Giambattista Marino

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Giambattista Marino
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 581-608).


LE MARINO.




E del poeta il fin la mariviglia.
(Un poète n'a pas d'autre but que d'étonner.)
GIAMBATTISTA MARINO.


Le 12 juin 1624, un cavalier fort maigre entrait dans la ville de Naples. Autour de lui bondissaient des lazzaroni noirs et haletans qui semaient les roses de Paestum sous les pas de son coursier. Accompagné par des gentilshommes à pied qui, le chapeau à la main, le front nu sous l’ardent soleil, encourageaient l’ivresse populaire, il s’arrêtait fréquemment sous les balcons, d’où tombaient sur sa face ridée une pluie de fleurs, mille bénédictions confuses et mille éclairs enthousiastes lancés par des regards espagnols et napolitains. Quel triomphateur fut jamais ridicule ? Celui-ci avait près de six pieds de haut, la mine longue et hâve, le cheveu rare et ébouriffé, l’œil distrait et égaré, le menton pointu, le nez petit, le teint plombé, la taille excessivement déliée, et les jambes d’une forme et d’une dimension très menues. Ce long cavalier, vêtu d’habits magnifiques assez mal ajustés, et qui portait une grande chaîne d’or pendue à son cou, saluait à droite et à gauche d’un air content et distrait, pendant que les baise-mains lui arrivaient de toutes parts, du fond des carrosses, du porche des églises et du sommet des terrasses.

Le cheval du triomphateur était précédé par un jeune homme qui déployait en l’agitant un étendard de pourpre sur lequel brillaient sous le soleil ces mots brodés en or :

AL NOME
DEL CAVALIER GIO. BATTISTA MARINO [1],
MARE
D’INCOMPARABILE DOTTRINA,
DI FECONDA ELOQUENZA,
DI FACONDA ERUDIZIONE,

ANIMA DELLA POESIA, SPIRITO DELLE CETRE,
NORMA DE’ POETI, SCOPO DELLE PENNE,
MATERIA DEGLI INCHIOSTRI,
FACONDISSIMO, FECONDISSIMO,
TESORO DI PREZIOSI CONCETTI,
MINIERA DI PEREGRINE INVENZIONI,
FELICE FENICE DE’ LETTERATI,
MIRACOLO DEGL’ INGEGNI, STUPORE DELLE MUSE,
DECORO DEL LAURO, GLORIA DI NAPOLI,
DEGLI OZIOSI CIGNI PRENCIPE MERITISSIMO,
DELL’ ITALICHE MUSE APOLLO NON FAVOLOSO,
DALLA CUI GLORIOSA PENNA
IL POEMA RICEVE I PROPRII FREGI,
L’ORAZIONE I NATURALI COLORI,
IL VERSO LA VERA ARMONIA,
LA PROSA IL PERFETTO ARTIFIZIO,
AMMIRATO DA’ DOTTI, HONORATO DA’ REGI,
ACCLAMATO DAL MONDO,
CELEBRATO DALL’ ISTESSA INVIDIA,
QUESTI POCHI INCHIOSTRI, PICCIOLO TRIBUTO DI POVERO RIVOLO DONATO FACIUTI
DEBITAMENTE DONA E MERITAMENTE

CONSECRA [2].


Le seigneur Faciuti (le petit ruisseau) secouait lui-même ce glorieux étendard, et toute la population napolitaine, ivre d’enthousiasme, criait : Evviva !

L’Italie et l’Europe partageaient son avis. On croyait, à Paris comme à Madrid, que le poète triomphateur effacerait à jamais Dante, le Tasse et l’Arioste, ses prédécesseurs, peut-être Homère et Virgile, ses maîtres.

Le Marino n’était qu’un versificateur médiocre.

D’autres écriront, s’ils veulent, une biographie que nous avons lue dix fois écrite, et que les curieux peuvent aller retrouver chez Baïacca, Corniani, Ferrari, Tiraboschi et une douzaine d’autres. Un problème plus curieux s’offre à nous : comment une médiocre intelligence parvint à conquérir, au commencement du XVIIe siècle, le trône de la poésie en Europe, et pourquoi cette médiocrité a droit aujourd’hui à l’examen attentif de l’historien. Continuons le récit du triomphe.

Une foule de carrosses s’étaient avancés, à seize milles de Naples, au-devant du prétendu génie et s’étaient arrêtés à Capoue. On voyait, à la tête de cette noble cohue d’admirateurs, le marquis de Manso, ancien ami et protecteur du Tasse, homme aimable, généreux, instruit, mais qui, hélas ! n’avait pas rendu au grand homme la moitié des honneurs qu’il prodiguait à l’homme habile. Sur la Chiaja, une voiture à six chevaux, appartenant au marquis, attendait le poète, qui, fatigué de sa longue chevauchée, monta dans l’équipage, se déroba modestement à ses admirateurs, et alla se renfermer dans le couvent des pères théatins. Ce trait d’humilité et d’adresse correspondait on ne peut mieux avec le reste de son adroite conduite. Marino eût éveillé quelque peu de jalousie, s’il se fût immédiatement dirigé vers le palais qu’il s’était fait construire sur le Pausilippe, en face du tombeau de Virgile. Là, une galerie de marbre renfermait mille tableaux de grands peintres, et il faut entendre le contemporain qui la décrit dans son style affecté. « C’était sur le Pausilippe, promontoire des délices, paradis de l’Italie, que s’élevait cette habitation du Marino, belle et commode, toute remplie des dessins, des peintures et des tableaux dus aux plus célèbres maîtres de tous les temps, car ces nobles caprices faisaient la joie et la volupté du poète, et il n’y avait pas un seul artiste de talent qui ne voulût acheter au prix d’un de ses chefs-d’œuvre l’amitié du grand homme [3]. »

Au sein de cette demeure enchantée, le Marino expira peu de temps après, étouffé sous les roses de l’admiration et de l’amour publics, sollicité par la cour de Rome et celle de France qui le regrettaient et le redemandaient à grands cris, admis dans l’intimité du vice-roi espagnol, petit-fils du terrible duc d’Albe ; enfin le plus heureux, le plus célèbre, le plus chéri, le plus honoré des mortels. Les deux académies napolitaines s’étaient disputé le bonheur de l’avoir pour président, et celle qu’il avait daigné choisir renouvelait pour lui, toutes les fois qu’il se présentait, la scène de son triomphe. On accourait de toutes parts ; dès qu’il ouvrait la bouche, un tumulte d’applaudissemens [4] le contraignait à se taire (un bisbiglio tale seguiva, che bene spezzo di fermar il ragionamento era costretto.) Enfin il mourut, et ses funérailles furent célébrées non-seulement à Naples, mais à Rome, avec une pompe que je ne décrirai pas ; ce ne furent que panégyriques, homélies, dissertations, éloges, pluie de fleurs lugubres. On lui donna (ô profanation !) une statue non loin de celle de Virgile. Tout cela se passait en 1625. Il ne fallut pas vingt-cinq ans pour détruire ce trône poétique et déshonorer cette statue glorieuse.

Le cavalier Marin (comme on l’appelait en France sous Louis XIII), ou plutôt Jean-Baptiste Marino, fils d’un avocat de Naples, n’était ni cavalier ni gentilhomme. Chef de parti, on lui accorda tout ce qu’il voulait usurper. Il entraîna sur ses pas une époque entière, soumettant les intelligences à sa séduction, bouleversant un moment le domaine de la pensée, et méritant un double examen, comme révolutionnaire et comme écrivain. Il y a toujours dans de telles existences deux sortes de travaux : la vocation et le métier. Ces hommes appliquent au succès littéraire la finesse, l’habileté, l’audace, la ruse, le mensonge, la souplesse des politiques et des diplomates. Ouvriers de leur gloire en même temps que créateurs de leur faction, ils groupent les esprits, enrégimentent les intelligences, flattent, épouvantent, attirent, blessent, se vengent, établissent et consolident leur pouvoir, s’appuyant ici sur les trônes, là sur les peuples, songeant toujours à eux-mêmes et comptant sur un petit bataillon d’écoliers dévoués qu’ils se réservent le droit de récompenser ou de mettre au rebut. Dépravant ainsi le pur exercice de la pensée (ce qu’il y a au monde de plus libre et de plus indépendant), ils échangent l’estime des siècles contre la vogue et la fortune. Un orgueil intéressé les domine, et pour peu que le talent se mêle à leur intrigue, cette conspiration permanente de leur intérêt en faveur de leur renommée ne manque guère de réussir. Ils n’ont pas de tombe glorieuse, ils ont une vie bruyante.

Non, ce n’est point ainsi que Virgile rêvait, que Tasse s’enivrait de sa propre magie, et que Dante, promenant son désespoir sur les débris du Colysée, remontait du fond des gouffres infernaux jusqu’à l’éternelle splendeur du Dieu père des choses. La sublime incurie des intérêts terrestres, l’absence de la personnalité, marquent comme un sceau divin tous les fronts des poètes : Mme de Staël observe avec profondeur que le succès dans le monde émane d’un égoïsme attentif, et que les triomphes intellectuels, cherchant la vérité, non le succès, exigent le sacrifice absolu de l’égoïsme. Comparez la vie de Tasse à celle de Marino. L’un aspire à l’idéal, l’autre à la fortune ; l’un chante le dévouement, le second la volupté ; Tasse flatte ceux qu’il aime, l’autre adule ceux qui peuvent lui donner ; l’un a quelques tristes amis et mène une vie inquiète, l’autre se fait suivre d’un bataillon composé des courtisans de sa vogue, rançonne la France et l’Italie et se fait construire un palais à Naples ; l’un est le type de l’homme de génie, l’autre n’est qu’un homme d’affaires, spéculant en poésie.

Sous des nuances et des ombres diverses, voilà le rôle que jouèrent Stace parmi les Romains, Gongora chez les Espagnols modernes, Lilly en Angleterre, Gottsched en Allemagne. Qu’il nous soit permis, en dehors de toute allusion contemporaine, et sans blesser des personnalités vers lesquelles notre pensée ne se dirige pas le moins du monde, de revendiquer ici les droits de la pensée pure, de la méditation intime, de l’art véritable, de la poésie instinctive et spontanée, contre cet autre mode d’action intellectuelle qui consiste à être poète comme on est huissier, écrivain comme on est bandolero, critique comme on est factieux, artiste comme on est chef d’insurgés. Dans cette dernière et trop fréquente hypothèse, l’inspiration demeure esclave de l’intérêt. On fait émeute dans la littérature. On chauffe ses boulets rouges de métaphores, on pointe ses batteries d’épigrammes, pour renverser la citadelle ennemie ; on s’impose au public ; on lui dit : « Je suis maître ; tu dois me subir. » On chante le Te Deum de sa propre gloire au milieu d’une foule idiote stupéfaite. On applique à la poésie et à la philosophie les maximes du Prince de Machiavel et l’Art militaire de Végèce ; confondant le but de l’art avec celui de la politique, et oubliant que si la dernière vise au succès, l’autre cherche avant tout la beauté.

Cette confusion, qui serait dangereuse si le temps n’en faisait bientôt justice, a lieu surtout après les époques de troubles civils, lorsque tous les esprits conservent encore l’impression orageuse laissée par les révoltes et les changemens de dynasties. Pourquoi la gloire littéraire, se demande-t-on, ne serait-elle pas le prix d’une insurrection ? Qui nous empêche d’être révolutionnaires de la pensée ? Ainsi parlèrent Ronsard et Lilly, Gongora et Marino.

Les uns, après le XVIe siècle, imitent la révolte de Guise ; les autres, après le XVIIIe siècle, imitent l’outrecuidance de Bonaparte. Entre les années 1590 et 1615, le ton de la poésie et de la prose en Espagne est l’écho ridicule du ton belliqueux et insultant des Gonzalve et des Cortez. La plupart des écrivains de ce pays et de cette époque, par exemple Montemayor [5], Montalvan [6], Alarcon [7], jettent au public les plus ridicules défis. L’insolence politique et guerrière déteint sur les mœurs littéraires. Voici la préface de l’un de ces poètes rodomonts : « Lecteur, cent à parier contre un que tu es un sot. Dans ce cas, lis-moi et apprends. Si, par hasard, tu étais homme d’esprit, lis-moi et admire. » Cette mode singulière d’insulter ses juges et de narguer ses lecteurs passa en France sous Louis XIII avec toutes les modes espagnoles, et fut admirablement cultivée par La Calprenède, Scudéry et l’auteur du Voyage dans la Lune. Quant à nous, fils de la révolution française et du XVIIIe siècle, nous avons vu récemment cette même révolution passer de la place publique dans la littérature, et les Mirabeau, les Napoléon, les Robespierre intellectuels s’élancer de toutes parts à la conquête de la gloire. Ce travers n’a point élevé les véritables talens ; il n’a pas grandi les médiocrités. Les hommes distingués qui ont d’abord suivi le torrent ont toujours fini par se dépouiller, en montant, de ces scories de leur époque, et il nous serait facile de citer les plus grands, dont le génie s’est réfugié dans son vrai sanctuaire, dans cette contemplation pure et mâle, dans cette recherche solitaire de l’idéal et du beau que le tourbillon poudreux des passions contemporaines avait d’abord voilé à leurs regards.

Marino n’était point un homme de génie ; c’était un homme d’esprit, charlatan de génie. Il trouva ses contemporains préparés à se laisser séduire par les chants lascifs et les images étincelantes. Il versa le nectar italien dans la coupe d’or de l’Espagne : son siècle s’enivra de ce prestige. Des vices des deux nations, il fit sa séduction particulière ; la sensualité mêlée à l’afféterie, l’emphase dans la recherche, composèrent ce breuvage d’Armide, que le grand Corneille éloigna de ses nobles lèvres. A sa dextérité corruptrice, Marino joignit les adresses et les audaces des chefs de parti ; il eut des querelles, des amis, des ennemis, des duels, des haines, des flatteurs, des princes pour séides, d’autres princes pour adversaires. Il fut un peu Tartufe, un peu Tuffière, un peu Lovelace, un peu Figaro. L’affectation du costume, la gravité de la tenue, l’ironie secrète, l’inépuisable fécondité des œuvres, devinrent ses moyens accessoires ; et, ceignant une couronne de papier doré, il fut le dieu de l’Europe.

Il y a, nous en convenons, une puissance chez celui qui s’empare de son époque, fût-ce pour la séduire et la corrompre. Ce n’est pas chose si facile qu’on le pense, de profiter des vices d’un temps, et de le dominer par la sympathie de ses propres vices. Marino, que ses biographes nomment Marini, et que la France vénéra, de 1610 à 1650, sous le nom du cavalier Marin, sut profiter de diverses circonstances favorables, qui, ménagées par son habileté, le conduisirent au point de splendeur littéraire dont nous avons vu tout à l’heure le dernier terme.

L’Italie avait dirigé, depuis deux siècles, la civilisation intellectuelle. Après avoir produit Dante, Boccace, Pétrarque, Arioste, Tasse, Bembo, Machiavel, et presque tous les maîtres de l’esprit humain au XIVe et au XVe siècle ; après avoir présidé à l’éducation de Shakspeare et de Spenser en Angleterre, de Montaigne et de nos savans en France, l’Italie s’affaissait sur ses trophées. Le tour de l’Espagne arriva. Son génie était original et isolé. C’était une sève moins sympathique, plus altière, d’un plus dangereux exemple, parce qu’elle immolait volontiers la beauté à la grandeur et la pureté à l’éclat ; féconde en traits sublimes, riche de couleurs ardentes, inépuisable en inventions héroïques ; sève vigoureuse dont le torrent usurpateur inonda tout à coup les nations européennes, courbées devant la prépondérance des Charles-Quint et des Philippe II. La lumière plus modeste et plus sereine dont la muse italique s’était couronnée pâlit alors et sembla s’éteindre, absorbée par de plus ardens rayons. Parmi les auteurs italiens, ceux-là même qui s’élevaient avec amertume contre la domination politique de l’Espagne, tels que le satirique Boccalini, Paruta et plusieurs autres, furent les premiers à livrer la littérature de leur pays à l’invasion d’un génie étranger ; ils créèrent une prose hispanique-italienne, mêlée de finesse et d’emphase, d’éclat et de facilité. Cette transformation singulière, et en définitive malheureuse, fut opérée par Marino dans le domaine de la poésie avec le succès extraordinaire que nous venons de rapporter et que nous allons expliquer ; mais les résultats de son triomphe s’étendirent beaucoup plus loin qu’il ne l’espérait. L’Europe intellectuelle, un peu lasse déjà d’imiter l’Italie, penchait légèrement vers l’imitation de l’Espagne : elle se soumit tout entière à ce Napolitain, qui offrait un double titre à sa sympathie, un reflet espagnol dans un modèle italien.

Le hasard et l’adresse concouraient donc à sa gloire. C’était un esprit frivole, mais lumineux et varié. Jamais le côté sérieux de la vie humaine ne l’avait inquiété. Il avait passé sa jeunesse à Naples, au milieu des intrigues amoureuses ; et comme il avait aidé un de ses amis à enlever la maîtresse d’un seigneur espagnol ; on l’avait jeté en prison pour quelques semaines. De Naples et de ses délices, il avait été à Turin, où la même vie de plaisirs faciles s’était mêlée de combats littéraires couronnés d’un coup de pistolet que son adversaire tira sur lui. Merveilleux exploitateur des circonstances, habile à se mettre en scène et à se parer d’une lumière favorable, il avait donné à ce coup de pistolet tout le relief possible ; la grace de l’assassin, demandée par l’assassiné, avait jeté sur sa tête bouffonne et voluptueuse un reflet héroïque. De frivolités en frivolités, rimant sur toutes choses, brodant tous les sujets, déclarant la guerre aux anciens, abordant les peintures les plus graveleuses, attachant à ses poèmes l’enseigne du jeu de mot et du calembour, semant les poèmes de toutes sortes sur sa route aventureuse, il avait, en 1606, absorbé toutes les renommées et rejeté Dante et le Tasse dans l’obscurité.

Cette portion solide et fondamentale du talent, le bon sens, qui ne manquait pas à l’Arioste, encore moins à Cervantes, lui était étrangère. La couleur, la transparence, la verve, la facilité, la fluidité, l’harmonie, l’invention, la vivacité, la grace, la saillie de l’esprit, que de qualités ! quelle perte de qualités ! Elles ne servirent qu’à énerver encore l’épuisement italien. Au talent dépravé de Marin appartient la mission singulière que nous venons d’indiquer, que personne n’a observée et décrite ; ce fut lui qui propagea en France, et par-là en Europe, le nouveau génie italo-hispanique, génie hétéroclite et sans unité, qui s’était emparé de l’Italie nouvelle et dont le foyer se trouvait à Naples, sa patrie. Instrument de transmission aussi active que contagieuse, il vint imprégner de cette sève ingénieusement fatale une portion notable de la société française, tout l’hôtel de Rambouillet, les Cotin, les Perrault, les Boursault, les Godeau, les Voiture et les Saint-Amant. Déjà il avait produit, en 1606, dix volumes de riens sonores, de rimes amoureuses, bocagères, morales, lyriques, héroïques, satiriques, comiques, bulles d’air merveilleusement cadencées, chefs-d’œuvre d’habileté puérile. Plusieurs fragmens de son poème épique, consacré aux amours d’Adonis, s’étaient répandus en Europe, et la renommée le proclamait maître des maîtres, supérieur au Tasse, chantre des voluptés les plus délicates, arbitre du goût, roi de l’harmonie et de l’art des vers, lorsqu’un de ses compatriotes le fit venir en France. Cet italien n’était autre que Concino Concini, maréchal d’Ancre, favori de la reine, et bientôt mis en lambeaux par le peuple parisien, que toute cette cour italienne fatiguait de son luxe, de son arrogance, peut-être aussi de son élégante supériorité.

Marino avait quarante ans, l’expérience du monde, la connaissance des cours ; il profita de cette invitation, et fit sa fortune.

Le séjour du cavalier Marin à Paris est une date importante dans notre littérature.

Rue Saint-Thomas-du-Louvre, non loin de l’emplacement du Palais-Cardinal, s’élevait, en 1615, du sein des toitures aiguës qui caractérisaient les vieilles constructions de la bourgeoisie parisienne, un hôtel remarquable par le goût italien, de son architecture. C’était cet hôtel Pisani ou Rambouillet que les précieuses choisirent pour quartier-général, et que distinguaient la splendeur recherchée des ornemens, le style magnifique et coquet de ses vastes jardins, et surtout l’élégance parée des gens qui le fréquentaient. La maîtresse du logis, plus distinguée que jolie, plus gracieuse que tendre, femme italienne, Pisani par son père, Savelli par sa mère, avait épousé M. de Rambouillet, grand-maître de la garde-robe sous Louis XIII. Autour d’elle se réunissaient les débris de la cour italienne de Catherine de Médicis et les gens qui, en France, visaient au bel esprit. Vraie fille du XVle siècle italien [8], elle aimait les raffinemens et les délicatesses. Elle donna le ton à sa coterie ; dès les premières années du XVIIe siècle, on vit se préparer, sous son influence, le berceau des Cotin, des Boursault, surtout de Voiture, l’idole du lieu. Chapelain, alors jeune, préludait à son autorité dans la maison, et s’arrogeait déjà cette puissance de critique littéraire qui dispense souvent un homme de bon goût et de génie. La frivolité s’alliait ainsi au pédantisme. On avait grande horreur du langage bourgeois, du parler vulgaire, de tout ce qui sentait la place publique, le cabaret et la boutique. Un petit monde exclusif faisait cercle dans le boudoir d’Artenice ; car, pour se distinguer du commun peuple, on avait changé même de nom. Chacun empruntait un nouveau baptême d’élégance, qui à Bembo, qui à Sadolet, qui aux romans de chevalerie, mais surtout à l’Arioste et au Tasse ; car un parfum venu d’Italie embaumait de sa quintessence toute cette maison, livrée aux raffinemens exotiques et aux délicatesses inconnues.

Ce sont là ces précieuses et ces précieux contre lesquels Boileau, Racine et Molière s’armèrent, trente ans plus tard, de la colère du bon sens. Tout gentilhomme admis à pénétrer dans la « chambre du génie » (c’était le nom donné à l’appartement destiné aux lectures) devenait par là même précieux au monde. Chacune des paroles qui tombaient désormais de ses lèvres était recueillie comme précieuse. Les gens de cour briguaient la faveur d’une présentation chez Arténice ; les évêques rimaient des madrigaux pour la suzeraine ; l’évêque Godeau se parait du titre de « nain de Julie, » et tous les hommes à la mode, prenaient part à cette « illustre galanterie de la guirlande, » comme disaient les contemporains. L’hôtel Pisani menait aux honneurs et au crédit ; Chapelain le savait bien, ce pédant si prudent, qui ne négligeait aucune occasion de bénéfice. Le coadjuteur était ami de la maison ; tout le monde s’y montrait galant, amoureux des lettres, un peu frondeur, médiocrement dévot, et complètement voué aux élégans plaisirs.

Rire des précieuses après Molière, c’est bientôt fait ; mais on devrait reconnaître que le règne passager de l’hôtel Pisani a marqué une nouvelle phase dans l’histoire de la société française. La chambre d’Arténice est le vrai théâtre de cette transition singulière qui s’est opérée des troubles de la ligue au règne de Louis XIV. Au commencement du XVIIe siècle, l’hôtel Pisani continue et régularise en France l’influence du génie italien déjà soumis, par un enchaînement de circonstances bizarres que nous avons indiquées, à l’usurpation plus énergique du génie espagnol.

Les premiers membres de la coterie italienne des précieuses ne méritent pas un mépris absolu. Une nation vive, sociable, facile, imitatrice, mais exclusivement guerrière jusqu’alors, n’avait encore ni points de réunion ni habitudes de conversation élégante. Les Pisani et leurs amis, tout Italiens, comparaient avec dédain notre demi-civilisation un peu grossière à cette autre civilisation fleurie et énervée, pleine de recherches somptueuses et de graces en décadence, qui comptait par-delà les Alpes trois siècles et demi de luxe et d’éclat. On faisait donc mille efforts pour se distinguer du vulgaire parisien ; pour effacer la rouille gauloise, pour s’élever à une sphère de civilisation plus ornée et plus délicate. Depuis cent années, le rayonnement de l’Italie lettrée avait ébloui la France, comme ce bon Henri Estienne s’en plaignait amèrement [9] ; mais l’inoculation des vices et des débauches, s’opérant d’abord avec une violence effrénée, avait arrêté l’assimilation des études et des esprits chez les deux peuples. Vers la fin du XVIe siècle seulement, Desportes et Bertaut essayèrent de transplanter dans la littérature française quelques-unes des graces italiennes. Mme de Rambouillet s’empara de ce dernier mouvement, elle en fut le véritable chef, et le perpétua dans le siècle même de Louis XIV.

Elle parvint donc à fonder, au sein de l’hôtel Pisani, une véritable cour de petit prince d’Italie, une académie dorée, dansante, pimpante et versifiante, qui se pressait en babillant autour de la reine Arténice. On y inventait mille gentillesses, on y faisait mille jolis tours ; on rivalisait de fadaises agréables. C’étaient des portraits et des épigraphes, des apparitions et des mascarades, des espiègleries et des surprises, le tout assaisonné de belle littérature et de souvenirs mythologiques, pour ne pas se confondre avec les bourgeois. On ouvrait tout à coup une porte à deux battans, et la belle Arténice apparaissait en costume de Diane ou d’amazone, à la lueur de mille bougies. Un jour que l’on recevait un évêque, on disposait autour d’un rocher, orné d’une cascade, vingt nymphes vivantes et belles, assez légèrement vêtues, groupées comme dans un tableau de Guide, armées de leurs lyres et de leurs guirlandes, et qui produisaient sur « l’ame du vénérable druide une sensation extraordinaire. » Ces heureux enfans trouvaient une joie infinie dans la mise en scène italienne de ces gentilles inventions. Le génie qui planait sur les jardins enchantés et l’agréable palais de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, n’avait assurément ni sévérité ni grandeur ; mais il se distinguait par la grace et l’élégance, qualités dont on avait besoin alors : il adoucissait, par une certaine galanterie délicate, la sensualité vive et tant soit peu cavalière que notre race gauloise a toujours laissé paraître en affaires d’amour. Tout le mouvement intérieur de cet hôtel de Rambouillet, plaisanteries, surprises, ballets épigrammatiques, représentations mythologiques, enfantillages charmans, conduisait doucement la société française à son beau développement du siècle de Louis XIV. Anne d’Autriche et le cardinal de Richelieu firent dominer l’influence espagnole ; Mazarin et les Pisani continuèrent à soutenir un débris de l’influence italienne déjà modifiée. Une certaine liberté d’opinions politiques donnait plus de vivacité aux plaisirs puérils de la coterie des précieuses. Richelieu n’aimait guère l’hôtel de Rambouillet ; Mazarin comptait ses plus vifs ennemis parmi les habitués de ce palais. L’esprit français y conservait sa vivacité frondeuse, qui se raffinait et se subtilisait chaque jour. La manière de tapisser les appartemens, de tenir une grande maison, était enseignée aux gentilshommes de France par l’exemple de Julie d’Angennes ; et quand Marie de Médicis voulut construire son palais du Luxembourg, elle exigea que les fenêtres en fussent dessinées sur le modèle des fenêtres italiennes de l’hôtel Pisani.

Ce fut donc une grande joie parmi les premiers adeptes de ce cercle italien qui venait d’éclore en 1606, quand on apprit que le plus grand poète de l’Italie, le Marino, invité par le maréchal d’Ancre à visiter la France, allait se rendre à Paris. Il n’y apporta point ce que l’on espérait. On attendait de lui les fruits de la civilisation italienne pure, la poésie du Tasse et de l’Arioste, le génie d’un siècle écoulé. Mais lui, représentant d’une société nouvelle, dénuée de toute énergie, sans ame politique, sans nationalité et sans courage ; lui, mélange hétérodoxe des languissantes voluptés de l’Italie et des inventions arabes de l’Espagne, joignant le cliquetis des mots à la sonorité des phrases, et l’exagération des images à la subtilité des concetti ; rachetant tous ces vices par une limpidité de diction [10] extraordinaire et une fécondité d’imagination étrange, il communiqua aux esprits français un double ébranlement. Les uns, comme Cyrano, Balzac, Scarron et Rotrou, inclinaient vers l’imitation espagnole ; les autres, comme Saint-Amant, Voiture, Durfé, préféraient les modèles italiens ; mais tous acceptèrent l’autorité d’un poète à la fois italien et espagnol.

Dieu sait quelle fête lui fut faite. Il avait, je l’ai dit, l’expérience de la vie et la connaissance des hommes il se montra peu, afin de ne pas user l’idole. Il amassa beaucoup d’argent, se doutant apparemment que c’était là le plus clair résultat de sa gloire. Il ne se communiqua guère que par ses œuvres, que l’on admira sur parole. Plus intéressé que vaniteux, plus habile que facile à séduire, il se moqua de tout le monde, et commença par jouer le maréchal d’Ancre. Concini, après la première audience accordée à Marino, lui dit en français qu’il pouvait se faire remettre cinq cents écus d’or au soleil par son trésorier. C’était déjà une somme assez ronde ; mais notre Napolitain, qui, disait-il, ne comprenait pas bien le français, en demanda mille, qu’il toucha [11]. « -Diable ! (s’écria en italien le maréchal, la première fois qu’il rencontra Marino) vous êtes bien Napolitain, mon cher cavalier ! On vous donne cinq cents écus, et vous vous en faites payer mille ! — Excellence, répliqua-t-il, votre altesse est heureuse que je n’aie pas entendu trois mille. Je ne comprends rien à votre français. » - Enfermé dans une mauvaise auberge de la rue de la Huchette, n’affichant aucun luxe, se refusant aux avances et aux politesses des beaux esprits, envoyant à Naples, pour la construction de son palais et le paiement de ses tableaux, l’argent qui lui venait de toutes parts, il se parait d’une hypocrisie de distraction poétique et d’abstraction savante qui le faisait passer pour un génie. On racontait avec admiration à l’hôtel Pisani que le cavalier, assis devant le foyer de son auberge, absorbé par la méditation et la composition d’une stance, avait laissé brûler sa jambe, sur laquelle un tison embrasé avait roulé sans qu’il s’en aperçût. D’ailleurs, il avait fort à faire. Jour et nuit il travaillait ses dithyrambes en l’honneur du pouvoir ; c’était assez pour lui de couvrir de stances hyperboliques la nation ; le roi défunt, la reine régente, le maréchal d’Ancre et le petit Louis XIII. Marie de Médicis, dont il a loué la bouche, les mains, le pied, les cheveux et la taille en plus de six cents vers, les premiers qu’il ait faits à Paris, trouvait à juste titre que c’était le plus grand des poètes du monde, et lui assurait une pension de deux mille écus d’or. Toutes les fois que la grande carosse dorée de Marie de Médicis rencontrait près du Louvre le cavalier Marin sur sa petite mule, la femme de Henri IV faisait arrêter sa voiture et causait long-temps avec ce merveilleux poète, qui devait transmettre à une postérité reculée les beautés corporelles de la reine : le bellezze corporali de la reina. Le boudoir d’Arténice était en extase devant le maigre cavalier ; on attendait avec impatience la publication, l’apparition complète de l’Adonis, ce grand poème dont il avait déjà publié quelques parties, et qui devait plonger l’Iliade et l’Odyssée dans le néant. Dès que les vingt chants de ce poème furent enfin imprimés, Chapelain, l’oracle du goût, prouva savamment, dans une lettre à M. Fauveau, laquelle sert de préface au chef-d’œuvre, que l’Adonis ne pouvait être autrement conçu, autrement écrit, selon les règles d’Aristote. Il fallut que le marquis de Manso, qui se trouvait alors à Paris, arrachât le Marino à son auberge de la rue de la Huchette, et le logeât chez lui (splendidamente l’allogiò, regiamente l’accompagnò, e magnificamente cavalli e altri nobili arredi domar li volle). Le Marino riait dans sa barbe de cet enthousiasme, et ne ménageait guère la nation qui faisait sa fortune. Il avait raison. Non-seulement cet engouement prêtait à la raillerie, mais les mœurs et les costumes de cette confuse époque, dont Callot est l’interprète le plus lumineux, étaient pour lui un sujet d’ironie continuelle. Il écrivait à son ami, don Lorenzo Scoto, Espagnol, une lettre digne de Quevedo [12], imprimée à la fin de cette détestable édition de l’Adone, publiée à Paris, 1680, sous le nom d’Amsterdam, et qui, sauf quelques obscénités impossibles à reproduire, mérite d’être lue. La bouffonne médiocrité de cet esprit, qui ne voyait en France, sous Henri IV ou Louis XIII, autre chose que des fraises empesées et des bottines enrubannées, la vivacité frivole du Napolitain, la spirituelle pantalonnade de ce roi littéraire qui trôna pendant vingt ans, y apparaissent d’une manière fort piquante, et, disons-le, fort instructive.

« Apprenez que je suis à Paris (écrit le Marino), m’adonnant sans réserve à la langue française, dont je ne sais encore que deux mots oui et non. C’est un assez beau progrès : tout ce que l’on peut exprimer au monde se résout en négation et en affirmation. Que vous dirai-je du pays ? C’est un monde pour la grandeur, la variété la population ; un monde aussi d’extravagances. Notre globe n’est beau que par l’extravagance ; il ne vit que de contrastes, dont l’union se soutient. La France est le lieu du monde où il y a le plus de contrastes et de ces choses disproportionnées dont l’harmonie discordante soutient un pays. Costumes bizarres, folies terribles, mutations continuelles, guerres civiles perpétuelles, désordres sans règle, excès démesurés, combats, querelles, violences, embrouillaminis, ce qui devrait la détruire la fait subsister. Je vous dis que c’est un monde, un mondasse plus extravagant que le monde même. Tout y va sens dessus dessous. Les femmes y sont hommes, les hommes femmes. Les femmes sont reines à la maison et gouvernent tout. Les hommes usurpent la coquetterie, la pompe et l’élégance des femmes. Celles-ci s’étudient à sembler pâles, et vous diriez qu’elles ont toutes la fièvre quarte. Pour paraître plus belles, elles se mettent des mouches et des emplâtres sur la figure. Elles sèment leur chevelure d’une certaine farine qui blanchit leur tête, si bien qu’au premier aspect je les crus toutes vieilles. Quant aux costumes, elles s’environnent de certains cercles de tonneaux, qui s’appellent vertugadins, et qui leur donnent l’air solennel ; elles occupent plus d’espace. Voilà pour les femmes. Les hommes, dans les grands froids, se promènent en chemise. Il est vrai que la plupart ont soin de placer un habit sous la chemise. Ils ont la poitrine ouverte, de manière à ce que cette chemise flotte au vent. Les manchettes sont plus longues que les manches, on les renverse sur le poignet, de manière à ce que de tous côtés la chemise empiète par dessus l’habit. Les hommes sont toujours bottés et éperonnés, et c’est une de leurs plus notables extravagances. J’en ai vu qui n’avaient pas un seul cheval dans leur écurie, qui peut-être n’avaient pas monté à cheval de leur vie, et qui ne se montraient jamais sans être bottés et éperonnés à la cavalière. Ils ont vraiment raison de prendre pour symbole le coq gaulois, qui a toujours ses éperons aux pattes. Coqs par les éperons, ils sont cardinaux par le reste de leur costume, la plupart du temps rouge, quant à la cape et au pourpoint. Le reste de leurs habits est mêlé de tant de couleurs, qu’on dirait une palette de peintre. Ils portent des panaches plus longs que des queues de renard, et sur la tête une seconde tête postiche qu’on appelle une perruque.

« Voilà les habits qu’il faut que je porte pour être à la mode ici. O mon Dieu, si vous me voyiez engoncé dans ce vêtement de mameluck, vous ririez de toute votre ame ! Mes braguettes, laissant passer la chemise, sont à peine retenues sur mes hanches. Quant à leur profondeur, je doute que le grand Euclide pût la déterminer… Tout cela est fortifié d’aiguillettes d’argent qui rendent ma situation fort difficile en certaines circonstances. Il a fallu deux aunes entières de dentelles pour me couvrir les jambes jusqu’à la moitié du mollet elles me battent perpétuellement la jambe. L’architecture de ce bel ornement, dont l’inventeur était certes un homme très ingénieux, est dorique ; il a son contre-fort et son ravelin, bien justes, bleu plissés, bien arrondis, bien exacts. N’oublions pas qu’il faut placer sa tête au milieu d’un bassin de mousseline empesée dans lequel elle reste roide, comme si elle était de stuc. Quant à la chaussure, elle tient lieu à la fois de bottes, d’escarpins et de bas, et ne ressemble pas mal aux bottines de certaines vieilles gravures représentant le seigneur Eneas. Pour les faire entrer, il ne faut pas se fatiguer beaucoup ni battre du pied la terre ; l’ouverture en est si large, que l’on marche presque toujours à demi déchaussé. Sur le cou-de-pied s’étalent de belles rosettes, ou plutôt des têtes de choux formées de rubans qui me donnent beaucoup d’analogie avec les pigeons pattus. Le talon est soutenu par un supplément de deux ou trois pouces qui vous procure des airs d’altesse. Mon grand chapeau de Lyon, en feutre brun, porterait ombrage au roi de Maroc ; il est plus aigu qu’un clocher de village. Ici, d’ailleurs, tout est pointu, chapeau, pourpoint, bottes, coiffures, cerveaux, et jusqu’au toit des maisons. Les gentilshommes passent la nuit et le jour à se promener, et, pour une mouche qui vole, ils se défient au combat. Duels de voler ; épée au vent. Ce qu’il y a de pire, c’est qu’un cavalier qui a cette fantaisie en tête choisit ordinairement pour second le premier venu, même quand il ne le connaît pas, et, si ce dernier refuse, il est déshonoré ; en voilà une d’extravagance ! Quelqu’un de ces jours, vous apprendrez que j’ai paré la tierce et la quarte en l’honneur d’un inconnu, et que je me suis laissé tuer par politesse. Entre amis on se fait tant de cérémonies et de complimens, que, pour arriver à une bonne révérence, il faut aller à l’école chez un maître à danser, une conversation entre deux personnes commençant toujours par un ballet.

« Les dames ne font pas scrupule de recevoir des baisers en public, et on les traite avec tant de liberté, que le berger peut dire son fait à sa nymphe tout haut et très commodément. Au reste, on ne voit que jeux, ballets, festins, conversations, bals, mascarades et bonne chère. On tue plus de bestiaux en un jour que la nature n’en produit en un an. Ce ne sont que chapons embrochés, gigots et côtelettes qui tournoient jour et nuit devant un feu d’enfer et qui prouvent ainsi le mouvement perpétuel. On vend l’eau ainsi que les capres, le fromage et les châtaignes. Quant à des fruits, il n’en est pas question. Il vous faudrait donner des sacs d’or pour un limon ou une orange. Le vin coule à torrens, et vous voyez perpétuellement la bouteille passer de main en main… Tout cela n’est rien auprès de l’extravagance du climat qui, se conformant à l’humeur des habitans, n’a ni stabilité ni constance. Les quatre saisons ont coutume de se montrer quatre fois par jour. Aussi faut-il se munir de quatre manteaux au moins, pour en changer à toute heure : le premier, pour la pluie ; le second, pour la grêle ; le troisième, pour le vent, et le quatrième pour le soleil. Au surplus, le soleil fait ici comme les femmes, ne se montrant jamais qu’en masque. La pluie est très favorable à la bonne ville de Paris ; elle lave les rues qui, autrement, sont couvertes d’une diable de boue plus tenace que la poix. Ils ont sur leur Pont-Neuf, au-dessous de l’horloge qui sonne les heures, une statue de la Samaritaine, apparemment pour que les femmes de ce pays suivent son exemple et se pourvoient chacune de cinq maris. Leur langage est rempli d’extravagances ; ce que nous appelons or, ils l’appellent argent ; la collation est un déjeuner : une cité, une ville. Ils ont emprunté à Godefroy de Bouillon une partie de son nom pour nommer ainsi le jus de la viande. Porter une botte ne veut pas dire donner un coup d’épée, mais être chaussé. Quand je reviendrai à Turin, préparez-moi un beau balcon où je me mettrai, avec mes habits français, comme un perroquet magnifique pour servir d’amusement aux petits enfans le jour du mardi gras. »

Je n’aurais point cité cette bouffonnerie, si elle ne résumait en quelques pages toute la valeur intellectuelle de ce Marino, qui fut dictateur littéraire et usurpa en Europe la noble place que Goethe et Voltaire devaient occuper plus tard. Corneille vivait, et son talent allait être fort discuté. Montaigne venait de mourir ; la seule Mlle de Gournay protégeait sa mémoire. Cervantes languissait dans la dernière indigence ; Shakspeare oublié plantait ses choux à Stratford-sur-Avon. Marino les éclipsait tous. C’était le grand homme ! Voyez un peu ce que c’est qu’un grand homme !

Il avait sa pension de 2,000 écus ; l’Adone était imprimé. Sa gloire était affermie, sa galerie de marbre était construite ; l’hôtel Pisani et la cour se prosternaient devant lui. Rome l’attendait, Naples l’appelait. Il n’était pas de trempe à exposer sa vie et sa renommée pour son protecteur Concini. A peine le maréchal d’Ancre et sa femme eurent-ils été sacrifiés à la fureur du peuple et à la froide colère du jeune Louis XIII, notre cavalier eut peur et s’en retourna à Rome, puis à Naples, où nous l’avons vu faire son entrée triomphale.

C’est ici le lieu d’examiner en détail les œuvres qu’il a laissées et auxquelles les peuples civilisés décernaient des récompenses si magnifiques. Leur caractère et leur stigmate, c’est la frivolité ; c’est un babil poétique, sans trêve et sans borne, sans passion et sans élan, sans sérieux et sans grandeur. Quand les empires meurent, les avocats dominent ; quand les littératures tombent, les parleurs triomphent. Les avocats conduisent la pompe funèbre des civilisations, les rhéteurs se chargent d’ensevelir les littératures. Si l’on veut consulter l’histoire, on verra l’art prétendu oratoire, c’est-à-dire le verbiage usurpateur, envelopper de sa prose l’empire romain mourant. Si l’on jette les yeux sur les annales littéraires, on verra la littérature grecque et italienne expirer sous le même linceul du verbiage poétique, sous ces draperies brodées d’une parole qui ne couvre plus d’idées. Marino, l’éternel bavard poétique de cette époque, le véritable promoteur de la décadence italienne, débuta par une chanson (les Baisers (I Baci), qui courut toute l’Italie. Elle réunissait les deux principaux mérites de tous ses ouvrages, le sentiment de la volupté et celui de l’harmonie.

Il avait à peine vingt ans quand il l’écrivit, et tous ses défauts s’y trouvent déjà. Mais ce n’étaient pas des défauts faibles, communs, vulgaires ; c’était le charlatanisme de l’expression, le contraste, l’effet, la violence, la singularité, l’imprévu, poussés au dernier terme. Ces pauvres Baisers devenaient tour à tour une médecine [13], une trompette[14], un combat [15], une offense [16]. La bouche était une douce guerrière [17], une prison agréable [18], un corail mordant [19], une mort vivante ; toutes ces inventions inouïes, qui devaient étinceler dans les milliers de vers que la plume de Marino allait donner au monde, se jouaient au milieu d’une description presque pathologique dans la curieuse recherche de ses détails, et dont tous les boudoirs italiens furent amoureux. L’éclatant succès des Baisers avertit le Marino de la gloire particulière qui lui était réservée. On vit couler de sa plume, comme un flot qui ne tarit plus qu’à sa mort, les Rimes « bocagères, champêtres, lugubres, amoureuses, capricieuses, héroïques, maritimes ; » le Chalumeau, recueil d’idylles ; le Massacre des Innocens, le Temple, les Panégyriques, et enfin l’Adonis, que Marino termina en France. Tragique ou comique, descriptif ou passionné, le Marino ne sortit jamais du sillon tracé par son premier ouvrage. Il trouvait à ce genre de triomphe une facilité qui le charmait : il ne s’agissait plus ni de penser, ni de rêver, ni de combiner un plan, ni de chercher la pureté exquise de la forme. A quoi bon se diriger vers l’idéal de, Virgile et du Tasse ? N’est-ce pas assez d’étonner l’esprit et de réveiller les imaginations libertines ? Les étoiles, chez le Marino, deviennent les torches du convoi du jour :

Tremoli flamme belle,
Dell’ esequie del di chiare facelle ;

elles se transforment ensuite en danseuses perlées, puis en fleurs vivantes, et ainsi de suite, pendant vingt strophes. Ce brodeur de poésie avait des ressources éternelles et toutes prêtes. La fécondité des images ingénieuses et colorées le sauvait. Ne parlant jamais à l’ame, jamais à la rêverie, il faisait de chacun de ses vers un sujet d’étonnement nouveau pour le lecteur. C’était là ce qu’il appelait ne pas imiter les anciens, et rejeter les vieilles modes : « Au diable, s’écrie-t-il quelque part, les toques à la Pétrarque et les pourpoints tailladés comme en portaient nos pères ! » Cette originalité prétendue, devenue calcul, réduisait la poésie à un mécanisme méprisable. La poésie, qui naît de l’émotion et qui tend à la beauté suprême, perdait ainsi sa chaleur intime et sa grace extérieure. Elle se détachait de tous les sentimens honnêtes et sérieux de l’homme ; elle flattait tous les vains caprices de l’esprit et toutes les sensations vulgaires du corps. Prodiguant les madrigaux et les stances, elle courait, comme une flamme inféconde et sans ardeur, sur la gaze des boudoirs et sur les stériles fleurs dont une beauté vénale est parée. Elle était immorale parce qu’elle était frivole, et vicieuse parce qu’elle était sans amour.

Nous ne parlerions point de cette poésie avec détail, nous ne lui consacrerions pas une attentive analyse, si elle n’avait trouvé en France un accueil trop tendre et trop hospitalier. Elle laissa dans notre littérature une trace qui, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ne s’est point effacée. Secondant de son exemple et appuyant de l’autorité de son nom les efforts de l’hôtel de Rambouillet ; véritable père des galanteries sur une comète par l’abbé Cotin, sur un petit chien, sur un baiser, sur un bouquet, sur un ruban, Marino a donné naissance à la poésie enrubannée de Voiture et au style pompadour de M. de Bernis. Vous n’avez qu’à lire un volume de ses vers pour y retrouver toute la menue poésie de notre XVIIIe siècle, et les petites graces qui parsemaient le boudoir d’Arténice. Le hasard de sa naissance et de sa position rendit son influence double. Italien, il servit, mais uniquement sous le rapport du mauvais goût et de l’emphase arabe, l’invasion espagnole. Son arrivée en France, en 1615, coïncide avec la publication des mémoires espagnols d’Antonio Perez, dont il parle dans ses lettres [20] ; de ce Perez aujourd’hui fort oublié, important alors, ami d’Essex et favori de Henri IV. Il faut voir comment Walter Raleigh et le philosophe Campanella [21] s’expriment sur le compte de ce même Perez, secrétaire de Philippe II, premier introducteur de l’imitation espagnole en France. Marino fut le second.

Ce n’était plus un Italien véritable, un peintre exquis de la beauté, un adorateur de la forme pure et de la grace extérieure ; il cherchait un coloris plus chaud que celui du Tasse et de l’Arioste ; il essayait des alliances d’idées nouvelles, il voulait étonner avant tout, et regardait la surprise comme le grand but de la poésie.

E del poeta il fin la maraviglia ;
Parlo dell’ eccellente e non del goffo.
Chi non fa stupir vada à la striglia.

Il renvoie à l’étrille quiconque ne cause pas la stupeur. Il a son système, qu’il développe fort longuement dans ses lettres et dédicaces, et spécialement dans celles qu’il adresse au poète Achillini, son élève, pire que le maître, comme cela arrive toujours. On remarque surtout en lui un mépris hautain de la critique et des critiques, mépris qu’il accommode de toutes façons et qu’il assaisonne de métaphores et d’épigrammes. « A quoi bon ces juges ridicules, ces arbitres prétendus, ces eunuques littéraires ? Que viennent faire parmi nous ces gardiens impuissans du sérail ? Quelle autorité peuvent prétendre ces misérables douaniers de la pensée, ces argouzins de l’art, ces commis de l’octroi poétique, lesquels s’en vont fouillant notre bagage, au risque de le flétrir et de la gâter ? Mais leur pouvoir est peu de chose. Ils croassent comme les grenouilles, ne pouvant ni chanter ni mordre. Dieu bienfaisant n’a donné ni dents aux habitans des marais, ni génie aux critiques, et c’est une véritable bénédiction. Si les uns avaient des dents et les autres du génie, tout voyageur serait forcé de marcher avec une cuirasse et des cuissards, et aucun poète ne pourrait faire de chefs-d’œuvre. »

C’est ainsi que notre homme d’esprit défendait son mauvais goût et sa révolution. Les contemporains adoptaient comme excellentes et ses raisons et ses poésies. Prédisposés à l’admiration du goût mixte qu’il introduisait, à moitié vaincus par la contagion universelle de l’influence espagnole, séduits par ce nouveau coloris comme par un enchantement, ils proclamèrent roi des poètes le versificateur hybride, qui, de deux génies admirables dans leur sève distincte et leur développement naturel, composait un mélange faux et menteur. La France, qui se débattait aveuglément dans sa recherche d’une élégance idéale, calqua les défauts de Marino, qui n’était plus, à vrai dire, ni Espagnol ni Italien, et crut imiter l’Italie ; il fallut trente années de lutte et d’efforts pour que le bon sens et la sagacité de la nation se dépouillassent de cet encombrement ridicule. La langue française s’était cependant enrichie, et parmi beaucoup de folies et de vaines affectations, on avait réalisé des conquêtes ou du moins des acquisitions précieuses.

Alors Boileau, entouré des génies plus féconds et non moins sages de Molière, Racine et Pascal, vint, massue en main, détruire les admirations dangereuses du demi-siècle qui le précédait. Marino fut traîné aux gémonies avec Théophile et Saint-Amant, ses fils naturels.

Quiconque révoquerait en doute l’influence exercée par ce versificateur fécond, nierait l’autorité de tous les mémoires contemporains, Conrart, Pelisson, Chapelain, Tallemant des Réaux. Il récuserait Marino lui-même, qui, dans sa préface adressée à l’Achillini, cite comme ses imitateurs Desportes, Vaugelas, Durfé et plusieurs autres. Faute d’étudier d’assez près le cours parallèle des littératures étrangères, on n’a pas dit de quelle puissance s’est long-temps armée cette école italo-hispanique, dont Marino, admiré au commencement du dix-huitième siècle, s’est fait le représentant et le dieu. Les défauts de Voiture, de Cotin, de Viaud, de Saint-Amant, n’ont pas d’autre source que cette imitation d’un mauvais modèle. La célèbre apostrophe de Théophile Viaud, s’adressant au poignard de Pyrame :

Il en rougit, le traître !

est du Marino tout pur.

O bella incantatrice !
Quel tuo si dolce canto
Dolce canto non è, ma dolce incanto !

reproduit absolument, sous une forme variée, le fameux distique ridiculisé par Molière :

Ne dis pas qu’il est amarante,
Mais dis-nous qu’il est de ma rente ?

lorsque Saint-Amand se livre à son minutieux amour des détails infinis,

Mettant les poissons aux fenêtres

et montrant

Le petit enfant, qui va, saute, revient,
Et joyeux, à sa mère, offre un caillou qu’il tient ;

il copie littéralement l’Adone. Le Moïse sauvé, qui développe en arabesques souvent légers, toujours frivoles, une histoire héroïque, est composé sur le modèle de ce vaste poème, et vous croyez lire le cavalier Marin, quand vous trouvez chez Saint-Amant

Ces nageurs écaillés, ces sagettes vivantes
Que nature empenna d’ailes sous l’eau mouvantes,
Montrant avec plaisir en ce clair appareil
L’argent de leur échine à l’or du beau soleil.

M. de Sismondi, dans son Histoire des Littératures du Midi, avoue qu’il n’a pas lu l’Adone, et il en parle avec un dédain rapide. Mais ce poème en dix mille vers a régi pendant vingt années le monde poétique ; le Guide s’est inspiré de ses inventions. Toutes les épîtres à Chloris, dont la monarchie française s’est vue inondée n’ont pas d’autre source. Pour imitateurs, Marino a trouvé d’abord Saint-Amant, Chapelain, Voiture, Viaud, Cotin, Ménage, toutes les victimes de Boileau, et pour imitateurs involontaires, Dorat, Bernis, le marquis de Pezay et leur suite. En vain le sage et sévère législateur lança la fondre contre l’idole italienne, l’autel tomba, les adorateurs survécurent ; depuis Fontenelle jusqu’à Dorat, les madrigaux sur une jouissance et les stances « sur un petit chien que la marquise tenait dans ses bras » composent l’héritage direct légué par le cavalier Marino à la France. Beaucoup plus puissant sur l’avenir que le Tasse, qui résumait le platonisme et le christianisme, c’est-à-dire le passé, Marino, chantre des voluptés galantes, a précédé Boufflers, Parny, Dorat, Bertin, tous moins richement doués que lui par la nature, mais quelques-uns plus purs et plus sévères dans l’emploi des mêmes artifices poétiques.

On n’a pas plus de facilité, de variété, de flexibilité, d’esprit, enfin de talent que ce poète. Chez lui, comme à la surface d’un lac sans profondeur, se reflète une civilisation que la volupté affaisse. Comme elle, il s’amuse ; il ne tend à rien de grand, n’imagine rien d’utile, n’invente rien de fort. Dans le chant quinzième de son poème, il consacre cent dix strophes à une partie d’échecs jouée par Vénus et Mercure. Il est impossible de déployer une versification plus souple, une plus étonnante dextérité d’artiste, une plus grande fécondité de ressources. Les règles du jeu sont exposées nettement. Vous suivez la partie entière ; vous la jouerez au club quand vous voudrez. Mercure triche ; Vénus s’en aperçoit ; une suivante a secondé Mercure dans sa ruse, Vénus lui jette le damier à la tête, elle meurt sur le coup, et reste métamorphosée en tortue ; tout cela remplit cinq cents vers merveilleusement tournés. Le poète, adoptant le premier sujet venu, attendait du hasard son inspiration passagère. La source poétique ne jaillissait, chez lui, ni des profondeurs de l’émotion, comme chez le Tasse, ni de la vive perception des féeries de la nature, comme chez l’Arioste. Marino eût rimé une séance de notre chambre des députés. Ainsi le néant de l’ame se reproduit dans le néant des œuvres. Quoi que l’on dise, le talent ne suffit pas. Il est dominé par une inspiration plus élevée, et c’est une étude d’un profond intérêt, d’une sérieuse grandeur, que celle des littératures qui avortent, et que le talent même ne peut plus féconder, quand l’énergie morale a péri.

Voyez un peu à quels dangers la France eût été exposée, si le génie de son peuple n’eût porté en lui-même le contre-poison d’un bon sens ironique et d’un jugement exquis. Sa souplesse naturelle et sa mobilité invincible l’entraînaient vers l’imitation. Son éducation première, il l’avait reçue de Rome dégénérée ; ses bégaiemens s’étaient modelés sur les accens mesquins ou prétentieux d’Ausone et de Sidoine Apollinaire. Il avait ensuite traversé les détestables écoles du pédantisme scolastique pendant le moyen-âge et de l’allégorie froide au XVe siècle. Son idiome n’était après tout qu’un jargon romain, plus rauque vers le nord, plus suave vers le midi. Il n’apportait pas au monde cette énergie primitive, cette sève natale et intime, cette nouveauté féconde, ce caractère essentiellement propre et original que la nationalité teutonique devait à sa position, toujours isolée du monde romain. Il n’avait pas reçu non plus, comme le génie italien, la tradition directe et l’héritage immédiat de la langue et du génie antiques. Enfin, après avoir recueilli le misérable legs de la décrépitude romaine, il subissait l’influence de la moderne décadence italienne et de la littérature espagnole dégénérée. Cet amas de mauvaises leçons et de mauvais exemples tombait sur la nation la plus souple, la plus active, la plus apte à l’imitation, la plus amoureuse de changemens. Un facile et naïf attrait l’emportait tour à tour vers ces vices nouveaux, d’autant plus séduisans pour elle, qu’elle n’avait dans sa nature rien de l’emphase ibérique ou de la langueur italienne. Mais si elle se laissa séduire, elle ne se laissa jamais absorber ; la broderie de ces nuances étrangères vint colorer le ferme tissu de l’intelligence française, et le fond de la trame résista toujours ; il se présenta chez nous, de siècle en siècle, des réparateurs actifs qui s’opposaient à l’excès funeste des envahissemens extérieurs et faisaient reparaître dans sa verte saveur la puissante sagacité de notre esprit national.

Tels furent Calvin, Montaigne, Pascal, Bossuet dans la prose, Marot, Malherbe, Corneille, Racine, Boileau, Lafontaine dans la poésie. Non qu’il faille regarder tous ces grands écrivains comme hostiles à l’influence étrangère. Ils l’adoptaient en la réglant. Ils opéraient une fusion habile, au sein de laquelle l’esprit français dominait toujours. Marot et Rabelais sont en grande partie Italiens ; Corneille s’est assimilé tout ce que l’Espagne avait de plus grand ; chez Racine lui-même, une douce lueur émanée de Guarini et de la Diane de Montemayor, se joue avec une grace et une réserve divines. Mais ceux que la faiblesse ou l’exagération de leur intelligence ne garantirent pas d’une imitation d’esclave, Balzac avec ses phrases espagnoles, Voiture avec ses concetti hispano-italiens, Cyrano, cousin-germain de Quevedo, Saint-Amant, héritier direct du Marino, n’ayant pas assez de bon sens pour avoir du génie, mais doués d’assez de talent et d’esprit pour aider le progrès général suivi par notre idiome, brillèrent un instant, puis disparurent, laissant des noms équivoques.

Il serait fort difficile d’associer ou d’intéresser le lecteur moderne à une analyse de l’Adone. C’est à la fois un compromis entre la mythologie grecque et la féerie chevaleresque, entre la tragédie et l’imbroglio, entre l’hymne érotique et la description épique, entre les couleurs chrétiennes et arabes de l’Espagne et les souvenirs païens de l’Italie voluptueuse. C’est quelque chose de faux et d’incomplet, comme si deux nuances ennemies, deux lumières inconciliables cherchaient à se pénétrer sans y parvenir ; à peine osons-nous rejeter dans une note l’échantillon de ce style [22], que tous les beaux-esprits admirèrent ; style facile et étourdissant, fluide et coloré, italien et espagnol : sans arrêt, sans goût, sans pureté, mais scintillant d’une lueur phosphorescente et d’une verve qui fatigue le lecteur.

Si le style et la composition trahissent une intelligence médiocre et incomplète, la voluptueuse recherche des détails témoigne des incurables misères dans lesquelles l’Italie sociale était tombée. Le Marino n’est point licencieux dans le sens vulgaire du mot. Ses expressions ne sont point grossières ; il cueille la fleur de l’ame sur des lèvres fraîches :

Da le sue labra il fior de l’aima coglio.

Les plus voluptueux de ses tableaux, revêtus d’une certaine chasteté apprêtée, ne blessent d’abord ni l’oreille par des expressions déshonnêtes, ni l’imagination par des groupes lascifs ; mais à peine la stance de Marino s’est-elle déployée, toute cette gaze déliée et vaporeuse vous laisse apercevoir un raffinement extraordinaire de voluptés étudiées et de recherches plus que savantes. Ses réticences naïves sont plus obscènes que la nudité ; il use toujours d’une expression décente comme d’une amorce. Les Baisers de Jean Second sont des œuvres modestes, si vous les comparez aux rimes amoureuses de Marino. Parny et Bertin, assez érotiques, n’approchent point de ce chant de l’Adone, intitulé I Trastulli. Ce n’est pas qu’il se montre jamais violent ou emporté ; mais il se complaît dans une certaine politesse de lasciveté élégante et pour ainsi dire systématique. Professeur de sensualité, martre es-arts dans cette doctrine, il nous présente froidement, gravement, comme une sorte de philosophie mystique, avec une méthode honnête et complaisante, les derniers raffinemens d’un sybaritisme étudié. Il est plein de ménagemens pour notre modestie ; mais le nuage sévère que Virgile et sa douce pudeur répandent sur la grotte des amans ne lui appartient pas. Semblable à ces danseuses irritantes auxquelles l’hypocrisie du voile sert d’excuse et de séduction, il s’adresse à des gens habiles aux voluptés, blasés sur leur emploi, désireux de raffinemens, et qui distillent lentement le plaisir. Dix strophes suffisent à peine à Marino pour un baiser donné dans les règles. Sa volupté n’a ni fureur ni pudeur. Ce n’est ni une bacchante ni une amante. C’est une courtisane jeune, belle, habile et énervée.

Nous avons vu le Marino transmettre à la France, et le premier, ce goût espagnol-italien qui modifia toute la littérature sous Louis XIII. Nous avons vu par quel concours de circonstances dues en grande partie à l’autorité politique de l’Espagne, ce poète, dénué de bon sens, devint le maître du champ-clos littéraire. Il faut avouer aussi, pour expliquer son action et ses triomphes, que c’était un homme plein d’habileté. Les dédicaces ne lui faisaient pas faute, et dès qu’il entrevoyait une cassette prête à s’ouvrir, sa veine jaillissait, débordait et inondait le papier. Il écrivait, par exemple, pour la maréchale d’Ancre, son Tempio, dédié all’ illustrissima et eccellentissima madama la maresciala d’Ancra. Ce Temple, éloge de Henri IV, de Marie de Médicis, de la France, et de tout ce qui peut lui être utile, a cent quatre-vingt-dix-sept strophes de six vers chacune, strophes qui murmurent comme un ruisseau de parfums nauséabonds roulant avec une misérable et monotone fluidité. Il connaît les femmes il sait que les reines sont femmes ; aussi couronne-t-il ce temple par cent soixante-deux vers, qui contiennent tous les détails dont j’ai parlé sur les bellezze corporali della reina. L’introduction ou portique du même poème est une lettre à la maréchale d’Ancre, soleil de vertu, pôle de sagesse, et une multitude de choses semblables. Quant aux beautés de la reine, il n’en oublie pas une :

Della chiama sottil la massa bionda ;


Non plus que la margelle divine de son front, qui complète une strophe, ainsi que les épicycles des yeux, qui sont noirs et qui brillent en douze vers, et une multitude d’autres objets dont la description hardie trouva grace apparemment près de sa majesté ; sentiers de lait, vallées de lys, sillons de neiges :

Sentier di latte, onde van l’alme al cielo ;
Valle di gigli, ove passeggia Aprile,
Canal d’argento, che distilla odori,
Solco di neve, che favilla ardori.

C’est surtout pour le nez de Marie de Médicis que le poète se trouve saisi d’un enthousiasme dithyrambique ; ce nez est un édifice blanc, qui élève son petit mur entre deux prairies de neige pourpre et de pourpre blanche :

Sorga nel mezzo un edificio bianco
Eletto a terminar con muro breve
Posto colà fra’l destro prato e’l manco
Il candid’ ostro e la purpurea neve.

J’aimerais bien à vous raconter toutes les merveilles de ce nez ; je pourrais vous dire aussi combien la petite moustache de Marie de Médicis, forêt très légère, avait de charme pour le poète, et comment on lisait, écrits en brun, dans la pupille de ses yeux, ces mots : Ici est le soleil !

Voilà pour quelles raisons cet homme puisait à pleines mains la renommée dans le trésor de la sottise publique, et les écus d’or au soleil dans la cassette royale. Voilà pourquoi il causait avec la reine au milieu de la rue, commandait des tableaux au Guide, faisait bâtir dans son pays un palais de marbre, et recevait une statue de ses contemporains. Ils oubliaient cependant Bacon, le précurseur de trois siècles, Shakspeare, l’intelligence sans limite, et Montaigne, l’éloquence et la causerie françaises personnifiées. Gloire contemporaine ! débiles mortels ! sotte crédulité !


Ce n’est point un nom sans importance que celui de Marino. Dans la liste des novateurs littéraires, il occupe une place spéciale, et le rayon que projette son astre poétique s’étend fort loin, puisqu’il vient mourir et se briser en France, au pied du trône de Louis XIV. Il est historique par la longue généalogie de vices brillans et frivoles qui se rapportent à lui comme à un ancêtre. Il l’est encore par sa situation unique de séducteur ingénieux, empruntant des vices à l’Espagne, pour les communiquer à la France ; tour à tour corrupteur et corrompu. Parmi les personnages qui commencèrent le mouvement intellectuel de la France vers l’Espagne, il est le second en date, et succède immédiatement au secrétaire d’état Perez [23]. Enfin, sa chute après tant de crédit, les ténèbres d’une tombe si obscure après une vie, si radieuse, tant de mépris succédant à cette apothéose, méritent l’examen et offrent un intérêt plus que littéraire : c’est une sévère et utile leçon pour toutes les vanités et tous les orgueils. Ne plaçons pas nous-mêmes la couronne sur nos fronts, ne nous faisons point la part de notre gloire ; cherchons la vérité plus que le succès, et laissons le reste à l’avenir.


PHILARÈTE CHASLES.

  1. Et non Marini. Cette transformation du nom propre de Marino est répétée par tous les biographes et les critiques modernes qui se sont occupés de lui, fort légèrement il est vrai. Marino, en se donnant la finale i, confondait ainsi sa famille roturière avec les familles nobles, qui seules avaient le droit de prendre cette terminaison collective.
  2. « Au nom du cavalier Jean-Baptiste Marino, mer d’incomparable doctrine, de féconde éloquence, de faconde érudite, ame de la poésie, esprit des lyres, règle des poètes, but des plumes, matière des écritoires ; très facond, très fécond, trésor de précieuses conceptions, mine d’étrangères inventions ; heureux phénix des gens de lettres, miracle des génies, stupeur des muses, honneur du laurier ; gloire de Naples, prince très digne des cygnes oisifs, Apollon non fabuleux des muses italiennes ; dont la plume glorieuse donne au poème sa vraie valeur, au discours ses couleurs naturelles, au vers son harmonie véritable, à la prose son artifice parfait ; admiré des doctes, honoré des rois, objet des acclamations du monde, célébré par l’envie elle-même ; ce peu de lignes, tribut d’un petit ruisseau, est dédié et consacré, etc. »
  3. Ferrari.
  4. Baïacca.
  5. Auteur de la célèbre pastorale intitulée Diane.
  6. Auteur dramatique et romancier.
  7. Auteur très remarquable de la Verdad Sospechosa, traduite par P. Corneille sous le titre du Menteur.
  8. Voyez Tallemant des Réaux.
  9. Du Langage français italianisé.
  10. Loevis proeter fidem sermo. Pallavicini.
  11. Ferrari.
  12. Auteur espagnol célèbre par l’originalité souvent bouffonne de ses conceptions.
  13. Baci aventurosi, Ristoro de’ miei mati, etc…
  14. Baci le trombe son.
  15. …Baci l’offese.
  16. Baci son le contese.
  17. Bocca, dolce guerriera…
  18. L’esser prigion s’appressa…
  19. Quel corallo mordace.
  20. Lettere del Caval. Marino. Venezia. Sarsina, 1628, p. 200, l. 21.
  21. Campanella cite à plusieurs reprises Antonio Perez comme l’un des hommes de l’époque qui émurent le plus vivement l’attention publique. « An hodierno regi non plurimum obfuit Antonins Perezius ? » (De Monarchiâ hispanicâ, pag. 77.) - « Perfidus ille Antonius Perez… » (Ibid., p. 363.) - « Rex noster Aragonenses insimulavit conspirationis cum Antonio Perez initae, etc. » (Ibid., p. 202). Voir Walter Raleigh, passim.
  22. Come prodigiosa acuta stella,
    Armata il volto di scintille e lampi,
    Fende de l’aria, horribil si, ma bella,
    Passeggierà lucente, i larghi campi ;
    Mira il nocchier, da questa riva e quella
    Con qual purpureo piè la nebbia stampi,
    E con qual penna d’or scriva e disegni
    Le morti à i regi e le cadute à i regni.
    Gran traccia di splendor dietro si lassa
    D’un solco ardente, e d’auree flamme acceso
    Riga intorno le nubi, ovunque passa
    E trace per lunga linea in ogni loto
    Striscia di lute, impression di foco.
    Sul mar si cala, e si com’ ira il punge,
    Se stesso avampa impetuoso à piombo ;
    Circonda i lidi quasi mergo, e lunge
    Fa de l’ali stridenti udire il rombo, etc.

    « Il parcourt de ses ailes brûlantes, et plus léger que l’air, le chemin des vents. Telle l’étoile prodigieuse, éclatante passagère, effrayante et belle, fend les vastes espaces, le front armé d’éclairs ; le nocher admire de l’une et l’autre rive de quel pied de pourpre elle frappe les nuages, de quelle plume d’or elle écrit et annonce la mort des rois, la chute des empires. Tel vole le dieu, laissant derrière lui une grande trace de splendeur ; un sillon ardent, des flammes d’or inondent les nuages partout où il passe. Partout le suivent une longue traînée de lumière, une impression de feu.
    « Il s’abaisse vers la mer, et ému d’une poignante colère, il se laisse tomber d’aplomb, rasant comme l’oiseau de mer les contours des rivages, et faisant entendre au loin le bruissement de ses stridentes ailes. »

  23. Voyez, sur Antonio Perez, la Revue des Deux Mondes du 15 mai dernier.