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Georges Cadoudal/02

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II

BRETON CONTRE CORSE


LA CONQUÊTE DES TUILERIES


SI le départ de Georges désagrégeait la chouannerie bretonne, la situation du héros, habile instigateur de ce désarroi, n’en paraissait pas moins précaire. Depuis trois mois qu’il s’était emparé du pouvoir, il louvoyait entre les partis, mais n’en satisfaisait aucun. Certes, la populace, prompte aux engouements, l’idolâtrait ; en revanche, les sages n’apercevaient dans son aventureuse élévation qu’une nouvelle étape de la révolution, étape dont la durée restait aléatoire. « Qu’attendre, disait l’un, de ce gouvernement qui est à la merci d’un coup de pistolet ? » Or cette solution brutale hantait bien des cerveaux et aurait réjoui nombre de gens : les jacobins impénitents d’abord qui, à mille symptômes, ne pouvaient s’illusionner sur les sentiments du Consul à leur égard ; les royalistes aussi, inquiets qu’il tardât tant à rappeler le souverain légitime ; mais les plus hostiles étaient ses compagnons d’armes, ceux qu’il avait distancés de façon si cavalière et qui se prétendaient frustrés parce qu’ils n’étaient plus ses égaux.

Bonaparte n’ignorait rien de ces jalousies féroces : — « À peine assis, disait-il plus tard, j’ai vu les prétentions se former : Moreau, Bernadotte, Masséna ne me pardonnaient pas mes succès… ils ont essayé plusieurs fois de partager avec moi… Douze généraux complotaient de diviser la France en provinces, me laissant généreusement Paris et sa banlieue ; le traité fut signé à Rueil, Masséna fut désigné pour me l’apporter ; il refusa, disant qu’il ne sortirait des Tuileries que pour être fusillé par ma garde. Celui-là me connaissait bien. » Combien d’autres, outre les trois qu’il nomme, ne dissimulaient pas leur dépit envieux ! Lucien, lui-même, — son frère, — Lecourbe, Macdonald, Simon, Delmas, Souham, Augereau… Au quartier général de Rennes s’impriment, sous formes d’adresses à l’armée, des libelles injurieux contre « le tyran », des sarcasmes contre ses « capucinades », véritables appels à l’insurrection et à l’extermination ; l’homme du 19 brumaire y est qualifié de déloyal chevalier de Saint-Cloud, de Pygmée républicain, de déserteur, assassin de Kléber ; de lâche apostat du culte de la liberté, de factieux impudent et ambitieux… Ces pamphlets sont envoyés par la poste à tous les chefs de corps, commandants de place, commissaires des guerres ; ils ne sortent pas des basses officines où s’ourdissent ordinairement ces sortes d’écrits : c’est Bernadotte, tout récemment encore ministre de la Guerre, Bernadotte, l’allié de Bonaparte, nommé par celui-ci, en remplacement de Brune, au commandement général des armées de l’Ouest, c’est Bernadotte qui commande ces vilenies et « assiste aux réunions où l’on examine les moyens de se défaire du Consul ».

Nombre des hommes politiques qui l’entouraient n’étaient pas plus sûrs : son ministre des affaires étrangères, Talleyrand, — le parangon de l’égoïsme, son ministre de la Police, Fouché, — le parangon de la perfidie, ne le servaient que dans l’espoir de le dominer. Son ministre de la Guerre, Carnot, était trop sincère républicain pour ne point s’offusquer de ses velléités autocratiques. Beaucoup même craignaient de se compromettre en témoignant confiance et sympathie à ce téméraire qui pouvait ne pas durer et dont les salons s’amusaient déjà à deviner quel serait le successeur. Par surcroît, l’argent manquait à tel point que jamais, en aucun pays, le trésor public ne connut semblable pénurie ; l’héritier du Directoire avait trouvé la caisse vide : le soir du 19 brumaire, il n’y restait pas « de quoi expédier des courriers aux armées et aux grandes villes pour les informer de l’événement ». L’état des relations avec les Cours étrangères n’était pas plus encourageant : sauf un envoyé par Charles IV d’Espagne, « retenu à Paris par une circonstance indépendante de sa volonté », le corps diplomatique se composait uniquement « d’un chargé d’affaires du prince de Deux-Ponts ». Pas un cabinet étranger ne consentait à reconnaître le nouveau gouvernement de la France ; et quand Bonaparte, protestant de son désir d’ordre, de réorganisation et de paix, essaya d’entamer des négociations avec le ministère britannique, il reçut, en réponse à ses avances, une Note l’avisant que le meilleur gage de sa sincérité « serait la restauration de cette lignée de princes qui, pendant tant de siècles, avaient conservé à la nation française la prospérité au dedans, la considération et le respect au dehors ». Restait-il, au moins, au héros de Lodi et des Pyramides, la chance de venger ce camouflet sur les champs de bataille ? Non. La Constitution n’autorisait pas le Consul à commander une armée hors du territoire de la république.

Tout manquait donc à ce présomptueux qui, n’ayant pour excuse que ses trente ans, s’était jeté, tête baissée, dans ce gâchis avec la prétention d’assumer une tâche devant laquelle aurait reculé le souverain le plus expérimenté, le mieux servi, le plus confiant en son prestige, en sa puissance et en l’unanime dévotion de tous ses sujets. Comment il s’en tira, nul ne l’ignore ; ce prodige fera toujours l’émerveillement de la postérité, mais on comprend pourquoi ses contemporains, n’étant point devins, jugeaient inextricable la situation de ce jeune aventureux et présageaient son inévitable catastrophe.

Loin de le rebuter, « cette complication inouïe de difficultés enflammait son génie ; il mit sa gloire à vaincre tant d’obstacles ». Lui seul entrevoyait l’avenir et il marchait vers son destin, sans une hésitation, sans un faux pas. Chaque jour, Bourrienne, son ami d’enfance, alors son confident et son secrétaire intime, le voyait monter ; il a raconté, avec grand détail, et non sans aigreur, les péripéties de cette ascension. Logé, depuis le 19 brumaire, au Petit-Luxembourg, Bonaparte s’y trouvait déjà à l’étroit. Lui à qui suffisait, cinq ans auparavant, une chambre garnie à 3 francs par semaine, dans l’hôtel du Cadran bleu, rue de la Huchette, à l’angle de la rue du Petit-Pont, il n’est pas satisfait du charmant palais dont se contentait naguère Monsieur, frère du Roi. Non point qu’il soit difficile et qu’il exige du confortable ; mais il rêve des Tuileries qui furent le château royal et dont le nom, étymologiquement vulgaire pourtant, exerce sur l’Europe un fascinant prestige. C’est là que doit habiter le maître de la France. Mais le pas à franchir est périlleux ; les haines jalouses vont s’envenimer ; les jacobins déploreront cette résurrection du faste des tyrans ; les royalistes crieront à la profanation. Et comment faire ? Bonaparte procède avec « une inconcevable adresse ». D’abord, plus de Tuileries, ni de Château ; la vieille demeure des Médicis est dénommée Palais du gouvernement. On va seulement l’approprier et y mettre Lebrun, le troisième Consul ; encore le logera-t-on au pavillon de Flore ; l’ancien appartement du Roi restera vacant. Tout à cette adroite combinaison, Bonaparte va, en compagnie de Bourrienne, visiter les travaux d’aménagement : oh ! rien de luxueux ; un simple « badigeonnage ».

Dès la grille, sur les corps de garde, subsistent des inscriptions : 10 août 1792, la royauté est abolie et ne se relèvera jamais. À l’intérieur, les décorations du temps de la Convention, abondent en bonnets rouges et autres emblèmes révolutionnaires : « Faites-moi disparaître tout cela, dit le Consul à l’architecte, je ne veux pas de pareilles saloperies. » Dans les salons qu’occupa le Comité de Salut public, il remarque, au plafond peint par Lebrun, une effigie de Louis XIV qu’un imbécile a gratifiée d’une cocarde tricolore ; c’est encore une occasion de pester contre « la turpitude » des Conventionnels. Néanmoins, afin de bien témoigner qu’il professe la plus sincère vénération pour les illustres républicains, il fait solennellement placer, dans l’une des galeries, le buste de Brutus, l’immolateur des tyrans, et ceux de Démosthène, de Scipion, de Caton, sans toutefois oublier les effigies de César, de Cicéron, de Turenne, de Duguay-Trouin, de Frédéric II et de Marlborough, afin qu’il y en ait pour tous les goûts.

Enfin, au jour fixé, — c’était le 19 janvier 1800, — il partit en grande pompe du Luxembourg, dans une voiture de gala, traînée par six chevaux blancs, offerts au conquérant de l’Italie par l’empereur d’Allemagne, après le traité de Campo-Formio. Nul ne pouvait critiquer cet attelage royal en raison de l’événement glorieux dont il était le trophée. Arrivé dans la cour du Palais du gouvernement pleine de troupes alignées, Bonaparte descendit du carrosse, sauta à cheval et passa la première de ces fameuses « revues du Carrousel » que les peintres ont popularisées. Le défilé fut magnifique ; quand, ayant à sa droite Murat, et Lannes à sa gauche, le jeune Consul vit s’incliner devant lui les drapeaux en loques de la 30e, de la 43e, et de la 96e demi-brigade, il porta la main à son chapeau et se découvrit lentement. Ce geste, inédit alors, fut acclamé par la foule des femmes élégantes qui se pressaient aux fenêtres du palais ; la citoyenne Bonaparte n’occupait pas le balcon du pavillon central ; elle avait modestement pris place à l’une des fenêtres de l’appartement du consul Lebrun, pour bien marquer qu’elle n’était là qu’en invitée.

Après la Revue, Bonaparte entra dans le palais, mais pour y installer le conseil d’État qui prit possession de la galerie de Diane. La cérémonie était terminée ; les troupes regagnaient leurs quartiers ; les curieux se dispersèrent, et quand les conseillers d’État retournèrent chez eux à leur tour, le Premier Consul ne s’en alla point : il n’avait qu’une porte à pousser pour pénétrer dans l’ancien appartement de Louis XVI, discrètement meublé à son intention. Il y retrouva son secrétaire qui l’y avait devancé et qui le félicita d’avoir mené à bien cette difficile entreprise, sans soulever une protestation, sans entendre un cri discordant : « Bourrienne, ce n’est pas tout d’être aux Tuileries ; il faut y rester, dit-il. Qui est-ce qui n’a pas habité ce palais ? des brigands, des Conventionnels… N’est-ce pas de là que j’ai vu… enlever ce bon Louis XVI ? Mais soyez tranquille ; qu’ils y viennent ! »

L’appartement du Consul, situé au premier étage, prenait vue sur les jardins ; on y accédait par le grand escalier de pierre, voisin du pavillon de Flore, escalier que Bonaparte connaissait bien pour l’avoir souvent gravi, alors qu’il était en réforme, — bottes éculées, habit élimé aux coudes — afin de gagner le cinquième étage où on l’employait au bureau topographique du Comité de Salut public. Au premier palier de cet escalier s’ouvrait l’antichambre, vaste pièce à deux fenêtres, précédant le salon de service, de dimensions plus restreintes ; on passait de là dans le salon du Premier Consul, puis dans son cabinet. Sa chambre à coucher et son cabinet de toilette terminaient l’enfilade. Soit par goût, soit par superstition, il n’avait pas voulu qu’on rétablît dans la chambre à coucher le lit de Louis XVI ; le lit de parade qu’on y disposa lui servait rarement, car il couchait à l’ordinaire dans l’appartement de sa femme, au rez-de-chaussée qu’avait habité Marie-Antoinette. Le général et la citoyenne Bonaparte étaient installés là depuis six semaines et y avaient pris leurs habitudes quand Georges Cadoudal arriva, le 4 mars, à Paris.

Dès le premier jour, Georges dut présenter à la Préfecture de police son passeport, le désignant comme étant âgé de vingt-neuf ans, propriétaire, né à Vannes, domicilié ordinairement à Nantes. Sauf l’âge, toutes ces indications étaient fausses. Il descendit avec ses trois compagnons à l’Hôtel de Nantes, rue de l’Université, et il semble que le chef de brigade Pastol ne les perdit pas de vue jusqu’au surlendemain 6 mars : ce jour-là, il dut conduire Georges aux Tuileries pour s’en faire donner décharge, sa mission remplie, car on place à cette date une visite à Bonaparte, visite dont il ne reste aucun récit et qui consista probablement en une simple présentation ; on n’en a trace que par un mot du Consul : « J’ai vu ce matin Georges ; il m’a paru un gros Breton dont peut-être il sera possible de tirer parti… »

L’ENTREVUE

Trois semaines allaient passer avant que le chouan, « retardant une entrevue qui lui coûtait » se décidât à solliciter une nouvelle audience, à moins que le Consul tardât volontairement à le convoquer, afin de laisser à sa police le temps de surveiller les agissements et les relations de ce rebelle inquiétant. S’il fut pisté, on l’ignore, et c’est regrettable, car on serait curieux de connaître comment les quatre Bretons, tout récemment débuchés des landes et des forêts du Morbihan, supportaient les contraintes de l’existence parisienne, pour eux si nouvelle.

Il paraît certain qu’ils n’eurent de curiosité ni pour les théâtres, ni pour les maisons de jeu et ne se montrèrent dans aucun lieu de plaisir, car ils auraient été bientôt reconnus et les nuées « d’observateurs de l’esprit public » qui parcouraient la Ville nuit et jour n’auraient pas manqué de leur consacrer quelques lignes dans les rapports quotidiens.

Pourtant Georges reçut et alla voir nombre de royalistes tout frais amnistiés et encore sous la surveillance de la police. Il s’attacha surtout au jeune Hyde de Neuville, conspirateur obstiné et aventureux depuis l’âge de quinze ans, et celui-ci le renseigna sur la façon dont se passaient les entretiens que Bonaparte accordait aux chouans pacifiés, partisans avoués des Bourbons. Les premiers qui s’y étaient risqués furent mal accueillis ; c’étaient d’Autichamp et Bourmont. Lannes les entendit donner leurs noms à l’huissier ; il se jeta sur eux, les fit sortir à coups de pied, les accusant de venir pour assassiner le Consul et menaçant de les faire fusiller par la Garde.

Hyde de Neuville avait affronté l’épreuve le 26 décembre : très impressionné, il l’avouait, à la pensée d’aborder l’homme célèbre qui tenait entre ses mains le sort de la cause royale, il avait été introduit dans un salon où il attendit seul longtemps. Bonaparte habitait encore à cette époque le Luxembourg. La porte s’ouvrit et Hyde vit entrer un petit homme maigre, les cheveux collés aux tempes, la démarche hésitante, si différent du héros imaginé, qu’il le prit pour un domestique ; d’autant plus que ce même personnage traversa la salle sans le regarder et se dirigea à grands pas vers le foyer comme s’il venait pour arranger le feu.

Arrivé là, il s’adossa à la cheminée, releva la tête et fixa sur le visiteur des yeux si expressifs, si pénétrants, que celui-ci, peu timide pourtant, perdit, du coup, toute assurance. Bonaparte parut flatté de l’impression qu’il produisit ; son accueil fut froid, mais courtois ; en quelques mots il dit son admiration pour la Vendée : « guerre noble et belle… on a eu raison de se battre. » Sur quoi il ajourna l’entretien au lendemain.

Le 27, Hyde de Neuville était revenu au Luxembourg, amenant d’Andigné, émigré et général de l’armée royaliste d’Anjou, chargé de demander à Bonaparte quelles conditions seraient imposées aux pacifiés. Lui aussi fut surpris de l’allure modeste du conquérant de l’Italie, « un petit homme de mauvaise mine…, un frac olive…, un air d’une négligence extrême…, rien dans son ensemble qui donnât à penser que ce fût un personnage important ».

Mais dès que ce petit homme prit la parole, le maître apparut : il parla « du Directoire goujat » ; protesta que « lui aussi voulait de bons prêtres », prononça, non sans dédain, le nom des princes : « Ils n’ont rien fait pour la gloire. Que n’étaient-ils dans la Vendée ? C’était leur place. » Et comme d’Andigné annonçait que tel avait toujours été leur désir, mais que la politique des puissances étrangères les en avait détournés : « Il fallait se jeter dans un bateau de pêche ! » riposta Bonaparte d’une voix frémissante.

Il s’exprimait d’une manière brève et énergique, « avec un accent étranger désagréable à entendre », passant continuellement d’un sujet à l’autre, s’emportant, mais toujours dominant sa colère, et n’oubliant jamais qu’on était « entre gentilshommes ». « Nous autres nobles… » glissa-t-il sans affectation. Néanmoins, un grand souci de domination : pendant l’audience, les deux battants de la porte s’ouvrirent tout à coup et l’huissier annonça : Le ministre de l’Intérieur. « Qu’il attende ! » dit brusquement le Consul. Peu de temps après, la porte s’ouvrit de nouveau toute grande et la voix de l’huissier retentit : « Le second Consul de la République. — Qu’il attende ! répéta Bonaparte ; mais se reprenant aussitôt : — Non ! non ! Qu’il passe ! » commanda-t-il. Et les deux chouans virent entrer Cambacérès qui, « sans oser détourner les yeux qu’il fixait droit devant lui, traversa le salon avec une telle rapidité que sa perruque tremblait comme les feuilles agitées par la tempête ».

La conférence s’était poursuivie sans aboutir ; en vain le Premier Consul offrit-il à ceux qu’il voulait séduire des places et des grades ; « la fidélité des serviteurs du Roi resta sans défaillances » ; aux situations les plus flatteuses ils préféraient leurs foyers dévastés, et on se sépara sans rien conclure.

Ces récits avivaient les répugnances de Georges ; la perspective d’un colloque avec un tel homme meurtrissait son orgueil ; il eût souhaité éluder l’engagement pris ; « la pensée qu’il aurait l’air de fuir un danger l’en empêchait ». Il redoutait aussi sa propre violence ; saurait-il se contenir en présence de son vainqueur ? Celui-ci, jusqu’alors, n’avait reçu, en fait d’amnistiés, que des gentilshommes dont l’urbanité infuse commandait à leur interlocuteur la courtoisie ; mais lui, Georges le paysan farouche, ignorant l’art des circonlocutions évasives, — qu’arrivera-t-il si le despote se permet de le provoquer ? De fait, quoiqu’il se soit beaucoup façonné, il n’a rien perdu de « sa nature rude et de ses manières brusques » ; il faut, comme l’a fait Hyde de Neuville, percer cette rude écorce pour discerner qu’elle recouvre, « non seulement une franchise et une droiture sympathiques, mais une âme accessible à tous les nobles sentiments ».

Dans le courant de mars, Georges se rendit plusieurs fois au ministère de la Guerre, afin de renseigner le général Clarke, chef du bureau topographique, sur la façon dont s’effectuait le désarmement des insurgés bretons. À la fin du mois, le 29 vraisemblablement, ayant demandé une audience, il fit au premier Consul la visite si longtemps remise.

Cette entrevue dut frapper les contemporains, car beaucoup de mémorialistes la mentionnent comme un événement, au moins singulier. Par malheur, ils s’accordent mal sur ses circonstances : les deux interlocuteurs seuls auraient pu la raconter, et ils furent sobres de détails. On aimerait, par exemple, connaître quelle fut l’émotion certaine du chouan traversant cette cour des Tuileries, à très peu près semblable encore à ce qu’elle avait été à l’époque du 10 août 1792 et au temps de la Convention.

Des soldats de la garde consulaire occupent les postes, — bonnet à poils avec chausse à gland, habit vert, culotte blanche et bas blancs ; — des sentinelles à toutes les portes et sur l’escalier à rampe de pierre ouvragée qui, dans l’angle du pavillon de Flore, conduit aux pièces qu’habite le Consul. Georges est là dans l’ancien appartement des princes pour lesquels il a tant combattu ; il paraît impossible qu’il ne revive pas l’agonie de la royauté en traversant ces salons, théâtres du tragique naufrage. Il vient, lui, le champion de la cause vaincue, saluer l’intrus qui les occupe aujourd’hui. Si rien, il est vrai, n’autorise à imaginer l’impliable révolté poursuivi par cette hantise, elle permet cependant de comprendre comment sa susceptibilité s’en trouva plus vulnérable.

Son être impétueux doit frémir de se voir parmi les solliciteurs qui patientent dans la première antichambre. Il est attendu ; des huissiers en livrée sombre l’introduisent dans la pièce suivante, le salon de service : des huissiers encore, des officiers, le mameluk ; un général se tient là en permanence : c’est Rapp.

Brune a remis à Georges une lettre adressée au Premier Consul : « Le citoyen Georges, ci-devant général en chef des Chouans, vous remettra la présente ; la confiance qu’il a dans le gouvernement lui fait poser les armes et je ne doute pas que vous ne parveniez à utiliser des moyens que, désormais, il veut consacrer au maintien de la tranquillité publique… »

Rapp reçoit la lettre, fait passer le chouan dans le salon du Premier Consul, une grande pièce presque carrée, éclairée par une haute fenêtre donnant sur la terrasse ; au plafond trône, depuis le temps de Louis XIV, Minerve portée en triomphe par ses prêtresses. Le général Rapp, quittant le visiteur, sort par une porte à doubles vantaux dorés, qui est celle du cabinet de Bonaparte, reparaît bientôt, accompagnant le général et, laissant celui-ci en tête-à-tête avec le chouan, il rentre dans le cabinet sans en refermer la porte. Il y retrouve Bourrienne, le secrétaire indispensable ; le peu que tous deux perçurent de la conversation qui s’engagea entre Bonaparte et le Breton est tout ce que l’on connaît de cet entretien mémorable.

« Nous le vîmes, rapporte Bourrienne, se promener de la fenêtre au fond du salon, revenir, retourner ; cela dura très longtemps. La conversation paraissait fort animée et nous entendîmes beaucoup de choses, mais sans suite. Il y avait quelquefois beaucoup d’humeur dans les gestes et dans les paroles. L’entrevue n’aboutit à rien. Le Consul, s’apercevant que Georges avait quelque crainte pour sa sûreté, le rassura de la manière la plus noble :

— Vous voyez mal les choses, lui dit-il, et vous avez tort de ne vouloir entendre à aucun arrangement ; mais si vous persistez à retourner dans votre pays, vous irez aussi librement que vous êtes venu à Paris.

Rentré dans son cabinet, Bonaparte dit à Rapp :

— Pourquoi donc avez-vous laissé la porte ouverte et êtes-vous resté auprès de Bourrienne ?

— Si vous aviez fermé la porte, je l’aurais rouverte, répondit Rapp. Est-ce que je vous aurais laissé seul avec un homme comme cela ? Il n’y a pas de risque !…

— Fi donc ! Rapp, vous n’y pensez pas ! »

Bonaparte, remarque Bourrienne, ne croyait pas à la vertu des hommes ; mais il croyait à leur honneur. Quand il fut seul avec son secrétaire, il parut très peiné du refus de Georges : « L’exagération de ses principes, dit-il, prend sa source dans de nobles sentiments qui doivent lui donner beaucoup d’influence parmi les siens. Il faudra pourtant en finir… »

Plusieurs fois il reviendra sur cette rencontre : à son avis, ceux qui ne voyaient dans le rude Breton qu’un « brutal » se trompaient :

— Moi, j’y vois autre chose… Je n’ai pu parvenir à le remuer. Quelques-uns de ses camarades furent émus au nom de la patrie et de la gloire… il resta froid. J’eus beau tâter toutes les fibres, parcourir toutes les cordes ; ce fut en vain, je le trouvai constamment insensible à tout ce que je lui disais. Il en demeurait toujours à vouloir commander les Vendéens. Ce fut après avoir épuisé tout moyen de conciliation que je pris le langage du premier magistrat. Je le congédiai en lui recommandant surtout d’aller vivre chez lui, tranquille, et de ne pas se méprendre sur la nature de la démarche que j’avais faite auprès de lui ; de ne pas attribuer à faiblesse ce qui n’était que le résultat de ma modération et de ma force. Dites bien, ajoutai-je, et répétez à tous les vôtres, que tant que j’aurai les rênes de l’autorité, il n’y aura ni chance, ni salut pour quiconque oserait conspirer.

Vingt ans plus tard, à Sainte-Hélène, harcelé par tant de souvenirs grandioses et déchirants, au sommet de son calvaire, dans sa baraque de Longwood, il songeait encore à ce jour lointain où, jeune Consul, il avait reçu, dans son salon des Tuileries, le gros homme indomptable que son magique pouvoir de séduction n’avait pas entamé. « C’était un fanatique ; je l’émus sans parvenir à le convaincre. Au bout d’une demi-heure, je n’étais pas plus avancé qu’au commencement. Il voulait conserver ses bandes et ses armes ! Je lui dis qu’il ne pouvait y avoir un État dans l’État… »

Ceux qui reçurent les confidences rétrospectives de Napoléon varient peu ; cependant Rovigo prête à Cadoudal une attitude piteuse : à l’en croire, Bonaparte aurait engagé la conversation sur le ton le plus flatteur, lui parlant « de la gloire qu’il avait acquise » et lui dit que, aux sentiments qui l’avaient élevé devaient s’unir ceux d’un patriote désireux « de ne pas prolonger les malheurs des contrées qui l’avaient vu naître ». Le Breton resta la bouche close, les yeux baissés, balbutia quelques mots… et finit par demander un passeport. Desmarest, bien renseigné, sans doute, comme chef de la police politique, pense que Georges fut ulcéré des façons de Bonaparte qui, ayant accueilli avec courtoisie les autres chefs royalistes, tous gentilshommes, et convié même l’un d’eux à sa table, témoigna « hauteur et dureté » au plébéien Cadoudal. De fait, on a cité une lettre de Bernadotte au Premier Consul où se trouve cette indication : « Georges confiait à un curé que vous l’aviez reçu avec mépris. »

Cela concorde avec l’impression que Cadoudal rapporta de sa visite aux Tuileries : en rentrant à l’Hôtel de Nantes, il y trouva Hyde de Neuville qui l’attendait impatiemment. Georges était fort ému « de la contrainte qu’il avait dû s’imposer » : « Quelle envie j’avais d’étouffer ce petit homme entre ces deux bras ! » rugissait-il en tendant ses membres robustes ; et comme Hyde lui faisait observer que, à son égard, Bonaparte, trois mois auparavant, s’était presque montré bienveillant : « Oh ! il change de ton, riposta Georges, depuis que tant de fiers républicains, qui voulaient à tout prix la liberté ou la mort, viennent se prosterner à ses pieds, et que des prêtres, des royalistes nous abandonnent pour aller à lui. » Tout en parlant, il se montait : « Oui, oui, il change de ton, le petit homme !… Oh ! il ne m’engageait point à prendre du service ; il commandait, il ordonnait, il parlait en maître ! Pacification, amnistie, tout cela n’est qu’un leurre et bientôt nous serons sous les verrous. »

Et, bouillant, d’indignation il grondait comme parlant pour soi-même : « Ce jacobin ! Qui ne vaut pas mieux que les autres ! Il ne m’apprécie pas ! Tant pis pour lui. Je vois bien que, par la suite, il me fera couper le cou. Il faudra que je remonte à cheval et j’aille avec quelques hommes me promener sur la route de la Malmaison. »

Que s’était-il donc passé entre Bonaparte et lui ? On ne le saura probablement jamais de façon indubitable : d’après une tradition dont s’est fait l’écho le policier Montgaillard, le Consul tenta d’obliger Georges à choisir entre le grade de général de division sous les ordres de Moreau, et 100.000 livres de rentes ; suivant d’autres, — hypothèse plus vraisemblable, — il lui aurait offert le commandement d’une brigade de la garde territoriale qu’il se proposait de former dans les départements de l’Ouest pour y assurer la pérennité de la pacification. Le servir ou se vendre : Georges se cabra devant cette alternative ; son refus sans périphrase irrita Bonaparte, stupéfait de rencontrer en ce paysan un adversaire aussi ferme que lui. « Ces deux hommes dont le caractère de fer s’était, tout le temps que dura l’entrevue, jeté un défi perpétuel », se séparèrent irréconciliables ennemis.

Le duel entre eux s’engagea ce jour-là sans merci : il allait se prolonger durant quatre ans.

Sur les jours qui suivirent on est très renseigné, mais par des témoignages divergents. Une chose est certaine : Georges, persuadé qu’il allait être emprisonné, jugea prudent de disparaître : dès le lendemain de son colloque avec le Consul, il levait à la Préfecture de police un passeport pour la Bretagne. Le jour suivant, il quittait l’Hôtel de Nantes pour loger non loin de là, rue de l’Université encore, à l’Hôtel des Ministres, situé à l’angle de la rue de Beaune. Aussitôt, il s’occupa, aidé par Hyde de Neuville, à dépister la police ; celui-ci comptait des affidés partout, même à la Préfecture ; il apprit par eux « qu’il était temps de partir ».

Il fut convenu que Georges ne regagnerait pas la Bretagne, où il craignait d’être arrêté en descendant de la diligence, en quoi il ne se leurrait pas. Hyde lui conseilla de gagner clandestinement l’Angleterre et s’offrit à l’accompagner ; mais on était « filé » et il fallait ruser.

Ici les rapports varient suivant le plus ou moins de véracité, — ou d’imagination, — des agents qui les rédigèrent ; ils s’accordent sur un point : un grand dîner de vingt couverts fut commandé au café d’Orsay, alors situé à l’angle de la rue du Bac et du quai. Georges y voulait, disait-il, traiter, avant son départ, les officiers royalistes avec lesquels il s’était trouvé en relation durant son séjour. Le dîner fut-il mangé ? C’est peu probable : pareille bombance entre conspirateurs notoires eût constitué un mauvais moyen de se dissimuler. La commande de ce repas, faite ostensiblement, avait pour but de lanterner les policiers, et le restaurateur en fut pour ses préparatifs. À l’heure de se mettre à table, Georges devait rouler depuis longtemps sur la route de Boulogne.

Pourtant on a raconté que le banquet eut lieu, qu’il fut très animé, et que, au sortir de table, Georges aurait offert à ses convives de les conduire à l’Opéra : « Ils s’empilèrent donc dans des fiacres ; lui les suivait en cabriolet et, avant d’arriver au boulevard Saint-Martin, où était alors l’Opéra, il tourna dans la rue Saint-Denis à l’extrémité de laquelle l’attendait en chaise de poste Hyde de Neuville. »

Ce qui infirme tout au moins l’une des circonstances de ce romanesque épisode, c’est que, en avril 1800, l’Opéra n’était plus depuis six ans à la Porte-Saint-Martin, mais rue de la Loi (rue de Richelieu actuelle). Il est donc plus prudent de s’en tenir à la version qui nous montre Cadoudal, après avoir commandé son dîner de vingt couverts, « montant dans une voiture de place » filée par les agents de police ; elle s’arrête à l’entrée d’un passage à l’autre issue duquel Georges rejoint Hyde qui l’enlève dans un cabriolet et démarre en vitesse. Pendant que s’opérait cet escamotage, — c’était le 8 avril, — les trois Bretons venus à Paris avec leur chef reprenaient en poste la route de Nantes, et comme l’un d’eux était porteur du passeport levé, quelques jours auparavant, au nom de Cadoudal, ce stratagème eut un plein succès. L’abbé Le Leuch retourna à Plumeret, son séjour habituel ; les deux autres rendirent à Brune compte de leur voyage et lui certifièrent que Georges, discrètement rentré dans le Morbihan, était résolu à « rester tranquille » ; ils remirent même au général une lettre autographe par laquelle Cadoudal lui donnait la même assurance.

La police de Fouché, elle aussi, fut dupée ; un « observateur » notait, le 21 avril : « Georges est parti fort mécontent et dans des dispositions équivoques ; les ordres pour sa surveillance ont été donnés au préfet (du Morbihan) et au général Brune… » preuve qu’on le croyait en Bretagne. Un seul agent secret paraît avoir soupçonné la vérité : il écrivait laconiquement, le 8 avril, que « le chef des rebelles avait quitté l’Hôtel des Ministres, soi-disant parti pour son pays avec Biget ».

EN ANGLETERRE

Georges et Hyde détalent à bon train vers Boulogne-sur-Mer ; ils ont dans leur voiture un joyeux compagnon, La Carrière-Méricourt, grand ami de Mercier-la-Vendée ; c’est un ancien ingénieur de la marine, originaire de l’Oise, un peu déconcertant d’aspect avec sa petite taille, sa tête énorme sur un corps malingre, l’extrême recherche de sa tenue et de ses manières, mais voyageur expérimenté et que rien n’embarrasse ; il a subi nombre d’aventures et bien d’autres, lamentables, lui sont réservées.

De Paris à Boulogne, par la route la plus courte, celle de Beauvais, il y a cinquante-six lieues, — vingt-deux heures de trajet à l’allure ordinaire des voitures de poste. On peut donc croire que, partis le 8 avril, date constatée, les fugitifs étaient à Boulogne le 9 au soir ou le 10 au matin. D’après les Souvenirs d’Hyde de Neuville, ils durent attendre « un peu » à Boulogne, car la mer était mauvaise ; mais, ayant reçu de Paris « un avis pressant » de quitter la France, ils s’embarquèrent « la même nuit, quoique le temps fût encore menaçant ». « C’était un dimanche », ajoute-t-il. Le dimanche 13 avril sans doute ; et il s’en souvient, car Georges « ferme dans ses croyances et pour qui le devoir, sous toutes ses formes, n’avait point de restrictions », ne voulut pas manquer d’assister à l’office. Il retarda donc le départ pour entendre une messe célébrée à minuit, et Hyde s’émut à voir agenouillé, « sous l’impression d’un sentiment profondément religieux, ce soldat presque farouche qu’une guerre sans égale avait endurci ».

La messe dite, les trois royalistes prirent la mer : le bateau qui les passait n’était qu’une forte barque et les vagues la secouaient terriblement. La nuit était sombre et, dans le ciel, se poursuivaient des nuages de tempête ; les passagers ne pouvaient se défendre de pronostics et de rapprochements entre cette nature tourmentée et leurs destinées orageuses. Cependant, roulés dans leurs manteaux, au fond de la barque, ils s’endormirent.

Tout à coup Hyde fut réveillé par Georges qui, de sa forte voix, lui dit : « Savez-vous ce que nous devrions conseiller au Roi, s’il remonte sur son trône ? — Non, mon ami. — Eh bien ! nous lui dirons qu’il fera bien de nous faire fusiller tous les deux, car nous ne serons jamais que des conspirateurs, le pli en est pris. » Était-ce de sa part pressentiment, amertume d’un esprit momentanément désorienté, ou, plus vraisemblablement, regret harcelant de ne pouvoir servir ouvertement la France sans manquer au serment, qui l’oblige à se réfugier en Angleterre où sont prisonniers du cabinet britannique les Princes auxquels il a voué sa vie ? Il est manifeste que, désormais, Georges apparaîtra imperturbablement fidèle à la cause royale, mais ulcéré de la soumission que cette fidélité lui impose aux exigences de l’Angleterre ; il les subira, non sans répugnance, dans l’affreuse alternative ou de s’avouer vaincu, ou de poursuivre la lutte, impossible sans l’onéreux concours de l’étranger.

À Londres, l’émigration lui fait fête comme au héros qui vient d’affronter « le monstre » et n’a pas été dévoré. Tel sera le sens de la lettre que lui adressera, de Mitau, en Courlande, où il est retiré, le prétendant Louis XVIII : « J’ai appris avec la plus vive satisfaction, général, que vous êtes enfin échappé des mains du tyran, qui vous a méconnu au point de vous proposer de le servir… » Georges allait recevoir, outre la faveur insigne de cet autographe, le cordon rouge et le grade de lieutenant-général commandant pour le Roi toute la Bretagne ; il était accueilli avec honneur par le Comte d’Artois et par la famélique petite Cour qui gravitait autour de ce prince.

Pour tous, il était le général Georges, l’homme important, l’homme unique, le plus solide étai de la monarchie en péril. Chaudement reçu par Wyndham, le secrétaire d’État de la guerre, par Pitt, premier lord de la Trésorerie, chancelier de l’Échiquier, il s’entretenait avec eux de politique internationale et de l’avenir trouble de l’Europe. Ses avis étaient écoutés comme ceux d’un oracle ; il dînait chez les ministres ; lui-même tenait table ouverte ; « chaque jour de nouveaux commensaux y prenaient place, choisis parmi les Français de passage, les nobles émigrés ou les membres de la haute société anglaise », curieux d’entendre le récit de son entrevue avec Bonaparte. Il arraisonnait familièrement le Comte d’Artois et son fils, le Duc de Berry, alors âgé de vingt-deux ans, et le petit paysan de Kerléano, dans ce milieu si nouveau, se formait aux façons mondaines.

Le trésor britannique lui servait une pension d’une guinée par jour (26 fr. 40) ; mais Georges était souvent « à court d’argent », car il avait dû renouveler toute sa garde-robe et sa tenue témoignait d’une recherche extrême, bien inattendue chez ce Mohican des landes bretonnes : le linge le plus fin, manchettes et jabot brodés, boutons d’or, vêtements du grand faiseur ; sauf la cravate qu’il ne pouvait supporter et qu’il laissait fort lâche, il était mis comme les plus raffinés. Ce détail indique que Georges se rendait compte de sa valeur ; et quel autre, à vingt-neuf ans, n’eût été grisé par tant de vogue, d’attentions et d’égards, dus à sa seule renommée ?

Pourtant, s’il s’est adapté à la société élégante parmi laquelle il évolue, le Breton n’a rien perdu de sa vigoureuse sincérité ni de sa désinvolture : il ne cache pas au Comte d’Artois son regret de ne l’avoir pas encore vu combattre avec les paysans qui donnent leur vie pour sa cause. Un jour, à Hyde-Park, il aperçoit le Duc de Berry se promenant en compagnie de plusieurs jeunes et jolies femmes : « Ah ! grogne le chaste Georges, il ferait bien mieux de se battre dans les landes de chez nous !… » Son propos fut rapporté et, comme il se présentait le lendemain à l’audience du Comte d’Artois : « Eh bien ! Georges, lui dit le prince, vous avez vu hier le Duc de Berry ? — Oui, monseigneur, et je n’ai pas pu m’empêcher de regretter qu’il fût en si futile société quand il ferait si bien à notre tête… » Et comme l’un des gentilshommes présents, M. de Viomesnil, pour pallier par un mot de courtisan cette brutale franchise, remarquait : « Quand monseigneur le Duc de Berry voudra descendre en Bretagne, il n’aura qu’à paraître pour entraîner tous les cœurs et armer tous les bras », Georges, étouffant de rancunes à la pensée de tous ses braves, morts ou vaincus faute d’un chef dont le seul nom eût centuplé leurs forces, rugit, le visage en feu, les yeux menaçants : « Pourquoi donc n’y vient-il pas ? » et, frappé d’un coup de sang, il tomba sur le parquet.

À beaucoup, ces violences paraissaient déplacées ; l’entourage des Princes jugeait indigne d’eux de se risquer en une guerre d’embuscades, grosse de périls et pauvre d’apparat. Un courtisan de l’exil, choqué de l’insistance de Georges, lui demandait un jour : « Vous voulez que le Prince aille en Bretagne ; mais répondez-vous de sa vie ? — Non ; mais je réponds de son honneur », répliqua le chouan indigné. De tels mots éperonnaient le comte d’Artois, mais non ceux qui vivaient de lui et souhaitaient qu’il ne quittât pas l’Angleterre ; ils étaient parvenus jusqu’alors à l’y retenir et blâmaient sévèrement Cadoudal de troubler leur prudente quiétude. Aussi appelaient-ils à l’aide les conseillers de Louis XVIII, et les conjuraient-ils d’obtenir que le roi de Mitau interdît à son frère de s’engager en pareille aventure. « M. Cadoudal est venu il y a deux mois, à peu près, à Londres, après avoir vu Bonaparte, gémissaient-ils : il ne parle que de combats et de soulèvements ; c’est un homme auquel il est impossible de faire entendre raison. Monsieur s’est laissé décider à passer en Bretagne… Ce n’est qu’un rêve dont nous saurons bien le faire revenir ; mais il faut que Georges ne soit plus auprès de lui ; nous allons travailler à l’éloigner… Le gouvernement consulaire est impossible longtemps. Il n’y a donc qu’à patienter un peu. Donnez des ordres dans ce sens et que Monsieur ne soit pas exposé à des dangers certains… »

Une telle lettre, empruntée au pieux ouvrage que le neveu de Georges consacrait, il y a quelque cinquante ans, à la mémoire de son oncle, absout le Comte d’Artois de l’accusation de lâcheté si souvent portée contre lui. Ce n’était pas la peur qui le retenait en exil, mais la défiance de ses parasites s’évertuant pour qu’il ne leur échappât point. À leurs efforts se joignaient ceux des espions qu’entretenait, autour des Princes, Fouché, le ministre de la police de Bonaparte ; de ceux-ci émanait l’opinion « qu’il n’y avait qu’à attendre », que le Consul ne durerait pas ; d’ailleurs, il était « fini », au moral comme au physique ; « il n’avait pas deux mois à vivre » ; en outre, il ne comptait à Paris que des ennemis et pas un partisan ; ses rivaux, — Carnot ou Moreau, — pressés d’occuper sa place, se chargeraient d’en débarrasser le pays ; d’autres ambitieux surgiraient pour renverser son successeur et, après quelques expériences de ce genre, la France, d’une voix unanime, « rappellerait ses princes légitimes qu’elle souhaitait revoir depuis si longtemps ». Telle était la clairvoyance de l’émigration ! Georges ne réussit pas à la désaveugler ; il enrage, il se désole, il tempête : en vain certifie-t-il que Bonaparte ne se laissera pas évincer, qu’il faut l’abattre : certes, sa situation est instable ; mais temporiser, c’est l’affermir. Il faut se hâter, au contraire, de frapper le coup : le Consul, il le sait, doit quitter prochainement Paris pour se rendre à Dijon, afin d’y inspecter une armée de réserve qu’il concentre en Bourgogne ; il importe de mettre à profit son absence pour soulever à nouveau la Bretagne et apprendre à la France que ses Princes n’ont pas abdiqué.

Ainsi prêche-t-il des sourds, et il ne s’illusionne plus ; il discerne, avec une perspicacité singulière, que les faux frères, envoyés de Paris par Fouché, sont plus écoutés que lui. Certain jour, à la cour du Comte d’Artois, il avise un jeune officier portant uniforme anglais et dont il a surpris le nom : c’est Louis de la Rochejaquelein, le frère du défunt héros de la Vendée : Louis a pris du service dans l’armée britannique ; il est en garnison à Édimbourg et, le bruit s’étant répandu d’une prochaine expédition en Bretagne, il est accouru chez Monsieur pour solliciter d’en faire partie.

Comme il sortait de l’antichambre du Prince, il fut suivi par « un homme » qui lui frappa sur l’épaule et lui dit : « Jeune homme, je suis charmé de vous voir : j’ai servi sous votre brave frère que j’aimais tant, votre ardeur me plaît beaucoup ; mais elle sera inutile ; retournez à votre régiment et n’espérez pas y recevoir des ordres ; les Princes ne se doutent pas, vous ne vous doutez pas vous-même, de l’effet que produirait votre nom dans la Vendée ; mais il y a là-dedans des gens qui le savent et qui trouveront bien le moyen d’empêcher qu’on vous y envoie… Vous verrez la vérité de ce que je vous dis. Je suis le général Georges Cadoudal. »

S’il n’était pas prophète chez les Princes, l’obstiné chouan trouvait les ministres Pitt, Wyndham et Grenville mieux disposés ; il leur avait soumis son plan, ne demandant rien d’autre que des armes, de l’argent, des munitions et l’appui de quelques navires qui, croisant sur les côtes pour y simuler un débarquement, y attireraient les rares troupes dont la république disposait en Bretagne, troupes à peine vêtues, décimées par la désertion et mal payées : il leur était dû six mois de solde. Il se chargeait, lui, Cadoudal, de reconstituer en quelques jours son armée de paysans dont les cadres demeuraient intacts. La condition indispensable du succès était la présence de l’un des princes de Bourbon, à l’arrivée duquel se soulèveraient d’enthousiasme Bretagne, Anjou, Maine, Poitou, Normandie. En même temps que se dessinera ce grand mouvement, Paris se révoltera ; Hyde de Neuville y est l’âme d’une agence royaliste qui a partie liée avec la police de Fouché où elle compte de nombreux affidés ; le concours des plus hauts personnages lui est acquis.

Chose étrange, la chaleur convaincante de Georges, qui n’a pu entamer l’indolence de l’entourage des Princes, triomphe du flegme de Pitt et de Wyndham, blasés pourtant sur l’éloquence des faiseurs de projets. La haine qu’ils professent pour la France révolutionnaire les rend crédules ; le 2 mai 1800, Georges leur dévoile son plan ; le 15, il apprend qu’il est agréé en principe ; le 17, les ministres ont, chez Pitt, une conférence avec le Comte d’Artois, et, sur son acceptation, voici les conditions adoptées : trois ou quatre mille hommes prendront possession de Calais, mais sur l’invitation des royalistes français ; — vers le milieu de juin, l’armée de débarquement partira au premier vent favorable pour occuper l’île d’Houat, située en vue des côtes du Morbihan, et d’où elle pourra communiquer avec les chefs de la chouannerie ou, suivant les circonstances, reprendre la mer, si Bonaparte portait vers la Bretagne l’armée de réserve qu’il concentre à Dijon ; — il sera fourni aux royalistes « toute sorte de secours en armes et argent » ; — le débarquement du Prince sera protégé s’il est nécessaire ; — enfin le « mouvement » de Paris sera retardé jusqu’au jour où la flotte sera sur les côtes et où on décidera si elle doit y débarquer « une armée anglaise ou un prince ».

Tout aussitôt, grand branle-bas : le Comte d’Artois expédie à Paris l’un de ses fidèles, le marquis de Rivière, pour avertir « les amis de Pichegru » de se tenir prêts ; car le vainqueur de la Hollande, le déporté de Fructidor, évadé de Cayenne, sera de la partie : son nom est cher aux troupes françaises et le dévouement admiratif de ses anciens compagnons de guerre n’est point périmé. Georges, lui, a déjà quitté l’Angleterre. Le 3 juin, il est à l’île d’Houat ; cinquante voiles croisent devant les côtes de France et, dans la nuit du 5 au 6, une canonnade furieuse éclate de Quiberon à la pointe Saint-Jacques. Le grondement continu de « ces tonnerres lointains » se répercute jusqu’aux landes de Grandchamp, d’Elven et de Bignan, où se forment déjà des rassemblements de chouans qui se glissent jusqu’à la mer pour y recevoir leur général. De Londres, il a donné ses ordres et il est bien obéi ; trois cents hommes l’attendent en un point convenu de la presqu’île de Rhuys. Aux lueurs intermittentes de la canonnade, « on voit un bâtiment s’approcher du rivage et échanger avec la côte des signaux de convention ». Une patrouille républicaine tente de s’opposer à la manœuvre ; mais elle est vite repoussée, et Georges débarque sur la grève bretonne ; ses caisses de guinées, portées à terre, sont aussitôt enlevées et tout a disparu avant que Bernadotte, qui succède à Brune dans le commandement des troupes républicaines, ait atteint Vannes où il arrive le 7, venant de Rennes avec 4.000 hommes, en une marche forcée de 36 heures.

LA RIPOSTE DE BONAPARTE

Sur-le-champ, Georges est à la besogne : « J’apporte d’excellentes nouvelles », écrit-il à ses chefs de légion. Il les convoque pour le 14 à Saint-Jean-Brévelay ; il s’agit de se tenir prêt ; mais recommandation comminatoire de M. le Comte d’Artois : « les hostilités ne devront s’engager que sur son ordre exprès et positif. » En attendant, les différents corps sont largement pourvus d’argent. On s’occupe de la toilette des troupes. Pour les rendre dignes du commandement de Son Altesse, on se propose de les doter d’un uniforme : veste grise à col noir, guêtres noires, capote à l’autrichienne, chapeau militaire à la française, cocarde blanche ; la distinction du canton et de la compagnie sera reconnaissable « aux couleurs des cravates et des touffes sur les drapeaux blancs ». Mercier s’active dans les Côtes-du-Nord ; son diagnostic est très optimiste : « Tout se dispose avec diligence ; les officiers accourent à leur poste ; il n’y aurait pas un seul récalcitrant si nous pouvions dire à chacun combien nos espérances sont fondées et prochaines… Le prince trouvera ici de fidèles sujets. » De son côté, Georges écrit à lord Grenville : « Tout est prêt : l’insurrection éclatera dans tout l’Ouest et même dans une partie du Midi avec lequel nous correspondons. Les royalistes… peuvent espérer le plus grand succès, surtout si l’on n’a pas manqué le coup essentiel à Paris. » Il est de la dernière importance de s’emparer le plus promptement possible du Premier Consul. « J’envoie à Paris pour savoir dans quelle position sont ceux qui se sont chargés de cette opération ; j’ai une soixantaine d’hommes à coup de main que je leur propose. S’ils ont de l’énergie, ils réussiront, et, alors, le succès de la grande entreprise est assuré. »

Saint-Régent, dit Pierrot, s’offrit pour remplir cette mission à Paris : c’était un officier très intelligent mais peu réfléchi : joyeux compagnon, 4 pieds 4 pouces de taille (1 mètre 40), l’aspect malingre, les yeux bleus, le nez long ; il vivait, depuis des années, dans « une loge » de la forêt de Loudéac, ordinairement vêtu « d’une veste jaune garnie d’hermine, d’un gilet moucheté et d’un pantalon couleur café ». On comprend qu’il eût hâte de sortir de son trou, et de goûter aux joies parisiennes… Comme il s’apprêtait au départ, le 20 juin, Georges, se méfiant de ses fantaisies, mandait à Mercier : « Mes meilleurs compliments à Saint-Régent ; dites-lui de ma part d’être un peu sérieux et non rêveur. » Du reste, c’est l’agence de Paris qui doit organiser et exécuter l’attaque du Premier Consul ; il ne s’agit pas de le tuer, mais de l’enlever : on veut « l’avoir vivant ». Une fois pris, on le transportera en un temps de galop jusqu’à la côte ; on l’embarquera pour Jersey où il attendra que le cabinet britannique décide de son sort. On se propose de l’envoyer finir ses jours à l’île de Sainte-Hélène. Si l’on parvenait à coordonner les multiples mouvements qu’exigeait pareille entreprise ; s’il était possible que le Prince attendu se présentât aux portes de Paris immédiatement après la disparition du Consul, il paraissait bien probable que c’en serait fait de la république.

De tous les dangers dont elle était menacée, la descente éventuelle d’un Bourbon sur la terre de France « inquiétait surtout le gouvernement ». C’est l’incessant cauchemar de tous ceux qui ont trempé dans la Révolution, des régicides surtout. Depuis le 21 janvier 1793, ils sont obsédés par la peur des représailles qu’exerceront les frères de Louis XVI, s’ils reparaissent jamais ; toute la politique des thermidoriens et du Directoire fut fondée sur cette appréhension. Bonaparte n’a pas les mêmes raisons de crainte et proclame hautement son horreur des régicides ; néanmoins, il redoute également une manifestation des princes légitimes : « leur nom seul l’effraya plusieurs fois », note Bourrienne. Il veut « élever un mur d’airain entre la France et eux ». Singulier prestige de ces exilés réduits à l’aumône et qui n’ont plus rien que ce nom, rivé, depuis plus de deux siècles, à l’histoire du pays : tout ce qui n’est pas lui paraît aventure. C’est cela dont s’irrite le jeune Consul installé aux Tuileries et qui ne s’y sent pas chez lui.

Au printemps de 1800, le renseigne-t-on sur ce qui se trame ? Il n’a guère autour de lui que des ennemis ; mais sa géniale pénétration l’éclaire mieux que les rapports suspects de Fouché. Il sait donc que son pouvoir ne tient qu’à un fil. Contre lui les jacobins conspirent ; les royalistes conspirent ; beaucoup de généraux, ses ministres, Fouché, Talleyrand, son ancien collègue Sieyès conspirent ; le troisième Consul, Lebrun, entretient, dit-on, des rapports avec Louis XVIII, et les bien informés nomment déjà, — La Fayette ? Carnot ? — celui qui, sous le titre de président de la République, va remplacer Bonaparte décrié.

C’est alors que celui-ci dénoue la situation par un admirable coup de théâtre. Le 5 mai, il ordonne à son frère Lucien, ministre de l’Intérieur, d’annoncer qu’il part pour Dijon, où il inspectera l’armée de réserve : « J’irai peut-être jusqu’à Genève, mais je ne serai pas absent plus de quinze jours. S’il se passait quelque chose, je reviendrais comme la foudre. » Il va jouer « le tout pour le tout ». Le 6, à 4 heures du matin, il monte en voiture ; le 7, à l’aube, il est à Dijon ; le 8, à 11 heures du soir, il passe à Genève ; le 12, à Lausanne ; le 16, à Saint-Maurice. Ce jour-là, son armée, depuis plusieurs jours amenée « à pied d’œuvre », commence l’escalade des Alpes : fantassins, cavalerie, artillerie s’avancent dans les neiges éternelles. Le 2 juin, il entre à Milan ; le 14, c’est Marengo : l’Italie est délivrée, l’Autriche demande grâce. Le 17, Bonaparte, victorieux, revient à Milan ; le 26, il traverse Turin ; le 30, il est à Dijon et le 2 juillet il revoit Paris ivre de joie, fou d’admiration. Une cohue enthousiaste enserre les Tuileries, et, des profondeurs de la foule, montent d’immenses acclamations qui attirent le jeune vainqueur à la fenêtre de son palais retrouvé. Les Parisiens en délire veulent contempler « l’homme du destin », qui, en trois semaines, a pris à l’ennemi treize places fortes, mille pièces de canon, a enrichi son armée d’une gloire immortelle et changé la face du monde. Lui-même fut ému de cet accueil triomphal. « Entendez-vous, Bourrienne, disait-il à son secrétaire, le bruit de ces clameurs qui continuent encore ? Il est aussi doux pour moi que la voix de Joséphine ; que je suis heureux et fier d’être aimé d’un tel peuple ! »

Les réceptions et les fêtes durèrent plusieurs jours ; parmi tous ceux qui se bousculaient dans les antichambres des Tuileries pour se prosterner devant le héros, les plus empressés furent ceux-là mêmes qui avaient le plus sincèrement souhaité sa défaite et convoité son héritage. Fouché, — qui aurait dû être impitoyablement fusillé, puisque s’étaient réunis chez lui, le 20 juin, les conjurés, alors que les premières nouvelles de la bataille l’annonçaient comme étant un désastre, — Fouché protesta de son dévouement aveugle au Premier Consul triomphant.

Quant à Georges Cadoudal… Celui de ses neveux auquel on doit le récit de sa vie, écrivait : « C’eût été trop exiger que lui demander de se réjouir d’une victoire qui lui ôtait l’espoir de rétablir jamais la monarchie ; la guerre civile a ce triste privilège d’éteindre au fond des cœurs tous les sentiments nationaux… » Georges était « dans un abattement continuel ; il y passa plusieurs jours ». Tandis que, au fond de ses asiles sauvages, l’écho des landes lui apportait le bruit des salves qui, à Vannes et ailleurs, célébraient la victoire de son rival, il ne s’abandonnait pas encore, pourtant. Autour de lui, ses lieutenants, « à la fois fiers et tristes de tant de gloire », poursuivaient en silence leurs préparatifs, dans l’expectative de l’arrivée du prince… Ce fut une simple lettre qui vint d’Angleterre ; datée du 2 juillet, signée de lord Grenville, elle était adressée au général Georges : elle l’avisait que tout était prêt pour l’exécution des mesures projetées quand était parvenue à Londres la nouvelle des événements d’Italie ; « on ne pouvait donc que l’inviter à rester tranquille pour le moment… Cependant le gouvernement anglais n’a pas définitivement renoncé à une expédition dont la réussite fournirait de grands moyens… ». Toute la vie de Georges tiendra désormais à ce semblant d’espoir. Opiniâtre, il s’y cramponne ; et, tandis que l’Europe, médusée, se tait et s’incline, c’est le pauvre paysan breton qui, seul, osera braver le vainqueur de Marengo.