Georges/16

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Michel Lévy frères (pp. 184-195).


XVI.

LA DEMANDE EN MARIAGE.


Pendant la nuit l’ouragan cessa, mais ce ne fut que le lendemain matin qu’on put apprécier les dégâts qu’il avait causés.

Une partie des bâtiments stationnés dans le port avaient éprouvé des avaries considérables, plusieurs avaient été jetés les uns contre les autres et s’étaient mutuellement brisés. La plupart avaient été démâtés et rasés comme des pontons ; deux ou trois s’étaient, traînant leurs ancres, échoués sur l’île aux Tonneliers. Enfin il y en avait un qui avait sombré dans le port et qui y avait péri corps et biens, sans qu’on pût lui porter secours.

À terre, la dévastation n’était pas moins grande. Peu de maisons du Port-Louis étaient restées à l’abri de ce terrible cataclysme, presque toutes celles qui étaient couvertes en bardeaux, en ardoises, en tuiles, en cuivre ou en fer-blanc, avaient eu leurs couvertures enlevées. Celles qui se terminaient par des argamasses, c’est-à-dire par des terrasses à l’indienne, avaient seules complétement résisté. Aussi le matin les rues étaient-elles jonchées de débris, et quelques édifices ne tenaient-ils plus sur leurs fondements qu’à l’aide de nombreux étais. Toutes les tribunes préparées au Champ-de-Mars pour la course avaient été renversées. Deux pièces de canon de gros calibre, en batterie dans le voisinage de la Grande-Rivière, avaient été retournées par le vent, et on les retrouva le matin dans le sens opposé où on les avait laissées la veille.

L’intérieur de l’île présentait un aspect non moins déplorable. Tout ce qui restait de la récolte, et heureusement la récolte était à peu près faite, avait été arraché de terre ; dans plusieurs endroits, des arpents entiers de foret présentaient l’aspect de blés couchés par la grêle. Presque aucun arbre isolé n’avait pu résister à l’ouragan, et les tamariniers eux-mêmes, ces arbres flexibles par excellence, avaient été brisés, chose qui jusque-là avait été regardée comme impossible.

La maison de monsieur de Malmédie, une des plus élevées du Port-Louis, avait eu beaucoup à souffrir. Il y avait même eu un moment où les secousses avaient été si violentes, que monsieur de Malmédie et son fils avaient résolu d’aller chercher un refuge dans le pavillon qui, bâti tout en pierre, n’ayant qu’un étage et abrité par la terrasse, donnait évidemment moins de prise au vent. Henri avait donc couru chez sa cousine, mais ayant trouvé la chambre vide, il avait pensé que, comme lui et son père, Sara, effrayée par l’orage, avait eu l’idée de chercher un refuge dans le pavillon. Ils y descendirent donc et l’y trouvèrent effectivement. Sa présence y était tout naturellement motivée, et sa terreur n’avait pas besoin d’excuse. Il en résulta donc que ni le père ni le fils ne soupçonnèrent un seul instant la cause qui avait fait sortir Sara de sa chambre, et l’attribuèrent à un sentiment de crainte dont eux-mêmes n’avaient pas été exempts.

Vers le jour, comme nous l’avons dit, la tempête se calma. Mais, quoique personne n’eût dormi de la nuit, on n’osa se livrer encore au repos, et chacun s’occupa de vérifier la portion de pertes personnelles qu’il avait à supporter. De son côté, le nouveau gouverneur parcourut dès le matin toutes les rues de la ville, mettant la garnison à la disposition des habitants. Il en résulta que dès le soir même, une partie des traces de la catastrophe avait déjà disparu.

Puis, il faut le dire, chacun, de son côté, mettait un grand empressement à rendre au Port-Louis l’aspect qu’il avait la veille. On approchait de la fête du Yamsé, une des plus grandes solennités de l’Île de France ; or, comme cette fête, dont le nom est probablement inconnu en Europe, se rattache d’une manière intime aux événements de cette histoire, nous demandons à nos lecteurs la permission de dire sur elle quelques mots préparatoires qui nous sont indispensables.

On sait que la grande famille mahométane est divisée en deux sectes, non-seulement différentes, mais encore ennemies, la sunnite et la schyite. L’une, à laquelle se rattachent les populations arabes et turques, reconnaît Abou-Beker, Omar et Osman pour les successeurs légitimes de Mahomet ; l’autre, que suivent les Persans et les musulmans indiens, regarde les trois califes comme des usurpateurs, et prétend qu’Ali, gendre et ministre du prophète, avait seul droit à son héritage politique et religieux. Dans le courant des longues guerres que se firent les prétendants, Hoseïn, fils d’Ali, fut atteint près de la ville de Kerbela, par une troupe de soldats qu’Omar avait envoyés à sa poursuite ; et le jeune prince et soixante de ses parents qui l’accompagnaient furent massacrés après une défense héroïque.

C’est l’anniversaire de cet événement néfaste que célèbrent tous les ans par une fête solennelle les Indiens mahométans : cette fête est appelée Yamsé, par corruption des cris de : Ya Hoseïn ! ô Hoseïn ! que les Persans répètent en chœur. Ils ont, au reste, transformé la fête comme le nom, en y mêlant des usages de leur pays natal et des cérémonies de leur ancienne religion.

Or, c’était le lundi suivant, jour de la pleine lune, que les Lascars, qui représentent à l’Île de France les schyits indiens, devaient, selon leur coutume, célébrer le Yamsé, et donner à la colonie le spectacle de cette étrange cérémonie, attendue avec plus de curiosité encore cette année-là que les précédentes.

En effet, une circonstance inaccoutumée devait rendre cette fois la fête plus magnifique qu’elle n’avait jamais été ; les Lascars sont divisés en deux bandes, les Lascars de mer et les Lascars de terre, qu’on reconnaît, les Lascars de mer à leurs robes vertes, et les Lascars de terre à leurs robes blanches. Ordinairement chaque bande célèbre la fête de son côté avec le plus de luxe et d’éclat possible, cherchant à éclipser sa rivale : il en résulte une émulation qui se résume en disputes, et des disputes qui dégénèrent en rixes ; les Lascars de mer, plus pauvres mais plus braves que ceux de terre, se vengent souvent à coups de bâton et parfois même à coups de sabre, de la supériorité financière de leurs adversaires, et la police est alors obligée d’intervenir pour empêcher une lutte mortelle.

Mais cette année, grâce à l’active intervention d’un négociateur inconnu, animé sans doute d’un zèle religieux, les deux bandes avaient abdiqué leurs jalousies et s’étaient réunies pour n’en plus former qu’une seule ; aussi le bruit, comme nous l’avons dit, s’était-il généralement répandu que la solennité serait à la fois plus paisible et plus éclatante que les années précédentes.

On comprend combien, dans une localité où il y a aussi peu de distraction que dans l’Île de France, cette fête, toujours curieuse même pour ceux qui l’ont vue depuis leur enfance, est attendue avec impatience.

C’est trois mois à l’avance l’objet de toutes les conversations ; on ne parle que du gouhn qui doit être le principal ornement de la fête. Or, après avoir dit ce que c’est que la fête, disons maintenant ce que c’est que le gouhn.

Le gouhn est une espèce de pagode en bambou, haute ordinairement de trois étages superposés les uns aux autres, allant toujours en diminuant, et recouverte de papiers de toutes couleurs : chacun de ces étages se construit dans une case à part, carrée comme lui, et qu’on éventre par l’une de ses quatre faces pour l’en faire sortir ; puis on transporte les trois étages dans une quatrième case, qui permet, par sa hauteur, qu’on les établisse au-dessus les uns des autres. Là, on les réunit par des ligatures, et on met la dernière main à son ensemble et à ses détails ; pour arriver à un résultat digne de l’objet qu’ils se proposent, les Lascars vont quelquefois quatre mois à l’avance chercher par toute la colonie les ouvriers les plus habiles ; Indiens, Chinois, noirs libres et noirs esclaves, sont mis à contribution. Seulement, au lieu de payer la journée de ces derniers à eux-mêmes, on la paye à leur maître.

Au milieu des pertes individuelles que chacun avait à déplorer, ce fut donc avec une joie générale que l’on apprit que la case où était le gouhn arrivé à un état complet de perfection, abritée qu’elle était dans l’embranchement de la montagne du Pouce, avait échappé à tout accident. Rien ne manquerait donc cette année à la fête à laquelle le gouverneur, en signe de bonne arrivée, avait ajouté des courses dont, dans sa générosité aristocratique, il se réservait de donner les prix, à la condition que les propriétaires des chevaux courraient eux-mêmes, comme c’est l’habitude des gentilshommes readers en Angleterre.

Or, comme on le voit, tout concourait à ce que le plaisir qu’on se promettait effaçât le désagrément qu’on venait d’éprouver. Aussi, le surlendemain de l’ouragan, les préparatifs de la fête commençaient déjà à succéder aux préoccupations de la catastrophe.

Sara, seule, contre son habitude, absorbée qu’elle était dans des pensées inconnues à ceux qui l’entouraient, paraissait ne prendre aucun intérêt à une solennité qui, les années précédentes, avait cependant bien vivement préoccupé sa jeune coquetterie. En effet, l’aristocratie de l’Île de France tout entière avait coutume d’assister aux courses ainsi qu’au yamsé, soit dans des tribunes élevées exprès, soit dans des calèches découvertes : dans l’un comme dans l’autre cas, c’était une occasion pour les belles créoles de Port-Louis d’étaler leur fastueuse élégance. On avait donc droit de s’étonner que Sara, sur laquelle l’annonce d’un bal ou d’un spectacle quelconque produisait d’ordinaire une si profonde impression, demeurât cette fois étrangère à ce qui allait se passer. Mamie Henriette elle-même, qui avait élevé la jeune fille et qui lisait au fond de son âme comme à travers le plus pur cristal, n’y comprenait rien, et en était devenue toute pensive.

Hâtons-nous de dire que mamie Henriette dont nous n’avons pas eu l’occasion, au milieu des graves événements que nous venons de raconter, de signaler la rentrée à Port-Louis, avait eu si grand’peur pendant la nuit de l’ouragan que, quoique souffrante encore de son émotion précédente, elle était partie de la rivière Noire, immédiatement après que le vent eut cessé, et était arrivée dans la journée au Port-Louis : elle était donc depuis la surveille réunie à son élève dont, comme nous l’avons dit plus haut, la préoccupation inaccoutumée commençait à l’inquiéter sérieusement.

C’est qu’il s’était fait depuis trois jours un grand changement dans la vie de la jeune fille : du moment où, pour la première fois, elle avait aperçu Georges, l’image, la tournure, et jusqu’au son de la voix du beau jeune homme étaient restés dans son esprit ; alors, et avec un soupir involontaire, elle avait plus d’une fois pensé à son futur mariage avec Henri, mariage auquel elle avait, depuis dix ans, donné son consentement tacite, par le fait que jamais elle n’avait laissé soupçonner que des circonstances pouvaient naître, qui feraient pour elle de ce mariage une obligation impossible à remplir. Mais déjà, à partir du jour du dîner chez le gouverneur, elle avait senti que prendre son cousin pour mari, c’était se condamner à un malheur éternel. Enfin, comme nous l’avons vu, il était arrivé un moment où non-seulement cette crainte était devenue une conviction, mais encore où elle s’était solennellement engagée avec Georges de n’être jamais à un autre qu’à lui. Or, on en conviendra, c’était une situation qui devait donner fort à réfléchir à une jeune fille de seize ans, et lui faire envisager sous un point de vue moins important qu’elle ne l’avait fait encore, toutes ces fêtes et tous ces plaisirs, qui jusqu’à ce moment lui avaient paru les événements les plus importants de la vie.

Depuis cinq ou six jours aussi, messieurs de Malmédie n’étaient point exempts de quelque préoccupation : le refus de Sara de danser avec aucun autre, dès lors qu’elle ne dansait pas avec Georges, sa retraite du bal au moment où il commençait à s’ouvrir, elle qui ne l’abandonnait ordinairement que la dernière ; son silence obstiné chaque fois que son cousin ou son oncle ramenait la question du futur mariage sur le tapis, tout cela ne leur paraissait pas naturel ; aussi tous deux avaient-ils décidé que les préparatifs du mariage se feraient sans en parler autrement à Sara, et que, lorsque tout serait presque prêt, elle en serait seulement avertie. La chose était d’autant plus simple qu’on n’avait jamais fixé d’époque à cette union, et que Sara venant d’atteindre seize ans, était parfaitement en âge de remplir les vues que monsieur de Malmédie avait toujours eues sur elle.

Toutes ces préoccupations particulières formaient une préoccupation générale qui jetait, depuis trois ou quatre jours, beaucoup de froid et de gêne dans les réunions qui avaient lieu entre les différents personnages qui habitaient la maison de monsieur de Malmédie. Ces réunions avaient lieu habituellement quatre fois par jour, le matin, à l’heure du déjeuner ; à deux heures, c’est-à-dire à l’heure du dîner ; à cinq heures, c’est-à-dire à l’heure du thé ; et à neuf heures, c’est-à-dire à l’heure du souper.

Depuis trois jours, Sara avait demandé et obtenu de déjeuner chez elle. C’était toujours, un moment d’embarras et de gêne épargné, mais il restait encore trois réunions qu’elle ne pouvait éviter que sous prétexte d’indisposition. Or, un pareil prétexte ne pouvait avoir de résultat durable ; Sara en avait donc pris son parti, et elle descendait aux heures accoutumées.

Le surlendemain de l’événement, Sara était donc vers les cinq heures dans le grand salon de famille, travaillant près de la fenêtre à un ouvrage de broderie, ce qui lui donnait l’occasion de ne pas lever les yeux, tandis que mamie Henriette faisait le thé avec toute l’attention que les dames anglaises ont l’habitude de mettre à cette importante occupation, et que messieurs de Malmédie, debout devant la cheminée, causaient à voix basse, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit, et que Bijou annonça lord Williams Murrey et monsieur Georges Munier.

À cette double annonce, chacun des assistants, comme on le comprend facilement, fut atteint d’une impression différente. Messieurs de Malmédie, croyant avoir mal entendu, firent répéter les deux noms qu’on venait de prononcer. Sara baissa, en rougissant, les yeux sur son ouvrage, et mamie Henriette, qui venait d’ouvrir le robinet sur la théière, demeura tellement interdite, qu’occupée à regarder successivement messieurs de Malmédie, Sara et Bijou, elle laissa déborder l’eau bouillante, qui commença à couler de la théière sur la table et de la table à terre.

Bijou répéta les deux noms éjà prononcés, en les accompagnant du sourire le plus agréable qu’il pût prendre.

Monsieur de Malmédie et son fils se regardèrent avec un étonnement croissant ; puis, sentant qu’il fallait en finir :

— Faites entrer, dit monsieur de Malmédie.

Lord Murrey et Georges entrèrent.

Tous deux étaient vêtus de noir et en habit, ce qui indiquait une visite de cérémonie.

Monsieur de Malmédie fit quelques pas au-devant d’eux, tandis que Sara se levait en rougissant, et après une révérence timide, se rasseyait, ou plutôt retombait sur sa chaise, et que mamie Henriette, s’apercevant de l’étourderie que l’étonnement lui avait fait commettre, refermait rapidement le robinet de la bouilloire.

Bijou, sur un geste de son maître, approcha deux fauteuils, mais Georges s’inclina en faisant signe que c’était inutile et qu’il se tiendrait debout.

— Monsieur, dit le gouverneur en s’adressant à monsieur de Malmédie, voici monsieur Georges Munier, qui est venu me prier de l’accompagner chez vous, et d’appuyer de ma présence une demande qu’il a à vous faire. Comme mon désir bien sincère serait que cette demande lui fût accordée, je n’ai pas cru devoir me refuser à cette démarche qui me procure d’ailleurs l’honneur de vous voir.

Le gouverneur s’inclina et les deux hommes répondirent par un mouvement pareil.

— Nous sommes les obligés de monsieur Georges Munier, répondit monsieur de Malmédie père : nous serions donc enchantés de lui être agréables en quelque chose.

— Si vous voulez par là, monsieur, répondit Georges, faire allusion au bonheur que j’ai eu de sauver mademoiselle du danger qu’elle courait, permettez-moi de vous affirmer que toute la reconnaissance est de moi à Dieu, qui m’a conduit là pour faire ce que tout autre eût fait à ma place. D’ailleurs, ajouta Georges en souriant, vous allez voir, monsieur, que ma conduite dans cette occasion n’était pas exempte d’égoïsme.

— Pardon, monsieur, mais je ne vous comprends pas, dit Henri.

— Soyez tranquille, monsieur, reprit Georges, votre doute ne sera pas long, et je vais m’expliquer clairement.

— Nous écoutons, monsieur.

— Dois-je me retirer, mon oncle, demanda Sara ?

— Si j’osais espérer, dit Georges en se retournant à demi et en s’inclinant, qu’un désir émis par moi eût quelque influence sur vous, mademoiselle, je vous supplierais au contraire de rester.

Sara se rassit. Il y eut un moment de silence ; puis monsieur de Malmédie fit signe qu’il attendait.

— Monsieur, dit Georges d’une voix parfaitement calme, vous me connaissez ; vous connaissez ma famille ; vous connaissez ma fortune. J’ai à cette heure deux millions à moi. Pardon d’entrer dans ces détails ; mais je les crois indispensables.

— Cependant, monsieur, reprit Henri, j’avoue que je cherche inutilement en quoi ils peuvent nous intéresser.

— Aussi n’est-ce pas précisément à vous que je parle, dit Georges en conservant le même calme dans le maintien et dans la voix, tandis que Henri montrait une impatience visible, mais à monsieur votre père.

— Permettez-moi de vous dire, monsieur, que je ne comprends pas plus le besoin qu’a mon père de pareils renseignements.

— Vous allez le comprendre, monsieur, reprit froidement Georges. Puis, regardant fixement monsieur de Malmédie : — Je viens, continua-t-il, vous demander la main de mademoiselle Sara.

— Et pour qui ? demanda monsieur de Malmédie.

— Pour moi, monsieur, répondit Georges.

— Pour vous ! s’écria Henri en faisant un mouvement que réprima aussitôt un regard terrible du jeune mulâtre.

Sara pâlit.

— Pour vous ? demanda monsieur de Malmédie.

— Pour moi, monsieur, reprit Georges en s’inclinant.

— Mais, s’écria monsieur de Malmédie, vous savez bien, monsieur, que ma nièce est destinée à mon fils.

— Par qui, monsieur ? demanda à son tour le jeune mulâtre.

— Par qui, par qui ! eh parbleu ! par moi, dit monsieur de Malmédie.

— Je vous ferai observer, monsieur, reprit Georges, que mademoiselle Sara n’est point votre fille, mais seulement votre nièce, ce qui fait qu’elle ne vous doit qu’une obéissance relative.

— Mais, monsieur, toute cette discussion me paraît plus que singulière.

— Pardonnez-moi, dit Georges, elle est au contraire parfaitement naturelle ; j’aime mademoiselle Sara ; je crois que je suis appelé à la rendre heureuse ; j’obéis donc à la fois à un désir de mon cœur et à un devoir de ma conscience.

— Mais ma cousine ne vous aime pas, vous, monsieur ! s’écria Henri, se laissant emporter à son impétuosité naturelle.

— Vous vous trompez, monsieur, répondit Georges, et je suis autorisé par mademoiselle à vous dire qu’elle m’aime.

— Elle, elle ! s’écria monsieur de Malmédie, c’est impossible !

— Vous vous trompez, mon oncle, dit Sara en se levant à son tour, et monsieur a dit l’entière vérité.

— Comment ! ma cousine, vous osez ! s’écria Henri en s’élançant vers Sara avec un geste qui ressemblait à la menace.

Georges fit un mouvement, le gouverneur le retint.

— J’ose répéter, dit Sara en répondant par un regard de suprême mépris au geste de son cousin, ce que j’ai dit à monsieur Georges. La vie qu’il m’a sauvée lui appartient, et je ne serai jamais à d’autre qu’à lui.

Et à ces mots, avec un geste à la fois plein de grâce et de dignité, avec un geste de reine, elle étendit la main vers Georges, qui s’inclina sur cette main et y déposa un baiser.

— Ah ! c’en est trop, s’écria Henri en levant une badine qu’il tenait à la main ; mais de même que lord Williams Murrey avait arrêté Georges, il arrêta Henri.

Quant à Georges, il se contenta de jeter un sourire dédaigneux à monsieur de Malmédie fils, et conduisant Sara jusqu’à la porte, il s’inclina une seconde fois. Sara salua à son tour, fit signe à mamie Henriette de la suivre, et sortit avec elle.

Georges revint.

— Vous avez vu ce qui s’est passé, monsieur, dit-il à l’oncle de Sara. Vous ne doutez plus des sentiments de mademoiselle de Malmédie à mon égard. J’ose donc vous prier une seconde fois de me faire une réponse positive à la demande que j’ai eu l’honneur de vous faire.

— Une réponse, monsieur ! s’écria à son tour monsieur de Malmédie ; une réponse ! vous avez l’audace d’espérer que je vous en ferai une autre que celle que vous méritez ?

— Je ne vous dicte pas la réponse que vous devez me faire, monsieur ; seulement quelle qu’elle soit, je vous prie de m’en faire une.

— J’espère que vous ne vous attendez pas à autre chose qu’à un refus ? s’écria Henri.

— C’est monsieur votre père que j’interroge, et non pas vous, monsieur, répondit Georges ; laissez votre père me répondre, et nous causerons ensuite de nos affaires.

— Eh bien ! monsieur, dit monsieur de Malmédie, vous comprenez que je refuse positivement.

— Très bien, monsieur, répondit Georges ; je m’attendais à cette réponse, mais la démarche que je viens de faire près de vous était dans les convenances, et je l’ai faite.

Et Georges salua monsieur de Malmédie avec la même politesse et la même aisance que si rien ne s’était passé entre eux ; puis, se retournant vers Henri :

— Maintenant, monsieur, lui dit-il ; à nous deux, s’il vous plaît. Voilà la seconde fois, rappelez-vous-le bien, que vous levez, à quatorze ans de distance, la main sur moi : la première fois avec un sabre. Il releva ses cheveux avec la main, et montra du doigt la cicatrice qui sillonnait son front ; la seconde fois avec cette baguette, et il montra du doigt la baguette que tenait Henri.

— Eh bien ! dit Henri.

— Eh bien ! dit Georges, je vous demande raison pour ces deux insultes. Vous êtes brave, je le sais, et j’espère que vous répondrez en homme à l’appel que je fais à votre courage.

— Je suis aise, monsieur, que vous connaissiez ma bravoure, quoique votre opinion là-dessus me soit assez indifférente, répondit Henri en ricanant : elle me met à mon aise dans la réponse que j’ai à vous faire.

— Et quelle est cette réponse, monsieur ? demanda Georges.

— Cette réponse est que votre seconde demande est pour le moins aussi exagérée que la première. Je ne me bats pas avec un mulâtre.

Georges devint affreusement pâle, et cependant un sourire d’une indéfinissable expression erra sur ses lèvres.

— C’est votre dernier mot ? dit-il.

— Oui, monsieur, répondit Henri.

— À merveille, monsieur, reprit Georges. Maintenant je sais ce qui me reste à faire.

Et saluant messieurs de Malmédie, il se retira suivi du gouverneur.

— Je vous l’avais bien prédit, monsieur, dit lord Williams lorsqu’ils furent à la porte.

— Et vous ne m’aviez rien prédit que je ne susse d’avance, milord, répondit Georges ; mais je suis revenu ici pour accomplir une destinée. Il faut que j’aille jusqu’au bout. J’ai un préjugé à combattre. Il faut qu’il m’écrase ou que je le tue. En attendant, milord, recevez tous mes remercîments.

Georges s’inclina, et serrant la main que lui tendait le gouverneur, traversa le jardin de la Compagnie. Lord Murrey le suivit des yeux, tant qu’il put le voir, puis lorsqu’il eut disparu au coin de la rue de la Rampe :

— Voilà un homme qui va droit à sa perte, dit-il en secouant la tête ; c’est fâcheux, il y avait quelque chose de grand dans ce cœur-là.