Georges/05

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Michel Lévy frères (pp. 51-61).


V.

L’ENFANT PRODIGUE.


Tous les yeux avaient suivi lord Murray jusqu’à l’hôtel du gouvernement, mais lorsque la porte du palais se fut refermée sur lui et sur ceux qui l’accompagnaient, tous les yeux se reportèrent sur le navire.

En ce moment le jeune homme aux cheveux noirs en descendait à son tour, et la curiosité qui venait d’abandonner le gouverneur s’était reportée sur lui. En effet, on avait vu lord Murray lui adresser gracieusement la parole et lui serrer affectueusement la main ; de sorte que la foule assemblée décidait, avec sa sagacité ordinaire, que cet étranger était quelque jeune seigneur appartenant à la haute aristocratie de France ou d’Angleterre. Cette probabilité s’était changée en une véritable certitude à la vue du double ruban qui ornait sa boutonnière, et dont l’un, il faut bien l’avouer, était un peu moins répandu à cette époque qu’il ne l’est aujourd’hui. Au reste, les habitants du Port-Louis eurent le temps d’examiner le nouvel arrivant, car, après avoir cherché des yeux autour de lui comme s’il se fût attendu à trouver quelqu’un de ses amis ou de ses parents sur la jetée, il s’était arrêté au bord de la mer, attendant que les chevaux du gouverneur fussent débarqués ; puis, quand cette opération fut terminée, un domestique au teint basané, vêtu du costume des Mores d’Afrique, avec lequel l’étranger avait échangé quelques mots dans une langue inconnue, en équipa deux à la manière arabe, et les prenant tous deux en bride, car on ne pouvait se fier encore à leurs jambes engourdies, il suivit son maître qui déjà s’était acheminé à pied vers la chaussée, regardant toujours autour de lui, comme s’il se fût attendu à voir apparaître tout à coup, au milieu de toutes ces figures insignifiantes, une figure amie.

Parmi les groupes qui attendaient les étrangers à l’endroit qu’on appelle caractéristiquement la Pointe-aux-Blagueurs, il y en avait un dont le centre se composait d’un gros homme de cinquante à cinquante-quatre ans, aux cheveux grisonnants, aux traits vulgaires, à la voix éclatante, aux favoris taillés en pointe et venant joindre de chaque côté le coin de la bouche, et d’un beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans ; le gros homme était vêtu d’une redingote de mérinos marron, d’un pantalon de nankin et d’un gilet de piqué blanc. Il portait une cravate à coins brodés, et un long jabot garni de dentelle flottait sur sa poitrine. Le jeune homme, dont les traits un peu plus accentués que ceux de son voisin avaient cependant avec ceux-ci une telle ressemblance, qu’il était évident que ces deux individus se touchaient par les liens les plus proches de la parenté, était coiffé d’un chapeau gris, portait un mouchoir de soie noué négligemment autour du cou, était vêtu d’un gilet et d’un pantalon blancs.

— Voilà, par ma foi ! un joli garçon, dit le gros homme en regardant l’étranger qui passait en ce moment à quelques pas de lui, et je conseille, s’il doit faire séjour dans notre île, à nos mères et à nos maris, de veiller sur leurs femmes et leurs filles.

— Voilà un joli cheval, dit le jeune homme en portant un lorgnon à son œil, pur sang si je ne me trompe, tout ce qu’il y a de plus arabe, arabissime.

— Connais-tu ce monsieur, Henri ? demanda le gros homme.

— Non, mon père, mais s’il veut vendre son cheval, je sais bien qui lui en donnera mille piastres.

— Ce sera Henri de Malmédie, n’est-ce pas, mon enfant, dit le gros homme, et tu feras bien, si le cheval te plaît, de t’en passer la fantaisie ; tu le peux, tu es riche.

Sans doute l’étranger entendit l’offre de monsieur Henri et l’approbation qu’y donnait son père, car sa lèvre se releva dédaigneusement et il fixa tour à tour sur le père et sur le fils un regard hautain, et qui n’était pas exempt de menace ; puis, plus instruit sans doute à leur égard qu’ils ne l’étaient au sien, il continua sa route en murmurant :

— Encore eux ! toujours eux !

— Que nous veut donc ce muscadin ? demanda monsieur de Malmédie à ceux qui l’entouraient.

— Je n’en sais rien, mon père, répondit Henri ; mais à la première fois que nous le rencontrerons, s’il nous regarde encore de la même manière, je vous promets de le lui demander.

— Que veux-tu, Henri ? dit monsieur de Malmédie d’un air de pitié pour l’ignorance de l’étranger, le pauvre garçon ne sait pas qui nous sommes.

— Eh bien ! alors, je le lui apprendrai, moi ! murmura Henri.

Pendant ce temps, l’étranger dont le dédaigneux regard avait éveillé ce menaçant colloque, avait, sans paraître s’inquiéter de l’impression produite par son passage, et sans daigner se retourner pour en voir l’effet, continué son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du jardin de la compagnie à peu près, son attention fut attirée par un groupe qui s’était formé sur un petit pont, lequel communiquait du jardin avec la cour d’une maison de belle apparence, et dont le centre était occupé par une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que l’étranger, homme d’art sans doute, et par conséquent amoureux de toute beauté, s’arrêta pour regarder plus à son aise ; quoique sur le seuil de sa maison, la jeune fille, qui sans doute appartenait à l’une des plus riches familles de l’île, avait auprès d’elle une gouvernante européenne, qu’à ses longs cheveux blonds et à la transparence de sa peau, on reconnaissait pour une Anglaise, tandis qu’un vieux nègre, aux cheveux grisonnants, vêtu d’une veste et d’un pantalon de basin blanc, se tenait prêt, les yeux fixés sur elle, et pour ainsi dire le pied levé, pour exécuter ses moindres ordres.

Peut-être aussi, comme toute chose grandit par le contraste, cette beauté que nous avons signalée comme merveilleuse, s’augmentait-elle encore de la laideur du personnage qui se tenait debout, muet et immobile devant elle, et avec lequel elle essayait d’entamer des négociations à l’endroit d’un de ces charmants éventails d’ivoire découpé, transparent et fragile comme une dentelle.

En effet, celui qui causait avec elle était un individu au corps osseux, au teint jaune, aux yeux relevés par les coins, coiffé d’un large chapeau de paille, duquel s’échappait comme un échantillon des cheveux dont aurait pu être couvert le crâne qu’il abritait, une longue natte qui lui tombait jusqu’au milieu du dos ; il était vêtu d’un pantalon de coton bleu, descendant jusqu’à mi-jambe, et d’une blouse de même étoffe et de même couleur, descendant jusqu’au milieu des cuisses. À ses pieds était un bambou, long d’une toise, supportant à chacune de ses extrémités un panier, dont la double pesanteur faisait, lorsque le bambou était posé par le milieu sur l’épaule du marchand, plier cette longue canne comme un are. Ces paniers étaient remplis de ces mille petits brimborions, qui, aux colonies comme en France, dans la boutique en plein air du commerçant des tropiques, comme dans les élégants magasins d’Alphonse Giroux et de Susse, font tourner la tête aux jeunes filles, et quelquefois même a leurs mères. Or, comme nous l’avons dit, la belle créole, au milieu de toutes ces merveilles éparpillées sur une natte étendue à ses pieds, s’était arrêtée pour le moment à un éventail représentant des maisons, des pagodes et des palais impossibles, des chiens, des lions et des oiseaux fantastiques ; enfin, mille portraits d’hommes, de bâtiments et d’animaux qui n’ont jamais existé que dans la drolatique imagination des habitants de Canton et de Pékin.

Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail.

Mais là était la difficulté. Le Chinois, débarqué depuis quelques jours seulement, ne savait pas un seul mot ni de français, ni d’anglais, ni d’italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois langues. Cette ignorance était même déjà si bien connue dans la colonie, que l’habitant des bords du fleuve Jaune n’était désigné au Port-Louis que sous le nom de Miko-Miko, les deux seuls mots qu’il prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long bambou chargé de paniers tantôt sur une épaule, tantôt sur l’autre, et qui, selon toute probabilité, voulaient dire achetez, achetez. Les relations qui s’étaient établies jusqu’alors entre Miko-Miko et ses pratiques étaient donc purement et simplement des relations de gestes et de signes. Or, comme la belle jeune fille n’avait jamais eu l’occasion de faire une étude approfondie de la langue de l’abbé de l’Épée, elle se trouvait dans une parfaite impossibilité de comprendre Miko-Miko, et de se faire comprendre par lui.

Ce fut en ce moment que l’étranger s’approcha d’elle.

— Pardon, mademoiselle, lui dit-il, mais en voyant l’embarras dans lequel vous vous trouvez, je m’enhardis à vous offrir mes services : puis-je vous être bon à quelque chose, et daignerez-vous m’accepter pour interprète ?

— Oh ! monsieur, répondit la gouvernante, tandis que les joues de la jeune fille se couvraient d’une couche du plus beau carmin, je vous suis mille fois obligée de votre offre ; mais voilà mademoille Sara et moi qui épuisons depuis dix minutes toute notre science philologique sans parvenir à nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parlé tour à tour français, anglais et italien, et il n’a répondu à aucune de ces langues.

— Monsieur connaît peut-être quelque autre langue que parlera cet homme, mamie Henriette, répondit la jeune fille ; et j’ai si grande envie de cet éventail, que si monsieur parvenait à m’en faire dire le prix, il m’aurait rendu un véritable service.

— Mais vous voyez bien que c’est impossible reprit mamie Henriette ; cet homme ne parle aucune langue.

— Il parle au moins celle du pays où il est né, dit l’étranger.

— Oui, mais il est né en Chine ; et qui est-ce qui parle chinois ?

L’inconnu sourit, et, se tournant vers le marchand, il lui adressa quelques mots dans une langue étrangère.

Nous essaierions vainement de dire l’expression d’étonnement qui se peignit sur les traits du pauvre Miko-Miko, lorsque les accents de sa langue maternelle résonnèrent à son oreille comme l’écho d’une musique lointaine. — Il laissa tomber l’éventail qu’il tenait, et, s’élançant les yeux fixes et la bouche béante vers celui qui venait de lui adresser la parole, il lui saisit la main et la baisa à plusieurs reprises ; puis, comme l’étranger répétait la question qu’il lui avait déjà faite, il se décida enfin à répondre ; mais ce fut avec une expression dans le regard et un accent dans la voix qui formaient un des plus étranges contrastes qui se pussent voir, car de l’air le plus attendri et le plus sentimental du monde, il venait tout bonnement de lui dire le prix de l’éventail.

— C’est vingt livres sterling, mademoiselle, dit l’étranger se retournant vers la jeune fille, — quatre-vingt-dix piastres à peu près.

— Mille fois merci, monsieur ! répondit Sara en rougissant de nouveau. Puis, se retournant vers sa gouvernante :

— N’est-ce pas vraiment bien heureux, mamie Henriette, lui dit-elle en anglais, que monsieur parle la langue de cet homme ?

— Et surtout bien étonnant, — répondit mamie Henriette.

— C’est pourtant une chose toute simple, mesdames, répondit l’étranger dans la même langue. Ma mère mourut que je n’avais que trois mois encore, et l’on me donna pour nourrice une pauvre femme de l’île Formose qui était au service de notre maison. Sa langue est donc la première que je balbutiai, et quoique je n’aie pas trouvé souvent l’occasion de la parler, j’en ai, comme vous l’avez vu, retenu quelques mots, ce dont je me féliciterai toute ma vie, puisque j’ai pu, grâce à ces quelques mots, vous rendre un léger service.

Puis, glissant dans la main du Chinois un quadruple d’Espagne, et faisant signe à son domestique de le suivre, le jeune homme partit au galop, en saluant avec une parfaite aisance mademoiselle Sara et mamie Henriette.

L’étranger suivit la rue de Moka ; mais à peine eut-il fait un mille sur la route qui conduit aux Pailles, et fut-il arrivé au pied de la montagne de la Découverte, qu’il s’arrêta tout à coup, et que ses yeux se fixèrent sur un banc construit à mi-côte de la montagne, et au milieu duquel, dans une immobilité parfaite, les deux mains posées sur ses genoux et les yeux fixés sur la mer, était assis un vieillard. Un instant l’étranger regarda cet homme d’un air de doute ; puis, comme si ce doute avait disparu devant une conviction entière :

— C’est bien lui, murmura-t-il ; mon Dieu ! comme il est changé !

Alors, après avoir regardé un instant encore le vieillard avec un air de singulier intérêt, le jeune homme prit un chemin par lequel il pouvait arriver près de lui sans être vu, manœuvre qu’il exécuta heureusement, après s’être arrêté deux ou trois fois en route en appuyant sa main sur sa poitrine, comme pour donner à une émotion trop forte le temps de se calmer.

Quant au vieillard, il ne bougea point à l’approche de l’étranger, si bien qu’on eût pu croire qu’il n’avait pas même entendu le bruit de ses pas, ce qui eût été une erreur, car à peine le jeune homme se fut-il assis sur le même banc que lui, qu’il tourna la tête de son côté, et que le saluant avec timidité, il se leva et fit quelques pas pour s’éloigner.

— Oh ! ne vous dérangez pas pour moi, monsieur, dit le jeune homme.

Le vieillard se rassit aussitôt, non plus au milieu du banc, mais à son extrémité.

Alors il y eut un moment de silence entre le vieillard, qui continua de regarder la mer, et l’étranger, qui regardait le vieillard. Enfin, au bout d’un instant de muette et profonde contemplation, l’étranger prit la parole.

— Monsieur, dit-il à son voisin, vous n’étiez sans doute point là, lorsqu’il y a une heure et demie à peu près, le Leycester a jeté l’ancre dans le port.

— Pardonnez-moi, monsieur, j’y étais, répondit le vieillard avec un accent où se confondaient l’humilité et l’étonnement.

— Alors, reprit le jeune homme, alors vous ne preniez aucun intérêt à l’arrivée de ce bâtiment venant d’Europe ?

— Pourquoi cela, monsieur ? demanda le vieillard de plus en plus étonné.

— C’est qu’en ce cas, au lieu de rester ici, vous seriez comme tout le monde descendu sur le port.

— Vous vous trompez, monsieur, vous vous trompez, répondit mélancoliquement le vieillard en secouant sa tête blanchie ; je prends au contraire, et j’en suis certain, un plus grand intérêt que personne à ce spectacle. Chaque fois qu’il arrive un bâtiment, n’importe de quel pays ce bâtiment arrive, je viens depuis quatorze années voir s’il ne m’apporte pas quelques lettres de mes enfants, ou mes enfants eux-mêmes ; et comme cela me fatiguerait trop d’être debout, je viens dès le matin m’asseoir ici à la même place d’où je les ai vus partir ; et je reste là tout le jour, jusqu’à ce que, chacun s’étant retiré, tout espoir soit perdu pour moi.

— Mais comment ne descendez-vous pas vous-même jusqu’au port ? demanda l’étranger.

— C’est aussi ce que j’ai fait pendant les premières années, répondit le vieillard ; mais alors je connaissais trop vite mon sort ; et comme chaque déception nouvelle devenait plus pénible, j’ai fini par m’arrêter ici, et j’envoie à ma place mon nègre Télémaque. Ainsi l’espoir dure plus longtemps. S’il revient vite, je crois qu’il m’annonce leur arrivée ; s’il tarde à revenir, je crois qu’il attend une lettre. Puis il revient la plupart du temps les mains vides. Alors je me lève et je m’en retourne seul comme je suis venu ; je rentre dans ma maison déserte, et je passe la nuit à pleurer en me disant : « Ce sera sans doute pour la prochaine fois ! »

— Pauvre père ! murmura l’étranger.

— Vous me plaignez, monsieur ? demanda le vieillard avec étonnement.

— Sans doute, je vous plains, répondit le jeune homme.

— Vous ne savez donc pas qui je suis ?

— Vous êtes un homme, et vous souffrez.

— Mais je suis mulâtre, répondit le vieillard d’une voix basse et profondément humiliée.

Une vive rougeur passa sur le front du jeune homme.

— Et moi aussi, monsieur, je suis mulâtre, répondit-il.

— Vous ! s’écria le vieillard.

— Oui, moi, répondit l’étranger.

— Vous êtes mulâtre ! vous, monsieur ? et le vieillard regardait avec étonnement le ruban rouge et bleu noué à la redingote de l’étranger. Vous êtes mulâtre ? oh ! alors votre pitié ne m’étonne plus. Je vous avais pris pour un blanc ; mais du moment où vous êtes homme de couleur comme moi, c’est autre chose ; vous êtes un ami, un frère.

— Oui, un ami, un frère, dit le jeune homme en tendant les deux mains au vieillard. — Puis il murmura à voix basse et en le regardant avec une indéfinissable expression de tendresse : et plus que cela encore, peut-être.

— Alors je puis donc tout vous dire, continua le vieillard. Ah ! je sens que cela me fera du bien de parler de ma douleur. Imaginez-vous, monsieur, que j’ai, ou plutôt que j’avais, car Dieu seul sait si tous deux vivent encore ; imaginez-vous que j’avais deux enfants, deux fils que j’aimais tous deux de l’amour d’un père, un surtout.

L’étranger tressaillit et se rapprocha encore du vieillard.

— Cela vous étonne, n’est-ce pas, reprit le vieillard, que je fasse une différence entre ces deux enfants, et que je préfère l’un à l’autre ? Oui, cela ne doit pas être, je le sais ; oui, cela est injuste, je l’avoue ; mais c’était le plus jeune, c’était le plus faible, voilà mon excuse.

L’étranger porta la main à son front, et profitant du moment où le vieillard, honteux de la confession qu’il venait de faire, détournait la tête, il essuya une larme.

— Oh ! si vous les aviez connus tous deux, continua le vieillard, vous auriez compris cela. Ce n’est pas que Georges, — il s’appelait Georges, — ce n’est pas que Georges fût le plus beau, oh ! non, au contraire, son frère Jacques était bien mieux que lui ; mais il avait dans son pauvre petit corps un esprit si intelligent, si ardent, si ferme, que si je l’eusse mis au collége du Port-Louis avec les autres enfants, je suis bien certain que, quoiqu’il n’eût que douze ans, il eût bientôt dépassé tous les autres élèves.

Les yeux du vieillard brillèrent un instant d’orgueil et d’enthousiasme ; mais ce changement passa avec la rapidité de l’éclair, et son regard avait déjà repris son expression vague, lorsqu’il ajouta :

— Mais je ne pouvais pas le mettre au collége ici. Le collége a été fondé pour les blancs, et nous ne sommes que des mulâtres.

À son tour, la physionomie du jeune homme s’alluma, et il passa sur sa figure comme une flamme de dédain et de colère sauvage.

Le vieillard continua sans même remarquer le mouvement de l’étranger.

— C’est pour cela que je les ai envoyés tous deux en France, espérant que l’éducation fixerait l’humeur vagabonde de l’aîné et dompterait le caractère trop entier du second ; mais il paraît que Dieu n’approuvait pas ma résolution, car dans un voyage qu’il a fait à Brest, Jacques s’est embarqué à bord d’un corsaire, et depuis je n’ai reçu de ses nouvelles que trois fois. Et à chaque fois, d’un point du monde opposé ; et Georges a laissé développer en grandissant ce germe d’inflexibilité qui m’effrayait en lui. Celui-là m’a écrit plus souvent, tantôt d’Angleterre, tantôt d’Égypte, tantôt d’Espagne, car il a beaucoup voyagé aussi, et quoique ses lettres soient fort belles, je vous le jure, je n’ai pas osé les montrer à personne.

— Ainsi, ni l’un ni l’autre ne vous a jamais parlé de l’époque de son retour ?

— Jamais ; et qui sait si même je les reverrai un jour ; car, de mon côté, quoique le moment où je les reverrai doive être le moment le plus heureux de ma vie, je ne leur ai jamais dit de revenir. S’ils demeurent là-bas, c’est qu’ils y sont plus heureux qu’ils ne seraient ici ; s’ils n’éprouvent pas le besoin de revoir leur vieux père, c’est qu’ils ont trouvé en Europe des gens qu’ils aiment mieux que lui. Qu’il soit donc fait selon leur désir, surtout si ce désir peut les conduire au bonheur. Cependant, quoique je les regrette tous deux également, c’est cependant Georges qui me manque le plus, et c’est celui-là qui me fait le plus de peine en ne me parlant jamais de retour.

— S’il ne vous parle pas de retour, monsieur, reprit l’étranger d’une voix dont il cherchait inutilement à comprimer l’émotion, c’est peut-être qu’il se réserve le plaisir de vous surprendre, et qu’il veut vous faire achever dans le bonheur une journée commencée dans l’attente.

— Plût à Dieu ! dit le vieillard en levant les yeux et les mains au ciel.

— C’est peut-être, continua le jeune homme avec une voix de plus en plus émue, qu’il veut se glisser près de vous, sans être reconnu de vous, et jouir ainsi de votre présence, de votre amour et de vos bénédictions.

— Ah ! il serait impossible que je ne le reconnusse pas.

— Et cependant, s’écria le jeune homme, incapable de résister plus longtemps au sentiment qui l’agitait, vous ne m’avez pas reconnu, mon père !

— Vous !… toi !… toi !… s’écria à son tour le vieillard en parcourant l’étranger d’un regard avide, tandis qu’il tremblait de tous ses membres, la bouche entr’ouverte, et souriant avec doute.

Puis, secouant la tête :

— Non, non, ce n’est pas Georges, dit-il, il y a bien quelque ressemblance entre vous et lui, mais il n’est pas grand, mais il n’est pas beau comme vous, ce n’est qu’un enfant, et vous, vous êtes un homme.

— C’est moi, c’est bien moi, mon père ; mais reconnaissez-moi donc ! s’écria Georges, mais songez que quatorze ans se sont écoulés depuis que je ne vous ai vu, songez que je vais en avoir vingt-six, et si vous doutez, tenez, tenez, voyez cette cicatrice à mon front, c’est la trace du coup que m’a donné monsieur de Malmédie le jour où vous avez si glorieusement pris un drapeau anglais. Oh ! ouvrez-moi vos bras, mon père, et quand vous m’aurez embrassé, quand vous m’aurez pressé sur votre cœur, vous verrez que vous ne douterez plus que je soit votre fils.

Et à ces mots l’étranger se jeta au cou du vieillard, qui, regardant tantôt le ciel et tantôt son enfant, ne pouvait croire à tant de bonheur, et qui ne se décida à embrasser le beau jeune homme que lorsque celui-ci lui eut répété vingt fois qu’il était bien Georges.

En ce moment Télémaque parut au pied de la montagne de la Découverte, les bras pendants, l’œil morne et la tête penchée, désespéré qu’il était de revenir cette fois encore vers son maître sans lui rapporter quelque nouvelle de l’un ou de l’autre de ses enfants.