Gil Blas du 16 janvier 1882/Les demoiselles de magasin

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LES DEMOISELLES DE MAGASIN


On a bien raison de dire que les Français sont le peuple le plus galant du monde, si l’on entend par là que c’est le peuple qui a le plus d’indulgence pour les femmes galantes. Nulle part, en effet, on ne traite ces créatures avec autant d’égards que chez nous. Cela en devient quelque peu agaçant pour les honnêtes femmes.

Le roman, la poésie, le journalisme, sont véritablement aux petits soins vis à-vis des drôlesses. Il y a comme un mot d’ordre à leur endroit.

- Peut-être bien, me disait un jour la spirituelle baronne de P., est-ce parce que les hommes qui en parlent sont des polissons ne songeant qu’à leur envers.

Je suis, ma foi, tentée de le croire ; car je ne trouve pas d’autre explication à la faiblesse qu’on leur témoigne. Sans cela, comment concevoir les Marion Delorme réhabilitées en verset en prose, la tendresse pour celles qu’on appelle précisément, et ici même, des tendresses ? J’ai beau faire, je ne puis imaginer un désintéressement purement philosophique chez les défenseurs, les flatteurs, les avocats plus ou moins déguisés de ces dames. Dans l’échotier qui les couvre de fleurs, je vois le viveur qui a trinqué avec elles, comme je devine l’ancien étudiant sous le chroniqueur qui n’a pas craint de nous révéler la Dame aux Camélias de brasserie.

Mon Dieu ! je ne veux pas me faire plus rigoriste que je ne suis, et je serais désolée qu’on me prit pour une madame Montyon au petit pied. J’approuve, au besoin, toutes les pitiés qu’inspirent la vie et le sort de ces malheureuses. Il ne me déplaît pas que ces pitiés fassent oublier un peu le mal qu’elles commettent, avec ou sans conscience. Dans la délicatesse qu’on apporte à les traiter, je trouve encore un hommage rendu à notre sexe. Oui c’est là une forme de la galanterie, je n’en disconviens pas.

Mais ce que je voudrais, c’est que toute la galanterie ne fût pas bornée à cette forme-là, c’est qu’on réservât quelques hommages aussi, quelques pensées, quelques bonnes paroles, quelques brillants plaidoyers aux femmes qui n’ont que le mérite d’être femmes, sans y joindre la qualité singulière d’être des femmes de mauvaise vie.

En d’autres termes, je m’étonne fort qu’il ne se rencontre pas des écrivains, des polémistes, pour faire campagne en faveur des braves filles qui essayent de gagner leur vie en ne se dévouant pas uniquement a charmer celle des hommes.

Voilà une campagne où l’on ne verrait aucune arrière-pensée, aucun souvenir égoïste, et qui est digne de tenter une plume éloquente. Voilà qui serait de la vraie galanterie, de la plus haute, — de la plus pure, de celle qui ressemble à l’ancien esprit chevaleresque, de celle qui s’exerce sans chercher d’autre mobile ni d’autre récompense qu’elle-même.

On pense bien que ce n’est pas moi qui vais entreprendre cette campagne. Mon bavardage y serait impuissant. Et, d’ailleurs, on a toujours mauvaise grâce à prêcher pour sa paroisse. Tout ce que je désire, c’est de donner à quelqu’un de mes confrères l’envie de prendre en mains cette cause. Je m’estimerai trop heureuse si l’idée porte ses premiers fruits dans les colonnes de mon cher Gil Blas.

Par exemple, pourquoi ne ferait-on pas ici pour les Demoiselles de Magasin ce qu’on a fait pour leurs collègues les Calicots ? Croit-o À qu’à propos de ces courageuses ouvrières, de ces obscures commises, il n’y a pas aussi des préjuges à détruire, des légendes à réformer, des choses curieuses et inconnues à mettre au jour ?

Je ne suis pas au courant de leur vie, et je ne saurais, moi, dire ces choses. Mais je les devine, il me semble, et Je pense qu’elles ne seraient pas sans intérêt. Rien que pour avoir vu ces demoiselles quand je flâne dans les grands magasins, rien que pour avoir eu affaire à elles, rien que par leur attitude, leurs regards, leur mine, leur toilette, les lambeaux entendus de leurs conversations en a-parté, je me figure tout un roman qu’on ignore et qu’on aimerait à connaître.

Comme elles ont l’air d’être du régiment de la misère en habit noir, ces filles pauvres en robe de soie ! Que de travail, que de privations, que de soumissions patientes au devoir, que de gagne-petit l’on devine, sous ces allures de poupée forcée au sourire éternel !

Là, plus que partout ailleurs, apparaît la vérité du proverbe qui dit que l’habit ne fait pas le moine. N'y aurait-il pas de belles découvertes à espérer, en essayant de voir les cœurs qui battent dans ces corsages à , sortes d’uniformes, en démêlant les pensées qui s’agitent sous ces fronts enjolivés de frisettes obligatoires ? Comment aucun observateur n’a-t—il encore eu l’idée d’imiter seulement l’enfant qui veut savoir ce qu’il y a dans les poupées ?

Et combien elles sont lasses et meurtries aussi, ces femmes qui ont toute la légèreté d’oiseau, tout le babil volant, toute la grâce aimable de la Parisienne ! Légèreté voulue  ; babil de commande  ; grâce nécessaire au métier ! Là-dessous, que de fatigue !

Tout le jour, les malheureuses sont debout. Avez-vous jamais pensé à l’horreur de ce supplice ? C’est la torture contraire, mais égale, à celle des ouvrières toujours assises. Ces commises, qui sont des femmes, qui sont pétries de cette argile idéale chantée par Victor Hugo, qui parfois même sont de jolies femmes, qui au moins sont de jeunes femmes, ces employées font une besogne aussi accablante que celle d’un facteur. Réfléchissez, messieurs, et voyez si ce la ne fait pas mal à penser.

Je me suis laissé dire que certaines d’entre elles, à ce métier, s’usaient la plante des pieds, et tombaient malades, la peau pleine d’ampoules, comme un chien après un long jour de chasse. Est-ce vrai ? Ce détail affreux, que je dévoile ainsi qu’on me l’a donné, sans périphrase, n’est-il pas abominable ?

Réfléchissez, en outre, au noble motif qui les pousse à endurer de tels maux. Songez que ces espèces de damnées n’affrontent cet enfer, où souffre leur vertu, que pour éviter l’enfer où elles pourraient se pavaner et prendre du bon temps dans le vice.

Si dépravés que vous soyez, messieurs nos maîtres, se peut-il que nul de vous n’éprouve une respectueuse admiration devant tant de courage ? En vérité, on le croirait, et il semble que vous gardiez rancune à ces vertueuses qui ont trouvé moyen d’échapper à l’esclavage de vos caprices.

Il yen a, me dit-on, qui finissent par y céder. Il y en a aussi dont le cœur tout en demeurant honnête, ne peut s’empêcher de parler, dans cette promiscuité où elles vivent avec de jeunes hommes qui sont leurs compagnons de toutes les heures.

Eh bien ! puisque vous aimez à faire parade de votre indulgence pour les pécheresses, n’est-ce point ici une belle occasion de Don Quichottisme féminin ?

Pourquoi et comment elles tombent, quelles sont les étapes du chemin qu’elles parcourent, quels sont les chapitres de leurs romans, autant de sujets d’étude, autant de pages amusantes à nous écrire !

À côté de ces pages amusantes, n’est-il pas aussi des pages dramatiques  ? Quand ça ne serait que l’histoire des familles ruinées, jadis opulentes, aujourd’hui sans pain, dont les filles entrent là comme on entrait autrefois au couvent ! Car il en existe de cette race, on me l’a affirmé, et la chose est trop plausible pour qu’on en doute.

Puis, sans parler des conditions auxquelles on entre dans ce dur métier, il y a celles que la vie vous y fait, selon la maison où l’on travaille, selon les patrons ou les employés supérieurs qu’on y rencontre. À cet égard, encore, que d’observations à faire ! Que de vaudevilles, que de tragédies à découvrir !

Soyez sûrs que parmi ces demoiselles de magasin il y a des Madame Bovary, et des Eugénie Grandet, et des Madame Marneffe, et qu’il fleurit des lys dans ces vallées de chiffons et de peluche.

Tenez, on m’a cité une maison où le chef jouait au pacha, une autre dont le patronne voulait que des dévotes, une autre, plus étrange encore, dont la maitresse et souveraine a sa place marquée parmi les Monstres parisiens de M. Catulle Mendès, ce cruel ennemi qui nous peint si noires avec une encre si rose.

Une histoire, qu’on m’a contée, et qui semble un conte de ma mère l’Oie, c’est celle-ci, qu’il faut inscrire au Livre d’or des Demoiselles de magasin.

M.L. était un richissime chef de maison, qui voulait se marier et autour duquel papillonnaient les plus beaux partis de la finance et du commerce parisiens. Un beau jour, il se décida. Pour qui ? Pour une de ses premières. Quelque fulgurante beauté, pensez-vous. Non pas. C’était une humble et modeste commise, ni belle ni laide, mais admirable de sagesse, de bravoure, d’ordre. M.L. avait eu la patience de l’observer à l’œuvre pendant huit ans, avant d’en faire sa femme douze fois millionnaire.

Qu’en dites-vous ? N’y a-t—il pas là tout un roman ? Reste à en trouver le Dickens. Mais, en attendant, n’est-il pas vrai que les Demoiselles de magasin méritent au moins des chroniqueurs, à défaut de romanciers ?

Allons donc, mes chers confrères, à la rescousse  ! Laissez un peu de côté les tendresses de boudoirs à la mode, les fausses Gretchen de brasserie, et montrez-vous galants pour d’autres femmes que les femmes galantes. Vous y perdrez peut-être quelques sourires de lèvres maquillées ; mais vous y gagnerez, ce qui vaut mieux, la conscience d’avoir mérité le chaste et rude shake-hand des honnêtes filles.

COLOMBINE.