Gestes et opinions du docteur Faustroll/Livre 8

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Gestes et opinions du docteur FaustrollFasquelle éd. (p. 106-121).
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LIVRE VIII

ÉTHERNITÉ


À Louis Dumur.


Leves gustus ad philosophiam movere fortasse ad atheismum, sed pleniores haustus ad religionem reducere.
François Bacon
XXXVII
DE LA RÈGLE DE MESURE, DE LA MONTRE ET DU DIAPASON
Lettre télépathique du docteur Faustroll à Lord Kelvin

« Mon cher confrère,

« Il y a longtemps que je ne vous ai donné de mes nouvelles ; mais je ne pense pas que vous ayez cru que je fusse mort. La mort n’est que pour les médiocres. Il est constant néanmoins que je ne suis plus sur la terre. Où, je ne le sais que depuis fort peu de temps. Car nous sommes tous deux de cet avis que, si l’on peut mesurer ce dont on parle et l’exprimer en nombres, qui sont la seule chose existante, on sait quelque chose de son sujet. Or jusqu’à maintenant je savais être ailleurs que sur terre, comme je sais que le quartz est ailleurs, au pays de dureté, et moins honorablement que le rubis ; le rubis que le diamant ; le diamant que les callosités postérieures de Bosse-de-Nage ; et ses trente-deux plis, plus nombreux que ses dents, si l’on compte ceux de sagesse, que la prose de Latente Obscure.

« Mais étais-je ailleurs selon la date ou selon la place, avant ou à côté, après ou plus près ? J’étais dans cet endroit où l’on est quand on a quitté le temps et l’espace, l’éternel infini, Monsieur.

« Il était naturel qu’ayant perdu mes livres, mon as en toile métallique, la société de Bosse-de-Nage et de M. René-Isidore Panmuphle, huissier, mes sens, la terre et ces deux vieilles formes Kantiennes de la pensée, j’eusse la même angoisse d’isolement qu’une molécule résiduelle distante des autres de plusieurs centimètres, dans un bon vide moderne de MM. Tait et Dewar. Et encore la molécule sait peut-être qu’elle est distante de plusieurs centimètres ! Pour un centimètre, seul signe valable pour moi d’espace, puisque mesurable et moyen de mesure, et la seconde de temps solaire moyen, en fonction de laquelle battait le cœur de mon corps terrestre, j’aurais donné mon âme, Monsieur, bien qu’elle me soit utile à vous informer de ces curiosités.

« Le corps est un véhicule plus nécessaire parce qu’il soutient les vêtements, et par les vêtements, des poches. J’avais oublié dans mes poches mon centimètre, copie authentique en laiton de l’étalon traditionnel, plus portative que la terre ou même le quadrant terrestre, et qui permet aux âmes errantes et posthumes des savants interplanétaires de ne plus s’occuper de ce vieux globe ni même du C. G. S., en ce qui concerne leurs mesures d’étendue, grâce à MM. Méchain et Delambre.

« Quant à ma seconde de temps solaire moyen, fussé-je resté sur la terre que je ne serais pas sûr de la conserver encore et de pouvoir en fonction d’elle valablement mesurer le temps.

« Si au cours de quelques millions d’années je n’ai pas terminé mon œuvre pataphysique, il est assuré que les durées de rotation et de révolution de la terre seront devenues toutes deux différentes de leur actuelle valeur. Une bonne montre, que j’aurais laissé marcher tout ce temps-là, m’aurait coûté des prix excessifs, et puis je ne fais pas d’expériences séculaires, me moque de la continuité et juge plus esthétique de garder en poche le Temps lui-même ou l’unité de temps, qui en est la photographie instantanée.

« Ce pourquoi je possédais un oscillateur mieux disposé, pour la constance et l’exactitude absolue, que le balancier d’un chronomètre, et dont la période de vibration aurait eu la même valeur, à 1/1000 près, dans un certain nombre de millions d’années. Un diapason. Sa période avait été déterminée avec soin, avant mon embarquement dans l’as, comme vous le prescrivez, par notre confrère le professeur Macleod, en fonction de la seconde de temps solaire moyen, les branches du diapason successivement dirigées vers le haut, le bas et l’horizon, afin d’éliminer la minime influence de la gravité terrestre.

« Je n’avais même plus mon diapason. Songez à la perplexité d’un homme hors du temps et de l’espace, qui a perdu sa montre, et sa règle de mesure, et son diapason. Je crois, Monsieur, que c’est bien cet état qui constitue la mort.

« Mais je me suis souvenu de vos enseignements et de mes anciennes expériences. Etant donc simplement nulle part, ou quelque part, ce qui est égal, j’ai trouvé de quoi fabriquer un morceau de verre, ayant rencontré divers démons, dont le Distributeur de Maxwell, qui a groupé des modes particuliers de mouvement dans un liquide continu répandu partout (ce que vous appelez des petits solides élastiques ou des molécules), au gré de mon désir, en figure de silicate d’alumine. J’ai tracé les traits, allumé les deux chandelles, le tout avec un peu de temps et de persévérance, ayant dû fabriquer sans même l’aide d’instruments en silex. J’ai vu les deux rangées de spectres, et le spectre jaune m’a rendu mon centimètre par la vertu du chiffre 5,892 × 10-3.

« À présent que nous voici bien et confortable, et en terre ferme, selon mon atavique habitude, puisque je porte sur moi la milliardième partie de sa circonférence, ce qui est plus honorable que d’être attaché par l’attraction à la surface de sa sphère, souffrez que je note pour vous quelques impressions.

« L’éternité m’apparaît sous la figure d’un éther immobile, et qui par suite n’est pas lumineux. J’appellerai circulaire mobile et périssable l’éther lumineux. Et je déduis d’Aristote (Traité du Ciel) qu’il sied d’écrire éthernité.

« L’éther lumineux et toutes les particules de la matière, que je distingue parfaitement, mon corps astral ayant de bons yeux pataphysiques, a la forme, à première vue, d’un système de tringles rigides articulées et de volants animés d’un rapide mouvement de rotation, portés par quelques-unes de ces tringles. Il répond ainsi exactement aux conditions mathématiques idéales posées par Navier, Poisson et Cauchy. De plus il constitue un solide élastique capable de déterminer la rotation magnétique du plan de polarisation de la lumière, découverte par Faraday. Je verrai, dans mes loisirs posthumes, à l’empêcher de tourner dans son ensemble et à la réduire à l’état de simple peson à ressort.

« Je crois d’ailleurs qu’on pourrait rendre beaucoup moins compliqué le peson à ressort ou cet éther lumineux en substituant aux gyrostats articulés des systèmes de circulations de liquides infiniment grands à travers des ouvertures de solides infiniment petits.

« Il ne perdra à ces modifications aucune de ses qualités. L’éther m’a paru au toucher élastique comme la gelée et cédant à la pression comme la poix des cordonniers d’Écosse ».

XXXVIII
DU SOLEIL, SOLIDE FROID
Deuxième lettre à lord Kelvin.

« Le soleil est un globe froid, solide et homogène. Sa surface est divisée en carrés d’un mètre, qui sont les bases de longues pyramides renversées, filetées, longues de 696999 kilomètres, les pointes à un kilomètre du centre. Chacune est montée sur un écrou et sa tendance au centre entraînerait, si j’avais le temps, la rotation d’une palette, fixée à sa partie supérieure, dans quelques mètres de liquide visqueux dont est vernie toute la surface...

« Je m’intéressais peu à ce mécanique spectacle n’ayant point retrouvé ma seconde de temps solaire moyen et m’affligeant de la perte de mon diapason. Mais j’ai pris un morceau de laiton et façonné une roue où j’ai taillé deux mille dents, imitant tout ce qu’en pareille circonstance ont réussi Monsieur Fizeau, lord Rayleigh et Mrs Sidgwick.

« Subitement, la seconde retrouvée par la valeur absolue de 9413 kilomètres par elle-même de l’unité Siemens, les pyramides, forcées de descendre sur leurs vis puisqu’elles se trouvaient comme moi dans le temps moteur, ont dû pour rester stables s’équilibrer par l’emprunt d’une quantité suffisante de mouvement répulsif à sir Humphry Davy ; et la matière fixée, les arbres filetés et les vis ont disparu. Le soleil fait visqueux s’est mis à tourner sur soi par tours de vingt-cinq jours ; dans quelques années vous y verrez des taches et quelques quarts de siècle découvrirez leur période. Bientôt même son grand âge se recroquevillera jusqu’à rapetisser de trois quarts.

« Et maintenant je m’initie à la science de toutes choses (vous recevrez trois fragments nouveaux de deux miens futurs livres) ayant reconquis toute perception, qui est la durée et la grandeur. Je comprends que le poids de ma roue de laiton, que je garde entre l’hébétude des doigts abstraits de mon corps astral, est la quatrième puissance de huit mètres par heure ; j’espère, dépourvu de mes sens, reconnaître la couleur, la température, la saveur, et des qualités autres que les six, au seul nombre des radiants par seconde…

« Adieu : j’entrevois déjà, perpendiculairement au soleil, la croix au centre bleu, les houppes rouges vers le nadir et le zénith, et l’or horizontal des queues de renard ».

XXXIX
SELON IBICRATE LE GÉOMÈTRE
Petits crayons de Pataphysique d’après Ibicrate le Géomètre et son divin maître Sophrotatos l’Arménien, traduits et mis en lumière par le docteur Faustroll.
I. — Fragment du Dialogue sur l’Érotique.
MATHETÈS

Dis-moi, ô Ibicrate, toi que nous avons nommé le Géomètre parce que tu connais toutes choses par le moyen de lignes tirées en différents sens et nous as donné le véritable portrait des trois personnes de Dieu par trois écus qui sont la quarte essence de signes du Tarot, le second étant barré de bâtardise et le quatrième révélant la distinction du bien et du mal gravée dans le bois de l’arbre de science, je souhaite bien fort, s’il te plaît, de savoir tes pensées sur l’amour, toi qui as déchiffré les impérissables parce qu’inconnus fragments, tracés en rouge sur papyrus sombre, des Pataphysiques de Sophrotatos l’Arménien. Réponds, je te prie, car je t’interrogerai, et tu m’instruiras.

IBICRATE

Cela certes est exactement juste du moins, ô Mathetès. Ainsi donc, parle.

MATHETÈS

Avant toute chose, ayant remarqué comment tous les philosophes ont incarné l’amour en des êtres et l’exprimèrent en différents symboles de contingence, enseigne-moi, ô Ibicrate, la signification éternelle de ceux-ci.

IBICRATE

Les poètes grecs, ô Mathetès, encorbellèrent le front d’Éros d’une bandelette horizontale, qui est la bande ou fasce du blason, et le signe Moins des hommes qui étudient en la mathématique. Et Éros étant fils d’Aphrodite, ses armes héréditaires furent ostentatrices de la femme. Et contradictoirement l’Égypte érigea ses stèles et obélisques perpendiculaires à l’horizon crucifère et se distinguant par le signe Plus, qui est mâle. La juxtaposition des deux signes, du binaire et du ternaire, donne la figure de la lettre H, qui est Chronos, père du Temps ou de la Vie, et ainsi comprennent les hommes. Pour le Géomètre, ces deux signes s’annulent ou se fécondent, et subsiste seul leur fruit, qui devient l’œuf ou le zéro, identiques à plus forte raison, puisque le sont les contraire. Et de la dispute du signe Plus et du signe Moins, le R. P. Ubu, de la Cie de Jésus, ancien roi de Pologne, a fait un grand livre qui a pour titre César-Antechrist, où se trouve la seule démonstration pratique, par l’engin mécanique dit bâton à physique, de l’identité des contraires.

MATHETÈS

Cela est-il possible, ô Ibicrate ?

IBICRATE

Tout à fait donc véritablement. Et la troisième figure abstraite des tarots, selon Sophrotatos l’Arménien, est ce que nous appelons le trèfle, qui est le Saint-Esprit en ses quatre angles, les deux ailes, la queue et la tête de l’Oiseau, ou renversé Lucifer debout cornu avec son ventre et ses deux ailes, pareil à la seiche officinale, cela principalement du moins quand on supprime de sa figure toutes les lignes négatives, c’est-à-dire horizontales ; — ou, en troisième lieu, le tau ou la croix, emblème de la religion de charité et d’amour ; — ou le phallus enfin, qui est dactyliquement à la vérité triple, ô Mathetès.

MATHETÈS

Donc en quelque sorte en nos temples actuellement, l’amour serait Dieu encore, quoique, j’en conviens, sous des formes absconses quelque peu, ô Ibicrate ?

IBICRATE

Le tétragone de Sophrotatos, se contemplant soi-même, inscrit en soi-même un autre tétragone, qui est égal à sa moitié, et le mal est symétrique et nécessaire reflet du bien, qui sont uniment deux idées, ou l’idée du nombre deux ; bien par conséquent jusqu’à un certain point, je crois, ou indifférent tout au moins, ô Mathetès. Le tétragone par l’intuition intérieure, hermaphrodite engendre Dieu et le mauvais, hermaphrodite aussi parturition…

XL
PANTAPHYSIQUE ET CATACHIMIE
II. — Autre fragment.

Dieu transcendant est trigone et l’âme transcendante théogone, par conséquent pareillement trigone.

Dieu immanent est trièdre et l’âme immanente pareillement trièdre.

Il y a trois âmes (Cf. Platon).

L’homme est tétraèdre parce que ses âmes ne sont pas indépendantes.

Donc il est solide, et Dieu esprit.

Si les âmes sont indépendantes, l’homme est Dieu (morale).

Dialogue entre les trois tiers du nombre trois.

L’homme : Les trois personnes sont les trois âmes de Dieu.

Deus : Tres animæ sunt tres personæ hominis.

Ens : Homo est Deus.

XLI
DE LA SURFACE DE DIEU

Dieu est par définition inétendu, mais il nous est permis, pour la clarté de notre énoncé, de lui supposer un nombre quelconque, plus grand que zéro, de dimensions, bien qu’il n’en ait aucune, si ces dimensions disparaissent dans les deux membres de nos identités. Nous nous contenterons de deux dimensions, afin qu’on se représente aisément des figures de géométrie plane sur une feuille de papier.

Symboliquement on signifie Dieu par un triangle, mais les trois Personnes ne doivent pas en être considérées comme les sommets ni les côtés. Ce sont les trois hauteurs d’un autre triangle équilatéral circonscrit au traditionnel. Cette hypothèse est conforme aux révélations d’Anne-Catherine Emmerich, qui vit la croix (que nous considérerons comme symbole du Verbe de Dieu) en forme d’Y, et ne l’explique que par cette raison physique, qu’aucun bras de longueur humaine n’eût pu être étendu jusqu’aux clous des branches d’un Tau.

Donc, Postulat :

Jusqu’à plus ample informé et pour notre commodité provisoire, nous supposons Dieu dans un plan et sous la figure symbolique de trois droites égales, de longueur a, issues d’un même point et faisant entre elles des angles de 120 degrés. C’est de l’espace compris entre elles, ou du triangle obtenu en joignant les trois points les plus éloignés de ces droites, que nous nous proposons de calculer la surface.

Soit x la médiane prolongement d’une des Personnes a, 2y le côté du triangle auquel elle est perpendiculaire, N et P les prolongements de la droite (a + x) dans les deux sens à l’infini.

Nous avons :

x = ∞ − N − a − P.

Or

N = ∞ − 0.

et

P = 0.

D’où

x = ∞ − (∞ − 0) − a − 0 = ∞ − ∞ + 0 − a − 0.
x = − a.

D’autre part, le triangle rectangle dont les côtés sont a, x et y nous donne

a2 = x2 + y2.

Il vient, en substituant à x sa valeur (−a)

a2 = (− a2) + y2 = a2 + y2.

D’où

y2 = a2a2 = 0

et

.

Donc la surface du triangle équilatéral qui a pour bissectrices de ses angles les trois droites a sera

.

.

Corollaire. — À première vue du radical , nous pouvons affirmer que la surface calculée est une ligne au plus ; en second lieu, si nous construisons la figure selon les valeurs obtenues pour x et y, nous constatons :

Que la droite 2y, que nous savons maintenant être , a son point d’intersection sur une des droites a en sens inverse de notre première hypothèse, puisque x = − a ; et que la base de notre triangle coïncide avec son sommet ;

Que les deux droites a font avec la première des angles plus petits au moins que 60°, et bien plus ne peuvent rencontrer qu’en coïncidant avec la première droite a.

Ce qui est conforme au dogme de l’équivalence des trois Personnes entre elles et à leur somme.

Nous pouvons dire que a est une droite qui joint 0 à , et définir Dieu :

Définition. — Dieu est le plus court chemin de zéro à l’infini.

Dans quel sens ? dira-t-on.

— Nous répondrons que Son prénom n’est pas Jules, mais Plus-et-Moins. Et l’on doit dire :

± Dieu est le plus court chemin de 0 à ∞, dans un sens ou dans l’autre.

Ce qui est conforme à la croyance aux deux principes ; mais il est plus exact d’attribuer le signe + à celui de la croyance du sujet.

Mais Dieu étant inétendu n’est pas une ligne.

— Remarquons en effet que, d’après l’identité

∞ − 0 − a + a + 0 = ∞

la longueur a est nulle, a n’est pas une ligne, mais un point.

Donc, définitivement :

dieu est le point tangent de zéro et de l’infini.

La Pataphysique est la science...

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