George Sand, sa vie et ses œuvres/1/7

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Plon et Nourrit (1p. 384-448).

CHAPITRE VII

(1832-1833)


Malheurs sociaux et intimes. — Rupture avec Sandeau. — Prosper Mérimée. — La Double Méprise et Marianna. — François Rollinat. — Lélia. — Gustave Planche. — De Latouche et Sainte-Beuve. — Lavinia, Obermann, Cora, Garnier.


À L’époque où les unes après les autres ces œuvres hardies et brillantes paraissaient à l’horizon littéraire, la vie personnelle de George Sand avait complètement changé et ne ressemblait nullement aux premiers mois de son séjour à Paris, ce temps de joie et d’ivresse. Déjà l’année 1831 avait fini assez mal pour George Sand. Elle avait été très malade ; elle écrit à Boucoiran, le 13 novembre[1], qu’elle avait eu quelque chose comme une « congestion cérébrale, en d’autres termes une attaque d’apoplexie » ce qui avait amené deux saignées. Elle fut soignée par un jeune Sancerrois, Émile Régnault[2], alors carabin et grand ami de Sandeau. Il la soignait avec abnégation et dévouement, passant auprès de la malade des nuits entières sans fermer l’œil, toujours sur le qui-vive, ne dormant qu’à peine sur un canapé du salon.

En décembre, George Sand eut une rechute, et ce ne fut qu’à la fin du mois qu’elle se sentit assez rétablie pour aller à Nohant. En janvier 1832, elle fut encore malade, ainsi que ses enfants. Son humeur était noire et ses lettres de janvier à avril, portent une empreinte de sombre tristesse. En avril, elle partit pour Paris avec Solange. C’est à cette époque qu’il faut rapporter la description qu’elle fait de sa vie avec sa fille au quai Saint-Michel dans l’Histoire de ma Vie[3], racontant comment une excellente voisine avait pris la petite berrichonne sous sa protection et la faisait jouer auprès d’elle avec d’autres enfants, lorsqu’Aurore était occupée ou qu’elle avait à sortir.

À peine établie à Paris avec Solange, George Sand tomba de nouveau malade, et cette fois elle inspira plus de craintes encore à ses amis qui prirent la maladie pour un des premiers cas du choléra qui venait d’éclater à Paris. Elle écrit à sa mère : « Mes amis et mes portiers épouvantés ont décidé que j’avais le choléra ; le médecin a eu beau les assurer du contraire. Ils le croient et le croiront toujours. Deux de mes plus dévoués sont couchés dans mon salon, l’un par terre, l’autre je ne sais où. Je m’éveille et m’étonne beaucoup du grand aria que je vois autour de moi, car je vous assure que j’étais bien moins malade qu’ils ne me font. J’ai eu quelques symptômes du choléra, mais si légers, qu’une tasse de thé et des couvertures les ont dissipés et que j’ai dormi comme un sonneur jusqu’à midi[4]. » Il est à croire que ce choléra n’était pas bien effrayant et qu’en général George Sand avait des notions fort peu exactes sur cette maladie, car, lorsqu’elle écrivit un an plus tard, Lélia, dans une scène des plus importantes du roman, elle représenta son héroïne parlant philosophie avec ses amis au milieu d’une attaque très intense de choléra, et terrassant le pusillanime moine Magnus par la force de son esprit et de sa libre pensée. George Sand est sans doute l’unique romancière qui ait condamné son héroïne à souffrir de cette maladie si peu poétique ; il est fort probable qu’elle même ne l’a jamais eue et que c’est à tort que ses amis ont eu peur pour elle. Si nous nous sommes permis de citer ici ce passage peut-être peu intéressant de la lettre de George Sand à sa mère, c’est parce que nous avons voulu par là excuser quelque peu cette scène de Lélia absolument invraisemblable.

Le temps alors était en général à la tristesse. Le choléra avait d’abord frappé de terreur les habitants de Paris, puis éclatèrent ces émeutes de triste mémoire, qui finirent par le massacre du cloître Saint-Merry. Enfin le choléra se propagea en province. Aurore Dudevant fut inquiète pour son mari, alors membre du jury aux assises de Châteauroux (ce qui ne manquera pas d’étonner le lecteur, s’il n’a pas encore assez remarqué combien les relations des deux époux étaient amicales même après leur séparation). Elle craignit également pour Maurice qui était resté avec son précepteur à Nohant. Cependant, toutes ces craintes furent gratuites : au mois d’août, toute la famille, saine et sauve, se réunit à Nohant.

Alors, soit qu’il se fut passé quelque chose de terrible dans la vie d’Aurore, soit qu’à chaque arrivée à Nohant elle sentit plus profondément le côté anormal de sa vie en commun avec Dudevant et se convainquit combien alors ces mêmes relations paisibles devenaient hostiles, il est certain que le malaise moral dont elle souffrait depuis le commencement de l’année s’accentua tout â coup. Le 20 août, à peine arrivée à Nohant, elle écrivait à Rollinat qu’elle désirait le voir et lui proposait de faire une partie de plaisir avec d’autres amis à Valençay, ou bien d’aller elle-même le retrouver chez lui à Châteauroux, et, comme toujours dans sa correspondance avec ses amis, elle décrivait ses préparatifs pour « ce voyage autour du monde » de la manière la plus humoristique.

Aurore avait fait la connaissance de M. Rollinat père et de sa nombreuse famille, en 1831, mais elle s’était surtout liée d’amitié avec François Rollinat, une amitié tout exceptionnelle, toute particulière, quelque chose hors de l’ordinaire, l’idéal des relations humaines. C’était une absolue et constante pénétration réciproque de pensées et de sentiments, une presque entière identité d’idées et de tendances, une entente mutuelle à demi-mots, l’absence complète de discordance et de dissentiment en quoi où à propos de quoi que ce fût, en un mot, François Rollinat fut l’alter ego de George Sand, son double moral.

Et voilà que deux jours après le billet que nous venons de mentionner, George Sand écrivait le 22 août, à ce même Rollinat : « Je n’irai point à Valençay, je n’irai point à Châteauroux, j’irai peut-être au cimetière »… [5] et elle l’invitait à venir la voir au plus vite à Nohant. Ce billet de quelques lignes, écrit négligemment et d’une écriture nerveuse, témoigne par sa seule vue du triste état d’esprit, dans lequel Aurore Dudevant se trouvait alors. Toutes ses autres lettres de la fin de cette année sont également pleines de mélancolie et de pessimisme. La vie sociale de Paris et la vie privée d’Aurore Dudevant étaient troublées, il y régnait la tristesse des rêves perdus et des espoirs déçus, une sourde irritation, un dépit impuissant, un morne désespoir.

Au mois de novembre, George Sand s’installa avec Solange dans un autre Logement quai Malaquais, dont de Latouche lui avait cédé le bail. Elle y était mieux que dans la mansarde qu’elle avait occupée : il y faisait plus chaud, tout y était calfeutré et tapissé. Une servante qu’Aurore avait amenée de Nohant faisait la cuisine, lavait le linge et soignait la petite fille. Indiana avait apporté de la gloire et de l’argent. Après Valentine, Aurore n’eut plus à se soucier du sort de ses œuvres, les éditeurs sollicitaient le droit d’imprimer ses romans. La Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes se les disputaient aussi. La Revue des Deux Mondes l’emporta. George Sand s’engagea par contrat à lui fournir « pour une rente de quatre mille francs, trente-deux pages d’écriture toutes les six semaines[6] ».

Mais Le bonheur qui avait régné dans la froide et incommode mansarde du quai Saint-Michel, semblait fuir le gentil logement du quai Malaquais. L’amour, naguère si heureux, de la jeune femme pour Jules Sandeau était maintenant devenu une source de souffrances et de nouvelles déceptions. Aurore vit avec terreur que son union « libre » était tout aussi malheureuse que l’avait été pour elle le mariage. Vers le commencement de 1833, cette liaison se brisa soudainement. M. Edmond Plauchut[7] raconte que, désirant faire une surprise à Sandeau, Aurore Dudevant arriva à l’improviste de Nohant et le trouva en conversation criminelle avec une blanchisseuse quelconque. La rupture fut immédiate et définitive. En juin 1833, George Sand écrit à ce propos à Émile Régnault :

13 juin 1833.

« Cher ami, je viens d’écrire à M. Desgranges pour lui donner congé de l’appartement de Jules et lui demander quittance des deux termes échus que je veux payer ; l’appartement sera donc à ma charge jusqu’au mois de janvier 1834.

« … Je reprends chez moi le reste de mes meubles. Je ferai un paquet de quelques hardes de Jules, restées dans les armoires et je les ferai porter chez vous, car je désire n’avoir aucune entrevue, aucune relation avec lui à son retour, qui, d’après les derniers mots de sa lettre, que vous m’avez montrée, me parait devoir ou pouvoir être prochain. J’ai été trop profondément blessée des découvertes que j’ai faites sur sa conduite, pour lui conserver aucun autre sentiment qu’une compassion affectueuse. Faites-lui comprendre, tant qu’il en sera besoin, que rien dans l’avenir ne peut nous rapprocher. Si cette dure commission n’est pas nécessaire, c’est-à-dire si Jules comprend de lui-même qu’il doit en être ainsi, épargnez-lui le chagrin d’apprendre qu’il a tout perdu, même mon estime. Il a sans doute perdu la sienne propre. Il est assez puni… »


Remarquons que c’est à cet épisode que s’est attachée une légende souvent racontée depuis, et dont l’auteur fut Paul de Musset : que George Sand avait elle-même, en l’absence de Sandeau, alors en Italie, pris ses lettres dans le bureau de ce dernier et les avait brûlées. Remarquons aussi que quoique George Sand le nie (par exemple dans la fameuse lettre à Mirecourt), Sandeau était effectivement allé en Italie à ses frais à elle, et que, malgré sa rupture avec lui, elle était restée en de bonnes relations avec la famille Sandeau. Ainsi, le 18 juillet 1833, elle écrivait encore à Mlle Félicie Sandeau, à Niort : « Notre bon Jules est à Florence »… « pour sa santé », ajoutant que ce petit voyage était « très utiles à Jules pour écrire et raconter », et terminait en priant Mlle Félicie de présenter ses salutations à son père et d’embrasser sa mère, etc. Nous attirons aussi l’attention du lecteur sur le passage très transparent du roman de Sandeau, Marianna, où l’auteur raconte comment Henry partageait, sans scrupule, les ressources de Marianna, trouvant, qu’entre eux, « tout était commun ».

Néanmoins, au commencement de 1833, tout rapport personnel entre George Sand et Jules Sandeau avait cessé et ils ne se rencontrèrent que très rarement plus tard. Nous savons, par exemple, par le journal d’Aurore, qu’elle envoya en 1835 à Musset, que le hasard les avait mis en présence l’un de l’autre chez Gustave Papet, en décembre 1834, et qu’ils avaient alors causé paisiblement. Mais en 1833, elle ne voulait pas entendre parler de le voir.

Le désespoir d’Aurore fut extrême. Elle avait pu s’expliquer la trahison grossière de la part de Dudevant par l’absence du véritable amour dès les débuts de leur mariage, mais Jules Sandeau l’avait passionnément aimée, leur liaison était une liaison de deux cœurs, leur camaraderie et leur amitié avaient précédé leur union ; ils n’avaient qu’une seule âme ; leurs intérêts, leurs goûts, étaient en tout semblables. Et cependant Sandeau l’avait trahie, et la trahison axait été tout aussi simplement grossière que celle de son mari. Où en trouver l’explication ? N’était-ce là qu’un effet fatal du hasard ou était-ce une tendance générale masculine ? Un amour élevé, platonique, comme celui d’Aurélien de Sèze, s’éteint et se flétrit, parce qu’il est incomplet, détaché de la vie réelle ; mais l’amour passionné et heureux serait-il aussi peu à l’abri de la trahison, des « distractions », d’un caprice de sensualité, que l’amour prosaïque du mariage ? « Le néant est son nom » ! Voilà ce que semblait se dire avec mépris George Sand. Oui, elle avait rêvé trouver une âme dans l’être aimé, et elle avait elle-même donné tout son être. Mais pour les hommes ? L’amour est-il le même sentiment que pour la femme ? L’amour pur et l’amour sensuel ne sont-ils pas chez eux en contradiction continuelle ? Est-ce qu’ils ne sont pas, tout en aimant une femme, capables de la trahir avec la première venue ? Et, au contraire, est-ce qu’ils ne sont pas capables, malgré l’intimité la plus complète, de rester intellectuellement étrangers à la femme aimée ? La fidélité et l’éternité dans l’amour ne sont que mirage. Tout dépend d’un moment. Les serments ne sont que tromperie. Les rêves de l’union des âmes sont de naïves illusions. Dans l’amour, comme partout ailleurs, règne le hasard. L’esprit et la matière sont hostiles l’un à l’autre et le plus souvent c’est la matière qui remporte le triomphe sur l’esprit…

Et autour d’elle, Aurore Dudevant entendait alors retentir les prédictions hardie des « romantiques » et des Saint-Simoniens, renversant tous les principes d’antan, des tirades éloquentes sur la légitimité de tous les instincts et, en particulier, sur la toute-puissance de l’amour ; sur la sottise de réprimer ses passions, surtout celles qui sont « naturelles » ; sur l’égalité des droits des deux sexes devant les droits de la nature ; sur l’injustice qu’il y a de mesurer autrement la morale de l’homme et celle de la femme, etc. La jeune femme inexpérimentée qui venait de goûter au fruit défendu et l’avait trouvé médiocrement doux, eut comme un vertige au milieu de tous ces paradoxes et de toutes ces contradictions. Et, en même temps, s’éveillèrent en elle les indomptables instincts de la fière indépendance. C’était un trait de caractère qui s’était manifesté chez elle depuis l’enfance. Le moindre joug, la moindre pression de la part de ceux qui l’entouraient suffisaient pour faire surgir en elle l’esprit de contradiction et lui faire « prendre le mors aux dents ». Les années de sourde révolte et de mécontentement qu’elle avait passées à Nohant avaient aiguisé et développé à l’excès cet esprit de contradiction, et, à ce moment, il se produisit en elle quelque chose de semblable à ce qui avait éclaté, lorsque la grand’mère lui avait révélé le passé et la nature de sa mère. Comme alors, le chagrin de se voir déçue dans ce qu’elle avait de plus cher au monde, le mal irréparable, l’absence de toute espérance en un avenir meilleur, amenèrent Aurore au plus dangereux, au plus funeste de tous les états d’esprit : à l’apathie morne, à l’indifférence désespérée. « Eh bien, s’il en est ainsi, tout m’est égal, » semblait-elle se dire. « Ah ! ils ne cherchent dans l’amour que le plaisir, ils s’adonnent à chaque nouvelle passion sans daigner regarder en arrière, ils disent que dans leurs liaisons sans nombre ils finissent par trouver le véritable amour, ce sentiment sans égal, tout puissant et justifiant tout, prêché par Les romantiques. Très bien ! Pourquoi la femme ne ferait-elle pas de même ? Pourquoi doit-elle seule payer les malheurs et les insuccès ? Qu’en sait-elle ? Peut-être ses sentiments précédents n’ont-ils été qu’une série de méprises, et l’avenir lui réserve-t-il cette grande passion toute puissante ?… » Joignez à tout cela les guet-apens d’un tempérament hérité des aïeux et la soif du bonheur, qui venait de se réveiller !… Et cette infatigable chercheuse d’idéal, cette romancière dont le premier roman avait été trouvé par de Latouche, trop vertueux et, par cela même, trop peu conforme à la réalité, risquant de mériter, de la part des lecteurs, l’épithète « d’invraisemblable », la rêveuse qui avait, pendant six ans, aimé son ami lointain d’un amour presque mystique, la compagne de Jules Sandeau, pénétrée des idées les plus pures et les plus honnêtes sur l’amour et la fidélité, elle ne cherche maintenant que l’oubli, elle se laisse emporter par La soif des sensations, des plaisirs. Son entourage, les exemples qu’elle voyait autour d’elle, tout la poussait dans cette dangereuse et sombre voie.

Vers cette époque, elle fit, dans des circonstances assez extraordinaires, la connaissance de Marie Dorval, célèbre actrice tragique et très amie de Sandeau (plus tard sa maîtresse) : « J’avais publié seulement Indiana, je crois, quand, poussée vers Mme Dorval par une sympathie profonde, je lui écrivis pour lui demander de me recevoir. Je n’étais nullement célèbre et je ne sais même si elle avait entendu parler de mon livre. Mais ma lettre la frappa par sa sincérité. Le jour même où elle l’avait reçue, comme je parlais de cette lettre à Jules Sandeau, la porte de ma mansarde s’ouvre brusquement, et une femme vient me sauter au cou avec effusion, en criant tout essoufflée : « Me voilà, moi ! » Je ne l’avais jamais vue que sur les planches, mais sa voix était si bien dans mes oreilles que je n’hésitai pas à la reconnaître. Elle était mieux que jolie, elle était charmante ; et cependant elle était jolie, mais si charmante que cela était inutile. Ce n’était pas une figure, c’était une physionomie, une âme. Elle était encore mince, et sa taille était un souple roseau qui semblait toujours balancé par quelque souffle mystérieux, sensible pour lui seul. Jules Sandeau la compara, ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau. « Je suis sûr, disait-il, qu’on chercherait dans l’univers entier une plume aussi légère et aussi molle que celle qu’elle a trouvée. Cette plume unique et merveilleuse a volé vers elle par la loi des affinités, ou elle est tombée sur elle de l’aile de quelque fée en voyage…[8]. »

En lisant la lettre de George Sand, l’actrice s’était rappelée une lettre naïve et enthousiaste qu’elle avait écrite dans sa jeunesse à Mlle Mars et que celle-ci avait reçue froidement, bien qu’en l’écrivant, la jeune Dorval se fut sentie, pour la première fois, véritablement artiste. Devinant que la lettre d’Aurore avait été écrite par une vraie artiste aussi et ne voulant pas faire comme Mlle Mars, Marie Dorval était accourue dans sa mansarde. Depuis ce jour, l’amitié la plus cordiale lia les deux femmes[9]. George Sand a consacré à son amie un chapitre à part de l’Histoire de ma Vie[10]. Elle y raconte les souffrances et les déboires de cette malheureuse actrice trop impétueuse, ménageant trop peu ses forces sur la scène, de cette malheureuse femme trop sincère, ménageant trop peu son âme dans la vie réelle. Malgré la grandeur de son talent, elle n’a atteint ni à la richesse, ni à la gloire, avantages qui sont le lot d’actrices souvent plus froides, plus réservées. Toute sa vie était une alternance continuelle d’enivrements et de désenchantements ; elle vivait sans s’épargner, ne mesurant ni les forces de l’âme, ni celles du corps, ne connaissant pas le doute, se livrant sans réserve à chaque nouveau sentiment et jouant chaque rôle avec toute la force de sa passion et de son talent. Elle appartenait à ce type d’artistes qui, selon l’expression russe, « jouent de leurs entrailles ». C’était une de ces natures qui, tout à coup, à force de sincérité peuvent, dans un même acte, être sublimes et médiocres, capables de conduire deux scènes de suite avec une puissance inimitable, pour tomber, dans la troisième, au-dessous du faible[11].

Elle aimait ses enfants passionnément et outre mesure et elle eût à essuyer de la part de plusieurs d’entre eux, comme de la part de beaucoup de ses relations, la froideur et l’ingratitude. Elle mourut épuisée par le chagrin d’avoir perdu son petit-fils, — sa joie, au milieu des privations les les plus horribles, — usée avant l’âge, comme brûlée par le feu intérieur qui la consumait[12].

Nous trouvons inutile de nous arrêter sur le chapitre de l’Histoire de ma Vie consacré à Marie Dorval, ce chapitre nous paraissant toutes les fois que nous l’avons relu, écrit pro domo sua. Par exemple, les rapports entre Mme Dorval et sa fille qui lui a brisé le cœur, n’ont, évidemment, été décrits avec tant de compassion et de détails que parce qu’ils sont la copie exacte de ce que George Sand eût elle-même à souffrir à l’époque où elle commença l’Histoire de ma Vie. C’est pour cela que nous considérons ce chapitre, non comme une biographie proprement dite de Mme Dorval, mais plutôt comme un document purement psychologique et autobiographique important pour la biographie de George Sand elle-même. Nous y reviendrons dans l’analyse de l’Histoire de ma Vie.

Marie Dorval, une belle et bonne âme en principe, avait une vie remplie de toutes sortes de vicissitudes ; son tempérament passionné, la liberté des mœurs théâtrales en faisaient une amie dangereuse pour le jeune femme de vingt-sept ans, qui, après des années de rêverie et de mysticisme passées au couvent et à Nohant, se trouvait transplantée à Paris, comme elle le dit elle-même « avec des idées très arrêtées sur les choses abstraites à mon usage, mais avec une grande indifférence et une complète ignorance des choses de la réalité… ». Et voilà pourquoi Marie Dorval, cette âme honnête, naïve et ardente, eût une influence si pernicieuse sur Aurore Dudevant, que nous n’osons même pas l’approfondir.

L’époque où ces deux femmes se connurent fut fatale à George Sand. Tout en elle était en fermentation ; ses croyances antérieures s’écroulaient, avaient été l’une après l’autre mises à l’épreuve, ses espérances étaient déçues. Le passé était triste, le présent désolé, l’avenir sombre. Et à peine eût-elle rompu avec Sandeau, que le cœur malade, meurtri, désespéré, l’âme désenchantée, la tête hantée des idées les plus noires, les plus sinistres, elle chercha l’oubli et la consolation dans une nouvelle liaison, inexcusable, incroyablement passagère. Presque sans amour, sans trop savoir elle-même pourquoi, elle se donna à Prosper Mérimée. Voici ce qu’elle écrit à ce sujet à Sainte-Beuve[13], et c’est si caractéristique, si horrible dans sa désolante sincérité que tous commentaires seraient superflus : « Déjà très vieille et encore un peu jeune, je voulais en finir avec cette lutte entre la veille et le lendemain ; je voulais arranger tout de suite ma vie comme elle devait l’être toujours. J’avais, comme tout le monde, des jours de volonté grave et de saine résignation ; mais, comme tout le monde, j’avais des jours d’inquiétude, de souffrance et d’ennui mortel. Ces jours-là, j’étais si déplorablement sombre et chagrine que je désespérais de tout, et que, prête à m’aller noyer, je demandais au ciel, avec angoisse, s’il n’était pas sur terre un bonheur, un soulagement, même un plaisir.

« Vous ne m’avez pas demandé de confidence : je ne vous en fais pas, en vous disant ce que je vais vous dire, car je ne vous demande pas de discrétion. Je serais prête à raconter et à imprimer tous les faits de ma vie, si je croyais que cela pût être utile à quelqu’un. Comme votre estime m’est utile et nécessaire, j’ai le droit de me montrer à vous telle que je suis, même quand vous repousseriez ma confession.

« Un de ces jours d’ennui et de désespoir, je rencontrai un homme qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina entièrement ; pendant huit jours je crus qu’il avait le secret du bonheur, qu’il me l’apprendrait, que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais qu’il avait souffert comme moi et qu’il avait triomphé de sa sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté. Je suis toujours portée à croire le premier cas. Mais à présent peu m’importe, je continue mon récit.

« Je ne me convainquis pas assez d’une chose, c’est que j’étais absolument et complètement Lélia[14]. Je voulus me persuader que non ; j’espérais pouvoir abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes côtés une femme sans frein[15], et elle était sublime ; moi, austère et presque vierge, j’étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon isolement. J’essayai de vaincre ma nature, d’oublier les mécomptes du passé. Cet homme qui ne voulait m’aimer qu’à une condition, et qui savait me faire désirer son amour, me persuadait qu’il pouvait exister pour moi une sorte d’amour supportable aux sens, enivrant à l’âme. Je l’avais compris comme cela jadis, et je me disais que, peut-être, n’avais-je pas assez connu l’amour moral pour tolérer l’autre, j’étais atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne des vertiges et qui fait, qu’après avoir tout nié, on remet tout en question et l’on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles qu’on a abjurées. Ainsi, après avoir cru que des années d’intimité ne pouvaient pas me lier à une autre existence, je m’imaginai que la fascination de quelques jours déciderait de mon existence. Enfin je me conduisis à trente ans, comme une fille de quinze ne l’eût pas fait. Prenez courage… le reste de l’histoire est odieux à raconter. Mais pourquoi aurais-je honte d’être ridicule, si je n’ai pas été coupable ?

« L’expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de dégoût, de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu’une raillerie amère et frivole. Ce fut tout, et l’on a résumé cette histoire en deux mots que je n’ai pas dits, que Mme Dorval n’a ni trahis, ni inventés, et qui font peu d’honneur à l’imagination de M. Dumas[16]. »

Cette dernière phrase semble ne pas s’accorder avec la page inédite que nous trouvons dans les Sketches and Hints, album où George Sand notait ses impressions et ses pensées :

« Laissez-moi l’aimer ; je sais qui elle est et ce qu’elle vaut. Ses défauts, je les connais. Ses vices… ah ! voilà votre grand mot, à vous ! Vous avez peur du vice, mais vous en êtes pétris et vous ne le savez pas, ou vous n’en convenez pas ! Le vice ! vous faites attention à cela, vous autres ? Vous ne savez donc pas qu’il est partout, à chaque pas de votre vie, autour de vous, au dedans de vous ? Votre père est avare, votre mère est menteuse, vos frères sont de mauvaise foi, votre confesseur a volé au jeu, votre sœur s’est vendue, votre meilleur ami vous a renié dix fois. Vous ne saviez pas cela ? Comment donc vivez-vous tous, tant que vous êtes ? Que faites-vous donc de vos yeux, de vos oreilles et de votre mémoire ? Vous m’appelez cynique de cœur, parce que je vois et parce que je me souviens, parce que je rougirais de devoir à l’aveuglement ou à l’hypocrisie cette faussé bonté qui vous fait à la fois dupes et fripons.

« Vous dites qu’elle m’a trahie, je le sais bien : mais vous,

mes bons amis, quel est celui d’entre vous qui ne m’a pas trahie ? Elle ne m’a encore trahie qu’une fois et vous, vous m’avez trahie tous les jours de votre vie. Elle a répété un mot que je lui avais dit. Vous m’avez tous fait répéter des mots que je n’avais pas dits (1833) ».

On voit que Marie Dorval l’avait bien « trahie », mais George Sand ne lui avait réellement pas gardé rancune, comme on le voit par cet ajouté, écrit en 1847, lorsque George Sand avait relu et annoté tout son journal intime :

« … Maladie de foie, mais Elle, elle est toujours la même, et je l’aime toujours. C’est une âme admirablement belle, généreuse et tendre, une intelligence d’élite, avec une vie pleine d’égarement et de misères. Je t’en aime et t’en respecte d’autant plus, ô Marie Dorval ! »

Revenons à la lettre à Sainte-Beuve : « Si Prosper Mérimée m’avait comprise, il m’eût peut-être aimée, et s’il m’eût aimée, il m’eût soumise, et si j’avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, car une liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût l’attirer à moi[17].

« Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais et vous m’avez vue en humeur de suicide très réelle… »

Cette liaison passagère ne laissa aucun souvenir profond ni chez George Sand, ni chez Mérimée. Bien des années après, ils se rencontrèrent dans les circonstances suivantes. Au printemps de 1848, Monckton-Milnes, plus tard Lord Hougton, un riche anglais qui habitait Paris, très connu dans le monde littéraire et artistique, donnait un jour un dîner, « en petite comité » (sic). Mérimée était au nombre des invités avec Tocqueville[18]. « La société fut assez peu homogène », dit-il ; il y avait Tocqueville, Mignet, Considérant, quelques « fouriéristes » et trois dames. Une de ces dames avait de fort beaux yeux qu’elle baissait sur son assiette. Elle était en face de moi, et je trouvais que ses traits ne m’étaient pas inconnus. Enfin, je demandai son nom à mon voisin. C’était Mme Sand. Elle m’a paru infiniment mieux qu’autrefois. Nous ne nous sommes rien dit, comme vous pouvez penser, mais nous nous sommes fort entre-lorgnés[19] ».

Dans la suite, Mérimée eut l’occasion d’être encore plus aimable envers George Sand, et, hélas ! chevalier plus fidèle que Sandeau qui ne fit preuve de sentiments rien moins que chevaleresques envers son ancienne amie. En 1861, il fut question, à l’Académie française, de décerner le prix de 20 000 francs à George Sand. Elle ne l’obtint pas, n’ayant pas eu le nombre nécessaire de voix dans la commission chargée d’adjuger le prix. D’après les uns, ce serait Jules Sandeau qui lui aurait mis une boule noire, d’après les autres, il se serait dit « malade », et son absence à la séance du scrutin aurait été cause de l’insuccès de George Sand[20].

Lorsque, une dizaine d’années auparavant, Sandeau avait été élu à l’Académie, quelqu’un avait fait circuler le spirituel quatrain que voici :

Entre Sand et Sandeau, la froide Académie
À choisi le plus long et préféré Sandeau,
Le féminin talent au masculin génie.
Le vin pur lui fait peur, elle le trempe d’eau !

Sans vouloir ni pouvoir nous arrêter ici sur la justesse ou l’erreur de l’observation que ce calembour renferme, appelons l’attention du lecteur sur une œuvre de ce « féminin talent » qui touche de près à notre sujet.

Un écrivain sympathique a fait spirituellement remarquer que l’amour entre gens de lettres a pour rançon de toujours être accompagné par une légère odeur d’encre d’imprimerie. En effet, des écrivains qui se sont aimés, résistent rarement après s’être quittés, à la tentation de peindre lui ou elle, et Brandès a tort de n’attribuer cette tendance qu’à Mesdames les romancières[21]. Le sexe fort ne le cède en rien au sexe faible sur ce point. George Sand n’a pas moins subi ce sort de la part de ses anciens adorateurs qu’elle ne le leur a fait subir. Mais tandis que dans La Double méprise de Mérimée, comme nous l’avons dit, on ne peut voir qu’une faible allusion à l’amour passager de l’auteur de Clara Gazul pour l’auteur de Lélia, et que tout le monde connaît au moins de nom la Confession d’un enfant du siècle, seuls les chercheurs, ou à peu près, savent que dans la Marianna de Jules Sandeau, l’héroïne est également copiée sur Aurore Dudevant, et que ce roman contient bien plus de détails pris sur nature que le roman de Musset. Sainte-Beuve déjà, fut si frappé de la ressemblance entre Marianna et la lettre du 8 novembre 1825 d’Aurore à son mari, que sur la copie qu’il possédait de cette lettre il écrivit : « Comparer avec le début de Marianna ». En effet, si l’on ne peut pas désigner avec certitude les deux héros du roman, Gustave Bussy et Henri de Felquères, dont le premier a certainement beaucoup de traits de ressemblance avec Jules Sandeau, il ne faut pas être doué d’une perspicacité bien grande pour s’apercevoir que les époux de Belnave représentent le couple Dudevant, et que les Valton, leurs parents et amis, sont copiés sur Hyppolite Châtiron et sur sa femme Émilie, sauf quelques traits empruntés à Zoé Leroy. M. de Belnave est de tous points semblable au colonel Delmare, le mari d’Indiana. (Remarquons, en passant, la consonnance de ces deux noms : Delmare-Belnave.) Jules Sandeau, il est vrai, a pour son fabricant plus d’égards, et le traite avec plus de bonté que George Sand ne le fait pour son colonel ; dans les derniers chapitres du roman, il lui fait même jouer un rôle très magnanime ; mais il faut reconnaître que chez Sandeau comme chez George Sand, le trait dominant de cet industriel quasi incrusté dans sa propriété de Blanfort (lisez « Nohant » est son esprit prosaïque et terre à terre[22].

Et voici maintenant comment Jules Sandeau nous peint Marianna elle-même : « Jeune, belle, d’une beauté que relevait encore un air de souffrance rêveuse, Marianna apparut à Bagnères (sic) comme une des créations qu’enfante seul le génie des poëtes. C’était une de ces âmes qui ne doivent rien au monde qui ne les connaît pas. Élevée aux champs qu’elle désertait pour la première fois un peu auparavant l’auteur avait dit qu’elle fût élevée par son aïeule), ses manières offraient un singulier mélange de hardiesse et de timidité ; (rappelons-nous les courses effrénées avec Zoé Leroy et même le célèbre : « Tu te singularises »), parfois même elles affectaient je ne sais quelle brusquerie pétulante qui venait d’une secrète inquiétude et d’une ardeur inoccupée, familière et presque virile (sic) ; son intimité était d’un facile accès ; mais sa fière chasteté et son instinctive noblesse mêlaient, au laisser-aller de toute sa personne, des airs de vierge et de duchesse qui contrastaient d’une façon étrange avec son mépris des convenances et son ignorance du monde, et si nulle ne savait mieux qu’elle encourager les sympathies, elle savait mieux que toute autre leur commander un saint respect…[23] »

Qui ne reconnaîtrait pas dans ce portrait la petite fille des ancêtres royaux, qui savait si bien faire sa grande dame, la mystique amie de de Sèze, l’élève de Deschartres et le brave petit camarade des Duvernet, Papet, Fleury et C° ?

« Tout révélait en elle une nature luxuriante qui s’agitait impatiemment sous le poids de ses richesses inactives. On eût dit que la vie circulait, frémissante, entre les boucles de son épaisse et noire chevelure, on sentait comme un feu caché sous cette peau brune, fine et transparente ; la taille était frêle, mais soutenue par une svelte et gracieuse audace. Son front net et pur disait bien que les orages de la passion n’avaient point grondé sur cette noble tête, mais l’expression de ses yeux, brûlante, fatiguée, maladive, accusait des luttes intérieures, terribles, incessantes, inavouées. »

Alors que M. de Belnave, plongé dans les soucis que lui donne la gestion de ses biens et de sa fabrique finit, comme Casimir Dudevant, par « se pétrifier dans la réalité », Marianna se sent délaissée, s’ennuie et languit dans la solitude.

« Le dessin, le piano, la lecture des romans modernes, les courses à cheval, les promenades solitaires, remplissaient ses journées oisives. Elle avait dû conserver d’ailleurs une humeur douce, un caractère égal, et M. de Belnave n’imaginait pas que sa femme pût ne pas être heureuse. Oui, sans doute elle était heureuse ; seulement elle se mourait d’ennui[24]. »

Un soir que son mari entra par hasard dans la chambre de Marianna qui de sa croisée admirait tristement la belle soirée, son chagrin éclata tout à coup, et sans motif aucun elle fondit en larmes. Casimir Dudevant ne fut pas moins étonné que M. de Belnave de ces larmes que rien ne justifiait.) Il fut aussitôt résolu que Marianna avait besoin de se distraire et l’on partit pour les Pyrénées ! À Bagnères Marianna fit la connaissance d’un jeune homme plus ou moins poétique, Gustave Bussy. » Les deux ennuis devaient se comprendre l’un l’autre. Ils se comprirent. » Ils se lient d’un amour romanesque tout semblable à celui d’Aurore Dudevant pour Aurélien de Sèze. Mais bientôt ils doivent se quitter. Les Belnave retournent à Blanfort. M. de Belnave tout comme Dudevant, semble protéger et partager l’amitié de sa femme pour le jeune élégant.

« Tout avait pris pour Marianna une face nouvelle. Les beautés de la route qu’elle avait à peine remarquées en allant de Blanfort à Bagnères la plongèrent, au retour, dans un muet enchantement[25]. »

Il se fit probablement en Marianna le même changement que celui qu’Aurore Dudevant avait observé en elle lors de son voyage aux Pyrénées, comme elle le raconte dans l’Histoire de ma Vie. Une correspondance animée s’engage entre Blanfort et Bagnères, correspondance favorisée par la circonstance qu’il y a des amis communs (lisez « Zoé Leroy ») demeurés à Bagnères.

Et les pages consacrées par Sandeau à l’analyse de cette correspondance, qui est l’unique bonheur, La seule consolation de la pauvre Marianna, et dans lesquelles il raconte comment elle passait des nuits entières à écrire, lorsque tous dormaient et que tout était silencieux à Blanfort, et comment elle initiait son ami absent à tous les détails de sa vie, lui disant ses chagrins, ses doutes, ses espoirs, mettant à nu tous les recoins de son cœur, ces pages pourraient parfaitement remplacer celles de l’Histoire de ma Vie, dont nous avons fait mention plus haut[26], où George Sand raconte ses causeries épistolaires avec « l’être absent. »

Cette correspondance fut, comme celle d’Indiana et de Raymon, la cause de la ruine de Marianna. Cela nous prouve une fois de plus que Sandeau avait profité des révélations que sa collaboratrice de 1831 lui avait faites sur sa vie antérieure.

« On l’a dit, la manie d’écrire a perdu tous les amants, c’est par là qu’ils périssent tous »… C’est ainsi que débute (tout comme dans Indiana), le chapitre où il nous est raconté qu’en l’absence de Marianna, alors à Paris, M. de Belnave entra dans ta chambre de sa femme pour y chercher une facture quelconque, comment ensuite pour la première fois, il fit attention à tous tes menus objets qui ornaient cette chambre bien semblable à celle d’Aurore Dudevant à Nohant : « Des rayons mobiles étaient chargés de plantes desséchées, de cristaux et de minéraux rapportés des Pyrénées. Sur une causeuse dormaient pêle-mêle des livres, des cahiers de musique, des palettes de porcelaine ; des albums étaient jetés négligemment sur une table de marqueterie, entre des boîtes de laque et de palissandre ; » la décoration de la cheminée consistait en quelques objets d’art ; « une cravache à manche d’or ciselé, incrusté de turquoises, gisait près d’un gant déchirée et d’un bouquet d’hépatiques, (on voit que Marianne était aussi une élève de Néraud)… un chapeau d’amazone, oublié sur le tapis, n’avait point été relevé… » M. de Belnave l’ayant soulevé, se représente bien clairement, « sous la forme du feutre aux bords légèrement cambrés des flots de cheveux ruisselant dans leur liberté, autour d’un front de déesse, des yeux noirs aux chastes flammes, un nez aquilin et fier et toute cette noble tête qui semblait attendre un diadème[27] ».

Ensuite M. de Belnave (encore tout comme Dudevant après la lettre du 8 novembre 1825) éprouve tout à coup un élan de tendresse et d’amour pour sa femme et commence à apprécier et admirer tous les charmes de sa beauté et de son esprit. Mais alors le hasard lui fait tomber sous la main un album, entre les feuillets duquel, parmi des dessins et des notes (Aurore nous le savons avait un pareil album avec l’inscription Sketches and Hints) se trouvaient plusieurs lettres, et entre autres une de Bussy qui révèle à M. de Belnave l’amour platonique de sa femme pour le jeune homme.

Marianne était à ce moment à Paris, où, coïncidence étrange, elle était arrivée aussitôt après la Révolution de Juillet et où elle fut envahie « par l’esprit du temps », comme George Sand l’y avait été de même en y arrivant. M. de Belnave court à Paris pour éclaircir ses craintes et, comme Dudevant à Bordeaux, il arrive au moment des touchants adieux de Marianna et de son amant platonique. Belnave et la raisonnable Emilie-Noémi parviennent à attirer encore une fois Marianna sous le toit conjugal, cependant le dénouement survient quand même. Marianna s’installe définitivement à Paris, Bussy devient son amant, mais la passion de cet homme sec et froid est de courte durée. Repoussée par lui, déçue dans son amour, Marianna n’est plus capable de ressentir un sentiment spontané. Elle devient la cause du malheur d’un bon jeune homme, Henry de Felquères, qui l’aime éperdument et enfin, ayant tout perdu dans la vie, elle quitte, cette fois pour toujours, la maison conjugale que la générosité de son mari lui avait encore rouverte.

Jules Sandeau, demeuré au courant de la vie d’Aurore Dudevant après sa rupture avec elle, a sans doute, dans Marianna, voulu expliquer et justifier la conduite ultérieure de George Sand, en s’accusant d’avoir été la cause des futures liaisons de son ancienne amie, et en assumant la faute sur lui. Ou bien, si on tient à voir dans Bussy Aurélien de Sèze, alors peut-être Sandeau a-t-il voulu le rendre coupable des malheurs et des fautes de George Sand et le présenter comme ayant causé son premier désenchantement, et faire chercher dans cette première déception la raison du peu de durée de ses amours à lui, Sandeau, avec Aurore ? Nous ne saurions affirmer ni l’un ni l’autre. Plusieurs scènes entre Henry et Marianna sont d’autre part la copie exacte des scènes orageuses survenues entre Musset et George Sand. Quoi qu’il en soit, l’héroïne de Marianna éveille la compassion sympathique du lecteur, on la plaint et on excuse tous ses entraînements, car on en comprend la cause. Il paraît que tel était l’opinion de Sandeau sur George Sand. Avant d’en finir avec Sandeau, nous devons ajouter, qu’à en juger d’après les paroles de M. Grenier[28], de M. Levallois[29] et d’autres personnes ayant beaucoup connu l’auteur de Marianna et écrit sur lui, ainsi que d’après ce que nous-mêmes nous avons entendu raconter, cet écrivain n’a jamais pu se consoler d’avoir perdu par sa propre faute, l’amour d’Aurore Dudevant, et, jusqu’à la fin de ses jours il n’a pu parler d’elle autrement que les yeux pleins de larmes. George Sand, de son côté, comme nous l’assure un écrivain de renom qui l’a connue durant les quinze dernières années de sa vie, ne parlait d’aucun de ses anciens amis avec autant de mépris et de dégoût que de Sandeau. Ce fait seul suffirait à prouver la profondeur de son désenchantement et de son chagrin.

Mais revenons à l’époque qui suivit la rupture avec Sandeau et l’amour éphémère de George Sand pour Mérimée. Nous n’avons touché à cet épisode, si insignifiant dans la vie de George Sand, que pour faire voir le trouble, le chaos qui régnaient alors dans l’âme de George Sand, à quelles chutes et à quelles aberrations cette ardente idéaliste avait été conduite par des théories aussi mal comprises que mal digérées, par son tempérament dangereux et par son désenchantement pessimiste, arrivé à son comble.

Après cette crise, elle eût horreur d’elle-même, la pensée du suicide s’empara de nouveau de son âme et cette fois d’une manière plus intense ; l’amertume, le dégoût, la douleur, l’humiliation remplissaient son cœur. À quoi l’avait conduite la recherche de la vérité, du véritable amour ? Qu’étaient devenues sa pureté, sa dignité, sa fierté ? Tout cela avait péri, s’était inutilement perdu, tout était vain !

Voici un passage d’une lettre ultérieure de George Sand à Sainte Beuve, écrite le 4 avril 1835, peu de temps après sa rupture avec Musset, mais qui nous montre ce qu’elle avait été dans ses jeunes années et surtout dans la période orageuse et désordonnée entre 1831 et 1833[30].

… « Je vois bien que mon tort et mon mal sont là dans l’orgueil avide qui m’a perdue. Tout dans les choses extérieures (dans le monde ambiant comme dirait Geoffroy Saint-Hilaire) m’appelait à cette vie d’insouciance présomptueuse et d’héroïsme effronté. Mais je comptais sans la faiblesse humaine qui devait, à chaque pas que je faisais en avant, me faire reculer de deux. Ne vivant que pour moi et ne risquant que moi, je me suis exposée et sacrifiée toujours comme une chose libre, inutile aux autres, maîtresse d’elle-même, au point de se suicider par partie de plaisir et par ennui de tout le reste. Maudits soient les hommes et les livres qui m’y ont aidée par leurs sophismes ! J’aurais dû m’en tenir à Franklin, dont j’ai fait mes délices jusqu’à vingt-cinq ans, et dont le portrait, suspendu près de mon lit, me donne toujours envie de pleurer, comme ferait celui d’un ami que j’aurais trahi. Je ne retournerai plus à Franklin, ni à mon confesseur jésuite, ni à mon premier amour platonique pendant six ans, ni à mes collections d’insectes et de plantes, ni au plaisir d’allaiter des enfants, ni à la chasse au renard, ni au galop du cheval. Rien de ce qui a été ne sera plus. Je le sais trop… »

Outre ces raisons toutes personnelles de son désenchantement et de son pessimisme, les impressions que lui donnait à ce moment le monde extérieur furent telles qu’elles ne pouvaient pas ne point se refléter sur son humeur et sa disposition d’esprit. Devenue célèbre et arrivée par la gloire à des conditions pécuniaires plus favorables, une foule de personnes vinrent s’adresser à elle pour lui demander secours et aumône. Elle connût les revers de notre civilisation ; la misère obscure, la mendicité se révélèrent à George Sand et l’épouvantèrent. « J’ai pratiqué la charité et je l’ai pratiquée longtemps avec beaucoup de mystère croyant naïvement que c’était là un mérite dont il fallait se cacher… Hélas ! en voyant l’étendue et l’horreur de la misère j’ai reconnu que la pitié était une obligation si pressante, qu’il n’y avait aucune espèce de mérite à en subir les tiraillements et que, d’ailleurs, dans une société si opposée à la loi du Christ, garder le silence sur de telles plaies ne pouvait être que lâcheté ou hypocrisie. Voilà à quelles certitudes m’amenait le commencement de ma vie d’artiste, et ce n’était que le commencement ! Mais à peine eus-je abordé ce problème du malheur général que l’effroi me saisit jusqu’au vertige. J’avais fait bien des réflexions, j’avais subi bien des tristesses dans la solitude de Nohant, mais j’avais été absorbée et comme engourdie par des préoccupations personnelles. J’avais probablement cédé au goût du siècle, qui était alors de s’enfermer dans une douleur égoïste, de se croire René ou Obermann et de s’attribuer une sensibilité exceptionnelle, par conséquent des souffrances inconnues au vulgaire. Le milieu dans lequel je m’étais isolée alors, était fait pour me persuader que tout le monde ne pensait pas et ne souffrait pas à ma manière, puisque je ne voyais autour de moi que préoccupations des intérêts matériels, aussitôt noyées dans La satisfaction de ces mêmes intérêts. Quand mon horizon se fut élargi, quand m’apparurent toutes les tristesses, tous les besoins, tous les vices d’un grand milieu social, quand mes réflexions n’eurent plus pour objet ma propre destinée, mais celle du monde où je n’étais qu’un atome, ma désespérance personnelle s’étendit à tous les êtres, et la loi de la fatalité se dressa devant moi, si terrible, que ma raison en fut ébranlée. Qu’on se figure une personne arrivée jusqu’à l’âge de trente ans sans avoir ouvert les yeux sur la réalité, et douée pourtant de très bons yeux pour tout voir ; une personne austère et sérieuse au fond de l’âme, qui s’est laissée bercer et endormir si longtemps par des rêves poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l’illusion d’un renoncement absolu à tous Les intérêts de la vie générale et qui, tout à coup, frappée du spectacle étrange de cette vie générale l’embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force d’une jeunesse pure et d’une conscience saine[31] !…

« La vie générale, dit-elle un peu auparavant dans cette même « Histoire de ma Vie », devint bientôt si tragique et si sombre, que j’en dus ressentir le contre-coup. Le choléra enveloppa des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha rapidement, il monta d’étage en étage la maison que nous habitions. Il y emporta six personnes et s’arrêta à la porte de notre mansarde, comme s’il eût dédaigné une si chétive proie. »

George Sand et ses amis se rassemblent tous les jours avec angoisse, inquiets d’avance d’avoir à constater l’absence de quelqu’un d’entre eux…

« C’était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous mes fenêtres et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours, les grandes voitures de déménagement, dites tapissières, devenues les corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et, ce qu’il y avait de plus effrayant, ce n’étaient pas ces morts entassés pêle-mêle, comme des ballots, c’était l’absence des parents et des amis derrière les chars funèbres ; c’étaient les conducteurs doublant le pas, jurant et fouettant les chevaux ; c’étaient les passants s’éloignant avec effroi du hideux cortège ; c’était la rage des ouvriers qui croyaient à une fantastique mesure d’empoisonnement et qui levaient leurs poings fermés contre le ciel ; c’était, quand ces groupes menaçants avaient passé, l’abattement ou l’insouciance qui rendaient toutes les physionomies irritantes ou stupides… Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du cloître Saint-Merry…[32] »

C’était, en général, une époque de désespérance commune et d’abattement… « La République rêvée en juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et à l’holocauste du cloître Saint-Merry. Le choléra venait de décimer le monde. Le saint-simonisme, qui avait donné aux imaginations un moment d’élan, était frappé de persécution et avortait, sans avoir tranché la grande question de l’amour, et même, selon moi, après l’avoir un peu souillée. L’art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables, le berceau de sa réforme romantique. Le temps était à l’épouvante et à l’ironie, à la consternation et à l’impudence ; les uns pleurant sur la ruine de leurs généreuses illusions, les autres riant sur les premiers échelons d’un triomphe impur ; personne ne croyant plus à rien, les uns par découragement, les autres par athéisme. Rien dans mes anciennes croyances ne s’était assez nettement formulé en moi, au point de vue social, pour m’aider à lutter contre ce cataclysme où s’inaugurait le règne de la matière, et je ne trouvai pas dans les idées républicaines et socialistes du moment une lumière suffisante pour combattre les ténèbres que Mammon soufflait ouvertement sur le monde. Je restais donc seule avec mon rêve de la Divinité toute puissante, mais non plus tout amour, puisqu’elle abandonnait la race humaine à sa propre perversité ou à sa propre démence[33]. »

Toutes ces questions religieuses, politiques et sociales troublaient profondément son âme, sa nature ardente s’impatientait de n’y pas trouver spontanément de solution. Déjà dans ses premiers romans et nouvelles, elle avait touché à la question de l’inégalité sociale (Valentine, La Marquise) aux cruels problèmes moraux provenant de la constitution anormale de la famille et de la société (Indiana) ; depuis lors, ces questions devinrent familières à son âme ; le doute religieux, le néant de la morale publique la tourmentaient et l’angoissaient non moins que les préoccupations de sa vie personnelle.

Les idées saint-simoniennes, l’écho des événements récents, toutes les croyances de 1789, qui surgissaient de nouveau chez certains représentants de la société française, croyances qui ne cherchaient que l’occasion de s’exprimer et de s’appliquer, et qui se manifestaient dans les sectes, dans les clubs, dans l’épanouissement extraordinaire des lettres, des arts et de la vie politique, tout cela se reflète avec plus ou moins de vigueur, — parfois dans une seule phrase, parfois rien que dans le choix des mots, — dans chacune des œuvres de George Sand, même des plus insignifiantes.

En dépit de la division généralement reçue de ses romans en trois périodes (romans psychologiques jusqu’en 1838 à peu près ; romans à tendances sociales jusqu’en 1849 ; idylles villageoises[34] avec retour à la première manière, après 1849), division d’après laquelle George Sand n’aurait traité les questions sociales que dans la seconde de ces périodes, nous soutenons que, dès ses premiers pas dans la voie littéraire, tout comme après 1840, elle était non seulement « tourmentée des choses divines », comme elle le dit, mais aussi profondément préoccupée des « choses humaines ». Ni Michel de Bourges, ni Lamennais, ni Pierre Leroux ne l’avaient encore endoctrinée, mais son intérêt pour ces utopies était bien éveillé déjà, le sol où elles pouvaient prendre racine était tout prêt.

Quoique George Sand ait aimé dans la suite à représenter sa conversion aux questions sociales comme une espèce de révélation soudaine, descendue une nuit en elle, pendant une discussion avec Michel de Bourges sur le pont des Saints-Pères, ce n’est là qu’une licence poétique. On voit par les œuvres et les lettres d’Aurore, qu’elle n’avait pas à être convertie : toutes ces questions l’intéressaient depuis longtemps, bien que peut-être moins exclusivement. Depuis longtemps elle avait, dans sa mansarde du quai Malaquais, dans les allées de Nohant et à la cascade d’Urmont, passé des heures entières à causer avec son ami, Rollinat, sur les misères du genre humain, sur les injustices de toutes sortes et sur les moyens à prendre pour y remédier. Ce n’est pas sans raison que dans une lettre à Rollinat, elle appelle Lélia « une éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves personnages ». Et voilà maintenant comment elle caractérise son état d’âme à l’époque où elle écrivait Lélia, sous l’empire de ce désenchantement amer qui s’empara de tous ceux qui traversèrent la crise de 1830-1832.

« Il est une douleur plus difficile à supporter que toutes celles qui nous frappent à l’état d’individu. Elle a pris tant de place dans mes réflexions, elle a ou tant d’empire sur ma vie jusqu’à venir empoisonner mes phrases de pur bonheur personnel, que je dois bien la dire aussi ! Cette douleur, c’est le mal général : c’est la souffrance de la race entière, c’est la vue, la connaissance, la méditation du destin de l’homme ici-bas. On se fatigue vite de se contempler soi-même. Nous sommes de petits êtres si tôt épuisés, et le roman de chacun de nous est si vite repassé dans sa propre mémoire… Nous n’arrivons à nous comprendre et à nous sentir vraiment nous-mêmes, qu’en nous oubliant pour ainsi dire et en nous perdant dans la grande conscience de l’humanité. C’est alors qu’à côté de certaines joies et de certaines gloires dont le reflet nous grandit et nous transfigure, nous sommes tous saisis tout à coup d’un invincible effroi et de poignants remords ne regardant les maux, les crimes, les folies, les injustices, les stupidités, les hontes de cette nation qui couvre le globe et qui s’appelle l’homme. Il n’y a pas d’orgueil, il n’y a pas d’égoïsme qui nous console quand nous nous absorbons dans cette idée… Eh bien, il n’est pas nécessaire d’être un saint pour vivre ainsi de la vie des autres et pour sentir que le mal général empoisonne et flétrit le bonheur personnel. Tous, oui tous, nous subissons cette douleur commune à tous, et que ceux qui semblent s’en préoccuper le moins s’en préoccupent encore assez pour en redouter le contre-coup sur l’édifice fragile de leur sécurité… Deux personnes ne se rencontrent pas, trois hommes ne se trouvent pas réunis, sans que, du chapitre des intérêts particuliers, on ne passe vite à celui des intérêts généraux pour s’interroger, se répondre, se passionner… »

En faisant le bilan de toutes ces douleurs personnelles et générales, on comprend facilement que toutes les lettres de George Sand, datant de 1832 et du commencement de 1833 soient pénétrées d’un morne chagrin et d’un sombre désespoir. En janvier 1832, elle écrit de Nohant à François Rollinat : « Je ne saurais me résoudre à vous écrire ma vie depuis ces quinze jours. Il faut que je parle avec vous. Viendrez-vous ? » À Duvernet elle écrit de Paris, le 15 avril… « il est des temps de tristesse et d’amertume où l’on ne veut croire qu’à ce qui blesse et froisse… [35] ».

Nous avons déjà vu la lettre à Rollinat du mois d’août, dans laquelle elle écrit : « Je n’irai point à Valencay, je n’irai point à Châteauroux, j’irai peut-être au cimetière ».

Le 26 mai 1833, elle écrit de nouveau à Rollinat une lettre plus remarquable encore, que nous reproduirons presque en entier : « Tu ne penses pas que j’aie changé d’avis. Tu es toujours à mes yeux le meilleur et le plus honnête des hommes. Je ne t’ai pas donné signe de souvenir et de vie depuis bien des mois. C’est que j’ai vécu des siècles ; c’est que j’ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement, je suis libre et plus heureuse. Ma position est extrêmement calme, indépendante, avantageuse. Mais pour arriver là, tu ne sais pas quels affreux orages j’ai traversés. Il faudrait, pour te les raconter, passer bien des soirs dans les allées de Nohant, à la clarté des étoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimons tant. Dieu veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore, ensemble, le clair de lune sur la cascade d’Urmont ! Mais cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en jouir et je n’en suis plus capable. Mon cœur a vieilli de vingt ans et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n’est plus pour moi de passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit : j’ai doublé le cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent dans les hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de leurs palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, écrasés de fatigue et hâlés par le soleil, sont à l’ancre et ne peuvent plus risquer sur les mers leur chaloupe avariée. Ils n’ont pas de quoi vivre à terre, et, d’ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie, des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient recommencer, mais le navire est démâté, la cargaison perdue, il faut échouer sur le sable et rester là. Tu comprends, au fond de cette belle poésie, l’état maussade de mon cerveau ? Suis-je plus à plaindre qu’auparavant ? Peut-être ; le calme qui vient de l’impuissance est une plate chose. Pour toi, c’est différent… »

Et dans le cahier des Sketches and Hints, elle écrit à cette même époque :

« Il n’est pas dit qu’on pourra jouir impunément des fruits amers de l’expérience. Il faut s’en nourrir en secret et ne pas dire aux hommes tout ce qu’on sait d’eux, car ils vous lapideraient pour se venger de ne pouvoir plus vous tromper.

Et pourtant ceux-là qui vous accuseraient de méconnaître la confiance et de résister à l’amitié, ceux-là qui feignent de croire en vous afin de vous ôter le droit de douter d’eux, ceux-là, dis-je, sont souvent plus sceptiques que vous. Ils parlent d’affection et de persévérance, eux qui ne sont plus capables que d’égoïsme. Les hypocrites !

Soyez prudent, cependant, acceptez leurs protestations, feignez d’y prendre confiance, ou bien ils vous flétriront de leurs calomnies et vous montreront au doigt comme un lépreux. Les hommes ne veulent pas qu’on les dévoile et qu’on les fasse rire du masque qu’ils portent. — Si vous n’êtes plus capable d’aimer, mentez ou serrez si bien autour de vous les plis du voile, qu’aucun regard ne puisse lire au travers. Faites pour votre cœur comme les vieillards libertins font pour leur corps. Cachez sous le fard et le mensonge, dissimulez, à force de vanterie et de fanfaronnade, la décrépitude qui vous rend incrédule et la société qui vous rend impuissant. N’avouez jamais, surtout, la vieillesse de votre intelligence ; ne dites à personne l’âge de vos pensées. »

« Voilà sous l’empire de quelles préoccupations secrètes j’avais écrit Lélia, » dit George Sand dans son Histoire, après nous avoir conté les impressions douloureuses et les événements non moins tristes de 1832 et après nous avoir dépeint sa disposition d’esprit à cette époque. Faisons comme elle et passons à l’examen de ce roman, écrit en 1832 encore, mais dont le manuscrit avait « traîné un an sous sa plume[36] », car il ne fut publié qu’en l’été de 1833[37]. Le sort de ce roman fut bien étrange. De tous ceux de George Sand, c’est peut-être celui qui a le plus contribué à sa réputation, qui a fait le plus de bruit et qui lui a valu l’honneur d’être appelée « l’auteur de Lélia », et cependant, c’est celui de ses ouvrages qui a le plus vieilli. Des longueurs, de la rhétorique, du nuageux, des allégories, et avec cela une ardeur, une passion extraordinaire, une profondeur de scepticisme et de doutes navrants ! Lélia est une sœur de René, de Werther, de Manfred, une nature titanique ; il y a en elle du Child-Harold et du Faust, avec sa soif de savoir et ses aspirations à la liberté de l’esprit. On n’oserait recommander à nos contemporains la lecture de ce livre, tant il est long et vague ; mais celui qui l’a lu est involontairement emporté par le jet de vraie poésie qui en émane et par la révolte passionnée de cette grande âme, cherchant sa voie vers la lumière et la liberté.

Voici le sujet du roman : Lélia d’Alvaro ou d’Almovar, selon la seconde version ne croit plus ni à l’amour, ni aux hommes, ni à Dieu. Elle souffre et languit sous le double poids de l’inaction, étrangère à sa nature ardente, et sous celui de l’analyse qui ronge son cœur. Elle est aimée par Sténio, jeune poète ignorant encore la vie. Elle l’aime ; mais comme dans sa jeunesse elle a beaucoup souffert d’un amour malheureux qu’elle portait à un homme indigne d’elle, elle ne veut pas admettre que leurs rapports deviennent intimes. Une lutte sourde s’engage entre Lélia et Sténio, compliquée encore par la jalousie du poêle envers le mystérieux Trenmor, ancien viveur et libertin, assassin involontaire de sa maîtresse et forçat, qui, par de longues années de souffrances et de repentir, a expié ses fautes et que la méditation sur les problèmes les plus élevés de l’humanité a purifié et conduit dans la voie de l’amour actif du prochain. Quand Sténio apprend l’histoire de Trenmor, sa jalousie se calme, mais il ne peut pardonner à Lélia d’éprouver pour Trenmor une amitié et une estime si profondes[38]. Elle ne lui cache aucune de ses pensées, tandis qu’elle le traite, lui, Sténio, en enfant innocent, veut ne pas l’empoisonner par ses doutes et garder la pureté de leur amour. Lélia fuit même le poète, tout en l’aimant. D’abord, elle se retire dans les ruines d’un couvent, où elle passé les jours et les nuits dans les doutes les plus affreux, en cherchant la lumière et la vérité. Elle se contraint à ne pas dépasser une limite qu’elle se trace mentalement autour de son refuge et jure de ne quitter ces ruines que lorsqu’elles s’écrouleront. Cependant le sort ne veut pas de ce sacrifice volontaire. Une nuit, un orage éclate, et la tempête fait tomber les vieux murs. Lélia, qui a failli périr sous les débris, est sauvée par le moine Magnus, qui l’emporte évanouie sur son âne. Magnus, déjà épris de la jeune femme, devient fou d’amour, mais il voit en Lélia l’incarnation de Satan, du démon de la négation ; elle le dompte et le subjugue continuellement par la force de sa volonté, de son esprit ; il se soumet, mais sa vie n’est plus qu’une suite de tourments sans issue, de luttes impuissantes contre sa passion, ou, comme il le croit, contre la suggestion diabolique. Il ne peut plus vivre sans Lélia, sans penser à elle, et en même temps il la fuit comme la tentation. Lélia voit tout cela avec une pitié mêlée de dédain. Sténio commence aussi à chanceler dans son aveugle confiance en Lélia. Il l’accuse de coquetterie, de froideur, de dureté, et il est sur le point de voir en elle, tout comme Magnus, une créature surnaturelle, il devient dur et méchant. Lélia a une sœur, Pulchérie, fille perdue, qu’elle n’a pas vue depuis plusieurs années. Le hasard les met en présence l’une de l’autre. Pulchérie tâche de persuader à sa sœur que toute sa philosophie, toutes ses recherches de la vérité n’ont servi qu’à faire son malheur et celui de tous Ceux qui l’ont approchée ; elle lui conseille de suivre son exemple, de ne vivre que pour le plaisir seul. Pulchérie est pour ainsi dire, un dédoublement de Lélia, la personnification de la partie passionnelle, féminine de son être. En même temps, le lecteur comprend que l’amitié de Lélia pour Pulchérie est comme un reflet de l’amitié d’Aurore pour Mme Dorval, que les paroles de Pulchérie sont une reproduction exagérée et comme qui dirait concentrée des conversations des deux femmes. Pour lui prouver que dans la vie les jouissances seules sont réelles et vraies, Pulchérie se charge, en profitant de sa ressemblance avec sa sœur, d’abuser et de séduire Sténio qui, elle en est persuadée, n’aime en Lélia que la femme.

Le poète connaît en effet si peu Lélia, que, rencontrant Pulchérie dans un réduit sombre et mystérieux pendant une fête à la villa Bambucci, il la prend pour Lélia. Les caresses et les paroles provoquantes de Pulchérie lui paraissent naturelles ; il croit que l’amour de Lélia a enfin triomphé de ses raisonnements. Lélia, que le hasard conduit, est entrée dans le même pavillon ; elle assiste à leur tête-à-tête. Sténio parle tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre sœur, il n’entend ni la différence de leurs voix, qui est nulle, ni la dissonnance de l’esprit des paroles, qui est énorme entre la spiritualiste Lélia et la passionnée et matérielle Pulchérie. Sténio devient l’amant de Pulchérie. Lélia est au désespoir. Elle avait sincèrement aimé Sténio, mais d’un amour qui n’avait rien de commun avec la passion du jeune homme. Quand elle apprend qu’il est tombé dans le piège grossier, qu’il a été si facilement vaincu par les sens et que, découvrant sa méprise, il l’accuse, elle, Lélia, la maudit et se jette dans la débauche et les orgies, malgré Trenmor qui ne peut le retenir (Trenmor, de son vrai nom Valmarina, se trouve être le chef d’une loge mystérieuse de carbonari qui a pour but de sauver et de relever son pays natal), alors Lélia renonce définitivement aux affections humaines. À qui croire ? Qui aimer ? Elle ne sait que faire, se voyant inutile au monde ; la bienfaisance ordinaire lui semble une misérable pièce mise aux haillons de l’ancien monde en destruction. Elle ne veut soumettre son individualité à personne ni à rien. Elle se décide — voilà une décision étrange pour cette âme avide de liberté — à s’enfermer dans un couvent aux règles les plus austères ; dans le cadre de cette dépendance extérieure, elle voit la seule issue, le seul moyen de rester libre ; dans une cellule de religieuse elle croit trouver le seul endroit où sa personnalité sera indépendante, où elle aura quelque valeur par elle-même. Lélia prend le voile et atteint bientôt les degrés les plus élevés de la hiérarchie ecclésiastique. Elle transforme son monastère, enseigne les sœurs converses, maintient une piété sérieuse dans tout le diocèse, pousse à une large bienfaisance tous les éléments sains du pays, exerce l’influence la plus salutaire sur tout le monde. Le couvent devient méconnaissable : au lieu de la lettre froide qui tue, il y règne l’esprit du vrai christianisme, car Lélia elle-même est libre de toutes les minuties du culte dogmatique. Sa force de volonté fascine même le cardinal, un monseigneur Annibal, qui, de prélat ambitieux et voluptueux qu’il avait été jusque-là, devient le défenseur zélé des opprimés et des délaissés ; il sauve même de la peine de mort Valmarina, incarcéré pour avoir pris part à une conspiration. Le cardinal aime Lélia d’un amour tout terrestre. Cependant Sténio aussi n’a pas cessé de l’aimer, mais son amour, de passion enfantinement pure et aveuglément dévouée, s’est transformé en un sentiment plein de haine farouche ; il est prêt à tout pour se venger de Lélia, pour l’offenser, l’humilier. Déguisé en nonne, il pénètre dans le couvent pour assister à l’une des conférences de Lélia, pour semer l’esprit de doute parmi les religieuses et paralyser l’influence de la supérieure. La tentative se termine par un nouveau triomphe de Lélia sur les esprits et les cœurs de son auditoire. Ensuite, Sténio veut ravir une des novices, La jeune princesse Claudia et par là, encore, humilier et mortifier l’orgueil de Lélia. Mais c’est Lélia elle-même qu’il rencontre la nuit, il la prend pour un spectre et s’enfuit épouvanté. Pénétrant enfin dans sa cellule, il la trouve éveillée, absorbée dans ses méditations. Il s’engage alors entre eux un dialogue qui est une des plus belles pages du roman. Lélia lui fait comme une confession générale, c’est l’explication de sa conduite passée. Ce n’est qu’à ce moment que Sténio comprend qui il a aimé et qui il a perdu. Son désespoir est sans bornes, mais rien ne peut le soulager, il est tombé trop bas. Il essaie de blasphémer contre son amour, mais il succombe à sa douleur et met fin à sa vie en se noyant dans le lac à quelques pas du couvent et de la demeure de Magnus. Magnus, qui n’a pas répondu au dernier appel du malheureux jeune homme, se croit coupable de ce suicide, il en est désespéré. Faible qu’il est, il cherche aide et soutien chez les autres. Il s’en va trouver le cardinal, l’ami de Lélia, espérant que la pénitence qu’il lui imposera le mettra en paix avec sa conscience tourmentée. Monseigneur Annibal est lui-même si bouleversé par ce drame sinistre et mystérieux qu’il ne peut soulager le moine superstitieux.

Magnus disparaît. Quelque temps après on apprend qu’il est allé s’ensevelir dans un monastère d’où l’on voit bientôt surgir des dénonciations contre bon nombre de personnes et contre Lélia elle-même (une manière comme une autre de se réconcilier avec le ciel et le dogme). Le mouvement politique dirigé par Trenmor-Valmarina est découvert, ses fauteurs sont exilés ou mis à mort. Plusieurs membres du haut clergé qui avaient secondé Lélia dans sa généreuse activité sont disgraciés ou interdits. Monseigneur Annibal échappe au châtiment en s’empoisonnant. Par sa mort, Lélia a perdu l’unique soutien qu’elle avait au monde. Citée devant le tribunal de l’inquisition, elle est accusée de tous les crimes : d’avoir entraîné dans la voie de la perdition un prince de l’Église, d’avoir inhumé le cadavre d’un suicidé dans la terre sainte du couvent, d’avoir entretenu des relations criminelles avec l’impie Sténio, d’avoir aidé à l’évasion de Trenmor, d’avoir eu des rapports avec les carbonari, d’avoir disposé arbitrairement du trésor du couvent. Elle est condamnée à être dégradée de sa dignité et reléguée dans une chartreuse. Elle erre, seule et abandonnée, dans un coin solitaire de la montagne. C’est là que Trenmor la voit mourir. Il lui rend les derniers devoirs et l’enterre au bord du lac, en face de la tombe de Sténio. Assis an bord de ce lac qui sépare les deux tombes, il voit deux météores, tout comme dans le Ratkliff de Heine) qui s’approchent en voltigeant des deux rives opposées, se rencontrent, puis se séparent de nouveau, s’éloignant chacun de son côté. Pour Trenmor, ces deux feux follets sont les âmes malheureuses de Lélia et de Sténio qui n’ont pu se comprendre sur terre. Absorbé dans ses pensées, il médite quelques moments, puis se rappelant qu’il y a encore des malheureux à consoler et que le monde est plein de douleurs à soulager, à guérir, il prend son bâton blanc et se remet en route.

George Sand écrivit deux préfaces[39] pour Lélia. Dans l’une, elle prétendit que Trenmor était la personnification de telle idée, Lélia et Sténio de telles autres. Pour nous, ces tentatives de se justifier d’accusations soulevées contre elle après la publication du livre n’ont aucune valeur. Au lieu d’attribuer une signification symbolique aux personnages du roman, nous préférons, en ne leur attribuant aucune allégorie, les prendre pour des types réels. Et tels ils sont : ce Sténio, jeune poète divinement confiant d’abord, libertin sceptique et désenchanté ensuite ; cette Pulchérie, passionnée et sensuelle ; ce Magnus, un pauvre sire qui n’a le courage ni de croire paisiblement, ni de rompre avec ses croyances et ses superstitions. Les tentations de Magnus, sa lutte, ses mortifications et ses remords sont peints avec vigueur et concision, écrits de main de maître ; l’effet est bien plus intense que celui de la si célèbre Faute de l’abbé Mouret. Magnus est un homme vivant, un pécheur en chair et en os, un véritable prêtre, luttant contre les tentations de la chair ; tantôt vaincu par elle, tantôt triomphant de Satan. Il prend les sentiments les plus humains, les plus naturels, les vertus les plus sublimes pour des inspirations diaboliques, dès qu’ils sont en contradiction avec les dogmes de l’orthodoxie. On trouve là le souvenir du trouble que ressentit Aurore Dupin lors de ses lectures solitaires et de ses méditations juvéniles, quand, d’un côté, Gerson, de l’autre les grands penseurs et poètes vinrent offrir à son esprit des doctrines diamétralement opposées.

Trenmor est un personnage par trop abstrait et condamné à la sublimité : aussi n’est-ce pas un type, mais simplement le raisonneur, le confident obligatoire de presque tous les ouvrages d’antan : c’est « l’ami Horatio » à qui s’adresse Hamlet ; c’est le Jarno dans les Années de voyage et d’apprentissage de Goethe ; bref, c’est l’écho du héros principal, la conscience du roman. Trenmor est cet ami idéal qui reparait si fréquemment dans les œuvres de George Sand, l’ami, dont le prototype était François Rollinat. Dans la lettre du 26 mai 1833, dont nous avons déjà cité deux fragments, George Sand lui écrit à propos de Lélia : « Je t’enverrai une longue lettre avant peu de temps ; c’est-à-dire un livre que j’ai fait depuis que nous nous sommes quittés. C’est une éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fantaisie. Tu iras, au moyen de ce livre, jusqu’au fond de mon âme et jusqu’au fond de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es avec moi et dans ma pensée à toute heure.

Tu verras bien, en me lisant, que je ne mens pas »…

Et dans les pages du Sketches and Hints, nous lisons encore ce qui suit sur cet incomparable ami :

à F. R. (1833.)

« C’est vous, dont l’âme est forte et patiente, vous dont la tête est froide, vous dont la mémoire est pleine de la science du mal et du bien, vous, homme obscur, laborieux, résigné, c’est vous qui êtes vertueux et qui brillez dans mes songes comme une étoile fixe parmi les vains météores de la nuit. C’est vous, homme purifié, homme retrempé, homme nouveau, dont je rêvais, lorsque j’écrivis Trenmor.

Par quelle liaison d’idées, j’ai été de lui à vous, pourquoi j’ai comblé la distance qui vous séparait, homme réel, de ce personnage imaginaire par des lignes fantasques et des ornements capricieux ; pourquoi, enfin, j’ai altéré la pureté de mon modèle, en le revêtant d’un éclat puéril et d’une vaine beauté de corps, c’est ce que vous devinerez peut-être, car, pour moi, je ne le sais plus. Peut-être, en lisant avec un esprit tranquille, ce que j’écrivis avec une âme préoccupée de sa propre douleur, retrouverez-vous dans ce dédale de l’imagination, le fil mystérieux qui se rattache à votre destinée. Moi, qui ai vécu tant de vies, je ne sais plus à quel type de candeur ou de perversité appartient ma ressemblance. Quelques-uns diront que je suis Lélia, mais d’autres pourraient se souvenir que je fus jadis Sténio. J’ai eu aussi des jours de dévotion peureuse, de désir passionné, de combat violent et d’austérité timorée, où j’ai été Magnus. Je puis être Trenmor aussi. Magnus, c’est mon enfance, Sténio ma jeunesse, Lélia est mon âge mûr. Trenmor sera ma vieillesse peut-être. Tous ces types ont été en moi, toutes ces formes de l’esprit et du cœur, je les ai possédées à différents degrés, suivant le cours des ans et les vicissitudes de la vie. Sténio est ma crédulité, mon inexpérience, mon pieux rigorisme, mon attente craintive et ardente de l’avenir, ma faiblesse déplorable dans la lutte terrible qui sépare les deux jeunesses de l’homme. Eh bien ! ce calque n’est pas encore épuisé entièrement. Encore maintenant je retrouve de ces puériles grandeurs et de cette candeur funeste, quelques heures de plus en plus rares et passagères. Magnus avec ses irréalisables besoins, avec sa destinée de fer et son éternel appétit de l’impossible représente encore une douleur énergique, combattue réprimée, que j’ai subie longtemps dans sa force et dont je ressens encore parfois les lointaines atteintes. Trenmor, c’est ce beau rêve de sérénité philosophique, d’impassible résignation dont je me suis souvent bercée, quand ma rude destinée me laissait un instant de relâche pour respirer et songer à des temps calmes, à des jours meilleurs.

À vos côtés, mon ami, j’étais Trenmor, j’étais vous. En contemplant le magnifique spectacle d’une grande âme victorieuse de l’adversité, je m’identifiais à ce sublime repos de l’intelligence, j’aspirais aux mêmes triomphes, aux mêmes satisfactions pures et sérieuses. Et vous, en écoutant le récit de mes travaux incessants, en voyant cette lutte journalière entre ma raison et mes vains désirs, vous deveniez pour me comprendre, pour me plaindre, pour partager ma souffrance, un homme semblable à moi. Et vous aussi, Trenmor, Vous deveniez Lélia.

Car avant de vaincre, vous avez combattu ; vous avez traversé les orages de la vie. Vous avez subi les maux dont aujourd’hui votre amitié sainte cherche à me guérir. Vous avez longtemps flotté entre un sublime rêve de votre sérénité présente et d’impuissantes aspirations vers les orages du passé. Vous avez été mal comme je le suis aujourd’hui, inquiet, déchiré, sanglant, en suspens entre les horreurs du suicide et l’éternelle paix du cloître.

Ainsi nous avons tous deux reflété, sans doute, ces quatre diverses faces de la vie. Mais moi, pourtant, dirai-je que j’ai été, que je suis, que je puis être Trenmor ? Hélas ! qu’elles ont été courtes, mes heures de raison et de force ! Combien Dieu a été avare envers moi des consolations qu’il répand sur vous ! Combien je me suis laissée dévorer par cette soif de l’irréalisable que n’ont pas encore daigné éteindre les saintes rosées du ciel !… » (15 juin 1833).

Et en 1847, elle ajoute : « Je ne suis rien de tout cela. Je suis le cyprès qui couvre leurs tombes. Toi, mon ami fidèle, rien n’a jamais été plus grand ni meilleur que toi, François Rollinat. »

Aussi Trenmor n’est en réalité que le porte-voix de l’auteur ; par la bouche de cet ex-forçat, il exprime des pensées si profondes, qu’elles ont ému et émeuvent encore les meilleurs esprits de notre temps. Tels sont par exemple, les discours sur l’erreur qu’il y a de vouloir punir un crime par le bagne, qui, au lieu de corriger, ne fait souvent que tuer définitivement le moral du criminel. Ce n’est plus alors la correction du coupable, mais la vengeance de la société. Trenmor lui-même pourtant a éprouvé l’influence bienfaitrice de la souffrance qui, selon lui, conduit à l’expiation. Tout ce qu’il dit à ce sujet, rappelle beaucoup ce que Dostoïewsky dit sur le châtiment de Roskolnikow. Non moins profondes sont les idées de Trenmor sur la prétention de vouloir châtier les crimes, tandis qu’au fond, la société devrait les prévenir, les déraciner dans leur germe ; elle devrait se réformer elle-même, prendre soin de l’éducation de ses enfants, améliorer la vie matérielle de ses pauvres, répandre les connaissances et la lumière, mépriser ceux de ses membres qui gaspillent leur temps et leur argent, — fruit du travail du peuple, — en des orgies effrénées qui dépravent et empoisonnent par leur exemple les jeunes gens inexpérimentés cherchant un but et un emploi de leurs forces.

La religion, la vie sociale, les lois de la morale, l’amour, le sort des femmes, le but de la vie humaine, la vanité et le peu de durée de tout ce qui est terrestre, l’impuissance de la science à soulever les voiles qui enveloppent notre vie, l’inconstance des sentiments humains, l’imperfection de la création et de notre âme, les étroites limites de nos sentiments et de nos connaissances[40], la cruauté de la nature, le néant des recherches de l’idéal absolu que poursuivent les âmes élevées, leurs aspirations vers la foi absolue, l’amour absolu, le savoir absolu, le bien, la vérité suprêmes, voilà à quoi pense Lélia, de quoi elle s’entretient avec Trenmor, voilà les causes de sa déception, de son renoncement à la vie. Avant de mourir, dans le délire de l’agonie, s’identifiant avec tous ceux qui ont lutté, dès le début des siècles, qui se sont élancés vers la vérité et la lumière, qui ont succombé dans la lutte, Lélia s’écrie : « Depuis dix mille ans j’ai crié dans l’infini : « Vérité ! Vérité ! ». Depuis dix mille ans, l’infini me répond : « Désir ! Désir ! ».

Pour ne pas encourir les reproches des lecteurs qui ne connaissent le roman que d’après la seconde version reproduite dans toutes les éditions ultérieures des œuvres de George Sand, nous avons exposé le sujet de Lélia, tel qu’il se présente dans la seconde édition entièrement refaite, parue en 1839. La première édition, publiée en 1833, diffère tellement de la seconde que l’on croirait avoir sous les yeux deux romans différents. Le dénouement de la première produit une tout autre impression que celui de la seconde. Dans le roman de 1833, Lélia meurt étranglée par Magnus, sans s’être réconciliée avec la vie, sans avoir trouvé un adoucissement à son désespoir, à son pessimisme dans l’activité sociale, sans avoir rien fait d’utile pour l’humanité, comme c’est au contraire le cas dans la seconde édition du roman. En 1836, lorsque sous l’influence des idées de Lamennais, de Liszt, de Leroux et de Michel de Bourges, George Sand transporta peu à peu le centre de gravité de sa sphère personnelle dans la sphère sociale, et vit de nouveau s’épanouir ses tendances à la pitié active pour l’humanité, elle voulut refaire Lélia dans un sens plus consolant. La désespérance sans issue, le tragique trop cruel de la destinée de l’héroïne, tels qu’elle les avait peints dans la première édition, la révoltant maintenant, elle changea la seconde partie du roman et y ajouta tout un volume. Nous devons dire que la première édition de Lélia donne une impression infiniment plus forte et plus complète que la seconde. Les raisonnements à l’infini et les longues expositions de l’activité bienfaisante de l’abbesse Lélia atténuent et refroidissent considérablement la saisissante beauté de ce sombre poème en prose.

Il y a bon nombre de personnes qui ont voulu voir en Sténio le portrait d’Alfred de Musset, Cela ne peut être vrai pour la première version, par la simple raison que Lélia, commencée, comme nous l’avons vu, bien avant qu’Aurore Dudevant eût fait la connaissance de Musset, fut terminée en juillet 1833 et livré à la publicité le 10 août de la même année. Par conséquent, à l’époque où George Sand connut Musset, elle était déjà en train de corriger les épreuves du roman. Quoique Musset ait écrit pour son amie le Chant de Sténio et que George Sand ait donné comme épigraphe à la troisième partie quelques vers de Musset, il est évident que ce n’est pas Musset qui a servi d’original à Sténio (première édition). Il est à regretter que cet Inno Ebbrioso, une des plus belles poésies de Musset par la puissance, la verve, la passion et la beauté de la forme, n’ait été inséré dans aucune des éditions du poète, et que dans les éditions postérieures de Lélia il ne soit plus publié en entier ; les éditeurs, par trop vertueux, trouvant probablement trop franches les strophes six et sept, les ont supprimées et font suivre la cinquième strophe de la huitième. De cette manière, les adorateurs contemporains de Musset — nous en sommes, et des plus Sincères — ne connaissent ces vers merveilleux que s’ils ont la patience des chercheurs[41], ou s’ils ont eu la chance de les trouver dans la première édition de Lélia, depuis longtemps devenue une rareté bibliographique[42]. En refaisant la dernière partie de Lélia, George Sand a pu, il est vrai, donner à Sténio quelques-uns des traits de Musset, car l’extérieur de Sténio vers la fin de sa vie ressemble de point en point au portrait qu’une des contemporaines de Musset, qui l’a connu vers 1838, a fait du poète, en quelques paroles incisives au cours d’une conversation avec un de nos amis.

La première édition de Lélia se distingue encore en ceci des éditions suivantes qu’elle seule est dédiée à de Latouche. Pour expliquer ce fait, nous nous permettrons de nous éloigner un moment de notre sujet, d’autant plus qu’au chapitre précédent nous n’avons presque rien dit de ce premier mentor de George Sand dans sa carrière littéraire et nous n’y reviendrons plus dans la suite.

Henri de Latouche, ou Delatouche, dont le vrai nom était Hyacinthe Alexandre Thabaud[43], était plutôt une nature poétique qu’un véritable poète. Doué d’une sensibilité profonde et fine, — maladivement fine, toutes les manifestations du monde extérieur, de l’art, de la pensée, du sentiment l’émouvaient et l’impressionnaient avec une force dont les élus, les artistes, sont seuls capables. Il vibrait au moindre contact, tout trouvait en lui un écho. Cependant, son talent créateur était très inférieur à ce don de réceptivité, et la discordance qui en résultait faisait le malheur de sa vie. Critique excellent des œuvres d’autrui, — c’est lui qui, le premier dans notre siècle, a ressuscité la mémoire d’André Chénier — il n’a écrit que des œuvres médiocres, aujourd’hui oubliées, et il en avait conscience.

Les insuccès aigrirent tellement sa susceptibilité maladive et son esprit enclin au scepticisme, qu’à la fin de sa vie, il fut atteint, comme autrefois Jean-Jacques Rousseau, du délire de la persécution. Il mourut à Aulnay, dans un complet isolement, habitant une petite maison où il se tint caché de tous ses amis. Dans les dernières années de sa vie, sa solitude ne fut partagée que par la jeune poétesse Pauline de Flaugergues, qui entoura le pauvre malade de ses soins filiaux, jusqu’à son dernier soupir. Mais il y avait encore en de Latouche, outre le critique pénétrant, un despote. En indiquant à ses jeunes amis leurs défauts, il exigeait qu’ils travaillassent absolument d’après sa manière à lui. Nous avons déjà vu quels efforts le futur auteur d’Indiana avait dû faire pour satisfaire les exigences littéraires de ce mentor sévère. Sans la moindre pitié, il condamnait au feu et… à l’eau des pages entières enlevées des articles qu’elle avait écrits selon ses préceptes ; il taillait, rognait, changeait et biffait dix fois la même chose avant de se montrer content. L’Histoire de ma Vie, la Correspondance et la Notice[44] consacrée à la mémoire de de Latouche, nous font juger par quelle rude école ce dernier avait fait passer George Sand. Elle en parle pourtant avec reconnaissance mais avec un peu de raillerie déguisée. Il désirait toutefois que chaque nouveau talent fût original et ne pouvait souffrir l’imitation. Lorsque George Sand eut écrit Indiana, de Latouche, mécontent de l’amitié naissante d’Aurore pour Balzac, prit le premier exemplaire du livre, celui qu’elle venait de lui donner, se mit à le feuilleter avec méfiance, craignant d’y trouver quelque chose d’inférieur, à l’imitation de Balzac (« Pastiche, que me veux-tu ? Balzac, que me veux-tu ? »). Mais après avoir parcouru quelques chapitres et s’être convaincu du talent personnel de l’auteur, il lui fit amende honorable et la pria d’oublier ses duretés. Voilà comment il appréciait le mérite vrai et se réjouissait du succès de sa jeune amie.

Cette amitié fut de courte durée. Vers 1832, George Sand fit la connaissance du critique Gustave Planche. On a assuré que Planche a vécu, lui aussi, dans une intimité trop grande avec elle. Depuis la publication dans la Revue de Paris des lettres de George Sand adressées à Sainte-Beuve en juillet et août 1833, on sait que c’est là une profonde erreur. Dans la première de ces lettres, George Sand dit entre autres : « On le regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l’est pas, ne l’a pas été et ne le sera pas » ; dans la seconde : « Planche a passé pour être mon amant ; peu m’importe. Il ne l’est pas. » La tournure d’esprit et l’humeur de Planche cadraient parfaitement avec la mélancolie d’Aurore à cette époque. Il était encore plus logique et plus tranchant qu’elle dans son pessimisme. Elle dit même dans l’Histoire de ma Vie qu’elle évitait « soigneusement de dire à Planche le fond de son propre problème », de peur que par ses discours âpres, convaincus, il n’achevât de la jeter dans une désespérance et un athéisme sans appel[45]. Elle réussit néanmoins à subjuguer l’implacable auteur de Mes haines littéraires, cet original et curieux type d’écrivain, jusqu’à nos jours encore trop peu apprécié en France[46], comme elle avait fait avant lui la conquête du despotique de Latouche et plus tard celle de Sainte-Beuve, si finement exigeant. Dans la lettre déjà citée à ce dernier, elle établit, par un habile parallèle l’influence différente qu’avaient exercée sur elle Planche et Sainte-Beuve, dont chacun répondait à un côté différent de son esprit.

Cependant de Latouche voulait être le seul guide de George Sand. Son amitié était jalouse et exigeante à l’excès. Aurore, de son côté, était, on le sait, une nature libre, indépendante. Il n’y eut aucun choc entre eux, mais leurs relations s’altérèrent. L’amour-propre maladif et susceptible de de Latouche ayant été offensé par quelque observation ou réponse de George Sand — elle-même assure qu’elle ne s’en souvient pas — il cessa tout à coup d’aller la voir et durant dix ans toutes relations entre eux furent interrompues. Un article flatteur que George Sand écrivit en 1844 sur un recueil de vers de de Latouche les rapprocha de nouveau. La plupart des lettres de de Latouche à George Sand existent encore, et nous avons pu les consulter pour notre ouvrage, ainsi que plusieurs lettres de Mlle Flaugergues à Mme Sand. À partir de cette année et jusqu’à sa mort, Mme Dudevant ne cessa de lui témoigner sa sympathie et l’affection la plus touchante. Pendant sa vie, et après sa mort, elle lui consacra bon nombre de pages chaleureuses. Elle écrivit sur lui la Notice déjà mentionnée auparavant ; en 1844, elle avait publié dans la Revue Indépendante cette étude dont nous venons de parler, relative à son volume poétique « Les Adieux[47] », et enfin elle parle de lui avec une amitié touchante dans l’Histoire de ma Vie[48]. Et si, grâce à la rupture entre les deux amis et à l’aversion soudaine de de Latouche, Les éditions ultérieures de Lélia ne lui sont plus dédiées, n’oublions pourtant pas que ce fut son nom que George Sand avait placé en tête de son roman le plus profondément senti. Lui, de son coté, écrivit sur l’exemplaire qu’il lui offrit de sa Reine d’Espagne (pièce qui tomba à grand bruit), ces simples mots : À mon camarade, Aurore, mais ces paroles en disent plus que de longues phrases. En outre, au dire de George Sand, il parle d’elle avec éloge dans un de ses romans.

Lélia avait été le motif du refroidissement de de Latouche. Planche et Sainte-Beuve, au contraire, accueillirent le roman avec enthousiasme. Dans ses articles et dans une lettre à George Sand, Sainte-Beuve reconnait Lélia comme une œuvre vraiment virile, profondément conçue, une œuvre qui restera toujours et qui fera la gloire de son auteur[49]. Tout en s’émerveillant et en s’inclinant devant la désolante profondeur du scepticisme de Lélia, Sainte-Beuve tâchait en même temps de consoler, de calmer la malheureuse romancière, de la diriger dans la voie salutaire de la compréhension de toutes les lois de la vie, de lui faire prendre la résolution de cultiver la partie la plus artistique de son génie et de cette manière d’amener George Sand à chercher le remède de tous ses chagrins dans l’amour de l’art et du travail. Le furibond Planche attirait George Sand par la force de son pessimisme irréconciliable et logique. Elle retrouvait en lui des traits de sa propre nature et en même temps elle craignait les discussions de Planche comme dangereuses pour son âme en détresse. Cependant elle fut plus liée avec lui qu’avec Sainte-Beuve. Leurs relations étaient des plus cordiales. En 1832, Le jeune Maurice étant entré au Lycée Henri IV, Planche allait parfois l’y chercher pour le promener ou lui faire passer un jour de congé chez lui. Il rendit en outre à George Sand des services plus sérieux. On sait que, comme Sainte-Beuve, il s’était extasié dans ses articles, sur les romans de la jeune femme, surtout sur Lélia, contribuant ainsi à répandre la gloire de son amie[50].

Le roman eut auprès du public, surtout auprès de la jeunesse, le même succès et excita le même intérêt que chez les deux grands critiques de l’époque. L’impression qu’il produisit fut immense et l’influence qu’il exerça sur les esprits se fit remarquer non seulement en France, mais dans toute l’Europe. Lélia enfanta toute une littérature, créa un genre. En France et en Allemagne apparurent bientôt les dizaines de petites Lélias[51]. Des écrivains, absolument en dehors de la littérature d’imagination, citaient Lélia comme une autorité[52] et même des critiques défavorables à George Sand reconnaissent que cette héroïne traduisait vraiment les aspirations des femmes progressistes, de son temps, tout comme Jacqueline Pascal (la sœur du célèbre Pascal) fut l’interprète des idées les plus avancées de son siècle[53]. Et George Sand ne fut plus appelée que l’auteur de Lélia. Néanmoins, nous répétons que c’est peut-être celui de ses romans qui se lit aujourd’hui le plus difficilement, qui a le plus vieilli et dont nous ne pouvons guère recommander la lecture qu’à celles d’entre les adeptes du féminisme qui ne sont pas encore suffisamment lassées des lieux communs sur l’égalité des droits de la femme, sur son indépendance, sur la dépravation des hommes, etc., etc. De nos jours, toutes ces théories sont de lamentables vérités. Mais en 1833, elles étaient la nouveauté du jour et sortaient tellement du cadre habituel, qu’elles soulevèrent aussitôt des tempêtes d’indignation. Les journaux et les écrivains conservateurs jetèrent les hauts cris, et plus que les autres, Capo de Feuillide qui éreinta l’auteur de Lélia dans deux articles consécutifs. Dans le second de ses articles, il dit entre autres que l’auteur ne paraît pas être une femme, que c’est là une mystification inventée comme réclame, qu’une femme ne serait jamais capable de concevoir une telle vilenie et d’oublier à tel point la pudeur. Gustave Planche provoqua Capo de Feuillide en duel et le duel eut lieu. Heureusement aucun des deux adversaires ne fut blessé. De méchantes langues prétendirent que la balle de Planche avait tué une vache que dut payer Buloz, Planche, ce réfractaire, comme l’appela plus tard Vallès, n’ayant jamais le sou.

George Sand fut très mécontente de la tournure que l’affaire avait prise. Le duel, les légendes, qui coururent Paris sur Planche et ses relations avec elle, ces racontars insipides l’irritaient beaucoup. Musset, déjà son ami intime à cette époque, relata l’épisode sous la forme la plus drôlatique. Musset n’aimait pas Planche, c’est pourquoi il nous semble que le refroidissement qui se déclara bientôt après dans les relations entre l’austère critique et la grande romancière, puis leur rupture définitive doivent être en grande partie attribués à l’amour naissant d’Aurore pour Musset. Les commères de l’époque expliquèrent la rupture à leur manière et les traces de ces caquets se retrouvent jusque dans les premiers chapitres de Lui et Elle. Combien George Sand a dû être révoltée des allusions que l’on faisait à sa prétendue liaison avec Planche ! Nous en voyons la preuve dans ses lettres à Sainte-Beuve et à Boucoiran.

Quoi qu’il en soit, Lélia souleva une véritable tempête. Il n’est pas un seul des romans de George Sand qui lui ait valu comme Lélia, la réputation d’écrivain dangereux, de propagateur d’idées perverses, d’impie, de prédicateur de la corruption. À nos yeux, le lecteur le sait, d’une part, Lélia est l’expression de la désolation amère d’Aurore à l’époque où elle écrivit ce roman ; et d’autre part, les idées que George Sand y prêche sont devenues vérités communes, quelque peu en vogue de nos jours et prêchées par Tolstoï, Ibsen et Björnson. Pour nous, Lélia pêche par un défaut bien plus grave pour une œuvre d’art : la thèse à outrance, le manque de goût, La boursouflure du style. Et, sous ce rapport, la version de 1836 dépasse encore son prototype de 1833.

Cependant le succès de Lélia consacra la gloire de son auteur, fit du nom de George Sand le nom le plus populaire de 1833 et l’identifia avec celui de l’héroïne du roman. Même de nos jours Mme Sand est appelée dans les biographies, Les articles et les cours de Littérature, tantôt « Lélia », tout court (dans son livre sur Chopin, Liszt la nomme « brune et olivâtre Lélia », tantôt « l’auteur de Lélia ». Il y a peu de temps encore une certaine dame ou demoiselle, à une conférence qu’elle fit à Saint-Pétersbourg, dans un club féministe, ayant pour thème les femmes de George Sand, proclama, hélas ! Lélia « le meilleur roman de la célèbre romancière ».

Lélia est écrit en un style d’une Beauté étrange ; il y a des pages d’une boursouflure et d’une rhétorique insupportables, mais il y en a aussi de sublimes. Plusieurs passages, tant de la première que de la seconde édition, surtout les tableaux de la nature, sont dignes de trouver place dans des « pages choisies ». Telles sont, par exemple, la description du cimetière du couvent ; celle d’une nuit étoilée, de l’aube et du lever du soleil vu du sommet d’une montagne[54] ; telles la scène du tombeau (décrivant un tombeau que George Sand avait réellement vu au jardin d’Ormesson) et le dialogue nocturne entre Lélia et Sténio ; tels les chapitres Dieu et Lélia au rocher[55] d’une hardiesse et d’une mélancolie, qui ne permettront certes jamais de les insérer dans des « pages choisies » pour la jeunesse. Les souvenirs personnels qu’Aurore Dupin avait gardés du couvent se font encore remarquer surtout par la précision, par la finesse, avec lesquelles George Sand a su évoquer ses impressions d’alors, sa tristesse rêveuse, la poésie de la désolation, de l’humilité, de la renonciation dont son âme était remplie, quand elle passait des heures entières au cimetière des Anglaises ou dans la cour pavée de dalles sépulcrales portant, pour toutes inscriptions, l’image de têtes de mort.

Pour éviter de revenir plusieurs fois sur le même sujet, nous avons cru nécessaire de ne point diviser notre analyse en deux parties en parlant séparément de la seconde édition de Lélia. Nous indiquerons en son lieu sous l’empire de quelles impressions George Sand refit le roman en 1836 et quelles furent alors les idées qui influencèrent la nouvelle version.

Selon nous, le roman de 1833 offre plus d’intérêt, comme œuvre d’art mieux soutenue dans son ensemble et comme peinture psychologique du triste état d’âme dans lequel George Sand se trouvait en 1832 et au commencement de 1833.

Parmi les autres œuvres de cette première moitié de 1833, nous trouvons le même pessimisme dans Lavinia[56], an old tale, la plus charmante des charmantes nouvelles de George Sand. Elle se passe dans les Pyrénées. C’est aussi comme un écho des jours tristes qu’Aurore Dudevant a vécus, non de ces jours écoulés au milieu des merveilleux et sauvages sites des Pyrénées, temps charmant où elle a connu la joie d’un amour vrai et pur, mais des tristes moments qu’elle a passés plus tard, lorsqu’elle se vit déçue et où, après une longue série de désillusions et de luttes douloureuses, à l’instar de Lavinia, se séparant pour toujours de son bien-aimé, sir Lionel, elle dit un éternel adieu à son premier amour. Cette jolie nouvelle est tout imprégnée de la douloureuse conviction intime de la vanité et du néant des amours les plus parfaites, de l’inutilité de se sacrifier au bonheur de l’homme aimé, de l’impossibilité de faire revenir le bonheur une fois envolé. Lavinia reste jusqu’à nos jours tout aussi fraîche et jeune que Lélia a vieilli. C’est là un des joyaux de la couronne de George Sand. C’est un récit qui se relit toujours avec plaisir. Si jamais on fait une édition de ses Œuvres choisies, cette œuvrette d’un art si fin devra certainement en faire partie. Nous sommes portés à croire que Lavinia vit le jour sous l’impression du désenchantement et des déceptions cruelles que George Sand eût à essuyer en 1833. On y retrouve l’écho de ses tristes repentirs à propos de ce qui s’était passé et peut-être même de ses réflexions amères sur sa propre inconstance et, par conséquent, des retours volontaires qu’elle fit sur son premier amour si pur et si platonique « qui avait duré six ans », comme elle le dit à Sainte-Beuve et s’était éteint pour ne plus jamais se rallumer[57].

Nous avons déjà vu que Sainte-Beuve avait été agréablement frappé à la lecture du manuscrit de Lélia, en voyant que l’auteur avait lu et compris Obermann. C’est probablement le raffiné critique qui décida Aurore à faire une analyse de ce roman, peu apprécié depuis son apparition en 1804 et dont lui-même tâchait de faire connaître le mérite au public. George Sand publia à ce sujet un petit article[58] dans la Revue des Deux-Mondes, livraison du 15 mai 1833. L’article témoigne de la profonde sympathie du pessimiste qu’était alors George Sand pour Senancour et son héros si profondément triste, l’un des malheureux descendants de Hamlet, parent par l’esprit de Werther, de René, de Child Harold et… de Lélia. Mais l’article de George Sand est médiocre et trop phraseur[59] ; la pensée de l’auteur est rendue obscurément, en sorte que celui qui n’a pas lu Obermann ne peut pas se rendre facilement compte des traits de famille du héros, qui lui sont communs avec les autres grands malades de la maladie du siècle, ni des particularités individuelles, qui le distinguent par l’esprit de ses frères aînés ou cadets. C’était cependant là le but que George Sand s’était proposé.

Cora et Garnier, écrits aussi tous les deux en 1833, méritent bien de tomber dans l’oubli : ce sont des œuvres dues non à l’inspiration, mais à la nécessité où se trouvait l’auteur de gagner sa vie. Garnier paraît ennuyeux à double titre : d’abord parce que George Sand aspirait à s’y montrer gaie, quand elle avait la tristesse dans le cœur, et parce qu’elle voulait y faire preuve de cet « esprit » dont elle manquait, et si de Latouche a pu dire, en parlant d’une de ses œuvres, que c’était « un pastiche de Balzac », ces paroles ne s’appliquent nulle part aussi bien qu’à ce récit : quant à son style, lourd, parce qu’il veut atteindre à la légèreté, il est ennuyeux et banal à force de vouloir être gai. Cora parut en 1833 et Garnier au commencement de l’année suivante.

Les autres œuvres de George Sand datant de 1833, furent écrites sous des impressions différentes que Lélia, Lavinia et Obermann. La fin de cette année s’éclaira pour l’auteur d’un tel éclat de lumière et de bonheur, que ce fut comme une résurrection de l’âme de George Sand. Ce qu’elle éprouva dans les derniers mois de 1833 ressemblait si peu aux pensées et aux sentiments de Lélia, qui George Sand ne s’y reconnut plus elle-même et dit, en parlant de ce roman : « Je crois que j’ai blasphémé la nature et Dieu peut-être dans Lélia ; Dieu qui n’est pas méchant et qui n’a que faire de se venger de nous, m’a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du cœur et en me forçant d’avouer qu’il a mis en nous des joies sublimes[60]… » Le motif et la cause de ce revirement moral et intellectuel est dû à ses relations et à son amour naissant pour Alfred de Musset.

  1. Inédite.
  2. George Sand parle de lui dans le vol. IV, p. 400, de l’Histoire de ma Vie, à propos de son procès : « Je vis arriver aussi, le jour des débats, Émile Régnault, un Sancerrois que j’avais aimé comme un frère et qui avait épousé contre moi je ne sais plus quelle mauvaise querelle. Il vint me faire amende honorable de torts que j’avais oubliés ». Le motif de cette « querelle » avait été sa rupture avec Jules Sandeau. La correspondance de George Sand avec Régnault est conservée par des proches de celui-ci. Nous en donnerons plus bas quelques fragments.
  3. Histoire de ma vie, vol. IV, p. 78-79.
  4. Datée du 14 avril 1832. Inédite.
  5. Inédit.
  6. Lettre à Boucoiran du 20 décembre 1832. Correspondance, I vol. p. 235.
  7. M. Henri Amic confirme le même fait sur la foi d’Edouard Grenier. Voir la Défense de G. Sand. Le « Figaro », 2 novembre 1896.
  8. Histoire de ma Vie, vol. IV. p. 212-213.
  9. Une partie de leur correspondance fut trouvée parmi des papiers provenant de Jules Sandeau, avec des autographes d’Alfred de Vigny ; elle est conservée, mais ne semble pas devoir être publiée.
  10. Le chapitre qui lui est consacré porte même le titre de Marie Dorval, p. 205-237.
  11. C’est ainsi que, de nos jours, nous voyons Mme Duse après la « scène avec le messager », merveilleuse de talent et de force dramatique, et la scène non moins admirable dans la tente d’Antoine, s’effacer, tomber dans la plus absolue médiocrité dans le dernier acte de la Cléopâtre de Shakespeare.
  12. Alexandre Dumas père, nous a laissé sur les derniers jours de Marie Dorval des pages d’un dramatique poignant, où il a donné une foule de détails touchants dans leur simplicité. (Voir : Les Morts vont vite. Œuvres complètes d’Al. Dumas père. Paris, Michel Lévy. Nouvelle édition, 1889, 2 vol. t. II, p. 241).
  13. Cette lettre, datée « de juillet 1833 », parut dans la Revue de Paris du 15 novembre 1896 et n’a pas été réimprimée dans le volume des Lettres de George Sand à Sainte-Beuve et à Musset, publiées chez Calmann Lévy. Remarquons en passant que les lettres de George Sand à Sainte-Beuve tant dans la Revue de Paris, qu’en volume, paraissent être imprimées non d’après les originaux, mais d’après des copies fourmillant d’erreurs, sont mal rangées et mal datées, sans aucun ordre chronologique, arbitrairement, et ne contiennent pas en entier la Correspondance des deux illustres écrivains. Nous avons eu l’occasion de nous en convaincre grâce à la bonté de la personne à laquelle cette Correspondance appartient désormais. C’est à la lettre citée, ainsi qu’à celle du 25 août 1833, que se rapporte la note de la main de Sainte-Beuve que M. de Spoelberch reproduit dans ses Lundis d’un Chercheur, p. 173.
  14. Cette lettre, écrite un mois avant la publication de Lélia, date de juillet 1833, mais, comme nous le disons plus bas et comme on le sait par la Préface d’Obermann de Sainte-Beuve et par les pages des Portraits contemporains, se rapportant à G. Sand, elle avait déjà lu au mois de mars des fragments de son roman à Sainte-Beuve, il en avait été charmé et c’est après une de ces lectures qu’il lui écrivit sa remarquable lettre enthousiaste que M. de Spoelberch a publiée dans sa Véritable histoire, p. 96-99, et que George Sand elle-même avait copiée sur son album des Sketches and Hints.
  15. Marie Dorval.
  16. M. Augustin Filon, le biographe de Mérimée, dit, en racontant cet épisode de sa vie : « Le court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait d’histoire littéraire sur lequel s’est greffée une légende assez amusante. D’après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait « donné » Mérimée, et dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et pour lui reprocher ce cadeau. Il n’est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle trop bienveillant et qu’il ait béni l’union civile de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact qu’il reçut des confidences et des plaintes. La lettre — (c’est celle dont nous reproduisons ici une partie) — parait-il, existe encore… Cette lettre circula et fit du tort à Mérimée. D’ordinaire très discret, mais impatienté de ces cancans, il se serait vengé en racontant sur sa bonne ou sur sa mauvaise fortune des détails plus gais que bienséants. Eût-il réellement ce tort ?… Traita-t-il comme une simple aventure d’étudiant cette femme qui était au moins son égale par le talent ? Ce qui est certain, c’est qu’il ne se laissa pas mener où alla Musset et il fit bien. On verra dans quelle circonstance il retrouva celle qu’il avait dédaignée et irritée »… Laissant de côté l’opinion d’Augustin Filon que George Sand » était au moins l’égale par le talent de Mérimée », nous ferons remarquer que les mots : « il l’avait dédaignée et irritée » cadrent exactement avec « il m’a repoussée » (passage supprimé dans l’édition de Lévy, 1897), que nous trouvons dans la lettre de George Sand à Sainte-Beuve du 25 août 1833. Nous nous bornerons à recommander à l’attention du lecteur le livre intéressant de M. Filon qui prouve à l’évidence combien peu se convenaient ces deux natures. Quant à la rencontre des deux écrivains qui eut lieu plus tard et à laquelle se rapporte la dernière phrase de M. Filon, comme lui, nous n’en dirons, en temps et lieu, que quelques mots. (Voir Mérimée et ses amis, par Augustin Filon, avec une Bibliographie des œuvres complètes de Mérimée par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Paris, Hachette et Cie, 1894.)
  17. Beaucoup de personnes ont cru voir dans l’œuvre de Mérimée La double méprise (parue en 1833) l’écho de cet épisode tragi-comique. L’histoire de la malheureuse Julie de Chaverny et du sceptique Darcy ne rappelle l’amour éphémère de Mme Sand et de Mérimée qu’en ce que tous deux « se méprirent » sur le compte l’un de l’autre et que l’un croyait l’autre inférieur à ce qu’il était en réalité. En tout cas, Mérimée dépeint son héroïne sous un aspect très sympathique.
  18. Dans les souvenirs de Tocqueville, nous trouvons quelques pages très curieuses sur sa première rencontre avec G. Sand. Nous reproduirons plus loin les lignes qu’il a consacrées à ce dîner. (Souvenirs de Alexis de Tocqueville, p. 204.)
  19. Lettre à la comtesse de Montijo {Mérimée et ses amis, p. 194-195). D’après cette lettre, le dîner aurait eu lieu avant le 6 mai 1848, tandis que Tocqueville dit qu’il était entre le 12 mai et les journées de Juin.
  20. Voir là-dessus les intéressants détails et documents dans la Véritable Histoire de « Elle et Lui », par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, p. 190-122, et surtout la lettre de Mérimée à Sandeau à ce sujet (p. 199), ainsi que l’article de Texier et le volume de Nisard : Souvenirs et notes biographiques, 1888, in-8°.
  21. Voir son étude sur Goëthe et Charlotte von Stein où il parle également de G. Sand et de Musset, de Daniel Stern et de Liszt, ainsi que d’autres amants aussi célèbres que lettrés.
  22. Voir Marianna (Nouvelle édition. Charpentier. Paris 1885), p. 38-39-41.
  23. Marianna, p. 35-36.
  24. Marianna. p. 45.
  25. Marianna, p. 51.
  26. Voir p. 273, 294-297.
  27. Marianna, p. 115-124.
  28. E. Grenier : « Souvenirs Littéraires. George Sand. » Revue bleue, 15 octobre 1892.
  29. Jules Levallois : « Sainte Beuve, Gustave Planche, George Sand. » Souvenirs littéraires. Revue bleue, 19 janvier 1895.
  30. Cette lettre à Sainte-Beuve ainsi que sa lettre précédente, au même, de Mars 1835 furent livrées à la publicité par Charles de Loménie dans la Nouvelle Revue (1er mai 1895) et réimprimées par le vicomte de Spoelberch dans sa Véritable Histoire. Les deux autographes de ces lettres et toute la correspondance de George Sand avec Sainte-Beuve appartiennent actuellement à M. de Spoelberch. (La même lettre est reproduite dans Les Lettres de George Sand à Alfred de Musset et à Sainte-Beuve, Lévy 1897. Elle y est mal datée : fin de mars, tandis qu’en réalité elle date du 4 avril). Nous avons déjà parlé de cette lettre. Voir p. 189.
  31. Histoire de ma Vie, 5e partie, vol. IV, chap. ii, p. 173-174.
  32. Histoire de ma Vie, 4e partie, vol. IV, chap. xiv, p. 111-112.
  33. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 175. George Sand a dit la même chose plus tard dans le chap. viii des Impressions et Souvenirs en faisant le récit de l’évolution graduelle de ses croyances religieuses depuis sa jeunesse jusqu’à sa vieillesse : « Ce qui surnagea sur cette houle, ce qui plus tard et à tous les âges de la vie a surnagé et nagé vraiment sans lassitude, c’est le besoin de croire à l’amour divin… J’aime mieux croire que Dieu n’existe pas que de le croire indifférent ». Et lorsque cette pensée la domine, elle devient, à son dire, athée « quelquefois pendant vingt-quatre heures ». C’est ce qui lui arriva en 1833.
  34. Nous avons déjà dit plus haut, combien cette division des romans de George Sand en trois périodes était arbitraire par rapport à la peinture de la vie campagnarde.
  35. Fragments de lettres inédites.
  36. Histoire de ma Vie, vol. IV, 5e partie, p. 175-176.
  37. La lettre datée de Juillet 1833, que nous avons déjà citée, omise dans le volume édité chez Lévy : Lettres à Sainte-Beuve, et qui n’a été imprimée que dans la Revue de Paris du 15 novembre 1896. (N° IV) se termine par les mots : « J’ai fini Lélia. »
  38. M. Skabitchevsky prétend que Lélia avait d’abord aimé Valmarina-Trenmor et avait été déçue par lui. C’est absolument erroné. Lélia avait dans le temps aimé un certain Ermolao, qu’elle avait même épousé, mais qui ne ressemble en rien à Trenmor. Trenmor reste pour Lélia comme pour George Sand un idéal inaccessible. « Je marche vers l’idée Trenmor, » écrit-elle à Sainte-Beuve dans la lettre de juillet dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Sous « l’idée Trenmor » nous devons évidemment comprendre l’abnégation complète de sa propre individualité au profit de l’humanité. Or, Ermolao ne ressemble en rien à cela. D’un autre côté, Trenmor n’est rien moins qu’un amant, mais bien un ami idéal qui partage toutes les pensées, les goûts, les aspirations de son alter ego. C’est une incarnation en la personne d’un autre de tous les éléments fonciers de l’âme, une compréhension personnifiée, que George Sand et Lélia avaient vainement cherchées dans le bien-aimé et que Lélia avait trouvé en Trenmor et George Sand en Rollinat.
  39. L’une pour la seconde version du roman, refait en 1836 et publié en 2° édition en 1839 ; l’autre pour l’édition des Œuvres complètes parue entre 1851-1856 et illustrée par Tony Johannot et Maurice Sand.
  40. De nos jours, Maupassant a exprimé la même chose avec une force extraordinaire dans les pages de Sur L’Eau.
  41. Depuis que nous avons écrit ce chapitre, cette poésie a été réimprimée par M. de Spoelberch dans sa Véritable Histoire, p. 247-249. Avant la publication de ce volume, les connaisseurs et chercheurs qui ne possédaient pas la première édition de Lélia ne pouvaient relire ces vers que grâce à l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, t. XVI, p. 257.
  42. 2 vol. in-8°, 1833, H. Dupuy, édit. et Tenré, libraire.
  43. Voir plus haut, p. 318-319.
  44. Imprimée dans le Siècle des 18, 19 et 20 jillet 1851. Reproduite dans les Œuvres complètes de George Sand, dans le volume « Autour de la table ».
  45. Histoire de ma Vie, 4e vol. p. 275-285.
  46. Il est parlé de lui entre autres dans Les Réfractaires, scènes de mœurs parisiennes, par Jules Vallès. Paris, 1866. Les pages que Vallès lui consacre ne sont pourtant pas tout à fait justes ni historiquement exactes. Voir aussi : Le critique maudit, par Ad. Racot, dans Le Livre, t. VII, 1885.
  47. L’article fait partie des Souvenirs de 1848. (Œuvres complètes, édit. Lévy).
  48. Histoire de ma Vie, vol. IV, 4e partie, chap. v et 5e partie, chap. i
  49. Sans entrer dans Les détails, nous dirons seulement que par les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, publiées dans : 1° Les Portraits contemporains, 2° dans le volume de Lévy ; et 3° dans le livre de M. de Spoelberch, et par une lettre de Sainte-Beuve à George Sand, publiée ibidem, on voit que Lélia faisait le sujet continuel de leurs conversations. Toutes les lettres inédites témoignent du même fait.
  50. Voici ce que Sainte-Beuve écrivait le 18 mai 1833 dans ses Portraits contemporains (t. I. p. 128), avant même que Lélia fût livrée à la publicité. Après avoir dit qu’Obermann et son malheureux auteur n’avaient joui d’aucune gloire, n’eurent à essuyer aucune injustice trop grande, mais avaient longtemps souffert d’une indifférence opiniâtre, tacite et pénible, tout en ayant exercé sur les élus et les raffinés, une influence secrète, lente, maladive, et après avoir cité comme exemples les noms de Rabbe, de Nodier, de de Latoucbe, de Ballanche, il ajoute : « Tout récemment, dans les feuilles d’un roman non encore publié qu’une bienveillance précieuse m’antorisait à parcourir, dans les feuilles de Lélia, nom idéal qui sera bientôt un type célèbre (sic) il m’est arrivé de lire cette phrase qui m’a fait tressaillir de joie : « Sténio, Sténio, prends ta harpe et chante-moi les vers de Faust, ou bien ouvre tes lèvres et rends-moi les souffrances d’Obermann, les transports de Saint-Preux. Voyons, poète, si tu comprends encore la douleur, voyons, jeune homme, si tu crois à l’amour !… » Eh quoi ! me suis-je dit, Obermann a passé familièrement ici : il y a passé aussi familièrement que Saint-Preux, il a touché la main de Lélia !… » (L’article de Sainte-Beuve sur Lélia a paru le 29 sept 1833.)
    Planche, qui écrivit des articles presque enthousiastes sur Indiana et Valentine, aussitôt après leur publication, disait, qu’au point de vue de la poésie, il préfère Indiana et Valentine, à Corinne et Delphine, « car les deux romans de Mme de Staël ressemblent trop souvent à l’enseignement universitaire ou à l’improvisation d’un salon de beaux esprits. » — À propos de Lélia il dit : « Lélia n’est pas le récit ingénieux d’une aventure ou le développement dramatique d’une passion, c’est la pensée du siècle sur lui-même, c’est la plainte d’une société en agonie, qui après avoir nié Dieu et la vérité, après avoir déserté les églises et les écoles, s’en prend à son cœur et lui dit que ses rêves sont des folies »… Pour cette raison, Planche trouve qu’il ne convient pas d’examiner les personnages de ce roman sous le point de vue généralement reçu, ni de les analyser comme des individualités réelles, mais qu’il faut examiner si les idées philosophiques qu’ils symbolisent sont soutenues dans chacun d’eux et s’ils forment un ensemble harmonieux.
  51. Telles sont les héroïnes des romane de la Comtesse Hahn-Hahn, telle Marie, l’héroïne du premier roman de Max Waldau : « Nach der Natur » et surtout « Wally die Zweiflerin » (l’Incrédule) de Gutzkow qui paraît avoir, par ce titre même, voulu définir la parenté de Wally avec Lélia. Nous ne faisons pas ici de cours de littérature générale, donc nous ne faisons qu’indiquer ces ressemblances.
  52. C’est ainsi qu’un certain abbé de la Treyche, « un romantique d’Église, c’est-à-dire l’un des écrivains qui ont combattu la philosophie matérialiste du siècle dernier, cet abbé de la Treyche, auteur des Études sur les idées et leur conciliation dans le giron du catholicisme, où il parlait du spiritualisme, du magnétisme, des apparitions surnaturelles de la sainte Vierge, etc., cet homme pieux n’hésita pas à citer Lélia comme autorité et à annoncer aux femmes l’affranchissement du joug de leurs devoirs quotidiens… » (Julian Schmidt.)
  53. « Jacqueline Pascal, dit Julian Schmidt en analysant l’étude de Cousin sur elle, fut certes une femme très intéressante et liée au développement du jansénisme dans lequel les dames pieuses jouèrent un grand rôle. Les temps sont changés, on cherche l’émancipation dans une autre voie, mais le fond des choses est resté le même. Alors les belles âmes se distinguaient du monde ordinaire par l’ardeur de leur foi. De nos jours, Jacqueline se ferait Lélia… »
  54. Elles parurent d’abord dans la Revue des Deux-Mondes, dans les nos des 15 juillet et 1er décembre 1836, sous le titre de Contemplation, les Morts, etc.
  55. Les réflexions que Lélia fait, pendant les heures qu’elle passe « au rocher », sur le mariage — trop souvent l’institution légale de la dépravation morale et physique des jeunes filles pures — rappellent beaucoup la Sonate à Kreutzer.
  56. A paru au mois de mars 1833, dans le recueil : le Salmigondis.
  57. Il est curieux à noter qu’en cette même année 1833 M. Aurélien de Sèze se maria. Ce fut sans doute la cause de ce qu’au commencement de Lavinia, l’auteur nous raconte que sir Lionel va se marier, ce qui amène Lavinia à lui redemander ses lettres.
  58. Il fut réimprimé comme Préface à la 3e édit. d’Obermann et fait partie du volume Questions d’art et de littérature, des œuvres complètes de George Sand. Voir à ce sujet aussi les notes dans les Portraits contemporains de Sainte-Beuve éd. de 1855).
  59. Nous sommes d’accord en ceci avec Eug. Delacroix (voir son Journal intime, t. I, p. 207).
  60. Lettre à Sainte-Beuve du 8 octobre 1833.