soi ses réflexions et ses sentimens. De sa personne, il était solidement bâti. Ses gros traits accentués rappelaient ceux de sa fille. Le front était bien développé, le regard fin. Il n’avait reçu aucune éducation et il le regretta toute sa vie. George Eliot y gagna. Il lui transmit intactes les énergies d’un cerveau bien fait et resté frais.

M. Robert Evans s’était marié deux fois. Du premier lit il eut deux enfans dont nous n’avons pas à nous occuper, car ils quittèrent de bonne heure la maison paternelle. Sa seconde femme, Christiana Pearson, qu’il épousa en 1813 et qui fut la mère de George Eliot, était une personne remarquable. Elle a servi de modèle à sa fille pour Mrs Poyser et Mrs Hackit, illustres commères à la langue affilée, justement redoutées de leurs servantes. Mrs Evans trouvait de même « qu’il n’y a pas de plaisir à vivre s’il faut toujours garder son bouchon et laisser seulement goutter son idée comme un tonneau qui fuit. » Elle mettait peu son bouchon, et les observations dont elle se débondait sur son entourage étaient en général plus justes qu’agréables à recevoir. Elle ne s’en laissait pas accroire, ni imposer, et quand un homme « avait l’air d’un coq qui croit que le soleil s’est levé tout exprès pour l’entendre chanter, » elle le disait comme elle le pensait. Lorsqu’on est une demoiselle Pearson, et qu’on sait faire le beurre d’après la méthode Pearson, on a le droit d’avoir son opinion, et l’on use de son droit.

Il y avait eu quatre demoiselles Pearson, toutes quatre également convaincues de la supériorité du beurre Pearson sur tous les autres beurres de la paroisse. Les trois sœurs de Mrs Evans ont posé pour les tantes Dodson du Moulin sur la Floss. Elles appartenaient, comme les Dodson, à l’une de ces familles où l’on a des procédés particuliers pour tout faire et où l’on est parfaitement sûr de posséder les seuls bons procédés. On y fait toujours tout bien, qu’il s’agisse de saler un jambon, de régler un enterrement ou de pleurer un malheur, en sorte qu’il suffît d’être de la parenté pour posséder une supériorité indiscutable sur toute la portion du genre humain qui n’est pas de la parenté. Un Dodson peut commettre des fautes individuellement ; en tant que membre de la famille, il est impeccable. Nous avons tous parmi nos connaissances une famille Dodson.

Heureusement pour les siens, Mrs Evans ne ressemblait aux quatre sœurs du Moulin sur la Floss que par sa confiance aux recettes particulières considérées comme étant dans le sang et transmissibles par le sang seulement. Son penchant pour les épigrammes ne l’empêchait pas d’avoir un brave cœur, dévoué et charitable. Merveilleusement active et entendue, toujours levée de grand matin, tenant sa laiterie comme beaucoup de musées ne sont pas tenus, elle aurait profondément méprisé la théorie de sa fille sur la domination exercée sur l’homme par les circonstances. Ce n’était pas Mrs Evans qui se laissait dominer par les circonstances. Quelle que fût la saison et quelles que fussent les complications domestiques du jour, à neuf heures du matin l’ouvrage de la maison était fini et Mrs Evans prenait son tricot. Elle prouvait aussi la décision de son caractère en sortant ses fourrures le 1er novembre, sans s’occuper de la température, car elle se rappelait très bien que, dans sa jeunesse, il faisait toujours froid le 1er novembre, et si le temps ne savait plus ce qu’il faisait, cela ne regardait pas Mrs Evans. Maigre, jaune, souffrant d’une maladie de foie, sa santé s’altéra de bonne heure. Elle avait eu trois enfans, Chrissy, Isaac et Mary Ann.

Chrissy était une petite fille bien sage qui ne salissait jamais son tablier. Elle s’appelle Lucy Deane dans le Moulin sur la Floss et elle a joué un personnage aussi effacé dans la réalité que dans la fiction. Isaac et Mary Ann sont mis en scène dans le même roman sous les noms de Tom et Maggie Tulliver. Les sentimens et les manières d’être du frère et de la sœur, leurs jeux et leurs aventures sont des souvenirs d’enfance où George Eliot s’est contentée d’arranger les détails. Il faut seulement prendre garde que le cadre est de pure imagination, rien ne ressemblant moins aux malheurs de la famille Tulliver que les prospérités de la famille Evans, et que la partie autobiographique s’arrête au moment où Tom et Maggie cessent d’être enfans. L’héroïne du Moulin meurt, comme Werther, parce qu’elle avait trop souffert de la contradiction entre sa vie intérieure et sa vie extérieure. Il est nidifièrent que sa mort soit le résultat d’un accident au lieu d’être volontaire. Le point important est que Goethe et George Eliot ont également pensé qu’il fallait que leur personnage mourût, à cause de la même impossibilité de vivre, au sens que M. Montégut, précisément à propos de Werther, appelait le sens réel du mot, c’est-à-dire sentir, aimer, désirer, non pas déjeuner et dîner, dormir et bâiller. De même qu’il n’y avait pas de place dans l’Allemagne du XVIIIe siècle pour un jeune bourgeois épris d’idéalité et osant avoir la délicatesse de sentiment, la susceptibilité, la violence de passion, l’indépendance réservées alors aux classes aristocratiques, de même il n’y avait pas de place, dans le Warwickshire du commencement de ce siècle, pour une fille de petites gens vouée aux travaux de ménage et « ardente, passionnée pour la beauté et la joie, avide de tout savoir, tendant l’oreille à une musique imaginaire qui s’éteignait sans descendre jusqu’à elle, pleine d’aspirations aveugles et inconscientes vers quelque chose qui pût relier entre elles les merveilleuses impressions de cette vie mystérieuse et donner à son âme le sentiment de s’y trouver at home. »

Une autre ressemblance encore entre les deux romans, c’est que Goethe et George Eliot, après avoir façonné un personnage à leur ressemblance et l’avoir montré réduit à sortir de ce monde, ont parfaitement résolu, pour leur propre compte, le problème de l’existence : Goethe tout de suite et triomphalement, George Eliot lentement et péniblement, mais en définitive, et malgré les réserves qu’on a le droit de faire, avec le même bonheur. La manière dont s’est opérée chez elle la réconciliation entre la vie intérieure et la vie extérieure est l’énigme de sa biographie, et l’on ne parvient à pénétrer le problème qu’en s’attardant à l’entourage et aux impressions d’enfance.

Isaac Evans était un honnête garçon, habile à la pêche à la ligne et peu intellectuel, entièrement incapable d’entrer dans les idées exagérées et dans les peines subtiles d’une petite personne passionnée et nerveuse telle qu’était sa sœur cadette. Celle-ci s’était prise pour lui d’une affection véhémente et exclusive qui lui coûta bien des larmes. Dans leur solitude de Griff, Isaac représenta le monde réel. Ce fut lui, malgré sa bonne nature, qui fit les premières meurtrissures à une âme venue sur terre avec une sensibilité maladive. Il avait le bon sens pratique et prosaïque, la logique, l’absence de sentimentalité, en un mot, toutes les qualités utiles auxquelles les créatures déraisonnables comme Maggie se heurtent et se déchirent comme à autant de cailloux tranchans et de ronces. Il est connu que ces êtres sages et positifs rendent de grands services à la déplorable famille des rêveurs et des enthousiastes en saccageant leurs illusions, en réprimant leurs besoins excessifs de sentiment, en les endurcissant aux coups et en leur infusant les préjugés respectables sans lesquels la société serait évidemment un chaos. Loin de nous la pensée de contester la valeur de ces services, mais ceux qui les ont reçus en conservent un souvenir plus douloureux que reconnaissant. On peut compter, dans les œuvres de George Eliot, les cicatrices laissées à son cœur par ce frère chéri, qui était pourtant plein de droiture. Le frottement de leurs deux caractères, opposés en tout, fut une des influences qui agirent le plus violemment et le plus profondément sur Mary Ann enfant. Il la découragea de beaucoup de choses et d’idées bonnes, dont le goût et l’habitude auraient été un appui qui lui manqua plus tard, dans la crise décisive de sa vie.

L’enfant n’était ni belle ni attrayante. Grêle, avec une tête énorme, elle avait une figure de vieille, sans grâce et sans fraîcheur. Le nez était gros et mal modelé, la bouche grande et épaisse, le bas du visage carré et lourd. Il y avait trop de distance entre les yeux et la bouche, ce qui lui donnait quelque ressemblance avec une tête de cheval. Les yeux, cette ressource suprême des laides, n’étaient ni grands, ni jolis, malgré leur couleur changeante, allant du bleu au gris. Ils regardaient le plus souvent à travers une forêt de cheveux châtains, tombant en broussailles sur le front, à la désolation des tantes Pearson, qui n’admettaient pas plus la fantaisie dans la tenue que dans les idées. Si ces honnêtes personnes vécurent assez pour voir leur nièce passer femme de génie, elles durent se rappeler les cheveux ébouriffés, les robes chiffonnées et les souliers crottés qui leur faisaient hocher la tête et froncer le sourcil à Griff. Une mauvaise habitude en engendre une autre, et il était visible pour les yeux clairvoyans que Mary Ann serait une de ces personnes que la Providence, en ses dispensations mystérieuses, envoie jeter le trouble dans les familles correctes.

Quel caractère elle avait ! Rien des Pearson. Son cœur orageux et jaloux aimait violemment et voulait être uniquement aimé. Dans les airs de supériorité de ce laideron, se trahissait un orgueil voilé par la timidité farouche propre aux orgueilleux. Impressionnable et peureuse, elle passait les nuits dans des terreurs folles, pendant lesquelles elle sentait « toute son âme frissonner. » Point précoce, ayant eu de la peine à apprendre à épeler, elle s’était prise d’une manie de lecture bien faite pour désoler Mrs Evans, qui reprochait inutilement à sa fille les chandelles usées ainsi en pure perte. Sa tête était bourrée d’idées sur tout ce qui ne regarde pas les enfans. Son air grave et observateur gênait les gens sans qu’ils sussent pourquoi. Il les aurait effrayés s’ils s’étaient doutés que cette chétive fillette, sauvage et pleurnicheuse, était occupée, à son insu comme au leur, à emmagasiner leurs physionomies et leurs travers, leurs attitudes et leurs ridicules, pour faire passer à la postérité père, mère, frère, tantes, camarades de jeux, et jusqu’à M. le révérend.

De son côté, Mary Ann avait deux idées arrêtées : l’une, qu’elle était un personnage important, destiné à jouer un rôle dans le monde, bien que ses tantes Pearson la méprisassent et bien que son frère Isaac la négligeât depuis qu’il avait un poney ; l’autre, qu’elle avait beaucoup de gros chagrins et que les chagrins des enfans, quoi que leur en disent les grandes personnes, sont très réels et très amers. La première de ces idées lui était inspirée par la conscience de son intelligence et par le sentiment d’une instruction supérieure. Elle allait avec son frère à l’école du village voisin, et la dépense de chandelles qui affligeait Mrs Evans ne servait qu’à relire indéfiniment quelques vieux livres ; mais tout est relatif, et Mary Ann, à Griff, se sentait un puits de science. Nous devons même avouer qu’elle était un peu pédante. Elle faisait volontiers parade devant les amis de son père, bonnes gens qui en étaient scandalisés, de la profonde connaissance des mœurs du diable qu’elle avait puisée dans l’Histoire du diable, de Daniel Defoe, et dans le Pilgrim’s Progress. Le jour où elle s’en fut chez les bohémiens, épisode que l’on trouvera tout au long, et même un peu grossi et amplifié, dans le Moulin sur la Floss, elle dut réellement avoir la pensée que les bohémiens, la voyant si savante, la nommeraient leur reine, et s’il est un mot, dans le dialogue du roman, qui ait effectivement été prononcé, c’est lorsque Maggie, après avoir vanté à la compagnie l’utilité de la géographie, demande à une vieille gypsy : « Avez-vous entendu parler de Christophe Colomb ? » La conversation littéraire de Maggie avec le meunier Luke est aussi, sans aucun doute, sinon une réminiscence, du moins un symbole. On se rappelle que Maggie engage Luke à lire et que Luke lui répond avec franchise : « Je n’suis pas un liseur, j’ne l’suis pas. Y a assez d’bêtes et assez d’coquins sans en aller chercher dans les livres. C’est ça qu’mène le monde à s’faire pendre, d’savoir un tas de choses, sauf leù ouvrage, avec quoi qu’i gagnent leù pain ! » L’opinion de Luke sur les livres était partagée par presque tout l’entourage de Mary Ann. M. Evans était la seule personne de la maison qui appréciât les réflexions de sa fille cadette sur la théologie ou sur la découverte de l’Amérique. Par malheur, il admirait de confiance ; l’enfant en avait l’instinct, et la haute considération dont elle était l’objet de ce côté ne l’empochait pas de se sentir une créature incomprise et méconnue. Elle éprouvait déjà la sensation d’isolement qui la suivra en avançant en âge. Nous le disons avec un certain regret, ayant toujours pensé que les natures parfaitement saines se sentent en communication avec le reste de l’humanité.

Il y a des enfans qui ont plus de chagrins que les autres, toutes conditions égales d’ailleurs. Mary Ann était de ces pauvres petits qui en ont beaucoup et qui trouvent le monde dur et injuste pour eux. Elle était toute de premier mouvement et incapable ensuite, comme presque tout son sexe, d’accepter les conséquences de ses actes. Un jour, fatiguée de s’entendre reprocher d’être mal peignée, elle prit des ciseaux et se coupa un côté de cheveux, pour qu’on ne lui parlât plus de ses cheveux. Ce ne fut qu’en les voyant par terre qu’elle comprit qu’on lui en parlerait plus que jamais. Elle n’avait assurément que ce qu’elle méritait Iorsqu’après ses sottises elle était grondée, mais la vie est bien dure quand nous sommes traités exactement selon ce que nous méritons. L’exigeante et fantasque Mary Ann était souvent malheureuse. Son père, qui l’aimait et l’admirait, n’était pas expansif. Griff la laissa manquer de tendresse et de louanges, doux choses dont elle avait un égal besoin.

Je ne voudrais pas qu’on la soupçonnât de vanité. Elle n’a jamais été vaniteuse que pendant un instant de jeunesse auquel nous ne sommes pas encore arrivés, mais la sensibilité et l’orgueil lui causaient des besoins douloureux de louanges. Son âme tendre ne pouvait se passer d’approbation et de sympathie. D’autre part, l’orgueil lui causait une incapacité de juger sa propre conduite qui restera l’une des clés de son histoire. Une autre clé est fournie par l’idée persistante qu’elle était « seule » dans un monde « où personne n’entrait dans ses plaisirs et ses peines ; où il n’existait pas une âme dans laquelle elle pût verser son âme ; où personne n’avait les mêmes aspirations, les mêmes tentations, les mêmes joies qu’elle. (Lettre, juin 1841.) » Quand une femme a reconnu, ou cru reconnaître, qu’elle est une créature d’exception, une Corinne ou une Maggie, il faut que la destinée lui ait donné une bien haute raison, ou une bien belle part dans cette vie, pour qu’elle ne soit pas tentée d’accomplir aux dépens des contraintes sociales ce que George Eliot, vers la vingtième année, appellera, en soulignant, « le devoir de trouver le bonheur. » Toutefois l’histoire de miss Evans resterait encore obscure si l’on ne suivait avec attention l’évolution religieuse des années d’apprentissage, par où se trahit le côté ondoyant de sa nature.


II

Sa mère la mit en pension à cinq ans, en 1824. A cinq ans, l’enfant est encore loin de l’âge révolutionnaire où il commencera à examiner les idées reçues en héritage. Mary Ann était anglicane, ainsi qu’il convenait à la fille de Robert Evans, tory et conservateur, qui, sans penser précisément du mal des dissidens, les classait avec les innovateurs en tout genre parmi « les personnes ayant une confiance mal fondée en soi-même [2]. » Vers huit ou neuf ans, elle changea de pension et tomba entre les mains d’une maîtresse évangélique. Elle était dès lors ce qu’elle sera toujours, en vraie femme, un a caméléon, » prompt à subir les influences au point d’en « perdre son identité. (Lettre du 28 août 1849.) » Elle devint donc évangélique. A douze ans, elle changea encore et fut envoyée dans un établissement de la ville de Coventry, chez les demoiselles Franklin, baptistes, qui la convertirent à leurs idées. L’une des demoiselles Franklin mérite d’être présentée au lecteur. Elle se nommait miss Rébecca et réalisait le type légendaire de la maîtresse de pension de province, pénétrée de l’importance de ses fonctions. Son écriture était célèbre dans Coventry par sa beauté. Elle parlait comme un livre, et aucun événement au monde ne lui aurait fait oublier de s’exprimer correctement et avec élégance. Un jour qu’une personne de sa famille se mourait, une servante vint aux nouvelles. Miss Rébecca la fit attendre jusqu’à ce qu’elle eût composé une belle phrase appropriée à la triste circonstance. Excellente personne du reste, instruite et distinguée, qui donna un bon fonds d’instruction à la jeune Evans.

Elle lui enseigna tout d’abord à s’exprimer, elle aussi, avec correction et élégance. Il y avait fort à faire de ce côté. Mary Ann avait le parler populaire de sa famille, et il s’agissait de réformer, non-seulement les locutions et la syntaxe, mais les intonations, chose infiniment plus difficile et où échoue souvent le parvenu. L’élève entreprit de changer sa voix rustique, et elle y réussit. Non-seulement elle apprit à parler comme un livre, défaut qui s’atténua avec les années sans s’effacer, mais elle se donna une voix d’une douceur remarquable.

Le baptisme ne l’empêcha point de traverser les phases morales, désagréables ou niaises, auxquelles peu de jeunes filles échappent, car l’esprit a aussi son âge ingrat. Elle eut sa période de sotte vanité, où elle souffrait de la bassesse de sa naissance et de la médiocrité de sa fortune ; sa période d’amour-propre exalté, où elle était la proie d’un désir âpre de succès ; elle eut même sa période de coquetterie, bien qu’elle n’eut ni désenlaidi, ni rajeuni : un étranger la prit, à treize ans, pour une des respectables misses Franklin. La coquetterie se noya dans l’antisurnaturalisme, qui succéda au baptisme, à moins qu’il ne se fût greffé dessus, et dont il suffira de dire qu’il impose à ses adeptes un bonnet particulier, dit bonnet antisurnaturel, et dont le but n’est pas de les embellir. Une ancienne camarade de miss Evans s’est toujours rappelé combien Mary Ann était laide avec cette pieuse coiffure.

Elle entrait alors dans son moment de grande ferveur. George Eliot était née avec le sentiment religieux, don indépendant des idées théologiques ou philosophiques que l’éducation et la réflexion apportent à l’homme. On peut être croyant et ne pas l’avoir ; et il est curieux, d’autre part, à quel point le sentiment religieux peut se passer de toute croyance au dogme. Il fut le grand secours de Mary Ann Evans contre les dégoûts de Griff, car cette femme qui, la plume à la main et pour les autres, a eu tant de fantaisie dans l’imagination, n’a jamais eu pour son propre compte aucun sens du pittoresque de la vie. Dès qu’il s’agissait d’elle-même, elle perdait le don de cette ironie légère qui allège tous les fardeaux. Chaque fois qu’elle a été victime des disparates grotesques ou singulières dont l’existence humaine est si richement dotée, elle a souffert soit qu’il lui fallût interrompre ses savans travaux, poser Bacon ou Strauss, pour aller battre le beurre, soit qu’elle fût devenue, dans une situation équivoque, le grand écrivain moral de l’Angleterre.

A l’époque où nous en sommes, miss Evans édifiait la pension de Coventry par sa piété. Les maîtres s’émerveillaient de sa facilité. Les élèves avaient presque peur de cette étrange fille gauche et grave, qui ne leur parlait pas, se tenait à part et avait des crises nerveuses de larmes. Elle n’avait pas d’amies. On admira encore plus miss Evans, lorsqu’on la vit organiser des meetings de prières, devenant ainsi un véritable sujet de gloire pour la maison Franklin. En 1838 et encore dans la même veine dévotieuse, elle écrivait : « On m’a dit autrefois qu’il n’y avait rien en moi qui dût m’empêcher de devenir d’une sainteté aussi éminente que saint Paul. » Elle ajoutait que l’assertion était « trop absolue. » On voit où l’orgueil s’était niché à ce moment-là.

Elle termina ses études et rentra à Griff à seize ans. Elle s’y retrouvait en plein courant anglican. Elle engagea avec son frère une controverse religieuse qui les mena à découvrir qu’un frère et une sœur peuvent être l’un à l’autre deux étrangers. Une séparation plus profonde que celle que crée la mort existait désormais entre la future George Eliot et Isaac Evans, jeune homme ordinaire et parfaitement content de rester ordinaire. Mlle Blind voit une allusion à la rupture finale dans ce beau passage d’Adam Bede. « Les ressemblances de famille contiennent souvent une profonde tristesse. La Nature, ce grand poète tragique, nous lie ensemble par nos os et nos muscles sans nous unir par le tissu plus subtil de (nos cerveaux. Elle mêle la tendresse à la répulsion ; elle nous attache par toutes les fibres de nos cœurs à des êtres qui, à chaque mouvement, les font douloureusement vibrer… Nous voyons des yeux, — hélas ! si semblables à ceux de notre mère, — se détourner de nous avec une froide aversion. » Quelques mois plus tard, Mary Ann perdait sa mère et était décidément enveloppée par l’atmosphère assoupissante de Griff. En cet état, dirigeant la laiterie et le ménage avec son amour inné de la perfection et les sentimens d’horreur que lui inspiraient les travaux domestiques, elle subit sa dernière grande secousse religieuse au contact d’une personne que tous les lecteurs d’Adam Bede reconnaîtront.

L’original de Dinah Morris se nommait Elisabeth et avait été une jolie fille, petite avec des yeux noirs et des cheveux bouclés, aimant les rubans et autres « superfluités du vêtement, » ainsi qu’elle s’en accusait plus tard en son langage de prédicateur. Dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, elle fut touchée de la grâce. « Je vis, dit-elle dans son autobiographie, que mon devoir était de me consacrer entièrement à Dieu et d’être mise à part pour l’usage du Maître. » Elle se convertit et se rallia aux méthodistes. On sait que, dans la langue des sectes puritaines, le mot conversion a un sens particulier, sans aucun rapport avec le sens de passage d’une religion à une autre. Il désigne une sorte de miracle opéré dans le cœur du pécheur par l’influence du Saint-Esprit et dont l’essence est d’exalter les émotions religieuses. La même personne peut se convertir indéfiniment sans varier dans ses croyances théologiques ; à chaque opération elle ne fait que croire avec plus de vivacité et prendre, pour ainsi dire, un nouvel élan vers Dieu. L’élan de la charmante Elisabeth avait été si vif et si sincère, qu’elle arracha ses rubans et autres colifichets, coupa ses cheveux bouclés et se mit à parcourir les campagnes en prêchant. Elle allait de village en village, rassemblait les gens de bonne volonté et improvisait un sermon. « Beaucoup, dit-elle, furent ramenés au Seigneur. » L’épisode de la prison, dans Adam Bede, est réel. Elle avait effectivement préparé à la mort, dans les hasards de ses courses, une pauvre fille condamnée pour infanticide. Il faut tout dire ; ceux qui l’avaient connue au temps de sa carrière active en avaient gardé un souvenir effarouché. Elle avait l’éloquence intarissable et un peu agressive. A propos ou hors de propos, elle catéchisait, exhortait, controversait, dissertait, bénissait. Elle avait épousé Samuel Evans, un frère cadet de Robert, et ce dernier, dans leur vieillesse à tous, ne cachait pas qu’il goûtait beaucoup plus sa belle-sœur depuis que l’âge et la fatigue l’empêchaient de parler.

Quand sa nièce la connut, ce n’était plus que l’ombre de la véhémente et militante Elisabeth. Elle était vieille, maladive et ne prêchait plus. Néanmoins, le souvenir de ce qu’avait été cette tante originale et poétique, joint au feu de piété qui n’abandonna jamais Mrs Samuel, agit puissamment sur la jeune enthousiaste de Griff. Mary Ann crut plus que jamais que le plaisir est un piège de Satan, la toilette une vanité, le monde un danger. La culture intellectuelle distrait nos pensées de Dieu, qui doit être leur unique objet. Le mariage est encore plus condamnable, car ce ne sont plus seulement nos pensées qui sont distraites de Dieu, c’est notre cœur. Toute autre musique que le chant des cantiques devrait être bannie d’une terre chrétienne. Les romans, sans exception, sont des poisons pernicieux. Le langage de la créature devant rendre témoignage de son absorption en Dieu, Mary Ann parle le jargon piétiste connu sous le nom de patois de Chanaan. Elle ne dit plus : « mon défaut ordinaire ; » elle dit : « le péché qui m’assiège. » Une personne pieuse est devenue une « personne bénie, » que le pécheur a contemple » dans l’espoir « d’hériter des promesses par la foi et la patience. » Elle cite des versets comme sa tante Elisabeth prêchait, à propos et hors de propos. On a dit qu’elle se réjouissait d’être laide, ce qui était son devoir dans l’état d’esprit où elle se trouvait, et qu’elle s’en est toujours réjouie depuis, parce que la préoccupation d’une jolie figure aurait pu nuire à son développement intellectuel. Il est vrai que, dans ses romans, la beauté est présentée comme un écueil ; mais il est vrai aussi qu’on peut voir dans ce parti-pris une rancune dont elle-même ne se rendait pas compte. En tout cas, si George Eliot s’est réjouie d’être laide, c’est le seul sentiment antiféminin que l’on découvre chez elle.

Le chemin qui devait la mener « à la gloire de Dieu et à sa propre sanctification » était en réalité le chemin qui mène tout droit à l’incrédulité finale les êtres affamés de beauté, de joie, de science et d’amour. Il y a des âmes qui ne supporteront jamais longtemps une religion trop peu aimable. On peut dire que George Eliot ne supporta jamais la sienne, même au point culminant de l’exaltation. Au lieu de se nourrir, — comme elle avouait qu’elle aurait dû le faire, — d’ouvrages de dévotion et « d’exercices spirituels, » elle dévorait, à la vérité avec « beaucoup de honte, » une foule d’œuvres profanes et très profanes : Shakspeare, Wordsworth, Byron, Southey, Walter Scott, Don Quichotte, Gil Blas ; elle commençait le latin, apprenait la chimie, la géométrie et l’entomologie. Au lieu d’accepter gaîment ou humblement, fût-ce à titre de pénitence, les légères épreuves que le ciel clément lui envoyait sous la forme de fromages et de confitures, épreuves qui exigeaient, assurait-elle, plus d’abnégation que le martyre, elle s’irritait et tombait dans la mélancolie et dans ce que nos grand’mères auraient appelé des vapeurs. Dans les meilleurs momens, elle restait troublée et inquiète, fort éloignée de la sérénité du fidèle, qui voit aussi nettement qu’avec les yeux du corps les chœurs des séraphins chantant les louanges du Très-Haut et les Trônes et les Dominations rangés autour de la Lumière incréée. Un observateur exercé aurait promptement démêlé que toutes les sectes, successivement, avaient bâti là sur le sable, et qu’au jour inévitable où la raison mûrie passerai sa grande revue, elle ne trouverait plus debout que le sentiment religieux et l’orgueil, face à face sur des ruines.

Les qualités et les défauts de son caractère s’étaient comme fondus et concentrés. Les flots de tendresse qui gonflaient son large cœur avaient formé le courant de sympathie qui sera le principe intérieur de son œuvre d’écrivain et qui séparera par un abîme le naturalisme anglais du naturalisme français, ainsi que l’a très justement remarqué M. Brunetière. Elle n’en est pas encore au point de savoir « que chaque chose est comme elle doit être, et qu’il faut apprendre à l’aimer par ce qu’elle est, pour ce qu’elle est et telle qu’elle est [3] ; » mais elle s’en rapproche par une marche sûre que les circonstances extérieures n’auront plus le pouvoir d’arrêter. D’autre part, les mesquineries qui avaient été l’alliage de ce brillant métal, la jalousie, l’envie, la vanité, se tournaient en ambition, une ambition exigeante et passionnée comme tous les sentimens de George Eliot. « Il semble, disait-elle à sa tante Elisabeth en s’accusant, que ce soit le centre d’où procèdent toutes mes actions (5 mars 1839). » Son ambition ne savait encore où se prendre. Elle songeait vaguement à « régénérer » le monde. Deux lignes de Daniel Deronda résument cette phase d’attente où son jugement « oscillait » avec angoisse d’idée en idée : « Vous aurez beau essayer, dit un des personnages, vous ne pourrez jamais vous représenter ce que c’est que de sentir en soi la force d’un génie d’homme et de subir l’esclavage d’être une fille. »

Les lettres et les quelques vers qu’on possède d’elle pour ces années n’étaient pas pour l’avertir de sa voie. Les vers sont insignifians, les lettres n’ont d’intérêt que parce que leur auteur est devenu célèbre ; à en juger par les trois volumes que nous avons sous les yeux, George Eliot n’a jamais su écrire une lettre ; c’est un talent féminin qui lui manque. Ses correspondances de jeunesse, avant qu’elle eût quitté Griff, ont déjà les défauts de style que la critique attribuera, quarante ans après, à l’influence de M. Herbert Spencer et à l’excès des études scientifiques. Elle abuse déjà du terme abstrait et des comparaisons scientifiques. Elle est déjà capable (avant vingt ans ! ) d’écrire sans frémir : « Mes organes d’idéalité et de comparaison, » et de conduire jusqu’au bout, sans broncher, des comparaisons de ce genre : « J’ai mené dans ces derniers temps une vie si en l’air et mes occupations ont été si décousues, que mon esprit, qui n’est jamais de l’espèce la mieux organisée, est encore plus que de coutume à l’état de chaos ; ou plutôt il ressemble à une couche de fragment conglomérés où apparaissent, ça et là, tantôt une mâchoire au une coin de quelque puissant quadrupède, tantôt l’empreinte délicate de quelque plante de la famille des fougères, de minces coquilles, et des objets mystérieux et indéfinissables, solidement incrustés dans une pierre uniforme et sans intérêt, mais utile. » On n’échappe pas à son sort. L’écolière qui s’exprimait ainsi parce qu’elle pensait ainsi, étal vouée à parler plus tard de mobilier mental, d’incapacité congénitale, et de la sensibilité sélective virile de Rembrandt. Il suffira d’ajouter que miss Evans songeait alors à faire un poème sur les Progrès de l’architecture.

Au printemps de 1841, M. Robert Evans céda Griff à son fils Isaac, se retira des affaires et s’établit à Coventry avec sa fille. Ce fut un grand événement pour celle-ci. Elle se jeta en affamée sur tout ce que Coventry lui offrait en maîtres et en livres. Elle apprit le grec, le latin et l’hébreu, travailla l’allemand, le français et l’italien, poussa les sciences et la philosophie. Pendant dix ans, elle va amasser la vaste instruction qui servira ensuite de point d’appui à son imagination et qui en sera quelquefois le fardeau. En même temps, elle se formait une société intelligente. Ce fut là qu’elle se lia avec les Bray et les Hennell, gens distinguos et aimables, tous plus ou moins hérétiques. Une amie commune leur amena miss Evans dans la pensée que sa piété toucherait peut-être et ramènerait ces brebis égarées. C’était mal connaître le « caméléon. » Miss Evans était arrivée à Coventry calviniste farouche. L’année n’était pas révolue que la pension Franklin, les tantes Pearson, la tante Elisabeth, le frère Isaac, se voilaient la face. Un scandale avait éclaté dans le petit monde de Coventry : miss Evans était devenue une « infidèle » et refusait d’aller à l’église ; son père, irrité de sa conduite impie, allait habiter avec une autre de ses filles, laissant la réprouvée gagner son pain comme elle l’entendrait.

A ces tristes nouvelles, chacun sentit qu’il était de son devoir d’intervenir et chacun s’y prodigua avec plus de zèle que de tact et de mesuré. Mary Ann fit une concession et retourna à l’église, moyennant quoi son père la garda. M. Evans ne voyait dans tout cela que la question de correction extérieure. Il lui déplaisait qu’une jeune personne n’eût pas de culte. Quant aux idées, il ne s’en mêlait ni ne s’en souciait. Il ne comprenait goutte à ce que sa fille venait lui débiter sur des luttes intérieures et des besoins d’âme. Un critique éminent, M. Scherer, se demandait dernièrement ce que dut penser M. Evans en apprenant, deux ans après cette crise, que sa fille traduisait la Vie de Jésus, de Strauss. Nous croyons la réponse facile. L’excellent homme ne pensa rien du tout. On lui aurait dit que Mary Ann traduisait le Mahabhârata, que c’eût été tout un pour lui.

L’orage se calma donc, mais il laissa chez la rebelle un ressentiment qui étonne de la part d’un esprit élevé. Miss Evans aurait dû comprendre le chagrin du chrétien convaincu, qui se croit en possession de la vérité, au spectacle d’une désertion. Il est vrai que ce chagrin tourne souvent on aigreur chez les esprits étroits et qu’il engendre alors bien des tracas, mais la source n’en reste pas moins respectable. Je voudrais pouvoir supprimer deux articles de George Eliot, réimprimés dans la collection, où elle se retourne agressivement, — le vrai mot serait rageusement, — contre les croyances de sa jeunesse. Ce sont les articles sur le Poète Young et sur le Docteur Cumming. Dans le second, écrit en 1855, l’auteur commence par se demander quelle est la meilleure carrière pour un homme d’une intelligence et d’un niveau moral médiocres, la carrière où « un léger vernis d’instruction passera pour une science profonde, où les platitudes seront acceptées comme paroles de sagesse, l’étroitesse bigote comme un saint zèle, l’égoïsme onctueux comme une piété donnée par Dieu ? » Et elle répond : « Faites de cet homme un prédicateur évangélique. » Le reste est de ce ton et, pourtant, les Essais ont été très adoucis à la réimpression. Dans l’article sur Young, daté de 1857, elle déclare nettement que notre progrès moral « est aussi indépendant de la croyance à une vie future que la transformation des gaz dans les poumons est indépendante de la pluralité des mondes, » et elle attaque violemment la religion. L’aigreur des dévots qu’elle scandalise l’a gagnée. « L’impatience la prit, dit lord Acton, contre les esprits qui ne pouvaient pas suivre le sien, et pendant une partie de sa vie elle compta les préjugés, les faux raisonnemens et l’aveuglement volontaire parmi les attributs de l’orthodoxie. » Il lui fallut un nombre d’années incroyable pour s’apercevoir que les libres penseurs ont aussi leur orthodoxie et que l’orthodoxie religieuse n’a pas le monopole des préjugés, des faux raisonnemens et de l’aveuglement volontaire.

Une autre erreur ne surprend pas moins de sa part. Elle était calviniste quand elle devint libre penseuse, et elle prétendit avoir été poussée par l’idée, intolérable pour une nature généreuse, que les motifs de faire le bien n’étaient ni nobles ni élevés chez ses anciens frères, puisqu’ils avaient pour fondement l’espoir des récompenses futures et qu’ils étaient, par conséquent, intéressés. « Je ne puis pas mettre au nombre de mes principes d’action, écrivait-elle, la crainte de la vengeance éternelle, la reconnaissance pour le salut prédestiné, ou la révélation des récompenses futures. » — Entre tous les reproches qu’elle pouvait adresser au calvinisme, il n’y en avait pas de plus mal choisi, puisque le calvinisme, tout au rebours, a tellement subordonné les œuvres à la foi, tellement enseigné que le pardon de Dieu, lequel mène au bonheur céleste, est gratuit, c’est-à-dire indépendant de la conduite bonne ou mauvaise, que d’en avoir été qualifié de dangereux pour la morale.

Ces réserves faites et les points faibles indiqués, on épie avec intérêt les mouvemens de cet esprit vigoureux et réfléchi, « vaste et lent, » dit M. Cross, qui a rejeté le joug, brisé ses liens et qui se trouve comme l’oiseau posé au bord du toit : libre de s’envoler vers le point de l’horizon qui l’attirera.


III

Au commencement de 1844, miss Evans entreprit la traduction de la Vie de Jésus, de Strauss, sans rabattre pour cela de son horreur pour les bas-bleus, qu’elle comparait aux souris savantes. A Strauss succédèrent Feuerbach et Spinoza. Le courant d’influence germanique résultant de ces travaux se mêlait à un puissant courant français, produit de nombreuses lectures. Rousseau et George Sand ont, si j’ose m’exprimer ainsi, coulé dans l’esprit de George Eliot. Du premier elle aimait surtout les Confessions. Elle avait très bien discerné le caractère particulier de l’influence de Rousseau, très bien analysé les raisons qui l’ont rendue si prodigieusement étendue et si curieusement tenace, que Jean-Jacques est devenu l’un de ces réservoirs géans, peu nombreux dans l’histoire intellectuelle de l’humanité, d’où découlent dans toutes les directions des littératures entières. « Les écrivains, disait-elle, qui ont eu sur moi l’influence la plus profonde, ne sont pas pour cela mes oracles. Il peut se faire que je n’aie pas embrassé une seule de leurs opinions ; je puis souhaiter que ma vie soit absolument différente de la leur. Par exemple, il me serait fort indifférent qu’une personne très raisonnable vînt m’écraser d’argumens pour me prouver que les vues de Rousseau sur la vie, le gouvernement et la religion sont misérablement fausses, et qu’il s’est rendu coupable de quelques-unes des pires bassesses qui aient jamais dégradé l’homme civilisé. Je pourrais admettre tout cela, et il n’en serait pas moins vrai que Rousseau a lancé à travers mon être intellectuel et moral la vibration électrique qui m’a éveillée à des perceptions ignorées et qui a fait de l’homme et de la nature, pour moi, un nouveau monde de pensée et de sentiment. Non pas qu’il m’ait inculqué aucune croyance nouvelle, mais simplement parce que le souille puissant de son inspiration a avivé mes facultés au point que j’aie pu donner une forme plus précise à des idées qui, jusque-là, avaient tenté mon âme à l’état de vagues pressentimens. Le feu de son génie a si bien fondu au creuset mes vieilles idées et mes vieux préjuges, que je suis devenue capable d’en faire sortir des combinaisons nouvelles. » (Lettre du 9 février 1849.) On ne saurait mieux dire. C’est à cette « vibration électrique, » qui se sent mieux qu’elle ne s’explique, que Rousseau doit d’avoir peuplé le monde de ses fils spirituels.

L’action que George Sand a exercée sur George Eliot est naturellement analogue à celle de Rousseau. « Il en est de même pour George Sand, dit-elle dans la même lettre. Il ne me viendrait jamais à l’esprit de recourir à ses écrits comme à un code de morale ou à un manuel d’éducation. Peu m’importe si je suis ou non d’accord avec elle sur le mariage, si le plan de son intrigue est correctement tracé ou si, comme cela me semble plus probable, elle s’est dispensée de faire un plan, commençant à écrire selon que l’esprit la poussait et s’en remettant à la Providence pour le dénoûment. Il suffit, pour que je m’incline devant elle avec une reconnaissance éternelle pour « cette grande puissance de Dieu qui s’est manifestée en elle, » que je ne puisse lire six de ses pages sans reconnaître qu’il lui a été donné de peindre les passions humaines et leurs conséquences, et aussi quelques-unes de nos aspirations morales, avec tant de vérité, de finesse, de délicatesse, de pathétique et, en même temps, avec une humeur si tendre et si aimable, que nous pourrions vivre tout un siècle, réduits à nos pauvres facultés, et en apprendre moins que ces six pages n’en suggèrent. »

George Eliot lisait et relisait Molière. « C’est, disait-elle, mon auteur favori (best-loved). Le Misanthrope est pour moi l’œuvre la plus parfaite en son genre qui existe dans le monde. » Il est toutefois impossible d’apercevoir dans ses œuvres une trace de l’influence de Molière, pas plus que de Pascal, dont elle avait nourri sa jeunesse, ou, en général, de notre XVIIe siècle. Le vieux système français, de rendre faciles à comprendre les choses difficiles, n’a jamais été le sien. Elle était plutôt de l’école allemande, qui veut qu’on rende difficiles à comprendre jusqu’aux choses faciles. Goethe agit fortement sur elle, beaucoup plus que Shakspeare. On dit qu’elle trouvait Shakspeare injuste pour les femmes, reproche qui semble bizarre si l’on compare les héroïnes de l’un aux héroïnes de l’autre.

Pour le style, ses maîtres ont été les poètes de son pays. Il y a toujours péril pour un écrivain en prose à prendre ses modèles parmi les poètes. Le péril est particulièrement grand en anglais, où la langue des vers diffère bien plus qu’en français de la langue de la prose. George Eliot a dû à ses dangereux précepteurs le défaut de naturel et de simplicité qui dépare en maint endroit un style d’ailleurs puissant et plein de ressources. Dupuis et Cotonet l’auraient traitée de romantique s’ils avaient compté les adjectifs de telle page de Romola.

Parmi les prosateurs anglais de son temps, nous avons vu que M. Herbert Spencer, avec qui elle se sentait en communion intellectuelle, la connut déjà mûrie et formée. Les jugemens qu’elle porte sur les autres ne permettent pas de supposer qu’elle s’en soit inspirée. Elle est souvent sévère pour eux. Elle se montre plus touchée de leurs défauts que de leurs qualités, disposition qui condamne à l’avance ses essais de critique littéraire. Les côtés faibles de Dickens la frappent vivement. Thackeray la choque. Les œuvres de Disraeli sont à ses yeux « un fatras plus détestable qu’il n’en est jamais sorti d’une plume française. » A propos de Jane Eyre, elle demande à M. Bray « ce qu’il y admire. » Elle écrit du livre de Darwin sur l’Origine des espèces qu’il a le mérite d’ouvrir la discussion sur une question qui jusque-là intimidait les gens ; que du reste il est mal fait et aura un succès médiocre. Carlyle lui est antipathique et elle a des mots durs sur M. Ruskin. Ses admirations littéraires ont été assez vives pour qu’on puisse mentionner ses sévérités sans lui nuire et la faire soupçonner d’avoir manqué de sympathie intellectuelle. George Eliot a eu l’esprit, comme le cœur, passionnê et exclusif. Ses vastes lectures et ses études poussées en tous sens n’avaient pas pour but unique de la cultiver et de lui procurer des jouissances. Elle y cherchait la solution d’un problème qui l’obsédait depuis qu’elle avait cessé d’être chrétienne. Lorsqu’un homme rompt avec la religion qui a façonné depuis une suite de siècles l’âme de sa race et de sa nation, il s’aperçoit bientôt que ses tentatives pour secouer le passé sont vaines et frivoles. On peut rejeter des dogmes et des doctrines ; on ne peut pas dépouiller l’ensemble d’idées, de coutumes, de lois, d’organisations sociales et de préjugés qui ont découlé de ces dogmes et de ces doctrines dans la civilisation à laquelle on appartient. La plupart des hommes ne s’en aperçoivent pas et se croient libérés du moment où ils ont abjuré certaines croyances et cessé d’observer certaines pratiques. George Eliot sentit le désaccord et ne put le supporter. Elle était de ceux qui ont besoin d’unité, et elle résolut d’en remettre, autant qu’il dépendait d’elle, dans sa pensée et dans sa vie, en se créant un nouveau code de devoir et de morale, indépendant des sanctions et des promesses de la religion. Elle travailla longtemps et avec énergie à trouver une règle de conduite qui pût remplacer les anciennes croyances, mais elle ne sut rien trouver, et c’est pourquoi elle s’en est tenue, dans ses romans, à la vieille morale, aux vieilles vertus et aux vieilles bienséances. C’était plus simple, plus court, et qui sait ? c’était peut-être plus sûr. Ce qui unit ou sépare les esprits, disait-elle, est beaucoup moins ce qu’ils pensent que la manière dont ils le pensent. Il n’y a qu’une vérité : la vérité du sentiment. — Et elle ajoutait : Pour les individus, comme pour les nations, pas de révolutions inutiles ; elles sont dangereuses. — Aucun écrivain n’a été moins révolutionnaire qu’elle, exception faite pour les deux ou trois plaidoyers pro domo sua qu’il faut passer, même avec George Eliot, à la faiblesse humaine.

La question de morale étant ainsi réglée pour autrui, il s’agissait de la trancher pour elle. Accepterait-elle, en ce qui la concernait, les superstitions sociales sur ce qui est permis et ce qui est défendu ? Miss Evans se répondit : Non. Elle ne se sentait que très faiblement liée par les idées d’un monde où elle se considérait comme un être à part. Elle s’en remit à sa seule conscience du soin de décider ce qui était bien et ce qui était mal, sans admettre que sa conscience pût se tromper, ni qu’aucune personne intelligente, et la connaissant, pût hésiter à absoudre les yeux fermés toute résolution qu’elle aurait jugé bon de prendre. Ceci est presque incroyable, mais on en aura tout à l’heure les preuves. En attendant, nous espérons avoir rendu intelligible l’événement que nous avons à raconter. M. Robert Evans était mort en mai 1849. Sa fille alla d’abord passer quelques mois à Genève. Au retour, elle essaya de Griff, chez son frère. Elle n’y était pas depuis huit jours, qu’elle écrivait : « Oh ! quel temps lugubre ! quel pays lugubre ! quelles gens lugubres ! » Les Bray la recueillirent. Elle avait écrit à Genève un premier petit article de critique. Un second, plus important, parut dans la Westminster Review de janvier 1851. Ces tâtonnemens la laissaient agitée, tourmentée par des accès de larmes sans cause. « Ma vie, disait-elle, est un cauchemar perpétuel et toujours hantée par l’idée de quelque chose à faire que je n’ai jamais le temps ou, plutôt, l’énergie de faire. » Elle ne trouvait pas sa route et elle était malheureuse ; George Eliot, qui a prêché avec tant d’éloquence la nécessité de la résignation, n’a jamais su se résigner. Enfin, au printemps de cette année 1851, elle fut appelée par Chapman pour l’aider à diriger la Westminster Review et elle s’établit à Londres, où elle se trouva en relations avec nombre d’écrivains et de gens distingués des deux sexes. Ses occupations lui laissaient le temps d’écrire ; elle avait du succès ; le moment était venu de rebondir et elle demeurait affaissée. « Je suis un lierre, » dit-elle quelque part. Les lierres ne se redressent pas, ils cherchent un arbre. Miss Evans cherchait son arbre.

Parmi ses nouveaux amis de Londres était un petit homme chétif, tout grêlé de petite vérole. Ce qui lui restait de figure était mangé par la barbe et les sourcils. Les yeux enfoncés, la bouche en saillie, hérissé, dépeigné, il aurait fait frémir M. Robert Evans et les tantes Pearson par l’incorrection de sa tenue. Vif comme la poudre, gai comme un pinson, brillant causeur et esprit facile, c’était un touche-à-tout, faisant ceci, et puis cela, paraissant, disparaissant, reparaissant, réussissant, ne réussissant pas, et toujours de bonne humeur. Il avait été commis négociant, étudiant en médecine, philosophe, journaliste, romancier, auteur dramatique. Il avait joué les Arlequins dans une troupe ambulante. Il avait scandalisé Edimbourg en faisant le matin une conférence à l’Institut philosophique et en jouant Shylock le soir. Thackeray s’attendait à le rencontrer un jour dans Piccadilly monté sur un éléphant blanc, et tout Londres aurait trouvé cela aussi naturel que Thackeray. Il était de ces gens dont rien n’étonne, qui amusent toujours, fatiguent souvent, que personne ne prend au sérieux et qu’on ne peut s’empêcher d’aimer. Cet original se nommait George-Henry Lewes. Il avait deux ans de plus que miss Evans, étant né en 1817. Lorsqu’ils se rencontrèrent, il avait trente-quatre ans, elle en avait trente-deux.

Il lui déplut d’abord beaucoup, puis moins. Il devint l’homme utile, qui conduit au spectacle les demoiselles isolées. Bientôt il fut l’homme nécessaire. Elle se reprochait d’en avoir dit du mal : — « Il vaut mieux qu’il ne parait, écrivait-elle. Sous son air étourdi et fat, c’est un homme de cœur et de conscience. » — Un peu plus tard : — « Le pauvre Lewes est malade… Il est parti. Pas d’opéra et pas de plaisir pour moi d’ici un mois ! » — De son côté, elle lui plaisait. Sa laideur était toujours la même et Lewes n’avait pas deviné son génie, mais il aimait son esprit ouvert, sa droiture, sa chaleur de cœur. Et puis elle lui corrigeait ses épreuves, au besoin lui faisait ses articles. Ils s’aperçurent un beau jour qu’ils étaient indispensables l’un à l’autre.

Il y avait une difficulté : Lewes était marié. Il était séparé, mais sa femme vivait et il en avait trois enfans, qu’il faisait élever en Suisse. Ces circonstances ne l’arrêtèrent point, et il écrivit à miss Evans une longue lettre par laquelle, sans lui rien cacher, il lui demandait de venir vivre avec lui comme mari et femme. Miss Evans interrogea sa conscience, qui lui répondit : « Va ! » Sa conscience avait toujours eu sur le mariage des opinions particulières, très différentes des opinions courantes. Longtemps avant d’avoir rencontré Lewes, elle traitait nettement de « diabolique » la loi qui enchaîne un homme à l’épouse devenue « un cadavre vivant. » Entendons-nous bien. Elle ne rejetait pas la loi morale du mariage, mais sa loi sociale. Elle tenait beaucoup à ce qu’il n’y eût pas de confusion là-dessus dans l’esprit du public et il est même amusant de l’entendre se défendre avec énergie, quelques mois après avoir suivi Lewes, de partager « le relâchement de l’opinion et des mœurs en France relativement au lien du mariage [4]. » Il aurait été trop cruel pour la vertueuse Angleterre, qui est, comme chacun sait, la grande fabrique de moralité du globe, de voir son illustre apôtre du devoir, si sévère pour ses héroïnes, verser dans la proverbiale immoralité française. Ce calice lui fut épargné : « Le ciel me préserve, s’écria miss Evans [5], d’entreprendre la défense de la morale française, surtout en ce qui concerne le mariage ! Mais il est indéniable qu’une union contractée dans toute la maturité de la pensée et du sentiment et fondée uniquement sur une convenance intime et un attrait réciproque tend à mettre la femme en plus étroite communauté d’intelligence et de sympathie avec l’homme… La tranquillité et la sécurité du lien conjugal sont sans aucun doute favorables à la manifestation des plus hautes qualités chez les personnes qui ont déjà atteint un degré élevé de culture ; mais elles entretiennent rarement une passion assez forte pour exciter toutes les facultés à travailler de concert à conquérir ou à garder l’objet aimé, et pour transformer l’indolence en activité, la pesanteur d’esprit en perspicacité. »

En bon français, l’union libre assure seule à la femme le plein développement de ses facultés. C’est le mariage nihiliste présenté en style abstrait et chaste. Tels étant ses principes, par quoi aurait-elle été retenue ? Ni par la religion, puisqu’elle n’en avait plus, ni par la crainte du blâme, puisque ses amis ne la blâmeraient jamais de rien. Ce n’était pas non plus par le respect d’une famille trop humble pour être comptée. Elle ne prenait la place de personne : l’autre était partie. Elle ne nuisait pas à son autorité d’écrivain : elle ne se doutait pas qu’elle aurait jamais de l’autorité. Elle aurait pu se dire que le bonheur de l’individu doit être subordonné à la règle d’où dépend le bonheur de tous et que, suivant une belle parole, « il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent ; » mais elle n’y pensa pas. Le génie est égoïste. Il veut vivre, il se sent gêné par les moules que la société a construits pour la foule des êtres médiocres et moyens, et il fait tout craquer. Maintenant, si l’on se rappelle à quel point la femme était femme chez George Eliot, à quel être faible et craintif, impressionnable et passionné, nerveux et fragile, la nature, par un caprice bizarre, avait donné un cerveau puissant, combien intense était chez elle le besoin de tendresse, avec quelle ardeur elle aspirait à « quelque devoir de femme, quelque possibilité de se dévouer pour rendre un autre heureux » (Lettre du 4 décembre 1849), on ne verra qu’un dénoûment inévitable dans la réponse que miss Evans fit à la lettre de Lewes. Le 20 juillet 1854, ils partirent ensemble pour le continent.

Ses amis furent atterrés, sa famille rompit avec elle, le monde lui tourna le dos. Sa consternation devant l’effet produit serait risible si elle n’était si amère. Jusqu’aux Bray qui ne comprenaient pas et qui seraient peut-être perdus pour elle ! Une ligne tracée sept ans après met à nu la blessure terrible de ce cœur qui s’égarait, mais qui n’a jamais fait le mal sciemment. George Eliot écrivait à l’une des rares amies qui lui étaient restées fidèles au moment de l’éclat : — « La liste en est si courte que je me la rappelle facilement et que je me la récite souvent. » — La souffrance fut d’autant plus aiguë qu’il lui fut toujours impossible de comprendre qu’on la condamnât. Lorsque sa sœur chercha à se rapprocher d’elle, George Eliot le prit sur le ton généreux de l’innocent offensé qui consent à « oublier le passé » et à pardonner. A Mme Bray elle écrit : « S’il est dans ma vie un seul acte que j’aie accompli sérieusement, une seule relation que j’aie formée sérieusement, c’est mon union avec M. Lewes. Il est naturel que vous vous mépreniez sur mon compte, car non-seulement vous connaissez mal M. Lewes, mais vous ignorez les changemens qui se sont faits en moi dans les dernières années… Mais il est une chose du moins que je puis vous dire. Les liens formés et rompus à la légère sont ce que je n’accepte pas en théorie et ce que je ne pourrais admettre dans ma vie. Les femmes qui se contentent de ces sortes de liens n’agissent pas comme je l’ai fait. Qu’une personne élevée au-dessus des opinions du monde, affranchie des superstitions et suffisamment familière avec les réalités de la vie, déclare que mes relations avec M. Lewes sont immorales, je ne puis me l’expliquer qu’en me rappelant toute la subtilité et toute la complexité des influences qui façonnent l’opinion. Mais je fais en sorte de m’en souvenir et je ne me laisse pas aller à des pensées arrogantes ou peu charitables sur le compte de ceux qui nous condamnent, alors même que nous avions le droit d’attendre d’eux un verdict un peu différent. » (Lettre du 4 septembre 1855.) A une autre correspondante elle déclare sa volonté formelle d’être appelée désormais Mme Lewes. — « J’ai accepté et supporté, ajoutait-elle, toutes les responsabilités d’une femme mariée, et lorsque je vous aurai dit que nous avons trois grands garçons qui m’appellent : « mère » vous comprendrez que ce n’est pas seulement par égoïsme ou par dignité personnelle que j’invite toute personne qui me respecte à ne plus me désigner par mon nom de fille. »

A ne juger que superficiellement, la suite donna un démenti à la fameuse théorie sur laquelle George Eliot, romancière, devait échafauder tout son système de morale et qu’elle a exposée dans maint endroit de ses ouvrages, entre autres dans ces lignes de Romola : « Nos actions sont comme nos enfans, qui vivent et agissent en dehors de notre propre volonté. Bien plus, on peut étrangler des enfans, des actions, jamais : elles possèdent une vitalité indestructible, à la fois en nous et hors de nous. » Miss Evans parut aussi heureuse avec Lewes que si leur bonheur avait été légitime. Elle reconquit en partie ses amis et, sur la fin, le monde, à force de dignité et de tenue. Elle eut la gloire, elle fut aimée comme elle avait rêvé de l’être et, ce qui est plus extraordinaire que tout cela, elle n’expia pas plus au dedans d’elle qu’au dehors. Loin de subir l’espèce de détérioration morale qui est la suite habituelle et la punition de la faute, son âme alla s’épurant et s’élargissant, preuve bien forte, en l’absence du bienfait du remords, de la sécurité de sa conscience.

Il fallait pourtant que justice se fît. Elle éclata aux yeux lorsque vint cette gloire si peu attendue en 1854. « Elle croyait savoir, dit lord Acton, ce qu’elle avait perdu en suivant Lewes, elle ne le savait pas. Ce qu’elle sacrifia en réalité, ce fut la liberté de la parole, le premier rang parmi les femmes de son temps, et un tombeau à Westminster. » On peut être persuadé qu’aux heures de la popularité, une voix intérieure lui murmura plus d’une fois ces paroles sévères de lord Acton.


IV

En attendant, sa « nouvelle expérience, » comme elle l’appelait, réussissait d’une manière à engourdir ses scrupules si elle en avait eu. Ce sont, dans son Journal, des expressions de bonheur toutes les fois que sa pensée est ramenée vers Lewes. Le contact d’un esprit gai et alerte la stimulait et la mettait, pour ainsi dire, en équilibre. D’autre part, le lierre avait trouvé son arbre. Lewes se plaça entre elle et le monde en homme de cœur, et prit aussi pour lui les tribulations de la vie quotidienne. On lui a reproché d’avoir eu sur elle une mauvaise influence littéraire, d’avoir encouragé son goût pour les écrivains allemands, et de l’avoir mal conseillée pour ses romans. On a dit aussi qu’il avait retardé son retour à la tolérance religieuse, et qu’en revanche, sans avoir précisément entamé ses principes de morale, il l’avait rendue plus indulgente pour les égarés. Sur le dernier point, en vérité, il n’a pas eu tort. Les Anglais, qui ne sont pas plus des saints que d’autres hommes, sont trop disposés à faire consister la vertu à manquer d’indulgence pour les autres. La compassion pour le pauvre pécheur ne fait pas partie de la respectabilité britannique. J’ose dire que celle-ci n’y perdrait pourtant rien, et que, si Lewes n’a jamais donné de plus mauvais conseil à George Eliot que d’inscrire l’indulgence pour le prochain dans son code de morale, je l’absous de grand cœur. Elle aurait même abusé un peu plus de l’avis que je n’y verrais pas de mal.

L’influence littéraire de Lewes est plus discutable, mais on est obligé de tout lui pardonner parce que, sans lui, George Eliot n’aurait pas écrit de romans ; George Eliot n’aurait pas existé ; nous n’aurions eu que miss Evans et ses articles laborieux, qui seraient tous parfaitement oubliés aujourd’hui. Elle en avait fait beaucoup sans percer au-delà d’un petit cercle de lecteurs. Lewes lui suggéra de s’essayer dans la fiction. Il y revint, insista, la pressa, non qu’il eût confiance, mais plutôt pour mesurer ses forces. Au fond, il croyait qu’elle échouerait dans le dialogue et dans les parties dramatiques. Elle consentit enfin à tenter l’aventure, écrivit Amos Barton, la première des Scènes de la vie cléricale, et lut son manuscrit à Lewes. Quand ils furent à la mort de Milly, ils se mirent tous les deux a pleurer et Lewes l’embrassa en disant : « Vous êtes encore meilleure dans les parties tragiques que dans le comique. » Amos Barton commença à paraître dans une revue, anonymement, au mois de janvier 1857. Les autres Scènes suivirent à de courts intervalles et le tout fut immédiatement réuni en volume. La couverture portait : par George Eliot.

Le succès fut immense et la curiosité vivement excitée. Le secret avait été bien gardé et le public cherchait en vain qui était George Eliot. Dickens reconnaissait une main de femme, Thackeray était sûr que ce n’était pas une femme. Mme Carlyle écrivait à l’auteur inconnu qu’il devait être un peu vieux, avoir une femme et beaucoup d’enfans, aimer les chiens et être au moins cousin germain d’un clergyman. Plusieurs soutenaient que George Eliot ne pouvait être qu’un ecclésiastique et discutèrent s’il était de la haute ou de la basse église. Les pasteurs dissidens du comté de Warwick reconnurent un des leurs, un M. Liggins, qui nia faiblement, reçut les complimens, mangea les dîners en l’honneur de George Eliot, et ne s’opposa pas à ce que ses admiratrices organisassent une souscription en sa faveur, car « l’ouvrage ne lui avait rien rapporté du tout, » ce qui était rigoureusement vrai. M. Liggins, un bon jeune homme du reste, qui lavait ses tasses lui-même tout en recevant les hommages du Warwickshire, devint le cauchemar de la vraie George Eliot. Elle fut tellement dépitée, surtout lorsqu’elle vit M. Liggins, qui prenait goût à son rôle, accepter aussi la paternité d’Adam Bede, qu’elle n’y put tenir et se démasqua.

Elle ne traitait pas légèrement ce qui touchait ses romans. Elle avait dès le début envisagé son rôle de romancier comme un apostolat. Sa mission était de développer la sympathie, de répandre la paix et la bonne volonté parmi les hommes. « Le seul effet, disait-elle, que je désire ardemment de produire par mes écrits, est de rendre mes lecteurs plus capables d’imaginer et de sentir les peines et les joies de ceux qui diffèrent d’eux en tout, sauf en ceci : qu’ils sont des créatures humaines pleines de luttes et d’erreurs. » Qu’elle ne doutât pas d’atteindre son but, le passage suivant d’une lettre à son éditeur le prouve : « Oui, je suis sûre à présent qu’Adam Bede valait la peine d’être écrit, — qu’il aurait valu la peine de vivre de longues années pour l’écrire. » Et elle attribuait son succès à ce qu’elle se détachait, en composant, des préoccupations étroites et personnelles : « J’écris ce que j’aime et ce que je crois, ce que je sens être vrai et bon. » Elle jouissait délicieusement de penser qu’elle ne travaillait pas pour « un auditoire de critiques et de cercles littéraires, » comme tant d’auteurs « futiles » qu’elle souhaitait au fond des abîmes, mais pour la foule, qui a soif de vérité. Elle aurait bien voulu à présent envoyer les critiques rejoindre les auteurs futiles. Tant qu’elle avait tenu la férule, elle l’avait maniée avec conviction et vigueur, quelquefois à tour de bras. Ses idées avaient changé du tout au tout dès qu’il s’était agi de tendre la main à son tour. Que celui qui éprouve autant de plaisir à être jugé qu’à juger les autres lui jette la première pierre ! George Eliot auteur se rallia à l’instant à l’opinion universelle des auteurs sur les critiques, opinion que Carlyle a très exactement exprimée en son langage peu aimable mais pittoresque : « Ce sont des mouches à vers, » disait-il. George Eliot fut de l’avis de Carlyle, ce qui ne lui arrivait pas souvent, et trouva le bourdonnement de ces vilaines bêtes insupportable. Elle eut pour les critiques les seules paroles aigres que l’on rencontre dans sa correspondance. Ils étaient devenus pour elle « l’un des grands fléaux de notre temps, l’un des grands obstacles à la vraie culture. » George Eliot les traita désormais, en toute occasion, avec une profondeur de mépris dont le comique, de sa part, lui échappait. Elle ne faisait grâce qu’à deux ou trois, dont M. Emile Montégut, qui l’avait fléchie par sa rare pénétration et par le don précieux de sympathie qui rend sa critique si féconde. Tous les autres étaient bons à pendre et elle était tellement exaspérée de leurs éloges mêmes, qui ne lui semblaient jamais tomber juste, que, pour ménager ses nerfs, Lewes dut prendre le parti de lire les journaux le premier et d’y découper les articles où il était question d’elle.

La critique ne l’avait pourtant pas malmenée, loin de là. George Eliot fut portée aux nues dès son début, et les seules de ses œuvres qui aient reçu un accueil douteux sont ses vers, qui prêtent beaucoup à la discussion, et les Impressions de Théophaste Un Tel, galimatias triple s’il en fut jamais. Le reste fut une suite de triomphes, à propos desquels, puisque nous ne nous occupons ici que de la femme et non de l’écrivain, nous ne ferons que deux ou trois remarques.

Le succès est venu à George Eliot par où elle l’avait désiré. L’Angleterre a été remuée par l’élévation de sa morale. Aucun romancier n’avait encore fait une guerre aussi rude à l’égoïsme et présenté l’oubli de soi comme un devoir aussi impérieux. Elle disait : « Je m’efforce de prendre un vif plaisir au soleil qui brillera quand je ne serai plus là pour le voir, » et elle tâchait d’amener les autres aviser au même renoncement idéal. Son pays lui a été reconnaissant du chaud courant de sympathie qui circule dans ses œuvres et qui a amolli bien des cœurs, parmi ses milliers de lecteurs, en faveur des déshérités de ce monde : les médiocres, les ennuyeux, les humbles, les êtres ridicules ou laids, en un mot, tous les gens accoutumés à ne pas intéresser et qui n’en ont que plus besoin de se sentir reliés par une fibre sympathique à l’humanité supérieure ou prospère. Si ses livres lui survivent (elle s’était prise à en douter dans sa vieillesse) ils le devront à la noblesse de son enseignement plus qu’à un art qui n’a pas été sans défaut, loin de là.

Oserai-je dire que cet enseignement même ne me paraît pas irréprochable ? qu’il est possible, selon moi, d’en concevoir un, sinon plus pur, du moins plus doux et plus encourageant ? A mon avis, ce réseau à la fois flexible et serré de causes et d’effets, où M. Montégut voit avec raison la formule du roman de George Eliot, cette espèce de filet d’actions premières et de conséquences forcées dans lequel elle enferme l’homme, ressemble un peu trop à la fatalité antique. Si aucun regret, aucun remords, aucun effort ne peuvent jamais « étrangler une de nos actions, » il n’y a plus qu’à se croiser les bras après la faute commise. Il arrive à tant d’entre nous de faire le mal que nous ne voudrions pas, qu’il est cruel de venir nous dire : Ce mal, vous ne le déferez jamais. Il vit et il agit en dehors de votre propre volonté. Sa vitalité est indestructible en vous et hors de vous. — C’est peut-être vrai, mais alors, à quoi bon lutter ? A quoi bon vivre ? Je voudrais aussi à ses héroïnes des cœurs plus faibles, une justice moins exacte envers ceux qu’elles aiment. On ne mesurera jamais le bien que la femme a fait en sachant pardonner, et les femmes de George Eliot pardonnent peu. Dans Romola, à la première action répréhensible commise par Tito, sa femme, qui l’adorait et qui n’avait jamais vu que du bien on lui, se détourne avec aversion. Elle ne fait pas un effort pour l’arrêter sur la pente, il ne lui jaillit pas du cœur un seul mot pour relever un malheureux qui tombe et qui est son époux. Elle l’accable de son mépris et de sa colère et l’abandonne à son sort, parce qu’une créature vertueuse et fière n’a plus rien de commun avec l’homme qu’elle a cessé d’estimer complètement. C’est une manière de comprendre le devoir satisfaisante pour l’orgueil et, en outre, fort commode, mais un peu sommaire. On regrette pour la charmante Romola qu’elle ait eu la conscience tout à fait en repos après cette exécution. George Eliot cite dans ses lettres un cas analogue, qu’elle avait observé dans la vie réelle. Un homme s’enivrait. A force de douceur et d’énergie, à force d’avoir pardonné, sa femme réussit à le guérir de son vice. George Eliot admire la femme, mais elle déclare qu’il peut y avoir deux opinions sur sa conduite : on peut l’approuver ou la blâmer d’avoir supporté un époux dégradé, même dans un dessein louable. Là est l’erreur, la paille du système, introduite par l’orgueil. Il ne peut pas y avoir deux opinions sur la femme de l’ivrogne : elle avait raison et Romola avait tort. Il faut quelquefois être trop bon pour l’être assez.

Cette raideur est un des rares signes de sécheresse que l’on découvre chez George Eliot. Elle est en contradiction avec la tendresse de sa nature, mais si jamais caractère ne fut pas tout d’une pièce, c’est le sien. Il faut toujours s’attendre avec elle à une complexité d’idées et de sentimens qui déroute l’observateur, et dont une sorte de reflet, semble-t-il, paraissait sur son visage. Mlle Blind rapporte que, sur la fin, il n’y avait rien de plus étrange que ce vieux couple allant faire sa promenade quotidienne. Lewes ressemblait à « un réfugié polonais pas peigné et pétulant ; » George Eliot, avec sa grosse tête el sa longue figure sur un corps malingre, avait un air de sibylle. Ils marchaient d’un pas pressé, en gesticulant et en causant avec animation. Il me semble voir passer deux vieux farfadets réduits à faire une fin dans la philosophie. Chez eux, aux jours de réception, Lewes gardait sa vivacité, George Eliot avait une attitude grave. Elle restait assise dans son coin, avait le geste rare et lent et parlait presque bas, d’une voix sourde et douce, et avec le langage élaboré d’une élève de miss Rébecca. Courbée vers son interlocuteur, les yeux dans ses yeux, elle s’absorbait au point de ne pas s’apercevoir de l’entrée des visiteurs. La société anglaise s’était à moitié réconciliée avec elle, sa maison était recherchée par beaucoup, sinon par tous, et s’il est vrai, comme on l’a dit, que sa finisse position avait fini par lui peser, ce ne fut pas au point de détruire son bonheur. Elle était admirablement sincère, et son Journal est un témoin irrécusable de son bonheur « intense » et de son attachement inébranlable pour l’homme qu’elle appelait un « mari sublime. »

Toute biographie diminue d’intérêt à mesure que le sujet devient célèbre. Le mot est de George Eliot et très vrai en ce qui la concerne. Pendant les vingt années qui suivirent l’apparition de son premier roman, sa vie fut unie, sans autres événemens que l’enfantement de ses ouvrages et de nombreux voyages sur le continent. A la vérité, ses idées subissaient une nouvelle évolution, car son esprit était de ceux à qui l’immobilité est impossible, mais le travail s’accomplissait à présent sans la fougue d’autrefois, presque avec sérénité. Elle était tombée sous l’influence d’Auguste Comte : « Il a illuminé ma vie, » disait-elle avec reconnaissance à propos de la Politique positive. — Les disciples de Comte n’ont jamais regardé George Eliot comme un des leurs ; elle rejetait une trop grande partie du système pour appartenir à l’école ; mais elle prenait part au mouvement positiviste, et ce fut en faveur de Comte qu’elle renonça à l’indépendance intellectuelle qui avait suivi sa rupture avec la religion. Sans accepter une autorité, elle se soumit derechef à une discipline mentale. Au fond, elle était moins faite que qui que ce soit au monde pour s’en passer. Elle avait un trop grand besoin de s’appuyer. Sa forte éducation protestante avait été impuissante à lui donner la vigueur nécessaire pour porter seule « le poids de ce monde inintelligible (Lettre ; fin 1844) » et celui de nos responsabilités envers les autres et envers nous-mêmes. Il lui aurait fallu, au sortir de Griff, un de ces directeurs spirituels qui firent la gloire du clergé catholique français au XVIIe siècle. L’influence de Comte ne se trouva pas en désaccord avec le besoin intime de son âme. Comte n’aimait pas le protestantisme, mais il reconnaissait les services que l’église romaine avait rendus à l’humanité, ne fût-ce qu’à titre transitoire. George Eliot se mit à suivre les cérémonies du culte catholique. Il serait puéril de chercher à deviner ce qui serait advenu si elle n’était pas morte si tôt après Lewes, iconoclaste endurci et militant, mais nous devions indiquer la teinte catholique de plus en plus prononcée de l’âge mûr.

L’été de 1878 fut particulièrement mauvais pour Lewes, dont la santé était ruinée, et pour sa compagne, qui n’était guère plus robuste. Les beaux jours d’automne amenèrent un mieux pour tous deux, mais, vers la mi-novembre, Lewes fit une imprudence, prit froid et tomba gravement malade. Il mourut le 28 du même mois. L’Angleterre l’a jugé sévèrement. Elle lui en a voulu d’avoir été l’instrument de la chute d’une George Eliot. L’équité exige que l’on se demande s’il a réellement été l’instrument ou seulement l’occasion. On remarquera que l’on est ici en présence, non d’une passion, mais d’une idée fausse. Les amis de miss Evans l’ont défendue d’avoir cédé à la tyrannie de l’amour. Ils ont représenté son union avec Lewes comme un mariage de raison conclu dans des circonstances un peu particulières, sur lesquelles miss Evans avait passé à cause de sa notion personnelle du bien et du mal. Lewes avait donc profité de la situation ; il ne l’avait pas provoquée.

Il fut violemment regretté pendant six mois. Qu’on ne sourie pas de ce chiffre. Combien d’entre nous sont sûrs d’être pleures pendant une demi-année ? George Eliot parlait de bonne foi de son « deuil éternel, » de « la douleur qui ne guérirait jamais, » et l’ironie des choses humaines voulait qu’elle en parlât justement à M. Cross. C’était un ami dévoué et un galant homme. Avec lui, elle s’épanchait. Ils lisaient ensemble Dante et la Bible, Chaucer et Wordsworth ; ils allaient ensemble aux Musées, et George Eliot, malgré ses soixante années, sentait son cœur se ranimer au contact de cette jeune et chaude affection ; M. Cross était beaucoup plus jeune qu’elle. Elle ne songea pas qu’elle s’ôtait elle-même la meilleure excuse pour le passé en prouvant que Lewes n’avait pas été pour elle l’homme unique ; ou, si elle y songea, le plaisir d’être aimée et soutenue, la joie de rentrer dans la régularité, emportèrent ses scrupules. Le 6 mai 1880, elle causa au public un étonnement presque aussi vif qu’en 1854 : elle épousa M. Cross. Elle ne se dissimulait pas que plus d’un « trouverait son action incompréhensible » et qu’elle allait « blesser bien des personnes dont elle se souciait. » Elle passa outre, et les lettres écrites pendant son voyage de noces sont les plus curieuses des trois volumes. Ce sont les seules où il y ait de l’expansion. Le bonheur a vaincu les longues habitudes de réserve. Elle a des ravissemens qui ne se peuvent contenir, des heures où l’univers lui paraît si beau qu’elle a besoin de le crier. Nous croyons que si l’on compare ces dernières lettres au reste de la correspondance, d’un ton si froid et si guindé, le caractère de George Eliot achève de s’éclairer. M. Cross explique Lewes, et réciproquement. La femme qui possède encore une telle chaleur de sentiment sous des cheveux gris a beau avoir une intelligence virile, elle est la sœur de Juliette et de Desdémone, et aussi incapable qu’elles de faire toute sa joie de l’étude de la philosophie allemande et de la sociologie : — « Je me sentais devenir dure, — je sentais la source de la tendresse et de la sympathie se dessécher ; — elle a été rouverte par un grand don d’amour. » — On n’est pas plus femme que George Eliot, et son histoire n’est énigmatique que si l’on part de l’idée contraire.

Elle ne jouit pas longtemps de son nouveau bonheur. Elle mourut la même année, le 22 décembre 1880.

George Eliot a eu toutes les grandeurs et toutes les faiblesses de son sexe. Elle a été tendre et généreuse, enthousiaste et dévouée, exigeante, jalouse, poltronne. Son âme affamée d’affection était reconnaissante de ce qu’on lui donnait et sans fiel contre qui la repoussait, mais le besoin d’être aimée, de tenir un cœur d’homme entre ses mains, avait chez elle l’âpreté particulière qu’il prend souvent chez les femmes laides : il lui a fait commettre la seule erreur de sa vie et sa plus grande maladresse. Ses sentimens étaient délicats et nobles, mais ils la dominaient, la rendant susceptible et exclusive. Orgueilleuse, elle poussait la timidité à un degré qui n’accompagne d’ordinaire que l’extrême défiance de soi-même ou l’extrême vanité, et elle n’était pourtant ni vaniteuse, ni humble ; elle avait l’ambition trop haute et trop impatiente, l’esprit trop large, pour s’embarrasser des mesquineries de l’amour-propre, et à peine sut-elle penser qu’elle eut la conscience, je ne dirai pas exagérée, mais très complète, de sa valeur et de son droit à la faire reconnaître. Elle divisait le travail de l’humanité en deux lots : le travail inférieur, destiné à être exécuté par les êtres inférieurs et moyens, particulièrement par les femmes, et le travail supérieur, sacré, que peu sont en état d’accomplir. La petite Mary Ann, la gamine ébouriffée qui allait à l’école avec les jeunes paysans et leur grimpait sur le dos, se sentait appelée au lot sacré.

Tous ceux qui l’ont approchée l’ont louée unanimement d’une infinité de qualités grandes et rares ; je ne vois pas que personne ait loué son naturel ou son abandon. Ses lettres n’ont jamais l’accent intime et familier, ni le tour facile ou imprévu ; pour tout dire, elles manquent de grâce, et telle est George Eliot dans sa correspondance, telle semble bien avoir été George Eliot dans sa conversation et sa manière d’être. Elle répondait à l’idée que les enfans se font d’une femme de génie : une dame dont on a peur et qui ne dit que des choses difficiles à comprendre. Le sérieux de son esprit et de sa physionomie a causé la méprise d’une partie du public, qui l’a crue aussi peu de son sexe que possible, d’où des étonnemens profonds. Encore une fois, c’est le contraire qui est la vérité. En ne l’oubliant pas, on comprend tout, dans une vie remarquable par son unité ; dès qu’on l’oublie, l’histoire de George Eliot devient incompréhensible.

Maintenant, si nous recherchons, comme elle voulait que le fît tout biographe, la signification que son expérience peut avoir pour ses semblables, nous arrivons à une conclusion très morale, encourageante pour la vertu. Son exemple prouve combien l’on se trompe lorsqu’on s’imagine simplifier et faciliter sa vie en secouant les contraintes établies par la prudence ou les préjugés de la société : on la complique au contraire de manière à dégoûter tous les gens sages des rébellions et à leur faire juger, fussent-ils hérétiques en morale, que le mieux est encore de suivre la bonne vieille routine. Cela dit, personne, croyons-nous, n’hésitera à faire descendre sur George Eliot un rayon de l’indulgence qu’elle a refusée à ses héroïnes, par délicatesse peut-être et par un retour personnel. Personne ne niera que cette femme remarquable a mérité non-seulement notre admiration, mais notre estime, et personne ne la lui marchandera.


ARVÈDE BARINE.

  1. Revue du 1er et du 15 mars 1883.
  2. Voir dans Theophrastus Such, le chapitre intitulé : Regard en arrière. Il contient plusieurs fragmens autobiographiques.
  3. Le Roman naturaliste, par M. Ferdinand Brunetière.
  4. Article sur la Madame de Sablé de Victor Cousin.
  5. Ibid.